La Vie sur Terre (1998) d'Abderrahmane Sissako
Toujours eu beaucoup de tendresse pour ce magnifique film africain qui trace sa route mine de rien, à l'image des deux personnages principaux qui ne cessent de se croiser en vélo, mais qui laisse en mémoire une foule d'images volées, d'instants précieux et minuscules qui en disent beaucoup plus que de longs discours : voilà l'Afrique telle qu'elle est aujourd'hui, telle qu'il faudrait peut-être enfin la regarder pour pouvoir la comprendre. L'ombre des œuvres d'Aimé Césaire plane sur le film pour qu'il ne s'agisse point d'oublier le passé, le passage à l'an 2000 (le point de départ du film) se règle, lui, en une image arrêtée (la seule) pour faire résonner loin du tohu-bohu de l'Europe et sa "vitesse folle" cette phrase encore signée du sage Césaire : "L'oreille collée au sol, j'entendis passer demain", et le reste du film de n'être que fluidité, mouvement, comme pour capter la chorégraphie naturelle de ce village (on est loin du boursouflé Black Swan et des gros sabots d'Aronofsky, c'est clair...) - j'adore en particulier ce plan d'ensemble sur la place du village avec l'homme qui passe en vélo puis sort du champ (de la caméra...): entre alors dans le cadre la femme à vélo, suivie par un troupeau de chèvres qui remue la poussière avant qu'une poignée de zébus, traçant tranquillement sa route, apparaisse ; un plan fixe qui capte à la perfection ces simples et paisibles allées et venues qui rythment le coeur de ce village. Sissako, en de courtes vignettes, capte toute "l'animation" de cet endroit en nous donnant à voir le travail quotidien d'un photographe, d'un coiffeur, d'un tailleur, d'un animateur de radio, d'un postier ; c'est dans cet espace, en particulier, qu'il excelle à montrer les difficultés qu'il peut y avoir à communiquer avec l'extérieur, au sens large (comment parler de l'Afrique...) mais aussi stricto sensu ("c'est difficile d'entrer en contact. C'est une question de chance"); ces scènes ne sont jamais exemptes d'une véritable drôlerie qui donne à ce film toute sa fraîcheur (chaque séquence semblant improvisée), tout son charme - la palme revient à cet opérateur qui tente désespérement d'entre en contact avec le "point G"...
Sissako n'en oublie point pour autant d'évoquer les plaies de ce continent qui semble payer l'inertie des pouvoirs locaux (cette assemblée de responsables assis sur leur chaise qui ne bouge... qu'en fonction de la progression du soleil et de l'ombre) incapables de s'organiser pour régler le problème des oiseaux qui pillent les champs, continent qui ne peut survivre sans aide de l'extérieur - le beau plaidoyer du tailleur qui demande, dans sa lettre, l'assistance d'une de ses relations en "exil" - sans elle, toute question de survie semble devoir être remise en cause.
Le véritable fil conducteur de cette œuvre est à trouver dans ces multiples trajectoires d'individus que le cinéaste africain évoque par "bribes" d'images : un enfant qui court après son ballon du matin au soir puis qui finira, pantois, assis sur un banc, avec son ballon crevé ; ce cortège d'hommes qui traversent la ville (pour se rendre, semble-t-il à un enterrement) et qui a le don à son passage de faire cesser ponctuellement toute activité ; cette station de radio de bric et de broc (ah, vous n'avez point connu mes grandes heures radiophoniques lorsque, dans ma jeunesse folle, j'animais cette émission culte "Amour à mort à Morondava" retransmise dans un rayon d'un kilomètre... au bord de la mer) qui, avec les moyens du bord, tente de transmettre de sages paroles ; cette femme à la grâce irréelle, toujours souriante mais étonnamment triste sur cette photo qui, sans doute, révèle son âme (subtile mise en abyme sur l"image" et les réalités de ce continent... possible): elle finit, sur son vélo, par sortir du chemin tracé, s'éloignant dans la campagne - il serait peut-être temps d'explorer de nouvelles voies pour sauver ce continent, semble-t-elle subtilement nous indiquer... Sissako conclue son film avec ces quelques mots où derrière une précieuse mise en garde perce un message d'espoir : "...L’œuvre de l'homme vient seulement de commencer et il reste à l'homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur. Aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l'intelligence, de la force...". Bienvenu dans le troisième millénaire.
