Ici Brigade criminelle (Private Hell 36) (1954) de Don Siegel
Ida Lupino (avec le producteur Collier Young) est au scénar et devant la caméra et cela n'est jamais de mauvaises augures. Trois trames, pourrait-on dire, s'entrecroisent dans cette série B bien balancée : la recherche d'un malfrat qui a commis un crime pour s'emparer d'une rondelette somme d'argent, l'histoire d'amour entre le flic Steve Cochran (José Gracia sans grimaces) et Ida Lupino en chanteuse désenchantée, et le détournement d'une partie de la thune du gars Steve (une fois que la mallette d'argent a été retrouvée) associant dans l'histoire son partenaire de taff (Howard Duff) contre son gré... Plus Steve Cochran se prend au jeu avec la croqueuse de diamants Ida, plus il devient ambitieux, plus son amitié avec son vieux buddy se dégrade ; Howard Duff vit, lui, paisiblement avec la blonde Dorothy Malone, vient d'avoir un bébé, mais manquer d'éthique ce n'est pas vraiment son truc... Cochran a caché la thune dans une caravane (la number thirty six du titre) et cela ne va po tarder à l'enfer entre les deux hommes, de plus en plus sous la pression de leur boss suspicieux...
La trame number one donne quelques scènes d'action bien senties (une baston dans une pharmacie en ouverture et une course poursuite qui finit dans le ravin), la trame number two permet à la troublante Ida de faire son numéro de charme (une petite chansonnette) et de balancer les meilleures répliques caustiques du film, la trame number three apporte un surplus de tension au bazar, les deux vieux potes, jusque là totalement dévoués à leur boulot et fidèles complices, s'entre-déchirant... Trois sucres pour un petits noir bien serré qui va forcément se révéler fatal pour l'un des personnages principaux... Don Siegel excelle à passer des scènes de foule (la traque du bandit dans l'incontournable hippodrome où il tente de blanchir son argent) aux scènes plus intimes (la petite séance de massage très chaude entre Cochran et Lupino ; la soirée entre les deux amis et leur compagne respective qui tourne à la soupe à la grimace) et signe un malin ptit polar très tendu. Des questions ?
The Verdict (1946) de Don Siegel
Premier film de Don Siegel qui fait déjà preuve d'un indéniable feeling pour trousser ses ambiances et faire monter la sauce - un crime tortueux avec une victime retrouvée enfermée dans sa chambre : mystère, mystère. On est dans le London de la fin du XIXème avec de petites rues glauques forcément embrumées, un soleil qui ne se lève jamais (le fameux phénomène de "l'aurore nocturnale" propre au film noir vintage - vous me reprenez si j'invente), un cimetière envahi par la fumée comme si un dragon se trouvait sous chaque tombe, des cloches qui résonnent pendant des heures quand un condamné à mort est conduit à la potence... L'atmosphère est aussi lourde que le personnage principal (l'acteur de poids Sydney Greenstreet who plays l'inspecteur Grodman) qui ne va pas tarder à avoir un poids encore plus lourd sur la conscience : à peine arrivé dans son bureau alors qu'une exécution vient d'avoir lieu, on apprend que l'homme qu'il vient de conduire à sa mort était innocent, un témoin crucial venant tout juste d'être retrouvé. Greenstreet qui tirait déjà un peu la gueule depuis le début (le poids des ans, aussi) devient vert-mauve et vire au jaune-fuchsia (le film étant en noir et blanc, cela pourrait prêter à discussion mais j'en mettrais personnellement ma main au feu) quand on lui apprend qu'il est viré de son taff - il faut bien qu'il serve de fusible auprès de l'opinion publique et la sanction se fait encore plus difficile à supporter lorsqu'il apprend que c'est ce couillon de John Buckley (un petit moustachu peu finaud et opportuniste) qui va prendre sa place.
Ses amis tentent bien de lui remonter le moral et voilà-t-y pas que dans la foulée l'un d'eux est assassiné : la liste des suspects est plus que limitée (un adversaire politique qui a juré sa perte, une fille aux mœurs légères avec laquelle il a eu maille à partir le soir du crime et un troisième larron dessinateur et alcoolique qui n'a a priori rien contre lui mais comme c'est Peter Lorre - ouais, forcément suspicieux). On sent bien que Greenstreet - qui mène son enquête dans l'ombre en free lance - va tout faire sur l'action pour tenter de ridiculiser Buckley... La vengeance est un plat qui se mange froid, froide comme la mort ajouterait Fassbinder s'il était plus jeune...
