Gunga Din de George Stevens - 1939
Stevens se paye une débauche de figurants et d'effets de foule, on lui en sait gré, ça amuse l'oeil. Encore eut-il fallu qu'il écrivit pour aller avec une histoire un peu plus tenue que ce scénario décousu et laborieux. Adapté d'un poème de Kipling, Gunga Din raconte trop d'histoires, et hésite sans arrêt entre les différents tons. S'agit-il d'une pure comédie, ce que tendraient à prouver le jeu excité de Cary Grant (pour le coup un peu too much) et ces blagouilles autour du mariage de Douglas Fairbanks Jr ? S'agit-il d'une déclaration d'amour virile et tonitruante à l'Armée britannique, comme pourraient le laisser à penser ces actes pleins de bravoure et ces tactiques de bataille montrées par le menu ? S'agit-il d'une réhabilitation de l'indigène indien asservi par le Britannique, comme le suggère ce portrait d'un petit porteur d'eau en héros inattendu ? S'agit-il d'un film de potes, comme l'indiquent les marrantes séquences de disputes entre ces troufions légèrement mercenaires ?
C'est un peu tout ça, et si on peut apprécier la richesse d'inspiration, on peut aussi trouver ça un peu lourd à digérer. D'autant que Stevens, intéressé par tous ces styles, a décidé de les filmer tous un par un ; d'où une impression de laisser-aller dans la trame. On croit qu'on va dans une direction, et à la scène suivante on est emmené ailleurs, puis encore ailleurs ensuite. On ne sait plus trop sur quel pied danser, et Gunga Din finit par prendre l'eau.
Bon, ceci dit, ça reste un très bel exemple de la grande école du cinéma spectaculaire : des éléphants dressés comme des caniches, des acteurs qui balancent toutes leurs cartouches, de l'action, de l'humour, du suspense, de l'amour (petite apparition gracile de Joan Fontaine, 12 ans 1/2 à l'époque), des acteurs américains maquillés pour faire croire qu'ils sont indiens... On en a pour ses roupies. Ça ressemble à un bon vieux Tintin, genre "nos petits amis parviendront-ils à échapper aux griffes de l'immonde gourou Thug et à libérer leur camarade ?". Ça se suit avec bienveillance, y a plein de bagarres épiques et de farces impayables. Un joli film pour enfants, quoi. (Gols 10/03/09)
Un ptit tour dans le cinéma épique (not really my cup of tea, certes) des forties, pourquoi pas... Au final me voilà guère plus emballé que mon camarade par ce film où notre trio de pied-nickelés (Cary Grant qui imite anachroniquement Pierre Richard dans Le Retour du grand blond et Jean Dujardin dans OSS 117 : faut le faire ; Victor McLaglen un peu hiératique, à l'image de sa moustache, qui semble avoir connu des jours meilleurs ; Douglas Fairbanks Jr en amoureux transi un peu couillon) se retrouve avec toute l'Inde religieuse à ses trousses et parvient à s'en sortir. On est content pour eux, mais je dois malheureusement reconnaître que même les scènes d'action finissent par se laisser voir d'un œil morne - c'est gentil d'envoyer un bâton de dynamite, mais soixante-quinze ?
Entre-temps, on essaie plus ou moins de remplir le vide avec des scènes comiques qui ne volent pas bien haut (compter vingt minutes pour une blague autour d'un punch frelaté, dix minutes pour un face à face "viril" entre Grant et McLaglen, cinq minutes pour un gag avec authentique trompe d'éléphant). A force de s'écarquiller les yeux au moindre gros plan, on finit par avoir peur que Grant perde ses globes oculaires et on se dit qu'il y a au moins une personne sur ce film qui s'est amusée à déconner grave... Pour le reste, en effet, à voir plutôt un dimanche aprème, il y a... bien trente ans, pour ma pomme - ah oui, ça file... (Shang 22/12/11)
La Femme de l'Année (Woman of the Year) de George Stevens - 1941
Stevens n'est définitivement pas un grand réalisateur, bien qu'on doive lui reconnaître un bon professionalisme. Woman of the Year est à l'image du reste de sa filmographie : gentiment désuet et sympathique, mais poussif et très quelconque. S'il n'y avait pas le joli couple Katharine Hepburn / Spencer Tracy, on pourrait même dire que c'est un film totalement jetable. Stevens échoue systématiquement dans tous les aspects qu'on est en droit d'attendre dans une comédie hollywoodienne des années 40.
