L'Ile Nue (Hadaka no shima) (1960) de Kaneto Shindô
Cet ancien assistant de Mizoguchi réalise une nouvelle fois une pure merveille dans ce film dénué de tout dialogue: juste les bruits de la nature et quelques chants viennent ponctuer ce film d'un panthéisme hallucinant. Il a voulu réaliser, dit-il au dos de ma jaquette, "un poème cinématographique pour essayer de capter la vie des êtres humains qui combattent comme des fourmis contre les forces de la nature". Le moins que l'on puisse dire c'est que le résultat est bluffant.
Un couple vit avec leurs deux enfants sur une minuscule île, le problème étant... l'eau. On suit pendant près d'une demi-heure ce couple faisant des va-et-vient en bateau, de nuit comme de jour, entre leur résidence et la terre, d'où il ramène à chaque fois quatre seaux d'eau sur leur dos, porté par une musique qui rappelle un poil la Force du Destin de Vivaldi. Alors je vous vois venir: c'est mortel? Et ben po du tout, parce que tous les cadres, tous les mouvements de caméra sont au millimètre et ce ballet incessant de ces deux individus qui triment comme des boeufs pour remonter la pente et arroser leur culture en devient quasi-hypnotique, le spectateur serrant des dents à chaque fois que l'un des deux risque de trébucher. A la 28ème minute, c'est le premier incident de course: la femme glisse, un seau tombe, elle rattrape in-extremis le second; son mari s'approche calmement d'elle et lui retourne une baffasse qui la projette à terre. L'incident est clos. Après l'été, les saisons s'enchaînent, petites festivités en automne, hiver rude où il faut continuer de constamment de défricher, printemps pluvieux où il faut aller ramasser des algues... Les deux garçons pêchent un gros poisson qu'on va s'empresser de vendre en ville, fiesta, c'est le resto annuel, on se prive po sur le riz et l'eau (le Jap reste sage). Et puis après 1h02 de jeu, c'est le drame: l'aîné tombe malade, fiêvre, mort subite. Les enfants de l'école viendront assister à son enterrement, les parents pipent rien. Sauf la femme qui, un jour, alors que l'été est revenu, décide de renverser volontairement un seau et d'arracher de rage quelques plans d'ignames (je dis "igname", pour faire bien, c'est peut-être des carottes, hein...). Le mari reste stoïque cette fois-ci, la femme se calme et reprend son ouvrage. Le film se termine sur une vue aérienne de l'île (sublime) et l'on se rend compte pour la première de la taille minuscule de l'îlot. Scotché.
Onibaba (1964) de Kaneto Shindô
Et oui, les merveilles du cinéma japonais des années 60... Raah. Un champs dans le vent, un trou symbolique (on n'est jamais loin d'y tomber...), trois personnages et c'est parti pour un récit simple comme bonjour et cadré de façon sublime.
Une femme âgée et sa belle fille, dans les temps bien reculés d'une guerre civile, doivent être prêtes à tout pour survivre: le mieux c'est encore de percer le corps à coups de lance de Samouraïs égarés dans ces hautes herbes, de piquer leur armure en échange de quelques sacs de millet, avant de les jeter dans un trou immense. C'est une vie, enfin une survie, relativement à la cool, entre deux lessives, avant qu'une de leur connaissance revienne: parti à la guerre avec le fils et le mari respectivement des deux femmes, cet homme barbu à moitié sauvage va réveiller le démon du plaisir chez la plus jeune; résistante au début, elle ne tardera point à voler la nuit à travers les champs pour rejoindre dans sa hutte celui qui la convie aux plaisirs de la chair. C'est pas du meilleur goût pour sa belle-mère qui après avoir exprimé sa frustration en faisant l'amour avec un arbre (d'autres l'ont bien fait avec la mer...) va se déguiser elle-même en démon pour effrayer la chtite plutôt naïve. Cette dernière parviendra tout de même par une nuit pluvieuse à rejoindre son amant avant que le masque se joue à son tour de la belle-mère en restant collé à son visage.
Conte de sauvagerie et de désirs, histoire de survie et de violence, Shindo avec toute la simplicité de ses moyens nous embarque dans un récit avec de superbes envolées lyriques (les courses dans les hautes herbes avec des travellings de foooolie, les charclages des samouraïs, l'apparition effrayante de ce masque en pleine nuit) et des instants d'un minimalisme tout nippon (les deux femmes filmées de dos dans une même posture - du Ozu presque, les deux corps des amants reposant dans une demi-pénombre, des instants au bord de l'eau calmes comme la légère brise...). Ce qui impressionne le plus dans ce sublime noir-et-blanc, c'est peut-être la précision des éclairages, tous les visages et les corps se détachant magiquement dans ces nuits d'un noir à couper au couteau. Les cadres sont TOUS au millimètre, sur les plans larges (les deux samourais qui créent dans leur progression un trou béant dans les hautes herbes), comme sur les gros plans (le visage ou le corps de la jeune fille, Jitsuko Yoshimura, d'une grace et d'une énergie infantile comme je vous dis po, ou sur un poisson (ouais c'est moins poétique, j'avoue, mais précis j'ai dit) que l'homme ramène pour la séduire). Bref encore un enchantement dans la sublimissime collection Eureka (que des chefs-d'oeuvre plus ou moins à découvrir)- ou même Criterion (oui bon les sous-titres sont en anglais, raison de plus pour apprendre cette langue de barbares, eheh).
Kuroneko (Yabu no naka no Kuroneko) (1968) de Kaneto Shindô

Ayant découvert il y a peu de temps dans la collection DVD "Eureka-the masters of cinema series", le sublime et sombre "Humanity and paper ballons" (Ninjo kami fusen) (1937) de Sadao Yamanaka (mort à la guerre en Mandchourie à 29 ans après 22 films... seulement 3 ont survécu dont cet ultime opus... Ozu peut aller se rhabiller), j'attendais beaucoup de ce film présenté comme un -proche- ancêtre des Chinese Ghost stories... grosse grosse déception malgré un noir et blanc impeccable...
Abandonné par son jeune mari parti à la guerre, une jeune femme et la mère de celui-ci sont violées puis brûlées dans leur paillote... Ca commençait plutôt pas mal... elles jurent vengeance en revenant sur terre sous forme de fantomes et vampirisent tout samouraï qui passe aux alentours... et un et deux et trois et quatre et cinq Heros succombent (au cas où on aurait pas compris)... bien sûr le jeune homme revient en héros après avoir tranché la tête d'un méchant - tête qui, une fois coupée, ressemble à s'y méprendre à celle de Demis Roussos au musée Grévin... Faisant écho au beaucoup plus charmant film thaï "Nang Nak" (1999) de Nonzee Nimibutr (ah oui on est dans du pêchu), il retombe amoureux de ce fantôme qui se damne pour lui.... et pis plus rien... il y a bien de la fumée, de la neige dans les bois, des effets de lumière sur des bambous, la mère qui continue à sauter dans tous les sens -on voit pas les cordes, cool-, non il n'y a pas à dire, on finit par s'en foutre... Alors bon Noël Simsolo me tirerait sûrement une oreille en disant que c'est le plus grand film japonais, donc du monde, gore et fantastique, de tous les temps... mais je marche pas... j'admets à la rigueur que c'est le plus grand film (et le plus grand réalisateur...) qui commence par un "K" et finit par un "O" mais franchement, ne m'en demandez pas plus...







