Affreux, sales et méchants (Brutti sporchi e cattivi) (1976) d'Ettore Scola
Prix de la mise en scène à Cannes en 1976, Ettore Scola se lâche totalement pour ce film qui n'est pas la meilleure pub touristique pour la cité romaine. La smala menée par le gros dégueulasse Nino Manfredi n'est pas seulement affreuse, sale et méchante : opportuniste, voleuse, sexuellement acharnée, brutale, misogyne, branleuse, ringarde (mais le titre aurait été trop long), elle ferait passer la famille Groseille ou cette ordure de Père Noël pour des enfants de coeur de bas-étage. Dans le politiquement incorrect, on atteint un summum et quand on pense à La grande Bouffe de Ferreri ou à l'oeuvre pasolinienne, on se dit que ces Italiens valent quand même plus le détour sur un écran de cinéma que sur un terrain de foot. Vivant dans un capharnaüm inouï, juchée sur une colline romaine au milieu des ordures, la famille Mazzatella est à la pauvreté et à la bassesse humaine ce que le Pape est au Vatican... A cela près que le spectacle de celle-là est finalement beaucoup plus jouissive que les discours cul-béni oui-oui de celui-ci.
Dès le premier-plan séquence qui nous montre cet enchevêtrement des corps dans cette cabane de bric et de broc, on sent bien qu'on pénètre au plus profond des instincts primaires de la race humaine. Manfredi se saisit de son flingue prêt à tirer sur quiconque s'approchera de son magot et on devine qu'il se ferait un plaisir de descendre au passage deux ou trois membres inutiles de cette sacro-sainte famille. Dès le réveil, c'est un bordel indicible, chacun allant rejoindre ses occupations : les gamins sont enfermés dans un véritable mini camp de concentration, un fils enfourche sa vespa pour aller voler des sacs à la tire, un autre se déguise en gonzesse pour aller tapiner, et le Nino se sent chaud pour aller se saouler la tronche jusqu'au soir. Chaque fesse féminine un peu rebondie - qu'une femme fasse la vaisselle ou qu'elle déborde d'un lit - risque de se faire alpaguer par quiconque passe dans le coin et on se dit que Bukowski a dû apprécier toute la finesse du sieur Scola. C'est souvent gras, souvent grave pour ne pas dire graveleux, mais ce véritable défouloir en images qui ne se refuse absolument rien (la tentative d'assassinat du Nino à la mort au rat qui vomit ensuite tripes et boyaux dans la foulée en s'injectant de l'eau de mer dans le corps à grand coup de pompe à vélo... ; la maîtresse fellinienne de Manfredi ultra accueillante et maternelle (hum); la grand-mère complètement starbée et dont le crâne prend feu pendant l'incendie...ouark!) nous fait apparaître ces trente dernières années comme un pauvre petit monde "policé" et froid où l'on n'ose plus appeler un chat un chat - ça marcherait aussi au féminin, voire mieux. Délicieusement primaire et caustique, un joli constat de notre jolie société de consommation et... ses affres.
Une Journée Particulière (Una Giornata Particolare) d'Ettore Scola - 1977
Una Giornata Particolare devrait servir de cours de base à toute école de réalisateurs qui se respecte. C'est une sorte de perfection à tous les postes, et j'ai beau être plus ou moins ronchon ces derniers jours, je n'ai pu trouver aucune petite bête à discuter dans ce trésor.
Le scénario, d'abord, est magnifique d'intelligence : le 8 mai 1938, alors qu'Hitler est accueilli en grande pompe par Mussolini à Rome, deux êtres vont se rencontrer le temps d'une journée, et se découvrir l'un l'autre : Antonietta est une femme sans culture, mère de famille nombreuse, fasciste par habitude, brimée par condition ; Gabriel est un intellectuel homosexuel, conscient de sa déportation proche compte tenu de ses préférences sexuelles. Seuls dans leur immeuble, ils vont se confronter à l'autre, se remettre en question, et vivre un début d'histoire d'amour sur fond de défilé nazi. Scola exploite toutes les pistes de cette splendide histoire. La première partie, toute en non-dits et en pudeur de la part des personnages, est un exemple de subtilité, mêlant un humour bon-enfant à une critique sociale du meilleur effet. Il ne se passe pas grand-chose d'autres que des petits évènements domestiques (un oiseau qui s'envole de sa cage, une lampe cassée, un homme célibataire et une femme triste), et pourtant un flot d'informations passent sur le caractère des personnages. Par petites touches, Scola évoque le flot de frustrations qui constitue la vie de ces deux abandonnés du système, fustigeant aussi bien l'idéologie fasciste que la domination masculine et l'étroitesse du peuple romain de l'époque. C'est bouleversant de simplicité dans la narration, et les larmes pointent déjà.
Puis le scénario s'emballe, quand les deux personnages passent "de l'autre côté", quand ils reconnaissent leurs espoirs et leur amour. Là, on plonge allègrement dans un mélo sans esclandre ; Scola a en plus le grand talent de conférer à cette deuxième moitié une légèreté de ton en total porte-à-faux vis-à-vis du sujet. Le film se fait grave, tourmenté, mais toujours vivant et enlevé. Les deux acteurs sont plus que géniaux : Sophia Loren joue de son visage avec une grâce magnifique, aussi belle en masque tragique que dans ses moments de rire enfantin ; Mastroianni est bouleversant, subtil comme jamais dans ses petites fuites de regard, dans ses emballements, dans sa maladresse et son désespoir. (A noter également la présence dans les petits rôles d'Alessandra Mussolini, petite-fille de, qui a connu le funeste destin qu'on sait.)
La mise en scène est à l'unisson, non seulement dans les somptueux gros plans qui trouvent toujours la bonne expression chez ses acteurs, le bon axe de regard, mais aussi et surtout dans les plans larges, qui exploitent ce décor complexe (un immeuble, ses escaliers, ses vis-à-vis, ses cadres de fenêtres) avec un sens parfait de l'espace. Malgré l'ampleur du dispositif, on a l'impression d'un huis-clos, d'une rencontre sur quelques centimètres-carrés. Architecture froide et complexe, profondeurs de champ quasi-abstraites, le sens du cadre est génial. Les mouvements de caméra au sein des appartements sont très larges, d'une rare élégance, cachant ici un acteur pour mieux donner la parole à l'autre, isolant là le couple pour mieux montrer leur solitude au sein de la foule.
Le travail sur le son est tout aussi bluffant : pendant toute cette histoire, Scola laisse entendre les commentaires radio de la cérémonie fasciste : musique guerrière tonitruante, ovations de la foule, discours d'Hitler... Alors que sous nos yeux, une histoire d'amour est en train de se dérouler, le film nous ramène toujours à la réalité politique, annonçant la fin inéluctable de cette idylle en même temps qu'il la fait naître. Les petites notes de piano finales, qui accompagnent l'hymne nazi et l'ouvrent sur une touche romantique, finissent de convaincre de l'audace épatante du travail sonore. Una Giornata Particolare est un splendide mélodrame, une comédie brillante et un monument d'insolence politique. Immensissime.