Film d'ambiance, disais-je, film aux dialogues qui fusent et qui se joue bien souvent à huis-clos dans de sombres apparts, film d'acteurs avec en particulier un Peter Lorre aux yeux plus globuleux que jamais et à la voix plus traînante qu'une grosse limace (Greenstreet apparaît lui terriblement las pendant tout le film, quand à Joan Lorring dans l'un des seuls rôles féminins, ce n'est pas à proprement parler la femme la plus sexy du monde...), film à rebondissements avec de nombreuses fausses pistes... même si, même si
l'habitué du genre peut deviner relativement en avance qui est le vrai coupable. Des ombres fuyant sur les murs, des mains gantées qui tentent de forcer des portes, un cercueil que l'on déterre pour tenter d'exhumer des preuves, des somnifères utilisés pour agir en toute tranquillité dont même un chat est victime (po commun), des coups de feu qui éclatent dans la nuit, des messages anonymes, des flics qui rappliquent de nulle part au moindre coup de sifflet (la meilleure réplique restant celle de Peter Lorre après que sa tenancière lui a conseillé de toujours garder à portée de la main un sifflet : "How would you blow a whistle if somebody cut your throat ?" - "No wind...!" a-t-elle juste la force de lâcher, effarée), Don Siegel sait créer des situations suffisamment inquiétantes pour qu'on savoure jusqu'au bout cette turpide machination. Un final diablement noir et un verdict sur cette œuvre forcément positif pour le tout premier film du Don et sa première intrusion plus que prometteuse (le mot est laid, j'avoue) dans le genre. Encore un excellent film anglais... ah ben non, ouais, pardon.
Ca commence à Vera-Cruz (The Big Steal) (1949) de Don Siegel
De l'inspecteur Harry à Don Siegel, il n'y a qu'un pas que je me permets volontiers de faire. C'est à un genre de road-movie fort agréable que nous convie le cinéaste, avec en tête d'affiche le couple Robert Mitchum / Jane Greer dont la complicité éclate à l'écran. Un road-movie, disais-je, qui prendrait des allures de course poursuite "animale". En tête de peloton, à la conquête du fromage, il y a la souris Fiske (Patrick Knowles avec forcément une fine moustache) suivi de près par notre couple phare Greer / Mitchum qui s'entendent forcément, au départ, comme chien et chat (Fiske leur a dérobé, à chacun, une coquette somme d'argent - 2000 dollars à notre mignonnette chatte, 300.000 à notre racé chien), suivis eux-mêmes par le loup Bendix (incontournable et excellent second couteau de polar que je ne cesse de croiser ces derniers temps (The Dark Corner, The Blue Dahlia, Detective Story, Macao, ...)) un loup qui ne rechigne pas à imiter la chèvre à l'occasion ; pour compléter le tableau, une mini meute de policiers mexicains est lancée à leurs trousses, flairant l'embrouille... Siegel nous emmène de Vera Cruz à Marquette (je plaisante) jusqu'aux environs de Tehuacan, un petit trip mené sur un rythme d'enfer qui ne renâcle point, au passage, à nous montrer quelques jolies coutumes locales - c'est craquant comme tout, tous ces petits couples qui se jettent des fleurs, poh, poh, poh...
On passe une grande partie du récit en caisse et comme chacun tente de semer l'autre, on assiste à des coups foireux dignes des Fous du Volant ou d'un bon Tex Avery : lâchage de chèvres pour bloquer la route, détournement de panneau signalant que la route est en construction, faribole racontée aux autochtones ("nous essayons d'échapper à mon père pour pouvoir se marier, si vous pouviez le retenir..."), ça déconne lourd pour prendre de l'avance sur son poursuivant. Un état d'esprit plutôt bon enfant, me direz-vous, mais dès qu'il y a "contact", l'heure n'est plus franchement toujours à la rigolade : de la baston d'ouverture entre Bendix et Mitchum aux multiples accrochages à grands coups de poings dans ta face entre Mitchum et Knowles (passeront pas leurs vacances ensemble ces deux-là...), ça fight dru. Il y a même quelques échanges de coups feu mortels... Ceci dit, même lors de l'une de ces séquences - lorsque Mitchum et Greer se retrouvent assaillis par des Mexicains et que Bob en descend un -, l'ambiance reste assez particulière : nos deux héros ont commencé par méchamment flirter, et on oscille alors entre la comédie-romantique légère et le drame, celle-ci prenant presque le pas sur celui-là... Le grand running gag de l'histoire, que j'apprécie en grand spécialiste (vous ne m'avez jamais vu demander à un Pékinois quel bus il fallait prendre pour se rendre au Palais d'Eté... Vous ne vous en seriez jamais remis...), c'est que nos trois hommes parlent mexicain comme des vaches... espagnoles (oui, forcément, ça le fait moins dans ce sens). Mitchum m'a fait me fendre de rire plus d'une fois avec ces baragouinements "spanenglish"... A chaque fois, il est obligé de demander à Greer qu'elle parle ou qu'elle traduise pour lui et leur discussion est souvent à tomber : "Did you hear what he said ?, dit-elle. Yes I heard, répond-il d'un ton assuré, what did he say ?..." Ah mon Dieu, les hommes et les langues étrangères... en général, dit-il pour se rassurer et s'auto-justifier lâchement...
