Mensonges d'Etat (Body of Lies) de Ridley Scott - 2008
Décidément pas passionné par Ridley Scott, un des cinéastes les plus surestimés selon moi. Même pas vraiment bon faiseur, même pas vraiment metteur en scène, il sait toujours servir les films formatés qui collent à son époque, mais sans discours, sans motivation : son cinéma est fade et faussement politique. Body of Lies est à cette image : s'il est engagé, c'est malgré son auteur, juste parce qu'on s'accroche à un sens. Peu intelligent, Scott ne situe son film dans l'Irak contemporain que parce qu'il sent bien que c'est là que ça se passe : il suffit d'allumer la télé pour voir que la guerre USA-Irak est un sujet porteur. Dès lors, pas besoin de message ou de réflexion : le contexte suffit, et la critique trouvera bien là-dedans de quoi gloser sur la profondeur du film.
Di Caprio est un agent de la CIA, un mec de terrain qui parle 42 langues et prend les risques ; il est piloté depuis les States par Crowe, bedonnant et agaçant, tête pensante peu concernée par la morale, qui suit tous ses mouvements par satellites, portables, et autres bidules technologiques, le tout en amenant son gamin à l'école... Ca pourrait donner un brillant film d'espionnage paranoïaque, ça pourrait donner lieu à un montage vertigineux à la 24 (modèle quasi-déclaré du film), voire à une réflexion sur les dissensions entre pouvoir et exécutif. Mais tout ça, c'est ce qu'on essaye désespérément d'y voir : en fait Body of Lies est assez plat, assez vide, un énième film d'action sur-consensuel. Monté frénétiquement pour pallier à sa succession de moments creux, il est assez fatigant à regarder, toujours à l'esbrouffe, toujours dans la volonté d'épater le bourgeois. On dirait du cinéma des années 80, mais avec des motifs d'aujourd'hui : la technologie n'est utilisée qu'en icône de la modernité, jamais Scott ne l'utilise en tant qu'outil cinématographique. Les plans de satellite qui suivent Di Caprio sont
tirés de Google-map, sans imagination. On sent pourtant, au détour d'un plan, que Scott frôle quelque chose : ce cadre sur une voiture seule en plein désert, dans un immense espace, qui enchaîne avec un cadre serré sur Di Caprio enfermé dans son coffre, par exemple. On sent que le cinéaste pressent quelque chose dans ces rapports entre infiniment grand et infiniment petit, dans cette façon de faire du Monde un minuscule réseau technologique. Mais ça ne va pas assez loin, ça s'efface devant l'obligation de l'efficacité, et ça reste vraiment à l'état d'ébauche.
Quant au discours politique, il est lui ausi à peine esquissé. Passons sur les infâmes scènes de bluette amoureuse sur fond de tension patriotique (ça faisait longtemps que Di Caprio n'avait pas été mauvais, il l'est dans ces séquences), idiotes et caricaturales. Mais même quand le sujet devient un peu plus trouble (la création d'une
fausse cellule islamiste pour montrer la culpabilité américaine dans le terrorisme qui frappe ses citoyens), Scott botte très vite en touche, comme s'il touchait un sujet trop brûlant. Finalement bien frileux, le film s'arrête systématiquement à mi-parcours de tout, et on en garde la pénible impression d'un produit commercial qui se donne des airs de grande réflexion. Même pas vraiment spectaculaire en plus... un râtage. (Gols 09/11/08)
Bon déjà, après avoir vu ce film, vous pouvez faire l'économie du Lonely Planet spécial Moyen Orient parce qu'il faut reconnaître que le Ridley a la bougeotte : l'Irak, la Jordanie, la Syrie, les Emirats Arabes Unis... Un vrai "best of" du Muslim World et on sent que le Ridley veut montrer que les autres, l'étranger, ben déjà, on les connaî
t mal et que, même, ils ne sont pas tous mauvais. D'ailleurs si les Etats-Unis, avec leur technologie de malade qui leur permet de voir un trombone dans la poche de Di Caprio en plein désert (Ok, ça sert à rien, mais c'est une vraie prouesse), veulent gagner leur combat contre les méchants barbus, il faut qu'ils fassent, d'abord, confiance aux autres (le chef des renseignements jordaniens) et franchement des morales finales comme ça qui vont péter plus haut qu'un satellite en basse altitude ça fait doucement sourire... Au niveau des acteurs Di Caprio "casse son image" vu qu'il a toujours tout plein d'accidents - il se retrouve le visage tout amoché et on se demande bien pourquoi on a po choisi Mickey Rourke à sa place; il y a un moment par exemple super touchant, lorsqu'il se rend compte qu'il trimballe dans sa chair des bouts d'os de son pote qui a explosé à ses côtés : comme Léonard est un mec gentil, il collectionne les petits bouts d'os de son pote qui ressortent de temps à autre dans une boîte d'allumettes... (je vous assure, j'invente rien). Russell Crowe, avec lequel j'ai de plus en plus de mal, joue presque tout le film la tête penchée, le menton collé au torse, comme si c'était sa façon de montrer qu'il interprétait pour de vrai un type super torve. Au début ça étonne, après on se demande s'il est pas vraiment malade (une faiblesse des os?) ou s'il a pas choppé un torticolis à force de jouer avec son oreillette (ça c'est pénible, d'ailleurs, aussi). Bon si après ça, vous voulez toujours découvrir ce film, c'est beau. (Shang 20/02/09)
