Les Vautours de la Mer (Terje Vigen) (1917) de Victor Sjöström
La vengeance est un plat qui se mange fröid. Petit récit très épuré du gars Sjöström qui endosse également le rôle-titre de ce farouche marin. De nombreuses scènes en mer magnifiquement filmées - le cinéaste a vraiment le don d'inscrire les paysages naturels dans son cadre -, une restauration magnifiquement teintée, une petite musique d'accompagnement au piano trépidante et absolument parfaite, des intertitres très poétiques, pour conter l'histoire d'un homme, ravagé par le destin, qui n'a plus rien à perdre - si ce n'est une dernière once d'humanité.
Terje Vigen est un marin de la plus belle eau qui monte au mât avec une étonnante dextérité - petit plan tout en haut du navire qui n'a po dû faire rigoler le cadreur. Il revient enfin chez lui pour retrouver sa femme qui a donné naissance à un charmant bambin. C'est la joie. Il coupe du bois, notre homme, mais c'est soudain la panique au village : les Anglais ont imposé un blocus maritime, il n'y a plus rien à bouffer. Terje, lui, ne tergiverse point et n'écoutant que son courage s'empare d'une barque pour aller chercher des provisions dans un petit village voisin. En route, il est pris en chasse par un navire anglais mais parvient à dissimuler son bateau et lui-même sous des tonnes de branches - c'est pas très éco-friendly mais dans l'urgence, nan, pas le choix. Il embarque ses deux-trois sacs de grains et repart. Il va atteindre la berge, mais un nouvelle barque est à ses trousses - le suspense est d'enfer : rame, putain rame, crie-t-on rageusement pour lui donner du cöurage... Les Anglais parviennent à héler sa barque, la font couler - rahhh - et Terje de faire moult plongeons pour échapper à ces hommes sans coeur... C'est palpitant, monté au taquet; malheureusement comme il n'est pas non plus un dauphin, il finit par se faire chopper, Terje. Il est conduit sur le bateau anglais où il tente d'expliquer la situation de sa famille affamée au Capitaine qui est un gros con sourd. Ce sera cinq ans de prison pour Terje, libéré finalement à la fin de guerre... Sa barbe en dit aussi long que ses soucis. Il revient chez lui, femme et enfant ne sont plus que croix dans un cimetière, on pleure avec lui sur cette terre rocailleuse et cruelle...
Il vit comme une âme en peine jusqu'au jour où un bateau anglais est en train de faire naufrage à quelques encablures des côtes. Il prend sa barque, parvient sur le navire; le Capitaine, avec femme et enfant, le prie de le sauver mais Terje reconnaît le fameux Capitaine !... Les Dieux de la mer vont lui permettre, enfin, de prendre sa revanche... Récit tendu qui finirait presque par donner le mal de mer - Sjöström a dû trouver un moyen pour clouer sa caméra sur la barque et nous plonge constamment au coeur de l'action. Est-ce que le coeur de Terje, asséché par le sel marin et les turpitudes de l'existence, est encore capable de battre une dernière fois ? Rien n'est moins sûr. Une nouvelle pièce maîtresse dans la filmographie passionnante du charismatique acteur des Fraises Sauvages.
Ingeborg Holm (1913) de Victor Sjöström
Un film où l'héroïne s'évanouit au moins trois fois en 1h12 peut honnêtement prétendre à l'appellation de drame. On est en 1913, et il ferait bon d'être indulgent envers ce bon Victor qui bénéficie sensiblement de moins de moyen que James Cameron. On plante une caméra qu'on enfonce bien dans le sol (un vrai sens du cadre, cela dit, au passage), allez hop ça tourne, si la gamine de 1 an trois-quarts regarde constamment la caméra ben on ne va pas non plus se rendre malade, roulez jeunesse... L'histoire est sérieusement construite, reconnaissons-le, mais les plans tirent, eux, souvent un peu en longueur - on a bien compris l'idée de la scène au bout de dix secondes, po besoin d'en rajouter dix de plus, quitte à être caustique et malveillant; Sjöström gagnera définitivement par la suite en efficacité. Mais bon, d'un autre côté, ma grand-mère avait alors tout juste un an et franchement, pour l'époque, cela devait déjà paraître du solide, ne soyons pas bégueule.
