Deep End (1970) de Jerzy Skolimowski
Alors que sur Shangols la bataille fait rage pour tenter de trouver un bon film anglais (j'avoue que récemment le gars Basil Dearden m'a tout de même assez bluffé), voilà sûrement l'un des tout meilleurs de ces quarante dernières années réalisé forcément... par un Polonais (c'est ce qui s'appelle avoir le sens naturel du gag). Voilà une œuvre terriblement rafraîchissante et attachante qui se passe dans un établissement de bains municipaux (Shangols c'est aussi des jeux de mots, des calembours hilarants, des blagues à échanger...) et qui nous conte les premiers émois sexuels d'un ado : on pourrait presque percevoir au détour de certaines scènes (notamment la visite surprise à une prostituée avec laquelle il taille la bavette : le côté initiatique, l'aspect naïf et un peu foireux, l'humour) quelque chose de l'état d'esprit de L'Attrape-coeur et cela représente en soi, à mes yeux, déjà un immense compliment. Notre jeune ado au teint frais comme les blés va s'amouracher d'une rousse de feu d'une vingtaine d'années - forcément plus délurée (la pétillante et diablement sensuelle Jane Asher) et n'aura de cesse de chercher à ruiner ses plans amoureux (en plus de son fiancé, celle-ci couche avec un prof de sport qui vient régulièrement à la piscine) : on sent, comme on dit, que la sève monte chez notre petit jeune et qu'il se verrait bien passer une première nuit d'amour inoubliable avec sa collègue dont les gambettes souvent dénudées sont déjà toute une promesse... Notre gamin aura pourtant l'occase de se faire la main sur certaines des clientes des salles individuelles qui ont la quarantaine bien sonnée : nombreuses sont celles qui l'enfermeraient avec plaisir dans leur cabine... mais trop effarouché ou simplement terriblement gauche, notre ado reste puceau. Il n'est pas dit cependant que la belle Jane ne finira pas par livrer ses charmes à notre collant teen passionné. Mais qui dit passion dit bien souvent...
Rythmé par la musique seventies de Cat Stevens et de The Can (quelques morceaux qui swinguent grave), le film se suit avec un réel bonheur : nombreuses sont les séquences automatiquement "cultes" (dans mon musée intime - un soir, dans cinquante ans, promis, je ferai le bilan) dont on savoure à la fois l'ironie, la causticité mais aussi, bien souvent, l'érotisme terrible qui en émane ; citons notamment cette scène dans une salle de cinoche où notre ado, spectateur assis un rang derrière sa belle, se plaît à lui caresser un sein : elle est alors accompagnée par son fiancé mais elle se laisse faire quelques secondes avant que le jeune homme se mange une bien jolie baffe - ces petits jeux érotiques ne cesseront de monter en intensité et la rousse de finir par enfumer l'esprit de l'ado vingt-quatre heures sur vingt-quatre ; il la suit, la harcèle, la dévore des yeux jusqu'à ce qu'elle finisse par lâcher, fatalement, du lest... Outre cette tension sexuelle quasiment constante - notre jeune homme devrait tout de même bien finir par "le grand saut", stricto sensu (voir la séquence prophétique et un chouilla symbolique où il se jette du plongeoir pour aller rejoindre flottant dans la piscine le poster grandeur nature de son fantasme) - qui transpire dans de nombreuses séquences de cette œuvre tendue comme un maillot de bain trop petit (parmi les clientes qui ont le feu au derrière, la palme revient à cette blonde qui sert sauvagement notre jeune homme tout en racontant un but de George Best - un but réellement jouissif...), il y a une réelle complicité qui finit par se nouer entre nos deux jeunes gens qui jouent avec les frontières de l'excitation - la longue séquence où ils se mettent à chercher un diamant dans la neige (plus dur qu'une aiguille dans une botte de foin - y'a un symbole là aussi, moi je dis) est franchement inénarrable et finit en apothéose sur les carreaux de la piscine - superbe scène d'amour filmée avec une véritable beauté (tout comme la plupart des scènes sous-marines) et une grande pudeur par le sieur Jerzy.