On se contrefout un peu de ce qu'ils vont, chacun, trouver au bout de la route mais on prend un très grand plaisir à suivre aussi bien ces courses échevelées en bagnoles (même si l'image est un poil accélérée, cela reste souvent impressionnant) que cette complicité qui se noue progressivement entre Bob et Jane (de la guerre ouverte aux petites confidences... c'est du grand classique mais c'est joliment fait). Au passage, Siegel invente (?) - jamais vu ailleurs en tout cas, même si cela peut sembler un détail bien innocent - une façon originale de filmer les (nombreuses) discussions en voitures - le couple filmé en frontal ou de profil avec un fond d'écran qui défile (ça, c'est po nouveau) mais avec une caméra qui ne cesse de faire des micros "allers-retours" vers les personnages comme pour ajouter du mouvement et un soupçon de réalisme... Bon, vous allez me dire qu'il faut être un peu malade pour faire attention à ce genre de chose et que cela demeure purement anecdotique... Mouais, j'sais pas, j'aime bien, moi. On est peut-être loin finalement des canons des grands films noirs mais c'est justement ce qui donne tout le charme à cette oeuvre, une sorte de petit ton assez léger (à la Stanley Donen période sixties ? Allez, osons) qui fait que l'on ressort de ce film avec la banane - tout content de ce voyage... à deux, trois ou quatre. C'est déjà beaucoup et cela suffit en tout cas amplement à notre petit bonheur de cinéphile/phage.

Noir c'est noir, c'est ici
Le Dernier des Géants (The Shootist) (1976) de Don Siegel
Clin d'oeil à l'ami Bast*en, toujours passionné par les fins d'une époque (chacun sa spécialité), qui m'a mis sur la piste de ce film. Il me mit forcément l'eau à la bouche en m'indiquant qu'il s'agissait du tout dernier John Wayne, que James Stewart et Lauren Bacall, moins frais qu'une rose ronsardienne certes, étaient qui plus est de la partie, ou qu'encore Don Siegel, po loin du dernier souffle, était aux manettes - le fait que le jeunot Ron Howard (avec encore des cheveux mais l'air aussi niais qu'un nain dans Willow) complétait le casting ne fut point mentionné. 1976, nom d'un petit bonhomme, la fin de la carrière de ce bon John dont le film a la bonne idée en intro de nous montrer quelques-uns de ses précédents faits d'arme - extraits de Red River et de Rio Bravo notamment ou encore d'El Dorado (triple merci Hawks...) ou de Hondo pour les plus pointus. Wayne incarne le rôle de J. B. Books, une redoutable gâchette (30 types descendus à son actif : à la vue de sa filmo, il est modeste) qui a néanmoins toujours flingué pour se défendre. Il est maintenant en fin de course et n'a donc plus grand-chose à cacher ni vraiment à craindre - on peut lire en lui à livre ouvert -, son pote, le Docteur James Stewart, lui ayant annoncé que le cancer le ronge. Il lui reste un mois, une semaine, po plus : autant qu'il se trouve un endroit paisible pour profiter de ses dernières heures et attende une journée ensoleillée pour mourir.
James Stewart est grabataire, John Wayne a perdu de son allant et Lauren Bacall, qui l'accueille à contre-coeur dans sa pension, a perdu quand même pas mal de plumes dans la bataille contre le temps. Don Siegel filme nos trois monuments historiques avec le respect qu'il se doit - des gros plans mettant l'accent aussi bien sur ces visages burinés que sur ces regards toujours perçants ; il se permet tout de même, à trois-quatre reprises, de filmer en caméra portée bougrement vacillante, lorsque le John notamment se déplace dans les couloirs de la Lauren ; dès qu'il s'appuie sur un fauteuil avant d'entamer la discute, on reprendrait presque son souffle avec lui. Une belle complicité entre le James (trois courtes apparitions mais forcément inoubliables) et le John, comme deux anciens compagnons d'armes, des hauts et les bas - comme un chien et une chatte - dans les relations entre Lauren et John (ne prennent pas de gant pour se dire leurs quatre vérités, mais finissent, sans jamais vraiment oser se l'avouer, par s'estimer comme deux bons vieux camarades qui n'ont plus grand-chose à prouver (bien belle ballade ultra nostalgique au bord de ce paisible lac)), une sympathique amitié entre le John et le Ron qui malgré son air fou-fou endosse le digne rôle d'héritier de la légende - il n'avait certes pas encore réalisé de films... (je plaisante, c'est bon). John souffre le martyr mais il en a encore sous le chapeau, flinguant joliment deux gaziers qui viennent lui faire la peau ou envoyant paître de belles manières deux vautours (un journaliste et un ex qui voudraient bien se faire de la thune sur son dos en publiant ses mémoires quoiqu'elles racontent...). Le film est découpé en sept jours, le septième jour semblant sonner pour le John l'heure du repos... définitif. Il a convoqué dans un bar trois fines gâchettes du coin et notre petit coeur en palpite en attendant d'assister à ce rendez-vous final...