Tout commence sous les meilleurs auspices chez les Holm : un petit bout de jardin qu'on cultive en famille - le pater et la mater, la grande fifille, le cadet et le petit dernier qui marche bien mais ARRETE de regarder la caméra bon Dieu, on te l'a dit déjà -, et, de retour à la casa, une lettre qui annonce qu'un prêt pour ouvrir une épicerie leur est accordé. Bon cinq minutes de bonnes nouvelles, voilà c'est mort, le reste n'est que du drame : le pater tousse, a l'air faiblard, tombe d'un escabeau, est alité, meurt : évanouissement number one pour Ingeborg, la mère donc. Celle-ci se choppe un ulcère à l'estomac, l'épicerie fait banqueroute, les Holm sont sur le carreau, les gamins sont confiés à des parents adoptifs (je vous passe les pleurs, les embrassades, les soupirs... on dirait moi quand mon chien part pour la quarantaine...): évanouissement number two. Elle bosse à l'armée du salut local, apprend que son bambin est malade, s'enfuit du centre, parvient exténuée au chevet du gamin, se cache dans la cave pour échapper aux inspecteurs (c'est presque aussi tenu qu'Inglourious Basterds), se fait pincer : évanouissement number three. On se doute bien que notre pauvre Ingeborg est vachement fragilisée à force et qu'elle est à deux doigts de perdre la tête - on ne peut décidément rien vous cacher... On aura droit à un épilogue, 15 ans plus tard, histoire de sauver les meubles et de tenter de rester sur une note gaie, c'est le réveillon putain, Victor va quand même pas nous plomber la journée. Bon, on l'aura compris, on est dans "le drame dramatique" tendance lourde et on peut, sans trop s'avancer, annoncer qu'Hilda Borgström (Ingeborg) a perdu au moins 12 kilos sur le tournage, rien qu'en pleurs. Les scènes en extérieur sont relativement vivantes, même si parfois on se marre à voir les acteurs faire quasiment des moulinets avec leurs bras et rouler des yeux comme un dragon chinois pour signifier qu'il y a un blème (Ingeborg s'est échappée, ça va, on a compris, on a assisté à la scène en plus, on ne va pas en faire encore un drame...). Honnête, mouais, Sjöström saura heureusement se montrer cent fois plus innovant et convaincant par la suite.
Les Proscrits (Berg-Ejvind och hans hustru) (1918) de Victor Sjöström
Bien beau film du père Sjöström qui nous démontre qu'il n'est pas forcément évident de vivre d'amour et d'eau fraîche en Islande au XVIIIème siècle. Victor campe le personnage principal, Kari, un type à la recherche d'une seconde chance, qui va rencontrer une veuve, Halla, exploitante d'un petit domaine. Accusé par le beau-frère d'Halla d'être un ancien hors-la-loi, Kari et Halla vont partir vivre en pleine nature, troisième personnage principal de l'histoire, comme nous l'indique gentiment, au début, un petit carton. Le cinéaste va en effet faire la part belle à ces paysages sublimes mais rugueux pour nous conter l'histoire de Kari et d'Halla qui va aller de Charybde en Scylla - c'était tentant...