Dès le départ, on est plein d'empathie pour ce jeune homme qui a les deux pieds dans le même sabot. On sent qu'il va être à rude école - sentimentale - avec cette rousse qui se moque gentiment de lui. Skolimowski a le don d’enchaîner les saynètes dans un décor ultra minimaliste, la fougue de nos jeunes gens, la drôlerie de la plupart des situations ou des divers personnages secondaires (les clientes délurées, la caissière frustrée, la prostituée plâtrée, le prof de sport libidineux...) faisant rapidement passer outre la toile de fond aux couleurs pétaradantes. Troisième œuvre de Skolimowski évoquée dans ce blog et troisième enthousiasme délirant (oui bon ça se voit pas forcément mais j'ai encore mon pied, sous la table du bureau, qui frétille d'excitation en repensant à ce film vivifiant), de quoi donner envie de se pencher plus en avant sur la filmo du bonhomme (Le Départ avec Jean-Pierre Léaud pourrait bien être d'ailleurs la prochaine victime...) - va au moins falloir que je vive jusqu'à 212 ans si je veux faire le tour de tous les cinéastes que j'aime... (Shang - 01/08/11)
Je partage complètement l'enthousiasme de mon camarade vis-à-vis de cette chronique sexuelle vibrante de couleurs et de spontanéité. Complètement ancrée dans son époque sans tomber dans un psychédélisme de foire qui pourrait en déranger le propos, cette œuvre est tout bonnement lumineuse, et s'avère être un portrait aussi simple que juste sur le passage à l'âge adulte et la découverte des joies (et frustrations) se situant sous la ceinture. Pas de longs discours pénibles, juste un ton impeccable, entre amertume et humour, pour nous raconter les déboires de ce pauvre jeune homme pris dans l'époque post-soixante-huitarde de l'émancipation tous azimuts des femmes : celles-ci ne s'en tirent pas forcément avec les honneurs, tant Skolimowski se délecte de les montrer soit comme des harpies vieillissantes en manque de sexe, soit comme des semis-prostituées vénales, soit comme de franches putains démolies (le pute à la jambe dans le plâtre). On sent que le cinéaste observe cette nouvelle forme de féminité avec une sorte d'humour ricanant ; mais il y mêle une telle tendresse, et il lui oppose un personnage masculin si candide et naïf, qu'on comprend aussi que Skolimowski, derrière la satire, applaudit cette liberté naissante à l'époque. La musique de Cat Stevens apporte une touche de modernité supplémentaire à ce film déjà complètement de son époque, et les couleurs (la peinture rouge du générique est un grand moment du film, mêlant les teintes bariolées du psychédélisme au sang, le sexe à la mort, la violence à la joie) ne cesseront de venir nous câliner les yeux pour adoucir la causticité des portraits.
Quant au "héros", qu'on aurait pu tout aussi bien imaginer sous la caméra de Milos Forman, il est parfait, aussi beau que niais, aussi maladroit qu'insolent. On assiste pendant 90 minutes à une plongée dans les fantasmes d'un garçon des années 70, depuis le trouble quand il voit sa mère venir aux bains publics où il travaille, jusqu'à l'accomplissement sexuel, en passant par le culte presque fétichiste de l'image de la bien-aimée, le désir d'une sexualité libre et en apesanteur (la belle idée des scènes de cul sous l'eau de la piscine) ou la frustration de ne pas "faire partie du cercle" (la carte de membre qu'il faut obtenir pour courtiser la belle dans les endroits chics). Skolimowski fait le tour de la question sans jamais être lourd, en gardant toujours ce petit ton léger, en utilisant l'anecdote minuscule plutôt que les gros effets : c'est doux et drôle, beau et simple. Réussite, donc, pour cette petite bulle modeste. (Gols - 05/12/11)
Le Départ (1967) de Jerzy Skolimowski
"Vide toujours
Autour de nous
Malgré nous
Que l'on fuit chaque jour"