Siegel réalise un film d'une belle sobriété où le John Wayne malgré les ans et les cheveux grisonnants peut encore montrer qu'il en a sous l'éperon. Le type reste fidèle à la légende - efficace, direct, honnête, droit - et se permet un baroud d'honneur qui fait plaisir à voir. Auprès des différents opportunistes (le shérif, le journaleux, les tueurs...), il démontre en effet qu'il ne faut jamais vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué, et il se permet encore quelques sorties - verbales ou flingales - du meilleur effet. La fin d'une époque, d'une légende mais jusqu'au bout, John, quel charisme et quel brio. Bravo...
The Lineup (1958) de Don Siegel
On reste à San Francisco et dans le film noir avec ce petit polar très corsé : une association de malfaiteurs (l'excellent Eli Wallach en tueur, brut de décoffrage, allié à son coach, Robert Keith, la fine moustache et des allures efféminées (un beau petit couple)) absolument truculente qui doit récupérer trois petits paquets d'héroïne cachés dans les souvenirs de voyageurs en provenance d'Asie. Trois missions qui doivent se passer comme sur des roulettes, en théorie, pour ces pros, et qui vont forcément provoquer un peu de grabuge. Une galerie de personnages savoureux (de vraies tronches pleines de charisme - l'excellent "The Man" plus stoïque que Raymond Domenech sur le bord de la touche), des scènes d'action (ouaouh des courses de bagnoles dans les rues de San Francisco) superbement réglées, des petites montées de violence qui font froid dans le dos - Wallach, fier comme Artaban et un peu couillon aussi, dont le cerveau pense d'abord à tuer avant de réfléchir - et un final qui tient parfaitement en haleine, bref, décidément une bonne pioche que cette série de polars exhumés des fonds de la Columbia.
Après une scène d'ouverture où, en moins de trente secondes, on assiste à deux accidents spectaculaires avec en prime deux cadavres - un flic et un conducteur de taxi qui a dû être formé à Shanghai (il est en manque, faut dire) -, on se dit que la police va avoir du mal à analyser ce qui s'est passé (un porteur a balancé la valise d'un touriste dans un taxi avant que la bagnole parte en trombe...). Nos inspecteurs font leur taff, et découvrent que des touristes servent de mules pour transporter, malgré eux, dans leur bagages, de l'héroïne (c'est pas une mauvaise idée si je veux ramener mes DVD en France - faut que je trouve une immense statue de Bouddha toute creuse, pas gagné). On fait alors la connaissance de deux intermédiaires (Wallach and Keith) ultra au taquet qui, en quelques heures, doivent rendre visite à trois individus pour rentrer en possession de la poudre en sachet cachée dans une statuette, des couverts ou une poupée : rendez-vous dans un sauna avec un grand gaillard dénudé (petite homosexualité latente du Eli, nan?), passage dans une famille bourgeoise avec un serviteur asiatique "résistant" (rendez-moi ces couteaux nom de Dieu!) et entourloupe d'une jeune femme avec enfant (Fais voir ta poupée, petite ! Maman, le Monsieur il l'a toute déguenillée !). Eli est un tueur froid vieille école que tempère tant bien que mal un Keith aux petits soins. La poudre laissera derrière elle quelques flaques de sang... On a droit, là encore, à une vraie visite de San Francisco, le film nous trimballant sur un excellent rythme d'un endroit à un autre. L'association phare est bidonnante dans cette volonté de tout prendre avec un certain flegme (le jeune conducteur alcoolo, lui, est à l'agonie) même si on sent qu'à force d'arrogance, elle risque bien de foncer droit dans le mur... Une course-poursuite finale en bagnoles impressionnante avec un grand Eli totalement en free-lance ("Le balancé de chaise roulante sur patinoire", tout un art). Bref, cela ne nous dit pas comment l'équipe de France de foot va faire pour marquer des buts sans la main, mais Don Siegel signe une petite perle du genre, relevée par une excellente distribution.





















