23 août 2008

L'Ascension (Voskhozhdeniye) (1977) de Larisa Shepitko

Film de guerre d'une énorme puissance, Larisa Shepitko signe un film nourri de références bibliques qui atteint des sommets. On retrouve une grande maestria dans la mise en mise, aussi bien lors de l'épisode, dans la neige, de nos deux partisans russes qui atteint son paroxysme en de longs plans-séquences, que lors de l'interview des deux hommes, faits prisonniers, mené par l'inquiétant acteur tarkovskien Anatoli Solonitsyn.

ascent_shepitkoPDVD_002_

Deux soldats russes partent en mission à la recherche de vivres pour permettre à un groupe hétéroclite, cov_ascentcomposé de soldats mais aussi d'enfants et de de femmes en fuite, d'avoir une chance de survie. Menacés par les troupes allemandes qui quadrillent la région et devant faire face à des monceaux de neige, ils tentent de rallier une ferme du voisinage. Ils trouvent celle-ci complètement détruite et décident de pousser un peu plus loin jusqu'au village voisin. L'un d'eux, Sotnikov est atteint par une balle par un tireur allemand, préfère se donner la mort plutôt que d'être fait prisonnier mais est sauvé in extremis par son compagnon, Rybak : au prix d'un effort surhumain (ils mangent bien, en rampant, douze litres de neige), ils finiront par trouver refuge dans une baraque chez une femme avec ses trois enfants. Repos de courte durée puisqu'ils finiront malgré tout par être découvert par des soldats. Ils sont emmenés pour être interrogés par un responsable allemand : si Sotnikov est prêt à mourir sans rien lâcher, même sous la torture, Rybak semble prêt à tout pour sauver sa peau - n'est pas Jack Bauer qui veut...

ascent_shepitkoPDVD_005_

Après une première partie frissonnante où on finit presque par sentir la neige coller à ses vêtements, la seconde est une évidente parabole biblique : Sotnikov, figure christique, prêt à se sacrifier au nom de ses croyances et Rybak, individu plus "lâche", véritable Judas, prêt à trahir les siens pour s'en sortir indemne. Dit comme cela, le film pourrait presque sembler un peu morne (petite forme, moi, en ce moment), ce serait faire injure à la force des images de Shepitko : on passe de cette neige aveuglante à l'éclairage subtil d'un cachot, de l'épuisement physique lors de leur périple à une tension psychologique quasi insoutenable, jusqu'à une séquence terrible et golgothesque de 5 cordes qui attendent, en haut d'une colline, les deux hommes et trois autres prisonniers. Choix moraux (sur plusieurs niveaux), sens du sacrifice, résistance et lâcheté (les différentes séquences où Rybak imagine sa fuite suicidaire, tente même, maladroitement, de mettre fin à sa vie pour finalement constater, horrifié par sa propre attitude, son manque certain de courage : brrrr...), un fond et une forme d'une absolue maîtrise et d'une grande intelligence. Shepitko est définitivement une cinéaste au panthéon de la cinématographie russe, qui a laissé derrière elle quelques pépites à découvrir d'urgence. 

Posté par Shangols à 14:46 - - Commentaires [5] - Rétroliens [0]


19 août 2008

Les Ailes (Krylya) (1966) de Larisa Shepitko

wings_shepitkoPDVD_010_

Larisa Shepitko signe ce premier long métrage à la sortie de ses études et s'impose d'entrée de jeu dans le paysage cinématographique russe des années 60 et 70, avant de disparaître dans un accident de la route. D'une grande sobriété, filmée avec une parfaite élégance, cette oeuvre, que souligne, avec parcimonie, une petite musique nostalgique est pleine d'une belle émotion toute en intériorité. 

wings_shepitkoPDVD_012_

La cinéaste réussit le portrait troublant d'une femme approchant la quarantaine, ancienne héroïne de guerre, et qui semble, depuis, s'être réfugiée dans sa coquille. Nadezhda Petrukhina - je ne le dirai pas deux fois - est à la tête d'une école de jeunes hommes et de jeunes filles et gère celle-ci avec une certaine autorité : sourire 2001101_box_348x490figé aux coins des lèvres, regard d'acier, elle renvoie de l'établissement en un éclair un étudiant qui vient de chahuter avec une donzelle. Si l'on sent une véritable antipathie, dans le regard de l'élève, devant cette femme élégante mais froide comme une vodka on the rocks, celle-ci semble tout de même jouir d'une certaine respectabilité au sein de l'école. Femme solitaire, capitaine du navire, elle n'en paraît point pour autant totalement dénuée d'humanité; elle semble juste  "déconnectée" de la réalité, comme si elle s'était peu à peu enfermée dans un rôle. Bien qu'elle ait l'impression de tout contrôler, la plupart des choses lui échappe, à l'image de sa fille -adoptive- qui a quitté le foyer pour se marier avec un homme plus âgé. Lorsque Nadezhda décide enfin d'aller faire la connaissance de son beau-fils, Igor, elle trouve sa fille entourée d'une dizaine d'hommes : sûre d'elle, elle se dirige vers celui qu'elle pense être Igor et se trompe pathétiquement. Au fur et à mesure du récit, elle tente de se reconnecter avec les choses simples de la vie - magnifique séquence des marrons sous la pluie, la recherche de l'étudiant renvoyé, la scène avec la tenancière de café qui l'entraîne dans une valse... - alors que les images de son passé - la disparition tragique de l'amour de sa vie - refont surface. Coûte que coûte, elle semble vouloir se battre pour retrouver certaines sensations, certains sentiments, enfouis au plus profond d'elle.

wings_shepitkoPDVD_014_

Maya Bulgakova semble taillée pour ce rôle, tant son visage parvient à laisser transparaître, avec une grande noblesse, tous ces questionnements intérieurs. Femme forte, d'un calme olympien, solide comme un roc, sa carapace à tout de même tendance à se fendre à mesure qu'elle prend conscience du vide qu'est devenue sa vie. Les plans semblent "couler" les uns aux autres - je sais pas trop ce que cela peut vous évoquer mais, en un mot, c'est parfaitement réussi - et les images aériennes, qui illustrent à la fois son passé "dans toute sa gloire" - tant au niveau héroïque que sentimental - stigmatisent parfaitement cette envie de reprendre peu à peu de "l'altitude" dans sa vie présente. Un splendide "essai" en attendant de découvrir son ultime oeuvre: L'Ascension.

Posté par Shangols à 07:17 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
  1