Mini cycle Skolimowski sur Shangols (c'est sacrément pratique d'avoir - quasiment - toujours sous la main le film que l'on veut voir grâce aux gars de KG - gloire à vous) et véritable festival du légendaire Jean-Pierre Léaud (le mot est faible, sûrement) dans cette œuvre des années 60 qui file à trois mille à l'heure ; le scénario de base tiendrait sur un papier à cigarette (Jean-Pierre Léaud se démène dans tous les sens pour trouver une Porche et participer à un rallye) mais à partir de cette trame minimaliste, Skolimowski, tout juste débarqué en Belgique, enchaîne les situations cocasses. La bien jolie chanson titre semble annoncer la couleur : on assistera bien à une véritable fuite en avant, collant aux basques d'un Jean-Pierre Léaud lancé dès le départ à pleine vitesse (une meule qui démarre pas et le voilà parti à courir à toute blinde - petit travelling qui marque d'entrée de jeu des points - avant qu'on le retrouve au volant d'une Porche qu'il conduit comme un dingue) ; lorsqu'il croise dans son périple Catherine-Isabelle Duport, sa partenaire de Masculin-Féminin, on pense que le récit va se mettre à flirter avec l'incontournable romance... ou non. Malgré les diverses petites saynètes drolatiques entre les deux jeunes gens (drôle d'endroit pour une rencontre puisque la première fois que nos deux héros trouvent le temps de se poser se fera... dans le coffre d'une voiture), Skolimowski continue de nous filmer un Jean-Pierre, décidément pleine bourre, sur sa lancée jusqu'à ce qu'il se pose, finalement, avec sa brune-blonde dans une chambre d'hôtel... A défaut de voir cette histoire d'amour en ce monde de consommation... se consommer, ce sera la péloche qui finira, elle, par se consumer. Insaisissable Jerzy, décidément qui livre un film échevelé où l'humour n'est jamais absent.
Le Jean-Pierre, faut reconnaître, se donne à fond, multipliant les séquences où il se bat : se fightant dru avec son pote déguisé en maharadjah ou avec ce type qu'il renverse en scooter - chaque coup de gueule et empoignade est une poilade en soi -, donnant des baffes accessoirement à la gente féminine qui le lui rend bien, ou demandant encore à l'un de ses potes de lui coller une châtaigne pour pouvoir s'échapper de son taff (Léaud is... garçon-coiffeur, un métier qu'il décrit avec une telle précision et une telle emphase qu'il semble l'avoir fait toute sa vie). Constamment en mouvement (faut le voir faire le guignol avec un simple miroir), on se demande s'il parviendra à trouver le repos ; il y a bien cette scène au milieu du film où, alors que la chanson-titre en remet une couche, il se trouve, au salon de l'auto, dans une voiture coupée en deux : sa partenaire féminine se trouve sur la banquette arrière, dans l'autre partie de cette bagnole qui ne cesse de se séparer - leur union semble, au final, quelque peu "transitoire", comme si tous les morceaux étaient quelque peu difficiles à ajuster.
Tour à tour hystérique et posé, rigolard et sérieux, combatif et diablement passif (Jean-Pierre se fait faire une petite gâterie par une femme entre deux âges alors qu'il conduit : le plan fixe sur son visage mérite à
lui seul le détour), Léaud fait des pieds et des mains pour trouver l'argent nécessaire et louer le fameux véhicule (tout se vend et tout s'achète... ou se loue), en vient à en voler un ou à en "emprunter" un au besoin (débrouillard, notre garçon-coiffeur) pour, finalement, une fois l'objet du désir conquis, donner l'impression qu'il n'en a pas grand-chose à foutre (ne participera pas à la course, on est po chez Lelouch (oui c'est gratuit, j'avoue)). Un film aux rebondissements imprévisibles parsemé de personnages truculents (le vieux qui fait un malaise au salon de l'auto au volant d'une voiture, le vendeur de saucisses, son pote déguisé en maharadjah (Léaud parle super bien le maharadjaïen)...) qui laisse a bout de souffle. S'il s'agit d'une œuvre "mineure" de Skolimowski (film où la cocasserie prend peut-être parfois l'ascendant sur le fond), je veux bien tous me les faire.
