Signes (Signs) de M. Night Shyamalan - 2001
J'ai toujours eu beaucoup de tendresse pour ce film, et j'en ai encore à la revoyure 10 ans après : Signs est le meilleur film de Shyamalan, celui qui tente de passer outre le scénario pour mieux paufiner ces ambiances "désincarnées" qui faisaient la qualité des précédents films du gars (les passables Sixième sens et Incassable). Oui, parce que là encore, une nouvelle fois, le scénario est débile : une histoire de martiens qui envahissent le monde, contemplé par un prêtre en perte de foi et sa petite famille rurale, passe encore ; mais quand Shyamalan en profite pour nous délivrer son coming-out mystique, comme quoi, tu vois, tout est lié, grave, tout fait signe, et si ton môme il est asthmatique ou si ta fille elle aime pas l'eau, c'est parce que Dieu a un dessein impénétrable que tu découvriras bien au jour J... là, je le suis moins, tant tout ça sent la tambouille judéo-américano-chrétienne pour débutants. Le gars s'embourbe encore dans sa volonté désespérée de nous servir un twist final, on rigole doucement devant ces élans solennels d'explication du monde.
Je préfère voir dans Signs un brillant exemple de mise en scène et d'ambiances, en me foutant du scénario. De ce côté-là, c'est vraiment convaincant. Dès les premières images, lentes, comme "étouffées" aussi bien au niveau du son (voir obligatoirement le film en VO pour se rendre compte du travail minutieux sur le débit des voix et la mise en avant des sons extérieurs) que de la photo, on se rend compte du regard émminnement original de Shyamalan sur le monde : comme jadis Bruce Willis, Gibson contemple ce qui l'entoure complètement hébété, l'univers semlant un réseau codé incompréhensible. Il y a une sorte d'épure abstraite magnifiquement rendue par la mise en scène dans ces plans où Gibson, hagard, bras ballants, se tient immobile devant son champ de maïs au mystère insondable : la terreur mystique passe beaucoup plus dans ces plans-là, simplissimes, que dans le gloubi-boulga de la trame. Là, on voit clairement un posture face au mystère de la vie, qu'elle soit envahie par des aliens ou non. Gibson a perdu sa femme 6 mois auparavant (dans un flash-back pour le coup ridicule), et en a gardé cet affaissement du corps, cette posture passive face à la vie, cet étonnement constant ; attitudes qu'il semble même avoir transmise à ses enfants et à son frère, tellement opaques qu'ils en deviennent effrayants : la lenteur poussée à l'extrême du jeu de Joachim Phoenix, la fixité du visage des enfants, tout ça semble entrer dans l'atmosphère générale émanant de la nature, si calme qu'elle en est terrifiante. Les bruits extérieurs (cris de corbeaux, vent dans les blés), les cadres très originaux trouvés par Shyamalan (comme le chien fou demeurant hors-champ mais avec une caméra à sa hauteur, très près des enfants), la longueur des plans, tout est minutieusement calculé pour induire une sorte de léthargie de tout (le film s'ouvre sur Gibson qui se réveille, et les personnages ne cessent de rappeler quils ont "déjà vu ça en rêve"), d'effacement de la réalité.
Chose notable : Mel Gibson, oui, le gars de Jésus et de L'Arme fatale, Mel Gibson est BON... Ca m'arrache la gueule, mais je serais presque prêt à dire qu'il est même franchement excellent, dirigé à la baguette par un réalisateur qui lui fait renoncer à (presque) tous ses tics de cabotin pour jeunes filles pré-pubères : sobre, intérieur, il joue avec une force remarquable le tourment, la fatalité, la peur et le renoncement. Ce qui prouve que Shyamalan, s'il est un mauvais auteur, est un grand directeur d'acteurs (Willis était également la seule qualité des premiers films du gusse). Comme en plus il y a dans ce film une grande intelligence de mise en scène, une façon de prendre son temps et de réfléchir posément aux angles de caméra pour décupler l'émotion, et comme en plus Shyamalan devient avec Signs un cinéaste quasi-conceptuel qui balance l'efficacité aux orties (montage plein de faux raccords, trames naissantes et qui meurent aussitôt, utilisation très mesurée des gros effets), on ne peut qu'applaudir devant ce faux film d'action séduisant et unique.