C'est tout un folklore enfoui que le cinéaste nous fait découvrir : la vie campagnarde auprès des moutons et ces journées festives où les hommes se lancent l'oeil chafouin dans une sorte de lutte où il faut jeter l'adversaire cul par dessus tête - un genre de slow ultra viril. C'est d'ailleurs ainsi que le problème entre Kari et son accusateur (le beauf d'Halla qui a des visions sur elle), doit se régler : celui-ci traite Kari de voleur, Kari le traite à son tour de menteur, et Halla de mettre de l'huile sur le feu en traitant son beauf de lâche. Un combat un peu déséquilibré s'engage - le beauf est taillé comme Raymond Barre, Kari affûté comme de Villepin, et Raymond de finir par mordre le lichen... Kari finira par avouer à Halla, que, oui, bon, c'est vrai, il a été condamné auparavant à dix ans de prison pour avoir volé un mouton : il voulait juste nourrir sa famille. Il est parvenu à s'échapper, a pu vivre paisiblement une poignée de jours mais doit à nouveau mettre les bouts. Comme Halla l'aime (c'est l'hallali), elle décide de le suivre et de tout abandonner pour aller vivre dans la cambrousse... C'est beau l'amour. On les retrouve quelques années plus tard avec un angelot tout blond dans ce paysage sauvage : pitons rocheux (Kari est d'ailleurs à deux doigts de faire tomber son gamin dans le ravin, en faisant le malin au sommet de ce gros roc), geysers (genre de douche chaude incontrôlable), rivière et lac à perte de vue, coucher de soleil mauve - on dirait presque du Benjamin Biolay. On vit de saumons, de tourterelles égarées ou de cygnes (ou d'oies, j'ai pas l'oeil), bref une vie en complète harmonie avec la nature. Ils reçoivent la visite d'une de leurs anciennes connaissances, qui ne va pas tarder à lorgner sur Halla. Il est tout près de non-assistance à personne en danger lorsqu'il hésite à aider Kari qui s'est vautré dans le ravin - celui-ci s'accroche fébrilement à une branche, le grand moment de suspense du film. Finalement leur pote décidera de les laisser en paix, mais nos deux amoureux et leur bambin seront dans la foulée retrouvés par le beauf et d'autres types pugnaces de la ferme; la mère fera alors un geste inqualifiable à côté duquel la main de Thierry Henry compte pour du beurre... Ce sera le début d'une longue errance pour nos deux amoureux vieillissants qui auront à subir des hivers de plus en plus rudes... Le froid, la faim, pas de télé, c'est plutôt mal embouché.
Du vrai mélodrame, certes, mais également plein de petits moments joyeux au passage, du temps où notre couple s'ébroue en ces terres rocailleuses mais zen. Sjöström a le don de la belle image et nous livre plusieurs prises de vue absolument superbes : le piton rocheux qui se découpe sur le ciel, les lacs à l'infini, ces cascades qui explosent de joie, ce magnifique plan sur les chevaux dans la neige, au premier plan, alors qu'un homme (l'ami du couple), au second, court sur la crête de la montagne, sans parler d'un final où les éléments se déchaînent et qui annonce dix ans en avance la séquence inoubliable du Vent. Pas facile d'être proscrits - nan, bien vrai -, et ce rejet de la communauté sonne comme un arrêt de mort pour notre couple : la nature est certes accueillante, mais peut se révéler tout autant destructrice, bonnes gens - enfin surtout sous ces latitudes, si on compare à la Provence par exemple... C'est tour à tour tranquillement champêtre ou violemment passionné, comme le calme avant la tempête ou les sentiments des êtres ("l'amour peut provoquer le bonheur mais aussi la haine" rappelle malicieusement un carton), et Sjöström réussit une nouvelle fois à nous immerger totalement dans ce récit d'un autre âge.
La Femme divine (The divine Woman) (1928) de Victor Sjöström
Justement, voilà un film qui semble définitivement perdu... Il ne nous reste qu'une bobine de 9 minutes qu'on a dû récupérer au fin fond d'une cave russe... Malgré tout, elle est pleine de fougue et de sensualité et on ne
va pas cracher sur ce petit plaisir de cinéphile gourmand. Lucien, soldat parisien, va voir la Greta, son amante, pour lui dire qu'il va partir en Algérie; avant la nouvelle, elle lui saute dessus sauvagement pour l'embrasser (je ne vais pas être rat sur les photos pour l'occase); après elle lui saute dessus pour lui prendre la tête à deux mains et lui tirer rudement les favoris. Ensuite, elle se calme et c'est reparti pour les effusions... Neuf minutes c'est pas grand-chose, mais une certaine fièvre se dégage de ces baisers d'assoiffés et de cette peur de la séparation (ça, forcément, le type est soldat, cela nécessite parfois quelques compromis...). Ce n'est peut-être pas au niveau des Parapluies de Cherbourg, certes, et malheureusement on risque de ne plus jamais avoir l'occase de voir la suite... Ce n'était pas une super bonne idée décidément ces bandes avec du nitrate... Mais dans un best of de baisers, ce reliquat a sa place.