Bamako d'Abderrahmane Sissako - 2006
Si vous allez voir Bamako pour voir un film politique sur les responsabilités de la Banque Mondiale, du FMI ou du G8 dans la misère des Africains, n'y allez pas. Contrairement à ce que disent les critiques, le film est assez décevant de ce côté-là, en tout cas pour le néophyte en économie mondiale. Pourtant, le dispositif est en ce sens plutôt ingénieux : Sissako istalle en pleine ville une cour de tribunal (dans une cour de maison, d'ailleurs), et confronte ceux qui ne se confrontent jamais : d'un côté le peuple malien dans le rôle de la partie civile, de l'autre donc le FMI dans le rôle des accusés. Mais malgré la qualité des témoignages, très émouvants pour la plupart (avec une préférence pour la vibrante plaidoierie de William Bourdon qui devrait vous dégouter de la mondialisation définitivement), on reste à côté du sujet : pas assez profond ? ou au contraire manquant de véritables repères pour faire le lien entre la lourdeur de la dette africaine et le pression des grands états ? En tout cas, on est émus, touchés par cette odieuse politique, mais sans en saisir les véritables causes, sans comprendre vraiment les liens économiques entre les deux parties. David Rappaport (à ma connaissance anti-mondialiste de base) joue avec malice l'avocat de la défense, il est odieux et ridicule. Mais justement : n'y aurait-il pas eu plus d'intérêt à faire interpréter l'avocat par un vrai gars convaincu du bien-fondé de la mondialisation? Tel quel, le film, et on le comprend, est absolument partial dès le départ, ce qui est un peu dommage dès lors qu'on veut parler de politique.
Par contre, Bamako est loin d'être seulement un film à thèse. Autour de ces plaidoieries, Sissako filme les
Africains, dans leur quotidien le plus banal. Il filme des gens en train d'écouter les discours du tribunal, il filme leurs réactions, leurs petites phrases. Il filme également une histoire d'amour mignonette et triste comme tout. Il filme des chiens morts dans les cabines téléphoniques, des enfants qui traversent la cour avec leurs chaussures à la mode, des femmes qui allaitent leur bébé, des gars qui traficottent. Il filme la corruption banale, les regards, les absences. Et là, dans ces moments hors du débat, il touche très juste. Voilà qui change des clichés sur l'Afrique habituels : ici, pas de grosse mamma qui dansent en boubou, pas de Peugeot dégueulasse et trafiquées, rien de tout ça... L'Afrique, dans son appartenance au monde moderne. Il y a ceux qui s'intéressent aux débats, ceux qui coupent l'ampli, ceux qui traversent ça avec une indifférence totale, ceux qui continuent leurs trafics. Le réalisateur n'a pas de pitié pour son peuple, malgré la grande bienveillance de l'ensemble.
Là où Sissako excelle le plus, c'est dans les curieux moments de "suspension" du récit qui jalonnent le film. Après chaque témoignage glaçant, il arrête ses tableaux, laisse tourner le temps, et pose simplement son regard. Le film est comme troué par ces rythmes lents et étranges, par ces digressions improbables (on a même droit à un western avec Danny Glover et Elia Suleiman au mileu). Deux moments surtout sont fascinants : une jeune femme qui danse un slow minable dans un dancing non moins glauque (là, la détresse, la vraie, apparaît en plein) ; et surtout une longue parenthèse où un vieux paysan se lève subitement au fond du tribunal et "chante" une sorte de complainte de colère sublime. Cette partie est la seule à ne pas être sous-titrée : Sissako a compris le pouvoir simple et direct d'un visage en colère, d'une voix rocailleuse, d'une présence. Pas besoin de comprendre la langue pour comprendre tout le désarroi et le désespoir de ce vieux. Magnifique.