Essential Killing (2011) de Jerzy Skolimowski
Jerzy Skolimowski, comme le bon vin, semble se bonifier avec l'âge. Après l'excellent et rigoureux Quatre nuits avec Anna, il revient donc avec ce film à la "croisée" des chemins entre film d'action et expérience existentielle. L'accroche anglaise pourrait presque prêter à sourire ("Run to live... Kill to survive") et aurait pu donner lieu à un bon gros nanar si le film était tombé entre les mains de tout autre réalisateur que, justement, le sieur Skolimowski. Essential Killing est avant tout une expérience sensorielle - sublimes prises de vue, incroyable fluidité du montage, travail incroyable sur le son... - capable de jouer avec les codes des films d'action hollywoodiens pour en faire une véritable oeuvre "extatique" - Werner Herzog n'est pas si loin... Le film repose sur les épaules de l'acteur caméléon Vincent Gallo, "islamiste-occidentalisé-à-l'étrange-allure-christique" (entre martyres spirituels il n'y a pas forcément de frontières), qui se fond littéralement dans le paysage - ouais, j'avais préparé à l'avance mon jeu de mot - : beige dans le désert, noir dans la nuit, blanc dans la neige, notre homme fait littéralement corps avec son environnement ; ce retour à un état primaire, de simple survie, est en fait décliné tout du long : Gallo est un personnage mutique, animal (le caméléon se faisant tapir en machouillant des fourmis, ou ours dévorant un poisson cru, voire insecte en se nourrissant d'écorce d'arbre - retour aux racines de l'humanité...), instinctif (il échappe 232 fois, comme par miracle, à la mort, ne tuant ses assaillants qu'en dernier recours), régressif (fallait oser téter le sein de cette mère...) qui va devoir, jusqu'au bout, "porter sa croix" (on soupçonne une certaine ironie dans son habit blanc, tâché de sang, faisant bizarrement écho à l'habit des croisés, petit trait caustique que l'on retrouve d'ailleurs dans l'incident qui va permettre à notre gars de s'échapper du convoi de militaires : il ne doit sa liberté qu'à des... marcassins (po très halal c't'animal) traversant la route). Moins aimé la fin, je dois l'avouer, avec l'apparition de cette femme sourde et muette (décidément) - Emmanuelle Seigner, son meilleur... allons ne soyons point sarcastique pour le plaisir - qui va panser les plaies de notre fuyard (la bonne âme féminine humaniste et salvatrice...) ou cette image finale wajdaïenne en diable - le grand retour du cheval blanc (voir de précédentes chroniques sur l'Andrzej...), la liberté ensanglantée ??? (allons, arrêtons de nous focaliser sur des symboles un peu poussifs...).
Au delà d'un aspect formel éblouissant, Skolimowski, dans le fond, nous force, certes, un peu la main pour que l'on éprouve de l'empathie pour cette bête traquée qu'est Gallo. Bien difficile en effet de ne point faire montre de compassion pour cet individu se retrouvant sans repères, dans une sorte de "no man's land", où la plupart des hommes qui pénètrent sur ce territoire (à défaut des bûcherons et d'une poignées de fêtards) sont à ses trousses. Comme me disait, il y a bien longtemps, ma prof de français : entre un flic et une personne en fuite, je serais toujours du côté de ce dernier (sages paroles) ; Gallo se retrouve en position d'individu traqué de tous côtés (ces plans aériens à couper le souffle (j'ouvre la parenthèse l'hélico et la poussière n'étant qu'effets numériques (bluffants, je m'incline pour une fois) je ferme la parenthèse), victime d'une chasse à l'homme qui le dépasse... Sa force de résistance est proprement "hallucinante" - et je ne parle point seulement de l'épisode des baies (il bouffe n'importe quoi, aussi, faut dire) -, notre homme "sauvage" semblant n'attendre, finalement, à son égard qu'un geste "gratuit", apaisant, humaniste avant de... mourir - vomissant la violence de ce monde ? Fi des symboles on a dit, bon sang ! Le premier grand film de 2011 ? Allez, osons ! (Shang - 06/04/11)
On ne saurait mieux dire que mon affûté confrère, et je suis à 100% d'accord avec lui, que ce soit sur les qualités du film ou sur ses défauts. Qu'ajouter de plus, si ce n'est que l'inspiration poétique dommageable de la dernière bobine se faisait déjà parfois sentir à certains détails du début : pas aimé, par exemple, ce pauvre "gag" sur les soldats qui traquent notre homme et débouchent sur un pauvre chasseur à l'abri dans sa cabane ; ni cette insistance lourde à bien nous expliquer que l'homme que Gallo va tuer vient d'être papa (et de jumeaux, en plus) ; ni cette pointe de mauvais goût attérant dans la scène où il tète le sein d'une passante. Bref, on sent ici ou là que la radicalité du film est menacée, et que Skolimovski s'en sert presque par défaut, sans vraie sincérité. Je suis un peu dur, volontairement, mais les dernières minutes donnent raison à ce doute : on n'est pas ici dans la tenue d'un Bruno Dumont ou d'un Bresson, loin de là. Si la rigueur du film force le respect la plupart du temps, ces brusques inspirations mystico-wajdaïennes (ce cheval blanc sur lequel coule le sang, cette sourde-muette, arrgh) sont effectivement bien pauvrettes.