La Lettre écarlate (The Scarlet Letter) (1926) de Victor Sjöström
Totalement sous le charme, une nouvelle fois, de cette oeuvre de Sjöström qui nous sert une histoire d'amour déchirante sur fond de puritanisme exacerbé. Il est clair que le ton n'est pas franchement à la déconne dans ce petit village de la Nouvelle Angleterre : on se fait condamner aisément pour avoir laissé son oiseau chanter le dimanche ou pour avoir couru, on ne peut point laver ses dessous intimes sous le regard d'un homme et les fiancés doivent se parler via une sorte de longue perche, ancêtre du téléphone avec un fil ça-comme. Les sentences sont souvent terribles de vexation : soit on se balade avec une pancarte de 54 kilos autour du cou avec le nom de la faute, ou pire, on reste exposé aux yeux de tous, mains et pieds enfermés dans une planche en bois. La chtite couturière Hester Prynne ne tarde point à en faire les frais pour avoir laissé son oiseau filer le jour du Seigneur. Elle se retrouve conspuée par la populace dans une église pleine à craquer et doit s'avancer jusqu'au jeune pasteur pour faire pénitence. Hester (Lilian Gish, craquante) lève, tout contrite, les yeux sur ce jeune homme qui lui donnerait, si cela ne tenait qu'à lui, le Bon Dieu sans confession. Il ne tarde point d'ailleurs à flirter avec la donzelle (magnifiques travellings avant et arrière alors qu'ils marchent sur de petits chemins campagnards, de beaux mouvements de caméra qui traduisent parfaitement le chavirement de leur coeur); l'ultime gros plan, à la fin de la séquence, sur la petite culotte (enfin, à l'époque, on est plus près du short que du string, entendons-nous) que l'Hester a abandonnée sur une branche, nous laisse entendre que les baisers qu'ils échangent dans le plan suivant ont dû vite dégénérer...
Seulement voilà, alors que le Pasteur voit en cachette l'Hester et lui propose de l'épouser, cette dernière avoue qu'elle est déjà mariée à un homme - qu'elle aime po - et qui a disparu sept ans plus tôt. Cela refroidit notre pasteur, dans un premier temps, qui panique carrément quand l'Hester accouche d'un enfant (ça va vite, faut avouer...). Mais l'Hester est digne, ne veut point sacrifier la popularité du Pasteur au sein de la communauté à son amour, et prend tout sur elle : elle marche très dignement sous les huées de la foule en portant son bébé dans les bras avant d'exhiber, sur le promontoire de la place du village, la fameuse lettre écarlate qu'on a cousue sur sa blouse : le A de l'adultère. Le Pasteur, en charge lui-même de lui faire avouer le nom de son amant, roule des yeux comme des billes quand il lui pose la question, mais l'Hesther reste de marbre... Elle assume magnifiquement, le Pasteur, disons le sobrement, chiant quand même un peu dans ses bottes. On est point au bout de nos peines avec une fin ultra rocambolesque - le retour du mari d'Hesther, le projet de fuite en bateau, le Pasteur qui se prend pour Ugolin (ouais, faut le voir) - et le triomphe final de cet amour qui éclate en plein milieu de cette communauté de cul-bénit rongée par la volonté de sévir à tout bout de champ.
Du magnifique travelling d'ouverture sur ces villageois qui se rendent en masse, comme des moutons, à l'église au gros plan sur le visage d'une Lilian Gish diaphane qui respire la pureté, on se régale de la mise en scène de Sjöström pour cette adaptation du roman de Hawthorne. Certes les acteurs ne font pas toujours dans la dentelle quand ils sont tout colère - Hester qui se saisit de son enfant quand on veut le lui arracher, le Pasteur qui semble une scène sur deux sous ecstasy - mais plusieurs scènes champêtres valent particulièrement le détour (l'échange des premiers baisers au bord de l'eau entre les deux amants, Hester qui enlève rageusement la lettre qui orne son poitrail avant que sa petite fille vienne ingénument lui rapporter, le geste très érotique du Pasteur qui caresse cette lettre sur le corsage de sa douce sur la fin...). Un vrai plaisir.
Le Monastère de Sendomir (Klostret i Sendomir) (1920) de Victor Sjöström
Je continue mon parcours en terre muette avec cette oeuvre relativement claustrophobique de l'ami Sjöström (on est devenu proches). Une histoire d'adultère somme toute banale, sauf qu'il était malvenu de faire le mariole avec le Comte Starschensky dont le front et la coupe de cheveux ne sont pas sans rappeler ceux de Sarko - sans avoir le moindre préjugé, tenons-nous bien, le type n'est forcément pas très sympathique au premier abord.