Phénomènes (The Happening) de M. Night Shyamalan - 2008
On lit un peu partout que The Happening marque un changement de ton chez Shyamalan. Moi, je trouve pas. Certes, moins de plans-séquences, un sujet un peu plus adulte (quoique...), moins de volonté de nous assommer sous un coup de théâtre final, ça change, et c'est pas plus mal d'ailleurs. Mais quand même, on reconnait le gusse à 10 bornes, ce qui peut amener à penser que le gars Shyamalan possède un vrai style : lenteur dans les dialogues, originalité de la direction d'acteurs, fascination pour l'étrange (et pas pour le fantastique, sa seule tentative dans ce genre s'étant soldée par une daube gigantesque (Lady in the Water))... on reconnaît bien les traces.
Et comme dans tous les Shyamalan, on ressort mi-figue mi-r
aisin. Pour l'aspect négatif, notons une maladresse de montage totale. Il décide de se passer de ces plans à rallonges, mais c'est pour livrer un découpage illisible, illogique et incompréhensible. Les raccords sont pleins de hiatus, tel gros plan enchaînant sur tel autre gros plan, sans souci de cohésion esthétique (comme je me la pête, ce soir, moi !). Un peu comme si chaque séquence était montée dans l'oubli de la précédente. Ca donne au film un aspect hétérogène qui ne fonctionne pas du tout, une succession de couacs qui ne constituent jamais un tout. On dirait un premier film ; c'est parfois touchant de maladresse (la forêt de micros qui apparaissent dans le cadre, mignon), mais c'est plus souvent très ingrat esthétiquement. L'étrangeté de mise en scène qui faisait son effet dans les bons films de Shyamalan (euh, enfin, dans son seul vrai bon film, Signs), ne fonctionne pas ici ; à croire que son style bizarre n'était dû qu'au hasard.
Ensuite, niveau scénario, c'est plus risible qu'autre chose. Ne dévoilons rien pour ne pas gâcher le plaisir,
mais disons que la vision de l'écologie dans ce film est proche de celle d'un ado fan de sciences nat', et c'est plus risible qu'autre chose. Shyamalan se sent concerné par l'avenir de la planète, c'est bien, mais il brandit son petit poing rageur avec beaucoup trop de naïveté pour convaincre. Du coup, c'est la première partie qui est la seule vraiment intéressante, celle où il se contente de filmer les phénomènes sans chercher d'explication. Dès qu'il veut mettre des mots sur le mystère, il se gauffre sévèrement. D'autres défauts encore : une héroïne médiocre (Zooey Deschanel, deux yeux magnifiques mais rien derrière), un moralisme de bazar (la reconstitution des débuts de l'humanité frôle la scientologie) et un final convenu.
Côté qualités : comme toujours ou presque, la direction d'acteurs. De ce côté-là, le gars est rôdé, ayant mis
au point un type de jeu très étonnant. Wahlberg a tout compris de ce style, et propose une interprétation complètement en porte-à-faux, un jeu blanc et décalé, entre parodie et "non-jeu", tout à fait passionnant. Ses scènes de pur dialogue (il y en a beaucoup, il y en a même trop) sont vraiment intrigantes, une façon très lente et dénué de tout affect de le faire parler, et de la filmer en train de parler. Il faut le voir découvrir que sa femme le trompe (potentiellement), ou affronter tranquillement le danger : il n'est presque pas là, à l'instar de ses prédecesseurs shyamaliens (Bruce Willis ou Mel Gibson), déjà presque mort, complètement hébété devant les évènements. C'est très beau à regarder. Et puis le rythme, malgré ce montage heurté, est lui aussi très original : pas d'hystérie dans ce fim-catastrophe, mais plutôt une arrivée très tranquille de la mort, d'autant plus effrayante qu'elle se fait dans la douceur. Shyamalan veut malheureusement trop varier les différentes morts de ses personnages (ça en devient poilant, notamment le type qui passe sous sa tondeuse), et ne sait pas garder la sobriété terrifiante d'un Hitchcock (on pense souvent à The Birds) ; mais dans les nombeux temps de latence ménagés par la mise en scène se cache une vraie angoisse, amenée unisuement par les rythmes, par les suspensions de l'action.