Mais baste : comme l'a dit mon camarade, tout le reste du machin est remarquable, à moitié grâce au jeu halluciné de Gallo, énorme, à moitié grâce à la mise en scène haletante de Skolimovski. On ne peut qu'applaudir à deux mains devant cette "simplicité" d'exécution, surtout pour ce qui est des premières scènes : tout se déroule avec une fluidité impressionnante, et on est littéralement sur les pas de ce combattant, depuis ses premières luttes dans son pays (filmées judicieusement en caméra subjective, comme pour nous faire sentir à la fois la terreur et l'absurdité de la guerre) jusqu'à cet exil sans issue, en passant par les scènes totalement épurées de torture, de fuite, d'hallucinations dues à la faim, etc. Simplicité, épure, rigueur, mais qui ne sont jamais "que ça", qui prolongent toujours jusqu'à la beauté plastique les épisodes. C'est juste, impressionnant visuellement, très prenant, et à mille lieues de faire du spectacle pour le spectacle : ce retour au primal, qui doit autant à Thoreau qu'à Délivrance, autant à Pasolini qu'à Poe, est avant tout un exercice de style hanté et sensible. Empathie, je ne sais pas, mais tentative de compréhension à coup sûr : le "héros" est placé au sein d'un monde etièrement voué à la Mort et au chaos, et on ressent en plein cette humanité désolée qui émane de lui ; il n'est qu'un homme parmi les hommes, c'est-à-dire un pauvre être harcelé et terrorisé, envoyé dans une nature ennemie et la regardant avec de grands yeux d'enfant apeuré. Un grand film de 2011, je confirme au gars Shang. (Gols - 12/05/11)
Quatre Nuits avec Anna (Cztery noce z Anna) (2008) de Jerzy Skolimowski
Sans vouloir noyer Skolimowski sous les références (c'est pas les pires), il faut reconnaître qu'on retrouve ici ou là quelques éléments qui nous rappellent incidemment d'autres films : l'errance, notamment au départ, de cet homme à la démarche pataude qui traverse ce petit village et s'occupe de sa grand-mère fait écho à Béla Tarr, la masse physique, le caractère quasi muet pour ne pas dire autiste, le visage même du personnage principal fait penser au Pharaon de Winter dans L'Humanité de Dumont - sans parler de l'âpreté générale qui se dégage du film -, enfin les séquences de voyeurisme lorsque le héros étudie sa voisine à distance ont des résonnances que je qualifierais plus de kieslowskiennes - tendance Décalogue - qu'hitchcockiennes, ceci uniquement pour faire un peu le mariole. C'est un euphémisme de parler de l'atmosphère noire de ce film : rarement vu une histoire d'amour aussi désespérée, empreinte d'une telle tristesse pour ne pas dire aussi pathétique. Skolimowski signe un film, en tout cas, qui, à défaut de foutre la patate, nous fait plonger corps et âme dans une aventure humaine aux accents aussi déchirants que le somptueux et lancinant thème musical.
