Allemagne, Mère blafarde (Deutschland bleiche Mutter) de Helma Sanders-Brahms - 1980
Voilà un film qui a pris un petit coup de vieux derrière les oreilles depuis l'obtention de son statut de film mythique dans les années 80. Pourtant, il garde indéniablement sa personnalité sulfureuse et engagée, et on comprend encore aujourd'hui le parfum de scandale qu'il a pu dégager. Ouvertement autobiographique, le film raconte le destin d'une femme vu par sa fille, depuis la rencontre avec le père jusqu'à la déchéance morale, dans une Allemagne ravagée par la guerre, la foi en le nazisme, puis la défaite et la pénible reconstruction. C'est à Fassbinder qu'on songe bien sûr, autant esthétiquement que thématiquement d'ailleurs : même attirance pour les personnages froids et opaques, même dureté de ton, même gamme de couleurs virant vers les pastels, même mise à distance des acteurs, et même goût de la provocation. Car il y a une vrai insolence à dépeindre ainsi dans un réel parallèle les déception sentimentalo-sexuelles de la femme et les grands faits historiques qui ont fabriqué l'histoire du IIIème Reich. Il fallait oser monter ainsi en alternance les plans documentaires de bombardement et l'accouchement de la mère, comme une montée de tension voisine ; ou mêler ainsi très habilement les véritables images d'archives et les images de fiction, jusqu'à les faire s'inter-pénétrer les unes dans les autres : le grain 16mm des images de guerre "déborde" parfois sur les images de fiction, donnant d'audcieux contre-champ au destin intime des personnages.
Je ne saurai point dire si l'effet est vraiment payant, et pour tout dire j'ai été un peu partagé par cette façon d'utiliser l'Histoire et l'horreur nazie pour dépeindre un effondrement moral. Mais le fait est que ça donne un film vraiment personnel et casse-cou. Pourtant, en dehors de ce choix très risqué, Sanders-Brahms manque un peu de mordant dans les autres séquences, réalisant parfois un machin à la limite du téléfilm. Ces scènes d'intérieur fadasses, cette façon de raconter assez attendue, déçoivent par rapport aux envolées esthétiques qui déboulent parfois. On sent pour autant que la dame en a sous le pied ; en attestent deux séquences vraiment fortes : le très long conte pour enfants raconté à la moitié du film, qui coupe littéralement l'action, s'éloigne de tout contexte pour se concentrer sur les seules relations de la mère et de la fille, comme une chanson brechtienne (Brecht est d'ailleurs désigné comme le parrain du film, avec ce poème récité par sa fille au tout début) ; et ce sublime cadre final sur une fillette devant une porte, là aussi très long : sa mère est en train de se suicider de l'autre côté, et on voit juste cette môme la supplier de lui ouvrir la porte, avant de s'abandonner au désespoir total. Poignant, et fait avec un sens du timing impeccable. Pour le reste, je suis mi-figue mi-raisin. Mais je reste plein de respect pour la prise de risques.