Deux cavaliers en route pour Varsovie trouvent refuge pour la nuit dans un monastère. Ils tombent sur un moine le cheveu blanchi et hirsute auquel ils demandent de narrer l'histoire de ce monastère où ils sont censés s'endormir (mouais). Le type est d'abord tout excité - on sent que ça remue des trucs en lui vu sa façon de bougonner des trucs au ciel - mais il s'exécute. Il revient donc sur l'histoire du comte Starschensky qui eut vent, par l'intermédiaire de l'un de ses serviteurs, des tromperies de sa femme. Sur le qui-vive, il laisse échapper une première fois un visiteur de la nuit. Sa femme se donne jusqu'au petit matin pour s'expliquer et lui raconte, à l'aube, que le gars vient en fait rendre visite à sa servante (j'ai bien fait de ne pas prendre de domestiques à la maison, ça sent toujours l'embrouille). Notre comte est dupe mais en jouant avec une boîte en bois de son gamin, il tombe sur un médaillon du cousin de sa femme qui ressemble, à bien y réfléchir, comme deux gouttes d'eau à son bambin. Son premier réflexe est de balancer le gamin par la fenêtre et on sent bien, au regard consterné du gamin qu'il adresse à la caméra, - il lâche en plus un MÄMÄ explicite - que ce n'est pas du cinéma. Notre comte se reprend et met au point un plan d'enfer. Il kidnappe le fameux cousin, l'attache à des fers, obtient une confession et fait venir sa femme et son gamin dans un donjon. La femme est livide, le gamin craint le pire et notre comte de se lancer dans un duel avec le fâcheux cousin; ce dernier s'échappe en sautant du premier étage - ça fait bien dix mètres, précisons - et notre comte, de rage, tente de poignarder le gamin qui se lance dans le même jeu en se tournant vers nous. Bon il l'épargne, mais il trucide sa femme (impardonnable, dirait Djian) parce qu'il faut pas pousser non plus. Dernier rebondissement, le comte et le moine narrateur ne font, en fait, qu'un et ce dernier part expier - comme tous les jours - son péché face à Jésus, sur la croix (eh ouais, après il faut payer mon gars). Sjöström soigne particulièrement ses cadres - personnages filmés sous des arches et des plafonds bas - et parvient à donner une atmsophère glaçante et macabre à son récit, notamment dans cette petite salle du donjon où le drame se dénoue. Bien emmené et rythmé à souhait, le récit du Victor laisse une nouvelle fois une forte impression. Ah si.
La Charrette fantôme (Körkarlen) (1921) de Victor Sjöström
On peut point dire que ce film du père Sjöström soit gai comme un pinson et on ressent franchement l'influence qu'il a pu avoir sur le père Bergman (sur le Shining de Kubrick également, pour une séquence, mais je m'avance peut-être un peu...). Une rédemption est-elle toujours possible même après avoir mené une vie de patachon et avoir fait souffrir ses proches ? Le gars David Holm passe de l'autre côté du miroir après avoir fait le mariole et se rend compte un peu tard de sa grosse vie de loser. Heureusement la magie du cinéma peut toujours opérer... Sjöström nous livre au passage quelques superbes séquences d'une belle poésie bien que le film soit hanté par la mort. C'est un peu mélo mais on peut dire en tout cas qu'en 1921, le gars savait déjà diablement manier sa caméra et construire un film (bon il en avait déjà réalisé une quarantaine vous allez me dire...).