American Gangster (2007) de Ridley Scott
Voilà une bonne nouvelle: Ridley Scott revient avec un excellent polar et cela faisait bien bien longtemps qu'il n'avait été à pareille fête (16 ans on va dire?...). Un scénario d'un grand classicisme avec le flic intègre, le mafieux et le flic ripou, chacun ne se croisant qu'en de rares occasions (comme dans l'excellent Heat de Mann, cette absence de confrontation directe entre Denzel et Russel tient en haleine jusqu'au bout); cette montée en puissance de ce gangster black et sa chute font penser, de façon incontournable, à une mouture taillée pour Scorsese qui ne devrait pas renier une certaine parenté avec ce film - c'est un beau compliment mais Ridley ne l'a point volé, lui qui est plutôt habitué aux chutes de faucon...
Plongée dans le Harlem des années 68-73 avec en toile de fond la guerre du Vietnam. Celle-ci a une incidence toute particulière sur notre histoire puisque le trafic de drogue s'opère via l'aviation de l'armée américaine - ah oui, c'est une histoire vraie, que voulez-vous ma bonne dame, on ne respecte plus rien. Ce trafic organisé en solo par le grand Denzel Washington va lui permettre de contrôler peu à peu tout le réseau de la drogue aux States, même les ritals lui mangeant dans la main; seule ombre au tableau, ce flic ripou qui ne perd pas une occase pour se servir dans le pactole et, dans l'ombre, le travail de fond du Russel Crowe, moins démonstratif, mais aussi incorruptible que Julien Lepers et jusqu'au boutiste, avec sa bande de clampins qu'il est allé pécho dans la rue. Deux heures et demi pendant lesquelles on suit l'évolution de ce cador de la drogue qui dépend, tout comme les ritals, de sa famille, avec en prime un mariage avec Miss Porto-Rico, superbe potiche; en parallèle notre pauvre Russel embourbé dans son divorce tente en besogneux de relier tous les gens impliqués dans cette affaire ultra juteuse. Denzel Washington donne une composition énorme, ses accès d'énervement rappelant parfois un De Niro ou un Joe Pesci, d'autant que son comportement ressemble plus, en général, à celui de l'eau qui dort (ou de la tempête qui couve); il domine le film de la tête et les épaules et le pauvre Russel paraît bien pâle à côté, même si c'est un peu le but du jeu - de plus, on aurait zappé les démêlés de ce dernier au tribunal avec sa femme, on aurait toute de suite signé.
L'un des défauts du film qui est certes riche et parfaitement construit (enfin une fin dans la continuité sans 324 retournements de situation pour faire intelligent) c'est qu'il ne laisse peut-être que peu de place à de véritables scènes de bravoure. Si la violence explose de façon sporadique, Scott ne laisse pas toujours le temps à ses personnages de s'installer dans de longues séquences, la plupart des scènes étant souvent réduites à leur portion congrue; avec la densité du Denzel, il y avait moyen de lâcher les chiens un peu plus que ça. Mais bon l'atmosphère reste dans l'ensemble assez sombre et groovy (ouais j'avais envie de placer un nouvel adjectif) et il serait bien dommage de faire la fine bouche (surtout après un Ken Loach)... Un des tout meilleurs films américains de l'année, pas photo. (Shang - 06/11/07)
Sans être complètement aussi enthousiaste que mon collègue, je reconnais que pour une fois, Scott réussit un film, ce qu'il n'avait pas fait depuis jamais (c'est notre blog, on a le droit d'exagérer). La reconstitution des années 70, le rythme, la construction super-efficace, les moments de bravoure, les tronches des acteurs secondaires, le glamour des personnages principaux, tout est très tenu et solide comme du roc. Le film se suit avec enthousiasme, et on ne décroche pas, même si tout ça est un peu trop beau, un peu trop lisse, un peu trop conventionnel pour rentrer vraiment dans la catégorie des grands films. Bon, on n'a jamais été vraiment complètement sur la même longueur d'onde avec frère Shang pour ce qui est du jeu des acteurs, et je ne peux de ce fait le suivre en ce qui concerne la composition de Denzel Washington : s'il convainc dans la première moitié avec son jeu rentré, il est pour tout ce qui concerne sa chute aussi grimaçant que le Joker de Nicholson, alors que son rôle ne justifie absolument pas ces gesticulations. Je m'oppose véhémentement à la comparaison avec les grands fêlés de Scorsese : Pesci et De Niro apportaient par leurs outrances une certaine impureté aux films de genre de Marty, et c'est ce qui faisait l'originalité des caractères, alors que le jeu de Washington est en porte-à-faux avec son personnage, qui aurait gagné à rester fermé. Quand il tente d'impressionner ses ennemis, il est juste drôle et ne montre que des tics d'acteur gâté. Crowe est bien meilleur, selon moi, même s'il ne parvient pas toujours à rester sobre et joue trop souvent pour la galerie.