Ses rythmes sont laborieux, hâchés, très sages, et on n'a jamais droit à l'une de ces pointes d'hystérie qui font la marque des grandes comédies. Hepburn pourtant est la spécialiste du genre, mais elle est ici domptée par la platitude de la mise en scène, et par le peu d'épaisseur de son personnage. Sa légendaire ambiguité est étouffée par une psychologie d'un bloc. Tracy, quant à lui, est assez rigolo mais lasse un peu par son éternelle composition de mec bas du front mais gentil comme tout. Le couple fonctionne, certes, la complicité est évidente ; mais par manque d'envie, d'ambition, de talent tout simplement, il manque de romantisme et d'élégance. D'autant que les dialogues (poste incontournable du genre) ne s'élèvent jamais au-dessus du simple sourire : on voudrait du délire, on voudrait que ça fuse dans tous les coins ; mais Stevens n'est pas Wilder ou Hawks, ça reste paresseusement sympathique. Pourtant, il y avait de la matière dans cette confrontation entre deux modes de vie : d'un côté Hepburn, mondaine, cultivée, concernée par le monde et la politique, mais finalement superficielle ; de l'autre Tracy, fan de base-ball, inculte et nounours.
Cette guerre des sexes prend d'ailleurs une tournure embarassante, et on ne sait jamais dans quel camp joue le film. Si les scénaristes appuient sur l'émancipation féminine, en montrant Tracy dépassé par l'indépendance de sa femme, la fin est bien conservatrice, montrant en substance que pour que le couple soit heureux, il faut que la femme reste à la maison pour cuisiner des gauffres à son mari. On ne sait pas trop si c'est le vrai discours du film, mais le fait est que le personnage du mec sort gagnant de ce duel, et que Stevens préfère de toute évidence filmer la bonhommie de Spencer que la sophistication de Katharine. Le gars est pourtant bien beauf, archétype du ricain renfermé sur sa culture populiste, allant même jusqu'à ramener à l'orphelinat un gamin adopté trop encombrant (sous prétexte "qu'il lui faut un foyer"). Critique du mariage traditionnel ou acceptation de la domination masculine, on ne sait pas trop sur quel pied danser... Seule originalité de Woman of the Year : filmer un couple "heureux", ou presque, en évitant soigneusement les scènes de conflit entre les deux tourtereaux. Ces deux-là s'aiment quasiment dès le début, et s'aimeront jusqu'à la fin, d'où une absence d'enjeu qui applatit le scénario. Les petits gags marrants lors de la reconversion d'Hepburn en femme d'intérieur ne suffisent pas : c'est vide, discutable et poussif. Une comédie sans rires, un concept ?
La Justice des Hommes (The Talk of the Town) (1942) de George Stevens
Une très belle idée de départ (salut Alfred), celle d’un homme soupçonné d’avoir incendié une usine et tué un homme, voué à la colère et à la vengeance du peuple (salut Saddam) qui parvient à s’échapper de prison. Il trouve refuge chez une ancienne collègue (Jean Arthur) et le Cary Grant, traqué, sur la défensive est plus que convaincant. On s’en frotte déjà les mains. Tout est réuni pour un huis-clos tendu comme un slip de nouvel an lorsque un homme de loi hautement respecté (Ronald Coleman), le nouveau locataire de l’endroit, qui était censé n’arriver que le lendemain bougre !, vient prendre possession de la maison. Cary est sur les dents, Jean ne sait plus où donner de la tête, Ronald est beaucoup plus stoïque que le clown de Mac Donald. Ce dernier est d’ailleurs contacté pour venir rejoindre la Cour Suprême des Etats-Unis : il passe sa vie dans les livres (la théorie monsieur) mais se retrouve rapidement confronté à Cary qui se fait passer pour le jardinier (l’homme d’action, man) ; si les deux passent leur temps à se prendre la tête sur les moyens d’agir, une certaine complicité s’installe entre les deux et on devine rapidement que l’homme de loi ne tardera pas à tendre la main à celui qui est promis à la
vindicte et au lynchage populaire. Si le scénario est un peu cousu de fil blanc, les passages de comédie (voire vaudevillesques au début quand une armée d’hommes débarque dans la maison alors que le Cary se cache dans le grenier) ne sont guère plus réussis : Jean Arthur en fait des tonnes et tout le flegme du grand Cary ne suffit pas toujours pour emporter le morceau. La fin avec le Ronald qui tire un coup de pistolet dans la salle d’audience pour ramener le calme et présenter le vrai coupable est vraiment limite gros gros sabot avec son discours sur la Justice, pilier de la société ricaine et patati et patata, ploum ploum, on est en 42, les Ricains se préparent déjà à se voir les arbitres du monde – pour un peu qu’on voudrait être méchant. A cent lieues du gigantesque Mr Smith au Sénat où la fougue de James Stewart et la caméra virevoltante de Capra emportaient tout sur leur passage. Un film qui reste néanmoins plaisant mais po sûr qu’il ait fait rire le Saddam.