Soeur Edith, une jeune gâte de l'armée du Salut (bonjour moi c'est Shang, ça c'est fait), est sur son lit de mort (sa famille et sa collègue qui l'entourent sont toutes patraques, on a presque l'impression qu'ils jouent leur émotion au ralenti, ce qui donne d'ailleurs un certain "charme" à la séquence). Elle souhaite rencontrer une dernière fois le gars David Holm avant de pousser son dernier soupir en suédois (un truc avec sûrement plein de rrrrrööööhhh - maintenant que j'ai trouvé le code sur mon clavier, j'en profite). On fait connaissance justement avec notre David, un clodo qui, à quelques minutes de la nouvelle année, se beurre la tronche dans un cimetière avec deux acolytes alcooliques (c'était tentant), et qui se lance dans la fameuse histoire de la charrette fantôme... Il parle de son pote George - qui comme on l'apprendra plus tard, l'a entraîné dans cette vie de saoulard - un type qui racontait que le dernier gars à mourir chaque année se voyait confier la tâche infernale de conduire 365 jours sur 365 la charrette de la mort. On découvre alors cette charrette fantômatique et son conducteur tout transparent qui charge dans sa carriole un suicidé et un noyé - les noyés sont de loin les morts les plus retors puisqu'il faut aller chercher jusqu'au fond de l'océan; cela nous donne malgré tout une séquence sous-marine de toute beauté. Coup du sort, son pote George est justement mort l'an dernier dans la nuit de la nouvelle année... Son récit à peine achevé, on vient quérir notre David pour venir au chevet de Soeur Edith; ce dernier, tête de lard comme po deux, résiste, c'est le pugilat, notre David tombe comme une pierre après s'être pris une bouteille de vinasse dans le bide... La bonne nouvelle c'est qu'il recroise son vieux pote George avec sa charrette, la mauvaise c'est quand même qu'il est mort.
Il tape la discute avec Vieux George; celui-ci se sent responsable de l'avoir entraîné au fond du trou, lui faisant mener une vie de débauche et quitter femme et enfants. David, dont l'histoire nous est contée, avait ensuite connu la prison pour se rendre compte, à sa sortie, que sa femme s'était barrée... Il lui parle (troisième flash-back, cela devient presque du vice) également de soeur Edith qui l'avait recueilli un soir à l'armée du salut et qui avait prié pour son âme - c'était il y a tout juste un an. Notre David, vraie brutasse, avait non seulement envoyé paître la chtite Edith mais l'avait aussi rendue malade à cause de tous les microbes qu'il trimballait (du lourd, le microbe suédois). Notre David continue de rester dubitatif au récit de son pote - genre, barfff, c'est la vie - et George de l'amener de force au chevet de la soeur avant qu'elle expire. Edith, face à la mort, prie encore pour le salut de ce David caché au pied du lit. La Mort, un vrai moulin à parole décidément, raconte à l'Edith en quoi ce David est un vrai vaurien. Argh, encore un flash-back. Bien qu'elle ait oeuvré pour qu'il retrouve sa femme, ce dernier, après une période d'accalmie, fut à nouveau, tous les soirs, saoul comme un cochon. Un soir d'ivresse il a même défoncé à coups de hache la porte de la chambre dans laquelle s'était réfugiée sa femme pour veiller sur les deux gosses - Jack Nicholson lui a tout piqué au gars Victor, qui interprète lui-même David. Et la Mort de montrer du doigt le gars David qui n'en mène pas large dans la chambre d'Edith. Celle-ci prie tout de même pour son salut (c'est son taff) et meurt sans même un ö - un peu déçu mais bon. On pense que le David est calmé après cela mais il n'a point bu la coupe jusqu'à la lie. La Mort l'emmène chez lui alors que sa femme s'apprête à se suicider avec les deux gosses. Il fait enfin plus du tout le malin. Mais on ne meurt peut-être que deux fois...
Une structure narrative assez alambiquée (enfin n'exagérons rien), des séquences avec des plans relativement courts montées au taquet et une bien jolie partition (sur ma version) avec plein de petits sgrouiks de violons grinçants et des tristounes mélodies au hautbois (ou à la clarinette, je suis sourd d'une oreille et demie). On suit le parcours de ce pauvre type qui a tout fait pour tout foutre en l'air sans grande compassion - l'alcool, c'est mal (hum); heureusement que Sjöström se prend sur le fil pour Capra (on a droit aux anachronismes on a dit) pour que cette véritable leçon de vie infligée à un mort, finisse en happy end. Sûrement moins fort que Le Vent ou Larmes de Clown mais les séquences de cette charrette qui avance lentement et sûrement dans la nuit valent à elles seules le détour. Bon, demain j'arrête la bière (hahah) mais continuerai ma découverte du Victor.