Et puis Scott n'apporte quand même rien de plus au genre : American Gangster est une copie, certes agréable, mais c'est une copie. On retrouve, bien rangés dans le bon ordre, tous les éléments qui firent la célébrité de ses contemporains (Ferrara, Gray, Scorsese, Eastwood et j'en passe) : flic en crise conjugale, gangster trop puissant dépassé par son pouvoir, frères traîtres, épouse entraînée dans la dérive de son homme, portraits familiaux éternels. Avec même les passages obligés que sont les détours vers la morale religieuse (merci Ferrara), ou les décors usés jusqu'au bitume des rues de New-York by night balayées par la pluie. Bon, fi, c'est pas grave, parce que c'est quand même très élégant, haletant et sympa comme tout. American Gangster est un bonne compil, efficace, professionnelle, et c'est déjà très bien. (Gols - 06/01/09)
Alien, Le 8ème passager (Alien) de Ridley Scott - 1979
Pour continuer dans la déception scottienne du jour, retour sur le pourtant culte Alien, que je n'avais pas vu depuis longtemps. Eh bien, oui, c'est pas terrible, force m'est de la constater. A sa défense, notons que le film a été depuis inlassablement copié, ce qui fait que la plupart de ses idées apparaissent aujourd'hui ridicules. Mais notons derechef que Scott est déjà un effronté copieur, et que beaucoup de ses motifs sont piqués à d'autres.
On s'ennuie un peu à suivre cet étique scénario de massacre en lieu clos. J'avais le souvenir d'une intéressante réflexion sur l'altérité, sur la part de sauvagerie qu'il y a en chacun de nous ; mais en fait, tout ça ne pète vraiment pas loin. Dans le genre Carpenter est bien meilleur avec The Thing : ici, on n'a droit qu'à un palôt film d'horreur attendu, élégamment déguisé sous des oripeaux high-tech dépassés. Nulle trace de réflexion, et visiblement nulle volonté de la part de Scott d'en avoir une. Encore une fois fasciné par le pur spectacle, il livre un film bête, à l'histoire maigrelette
(un monstre tue tout le monde) et aux évènements poussifs. On ne frémit jamais, et ce pour plusieurs raisons : d'abord parce que tout disparaît sous des lumières bleuâtres absolument immondes, dans une obscurité qui ne veut pas dire son nom, ou dans des effets de photo vraiment lâches. Manque de moyens ou volonté affichée, en tout cas Scott n'affronte jamais réellement ses scènes de peur, son monstre étant réduit à quelques détails (peau luisante, petites canines féroces, suintements divers. Il ne se tourne pourtant jamais vers la suggestion, et Alien est du coup franchement flou : pas assez gore ou pas assez subtil, trop ouvertement commerçant ou trop arty.
Les scènes effrayantes sont par ailleurs bien trop balisées pour fonctionner encore aujourd'hui : Harry Dean Stanton qui cherche un petit chat dans les couloirs du vaisseau alors que l'alien rôde, on sait que ça va pas
se terminer bien, et on passe son temps à regarder des scènes se chassant les unes les autres. Le film est totalement dénué de surprise, on sait parfaitement quel va être son déroulement du début à la fin. Et puis surtout, tout ça est filmé dans des décors cheap à mort : petites lumières clignotantes absolument ridicules (il y a même toute une pièce composée de ces lumières, c'est Noël), couloirs luisants, portes coulissantes sorties tout droit de Star Trek (quelques pièces pourtant se referment avec des portes rondes qui font un bruit de scie rouillée, l'architecte d'intérieur avait dû être licensié), et surtout repaire des aliens mal fagotté et jamais crédible. On multiplie les invraisemblances esthétiques, quand on ne les pique pas à d'autres (où donc ai-je déjà entendu de la musique classique sur des images de SF ?), ce qui fait qu'on sort doucement du film pour s'endormir mollement. On se demande un peu pourquoi Alien est si adulé aujourd'hui...



