Fleur pâle (Kawaita hana) (1964) de Masahiro Shinoda
Curieuse trajectoire que celle de ce Muraki (Ryô Ikebe, Mr Présence) qui sort tout juste de prison. Qu'est-ce qu'il recherche, qu'est-ce qui peut vraiment l'exciter, le stimuler, peut-il tout simplement reprendre goût à la vie ? Il retrouve sa compagne (pas vraiment le type à se la jouer sentimentale ou à s'épancher), retourne dans les salles de jeu (perdre ou ne perdre, est-ce vraiment pour lui encore une question...) où il croise le regard de cette fleur à peine éclose aux grands yeux de poupées (Mariko Kaga, toute en porcelaine) qui crame la thune comme moi une allumette quand j'en ai... Il est clair qu'elle l'attire comme un aimant, bien qu'il ne veuille se l'avouer, mais peut-elle vraiment le dérider...? On est à la frontière entre le noir à la nippone et le récit existentiel d'un type qui ne donne po vraiment l'impression de courir après un quelconque but. Shinoda fait preuve d'un sens du cadre impressionnant (lorsqu'il s'agit notamment de filmer les multiples parties de jeu ou pour faire péter un gros plan sur son héroïne), le noir et blanc à l'image de cette photo sur ces petites rues mouillées à peine éclairées possède un relief saisissant, et la musique de Toru Takemitsu ajoute à cette ambiance étonnamment délètère. Etonnant voyage au coeur de la nuit.
Bien difficile de savoir pendant une grande partie du film où Shinoda veut nous mener. On s'accroche aux basques de ce Muraki au visage guère expressif qui flashe malgré lui sur la pâle Saeko. Celle-ci est une joueuse de première catégorie qui aime à brûler la chandelle par les deux bouts ; lorsqu'elle est à une table de jeu, parmi tous ces hommes, l'ambiance devient électrique, lorsqu'elle est au volant de sa décapotable et trouve par hasard un autre conducteur aussi fou qu'elle, elle traverse la ville pied au plancher. Elle hypnotise Muraki par sa folie douce, sa beauté diaphane et ses excès, elle l’inquièterait presque quand elle éclate de rire comme si rien, finalement, ne comptait. S'il semble avoir trouvé un partenaire à sa mesure (leur échappée belle pour tromper les flics durant laquelle leur complicité éclate), il se révèle incapable de "sauter le pas", de l'embrasser (par peur - po trop le genre -, par froideur - pas vraiment le type qui va dévoiler ses sentiments -, par respect - mouais peut-être...). Cette femme va jusqu'à l'obséder dans ses rêves (magnifique séquence au ralenti, dans ce décor dépouillé, avec ces portes qui ne cessent de s'ouvrir sur l'inconnu... il finit par assister à une étrange vision qu'il redoute au plus profond de lui-même : Saeko se perdant dans la drogue...) et la donzelle finit plus ou moins par lui échapper.
Tout ce qui gravite autour d'elle ne semble pas avoir beaucoup de poids pour Muraki (sa femme, sa passion du jeu qui s'estompe, ce jeune qui l'a attaqué et à qui il pardonne dans la foulée, ce camé à ses trousses, voire le taff pour son clan qu'il effectue pour la gloriole...). Après un ultime acte meurtrier sous les yeux de la donzelle (comme pour titiller sa soif d'excitation destructrice), il finira son petit tour de Tokyopolis en retournant à la case départ (la prison). Muraki ferait presque figure de grand frère (de trois ans son aîné) du samouraï melvillien, le réduit aux murs fissurés dans lequel il vit semblant, également, un curieux reflet de son âme "dépassionnée". A cueillir sans hésitation.