Au final : un tout petit film pas forcément intéressant, mais une vraie originalité de tempo. Reste à savoir si elle est voulue, ou si c'est juste un manque de nerf.
La Jeune Fille de l'Eau (Lady in the Water) de M. Night Shyamalan - 2006
1500ème texte de ce blog, et je suis très confus de traiter à cette occasion d'un navet ridicule. Toujours eu quelques doutes sur le talent de Shyamalan, qui d'un côté m'intéresse dans sa direction de comédiens (c'est quand même le seul être au monde à avoir su tirer quelque chose de Mel Gibson) et dans son inspiration visuelle, et d'un autre côté m'irrite au plus haut point dans ses écritures de scénario et sa putasserie hollywoodienne. Lady in the Water, pour le coup, n'est qu'irritant. Le souci est que le gars a méchament tendance à me prendre pour un gosse de 6 ans et demi, ce que je ne suis plus depuis longtemps. Ca semble bien être même sa profession de foi pour ce film, puisqu'il fait même dire à un des personnages "je rêve de retrouver mon âme d'enfant". On est d'accord, on en est tous là : notre âme d'enfant, ok ; notre QI de CE1, je suis moins preneur.
Or, comment voir cette triste histoire pseudo-fantastique autrement qu'avec un rictus gêné ? Shyamalan tente de nous pondre son E.T. à lui, sous la forme d'une trame qui voit un gardien d'immeuble désabusé aux prises avec un conte pour enfants qui se déroule dans son propre jardin. Il y découvre une nana (tête à claques intolérable) dans la piscine qui s'avère être une Skrunk (ou un truc comme ça), poursuivie par un méchant gnark, mais qui pourra s'en sortir si un gondulf arrive à réunir une bloubott pour l'enduire de boue réparatrice et lui permettre de partir sur les ailes d'un aigle. On le voit, c'est aussi captivant que Le Seigneur des Anneaux, et ça s'adresse à peu près au même public bouffeur de pop-corns et fanatique de fantasy à la mords-moi-l'appendice. On se fiche totalement des péripéties, bien que Shyamalan nous refasse l'éternel coup de : "tout le monde est mouillé là-dedans, et l'image innocente du début pourrait bien s'avérer décisive, bande de nazes qui n'avez rien vu". C'est-à-dire qu'à 36 ans, j'ai d'autres centres d'intérêt que La Petite Sirène, quitte à reconnaître la perte d'une partie de ma part d'innocence. Peut-être après tout que cette fable ridicule n'est pas pour moi, je veux bien le reconnaître.
Le Shyamalan n'étant pas non plus un môme, on se dit qu'autre chose a bien dû l'intéresser là-dedans, et on se met à fouiller dans le sous-texte. Peut-être que cette histoire de communauté dont tous les membres sont liés entre eux par un mystère ancestral est une image de l'Amérique face à son passé, à ses rêves, voire (ce serait malin) à sa propre naïveté... Peut-être que ce personnage de critique de cinéma égaré là-dedans est là pour décrypter le système-Shyamalan de l'intérieur... Peut-être que les différentes ethnies qui peuplent cette histoire (Indiens, Asiatiques, Afro-Américains, baba-cools glandeurs, intellos, body-buildés et j'en passe) se veulent un miroir d'une société qui a besoin de se rassembler pour affronter le danger et l'utopie... On est même prêt à voir là-dedans un de ces films post-11 septembre sur le collectif. Mais non, franchement, non : le film est bien trop crétin et mal écrit pour faire passer un quelconque message. Shyamalan a perdu son sens du montage (les ellipses sont des béances, le rythme est furieusement alangui), son sens du jeu (pas de personnages, que des archétypes), son sens de l'espace (voilà, ami Bast***, ce que j'appelle un espace illisible), son sens de l'inquiétude (un monstre hilarant et des effets archi-dépassés), son sens du cinéma tout court. On s'ennuie, on s'énerve, on rêve de voir toute cette communauté se noyer dans la piscine, et on passe à autre chose. On en reparle à la 2000ème ?