Larmes de Clown (He who gets slapped) (1924) de Victor Sjöström
Après un lion de la MGM super calme (et qu'on retrouvera beaucoup plus énervé à la fin du film) et le carton de la censure du Kansas qui annonce son approbation tout en précisant que c'est au "Kansas que pousse le meilleur blé du monde" - le cinéma est une industrie... certes - on rentre dans le vif du sujet en découvrant un scientifique à la barbichette léninesque qui poursuit ses recherches sur les origines de l'homme chez un Baron. Ce dernier, derrière ses fines petites moustaches, cache bien son jeu puisqu'il piquera à la fois la femme du scientifique et ses recherches : lors d'une séance à l'Académie des Sciences, notre scientifique, effaré, assiste au pillage de ses découvertes par le Baron qui devant toute l'assistance hilare en profite même pour foutre une baffe à cet importun. Notre scientifique est dépité, dégouté de la vie et décide... de devenir clown dans un cirque (on avait encore le sens de l'absurde à cette époque, clair). Il remet en scène, littéralement, la tragédie de sa vie devant une assistance composée cette fois-ci d'une soixantaine de clowns qui vont tous foutre une baffe à notre homme avant de mimer son enterrement - le public se fend la pipe, la gifle a toujours fait marrer, il est bon de rire de la misère et de la mort des autres pour mieux oublier les siennes...
Notre clown blanc, dont la couche de maquillage n'a jamais aussi bien caché le désarroi, va tout de même faire la connaissance d'une chtite écuyère qui va recoudre le coeur en tissu sur son costume (je pense que c'est une métaphore mais laquelle?...). Malheureusement l'écuyère est éprise d'un écuyer (jolie petite scène champêtre où nos deux amoureux se bisouillent en s'offrant des colliers de fleurs) et - le sort s'acharne - est courtisée par ce même baron. Notre clown, qui n'est plus à un sacrifice près, lâchera un lion (la vengeance est un plat qui se mange cru) dans la pièce où se trouvent le Baron et le père opportuniste de l'écuyère qui vient d'offrir à l'aristo la main de sa fille... Blessé à mort dans la bagarre, notre clown parvient tout de même une dernière fois à se donner en spectacle devant un public qui se gondole : la réalité rejoint la fiction et on applaudit à deux mains devant ce clown qui nous a fait rire... jusqu'aux larmes.
Lon Chaney campe un clown blanc extraordinaire qui fait date et rarement a-t-on assisté à un spectacle qui mêle aussi joliment et intimement l'aspect drolatique et absurde de nos petites vies et le drame des déceptions amoureuses. Vampé par son propre personnage, notre clown ne parvient plus à être pris au sérieux même lorsqu'il déclare sa flamme à cette petite écuyère bien innocente. Il endosse malgré lui ce rôle derrière lequel il cache ses blessures et "joue" jusqu'au bout, à la perfection, la tragédie de sa vie, de la vie. Il y a entre les séquences des petites saynètes où un clown fait tourner un ballon qui se transforme en globe terrestre et, vers la fin du film, une assemblée de micro-clowns se rassemble autour du globe avant de balancer "par dessus bord" le pauvre cadavre de notre clown... La Terre continue de tourner et the show must go on... "Rira bien qui rira le dernier" était la morale annoncée au départ mais c'est au final une authentique sensation de tristesse qui finit par nous saisir. Sjöström sait, décidément, diaboliquement mettre en scène le cirque des émotions humaines.
Le Vent (The Wind) (1928) de Victor Sjöström
Cycle "Vent et Poussière" sur Shangols. Quelques quatre-vingt ans avant Rêves de Poussière, le père Sjöström donnait sa vision d'une plaine américaine balayée par des vents furieux : un vent à décorner un troupeau de zébus et tous les ancien maris de Liz Taylor dans la foulée. Lilian Gish (Letty) endosse le rôle de cette femme qui débarque au milieu de nulle part et qui va faire le dur apprentissage de l'amour (rigolez, j'aurais voulu vous voir à sa place). Densité dramatique, séquences d'action, tensions multiples, il est difficile de ne pas être sous le charme de ce film qui vous embarque comme un courant d'air. La musique tonitruante de Carl Davis (qui date de 1983) convient parfaitement pour traduire cette initiation amoureuse déchirante rythmée par les tempêtes et les cyclones. Lilian Gish s'en donne, elle, à coeur joie pour traduire, de ses pupilles effarées, ses tourments intérieurs et ses visions cauchemardesques.