Silence (Chinmoku) (1971) de Masahiro Shinoda
Que venaient faire au XVIIe siècle nos amis les missionnaires jésuites au Japon alors que la religion catholique était interdite? Si l'on suit au départ l'arrivée de deux missionnaires dans un petit village du Japon tout acquis à leur cause, le film, après la crucifixion de 3 hommes en pleine mer (y'a pas à dire c'est cinégénique le catholicisme) et un massacre dans le village, prend un tournant plus radical et semble poser la question suivante: jusqu'où est-on prêt à aller pour garder sa foi, ou plus précisément pour ne pas la renier? Si dans un premier temps on suit les tergiversations d'un batelier qui abjure à la moindre occasion, on se focalise ensuite sur un couple qui va subir les pires tortures pour renier sa foi en Dieu; bonne idée de la part de nos amis japonais jamais à court de sévices tortueux: ils enterrent un homme en lui faisant juste dépasser la tête du sol et font passer un cheval au galop; la question est: combien de temps sa femme va mettre avant de craquer, ou va-t-on assister à un dégommage de tête par sabot, ce qui est rare?... Bon, mais tout cela est la partie fun, on va dire... Si une grande partie du film est le face-à-face entre le missionnaire emprisonné et le préfet tortionnaire du coin, toute la fin du film se concentre sur la confrontation entre deux pères: notre ami qui résiste coûte que coûte et qui joue le dur à cuire et un autre qui est arrivé quelque vingt ans plus tôt et qui, après avoir abjuré, s'est occupé de l'éducation des locaux et s'est même marié... Ce dernier va réussir à pousser notre missionnaire dans ses derniers retranchements: jusqu'à quel point le silence (d'où le titre, faut suivre) de Dieu est-il soutenable, par rapport à soi mais surtout par rapport à la souffrance des autres? Ou encore, en filigrane, le Japon possède-t-il une telle culture telle qu'il est possible pour une religion venant de l'extérieur d'y prendre véritablement racine?... Bon là je vous laisse juge...
Si le rythme est relativement lent - mais bon le sujet mérite un traitement différent de Rabbi Jacob, j'en conviens -, l'image est, elle, méchamment sombre. Ne pouvant mettre en cause l'édition dvd de Master of Cinéma, je me demande si la copie d'origine est aussi tristoune... Dommage car visuellement, les confrontations de l'homme face à l'immensité de l'océan, de nuit, ou ces échappées belles dans les hautes herbes méritaient définitivement plus de luminosité... Le switch constant entre l'anglais et le japonais est également un peu bizarre, d'autant que les acteurs européens sont loin d'être extraordinaires. Du coup, on ressort un peu plombé du film en se disant que le missionnaire aurait mieux fait de se payer des vacances au Brésil. Mouais, un poil déçu, je l'avoue, par cet opus de Shinoda relativement métaphysique.
Assassination (Ansatsu) (1964) de Masahiro Shinoda
Résumer l'histoire en 2 lignes quand il y a déjà 4 minutes d'introduction sur le contexte historique du Japon en 1953, est une gageure. Il s'agit surtout de dresser le portrait d'un homme, Kiyokawa, qui passe des alliances tour à tour avec l'Empereur et le Shogunat (qu'il trahit) pour mieux rester fidèle aux principes qu'il s'est fixé: servir l'Empereur pour débarrasser le Japon de la vermine américaine.
Le plus impressionnant, une fois que l'on tente de faire l'impasse sur le contexte historique et les multiples clans et personnages qui gravitent autour de cette figure - charismatique mais pas forcément sympathique -, est la façon dont le récit est construit; c'est pas Citizen Kane, mais chacun y va de sa petite anecdote pour essayer de cerner cet homme mystérieux: des flash-back contés par les multiples personnages qui l'ont connu, sa dulcinée, ses compagnons de troupe, un jeune homme au service de l'empereur dont il a sauvé la vie (...) émergent des séquences d'une certaine virtuosité; ainsi ce fantastique combat entre samouraïs dans une auberge avec des clients qui courent dans tous les sens, les coups de sabre tombant comme une pluie tropicale; Kobayashi se permet même quelques arrêts sur image d'une grande force notamment quand, lors d'un corps-à-corps, l'un des deux hommes imbriqué demande à un troisième de tuer son ennemi en le transperçant lui-même - Gosh... Très bel arrêt sur image également lorsqu'il fait l'amour pour la première fois avec sa future compagne, Oren, l'image se figeant sur le visage de celle-ci pendant que la bande-son (des cris de souffrance ou de plaisir...) continue. Kiyokawa est on ne peut plus complexe - capable de trancher la tête d'un marchand, sur un coup de sang, puis ensuite d'avouer sa faute comme un enfant dans les bras d'Oren - mais son sens de la provocation et son arrogance (et le sake) vont finir par le perdre un soir dans une petite ruelle (mourir à 34 ans c'est con).
Si la complexité narrative ne vous rebute point, hara-kirisez vous sur ce film magnifiquement mis en image par Masao Kosugi.