On suit donc ce curieux personnage de Leon : tout est fait au départ pour nous égarer; on le voit acheter une hache, puis, dans une sorte de remise, sortir d'un tonneau un bout de main : on se dit qu'on a affaire à un
sérieux client particulièrement dérangé... Néanmoins par l'entremise de flashs-back parfaitement lisibles (cela devient de plus en plus rare), on apprend peu à peu que notre homme, simple témoin d'un viol, a été malencontreusement condamné à la place de l'assaillant. Depuis sa sortie, il bosse dans un hôpital - d'où les bouts de corps... - et passe son temps à observer sa voisine qui n'est autre que la jeune femme violée. Au cours de quatre nuits - le titre, voilà, ça c'est fait - il va s'immiscer comme un voleur dans l'appartement de la jeune femme, comme pour exaucer la promesse faite à sa grand-mère récemment décédée, de "vivre" avec une femme... Quatre nuits, donc, qu'il passe silencieusement auprès de l'élue de son coeur, malicieusement droguée par ses soins - il y a du Bresson dans la façon de filmer l'ingénieuse mise en place de son stratagème. Le gars est loin d'être un mauvais bougre et se contente souvent de recoudre un bouton sur la tunique de la jeune femme ou de passer une couche de vernis sur le rouge de ses orteils... Po méchant, le gars, comme quoi, il faut se méfier des apparences. Justement...
Le fil narratif est d'une belle limpidité et l'on tremble avec notre Leon lors de chaque incursion de nuit chez sa voisine où il ne tente, après tout, que de lui voler son coeur ou de partager quelques minutes de son sommeil. Pathétique, disais-je, tant l'on sent tous les petits soins qu'il a pour elle, qui se révèlent forcément en pure perte, comme des déclarations d'amour muettes faites à une amante sourde... Enfermé dans son imposante carcasse, le petit côté fleur bleue de ses attentions qui se perdent dans la nuit, sa maladresse évidente que trahit chaque geste font de lui un amoureux transi ultra touchant. Skolimowski prouve qu'après 15 ans d'absence il n'a point perdu la main pour nous conter, avec ce personnage qui est comme "englouti" dans son propre univers, une histoire d'un profond humanisme. (Shang - 15/01/09)
Je ferai court, puisque mon éminent camarade a dit l'essentiel. Je suis d'ailleurs tout à fait d'accord avec lui : le film est d'une belle rigueur, ne cède pratiquement jamais aux sirènes du spectacle (peut-être juste une séquence en trop, quand notr
e héros se fait violer en prison, qui m'a semblée un peu complaisante), et convainc complètement par ses cadres, ses travellings complexes et très élégants, son scénario minimaliste impeccable de tenue et ses choix esthétiques. On est vraiement faits pour écrire ensemble dans ce blog avec mon camarade Shang, puisque ce sont exactement les mêmes références qui me sont venues en tête : Tarr pour les choix de décors boueux et peu sexy, Dumont pour le personnage principal, Kieslowski pour la thématique, Bresson pour la précision des gestes... Je ne serais pas loin d'évoquer aussi Sokurov si je ne le connaissais pas aussi mal pour ces mouvements de caméra lents et amples qui tentent d'englober toute la nature et de placer ses personnages systématiquement au coeur de celle-ci. Beaux plans de campagne pluvieuse notamment, d'une netteté intrigante, presque pris en HD alors qu'on est dans une forme assez classique d'images.
Mais je ne sais pas pourquoi, malgré l'indéniable réussite du film, je suis resté un peu en dehors du bazar. J'ai eu beaucoup de mal à éprouver quoi que ce soit, et le film m'est resté tout du long comme un bel objet impeccable et parfaitement fini, mais dénué d'affect. La faute peut-être aux acteurs, seule petite faille dans
le travail pointu de Skolimovski : le héros est un poil too much dans son aspect "freak", et ne tient vraiment pas la comparaison avec le personnage de L'Humanité de Dumont ; sa gestuelle maladroite souligne peut-être un peu trop la fragilité du personnage, et on sent égalament trop la "direction" dans ce jeu fermé qui devient tout à coup sensible. Idem pour Anna, dans la scène quasi-unique où elle a quelque chose à faire : on dirait que Skolimovski renonce à son beau dispositif d'ellipses et de non-dits pour nous livrer un jeu très explicatif, trop marqué. Et puis il y a cette impression de déjà-vu qui handicape le film : ce type de filmage est devenu presque une marque de fabrique chez tous ces cinéastes "poético-sociaux" qui ont fait de la rigueur bressonienne leur cri de ralliement. Quatre Nuits avec Anna arrive trop tard, finalement, et c'est bien tout ce qu'on peut lui reprocher. Je serai bien le dernier à dire du mal de ce film parfaitement maîtrisé. Pas in the mood, c'est tout. (Gols - 06/05/09)
