Letty fait la connaissance, dans le train qui l'emmène sur les terres de son cousin, d'un vendeur de bestiaux un peu encombrant qui la met en garde contre le climat sauvage des lieux. Letty est encore toute à la joie de ce voyage mais ne va pas tarder à déchanter : il y a d'abord ce putain de vent, Letty, qui rend fou et ensuite ces deux rustres qui l'accueillent à la gare et qui jouent à coups de flingue le droit d'être à ses côtés dans la carriole. L'arrivée à la baraque n'est guère plus encourageante : la femme de son cousin lui jette un regard qui flinguerait Marc Lavoine, et les trois bambins hirsutes semblent tout droit sortis de la famille Adams. Notre Letty tente tout de même de faire au mieux, gagne la confiance des gamins mais la mère de ces derniers, jalouse comme pas une, la met au pied du mur : elle doit épouser un des deux rustres; re-coups de flingue entre les deux gus qui détruisent les deux yeux d'une chouette empaillée (Chris Marker fait la tronche) et qui lui font, du même coup, ensemble, leur proposition. Letty se marre -c'est qui ces guignols?- mais pas longtemps : elle pense trouver refuge auprès du vendeur de bestiaux, malheureusement ce dernier ne dirait pas non mais il est déjà marié, l'enfoiré. Po le choix pour la Letty qui choisit le plus jeune des deux rustres, j'aurais fait pareil...
Letty est froide comme un glaçon pour lui donner un baiser le soir de la nuit de noces. Notre homme rembarré finit par claquer la porte de rage et lui donne 5 minutes pour se préparer, bien décidé à consommer le bazar. Les deux font les cent pas chacun de leur côté, Sjöström prend le parti de filmer uniquement leurs pieds (il sait ce qu'il faut faire pour me faire craquer), le pas de l'un étant nerveux, celui de l'autre totalement affolé : ils se rejoignent, bon, notre gars comprend rapidement que la Letty n'est pas du pain béni : il lâche l'affaire et promet de la renvoyer dans ses foyers dès qu'il aura assez de thune. Un soir, alors que le vent fait rage et que son mari est parti pour aller attraper des chevaux sauvages, notre pauvre Letty se retrouve seule, devenant à moitié folle dans la cahute qui tremble par tous les bouts. La poussière s'immisce par tous les interstices, une loupiotte tombe à terre et enflamme la baraque, Letty est en plein délire (ses sourcils sont facilement à un mètre de ses pupilles, son teint diaphane se diaphanise, c'est la panique)... Et le vendeur de bestiaux, véritable étalon en plein rut, (la superbe image de ce cheval blanc sauvage qui hante l'esprit de Letty aurait une signification sexuelle que cela ne m'étonnerait pas...) débarque de nulle part : vision ou réalité, la Letty dégaine avant lui (...) et l'abat... Retour du mari, c'est la révélation, Letty will stay with the wind...
La séquence du cyclone au milieu du film (en pleine fiesta locale) et la séquence finale font souffler un joli vent de folie sur ce film tendu comme le voile d'une nonne bretonne, sur son vélo, un soir de grand vent. Plus le vent et la poussière s'engouffrent, plus notre Letty tente de résister à cet appel sauvage de la nature. La nature sauvage des lieux fait écho à celle des hommes qui passent leur temps à lutter (Letty est en duel face à la femme de son cousin, les deux rustres passent leur temps à se combattre, sans parler de ce mâle "dominant et dominateur" - le vendeur de bestiaux - qui se fait pressant...). Il ne s'agit pas tant d'une éducation sentimentale que d'un apprentissage face à des éléments déchaînés - émanant de la Nature ou de la simple nature humaine. La scène finale nous montrant notre pauvre Letty au bord de l'hystérie (Sjöström triture ses cadres, le décors valsant et tanguant comme s'il était à Vienne) traduit parfaitement l'état d'âme et la lutte de cette pauvre hère pour tenter d'accepter son destin de femme... (la fin, initialement prévue - elle errait dans le désert - étant bien loin de ce happy end...). Un superbe film âpre qui séduit en rafales.































