29 mars 2011

Maine Océan de Jacques Rozier - 1986

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Sur le papier, pas grand-chose d'attractif là-dedans : Bernard Ménez en tête d'affiche, une escapade à l'île d'Yeu annoncée comme sujet, Rozier aux manettes (qui ne m'avait pas complètement convaincu avec ce qui est considéré comme son chef-d'oeuvre, Adieu Philippine)... C'est d'autant plus délicieux d'être tombé sur un aussi joli moment. Le film a un charme insidieux qui vous gagne peu à peu, presque malgré vous : ce qui commence comme un vague marivaudage finit en poésie fine, les personnages les plus grossiers finissent par être les plus touchants, et l'amateurisme assumé devient la plus belle qualité du bazar. Etonnant de voir comment Rozier, sous couvert de pratiquer le bricolage à tous les postes (scénario qui part dans tous les sens, cadrage à l'arrache, direction d'acteurs au petit bonheur) parvient à imposer une patte très originale à cette toute petite chose mélancolique et rigolote.

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Deux contrôleurs de train, une avocate, une danseuse brésilienne, un impresario, un marin bourru : 6 personnages qui, le temps de quelques jours d'évasion sur l'île d'Yeu vont entr'apercevoir leurs rêves abandonnés et ceux qui sont encore possibles, des débuts d'amour ou de gloire, une fraternité bigarrée reposant justement sur les différences. Il est question de ça, dans cet essai sur la communauté, sur l'ouverture aux autres : comment vivre ensemble, et même s'aimer, malgré les différences sociales, sexuelles, culturelles ? Malgré les différences de langue, surtout, véritable sujet au coeur du film : tous ces personnages ne parlent pas la même langue, entre la Brésilienne et l'avocate à la grammaire ampoulée, entre le marin et son verbiage du cru et la langue officielle du contrôleur de train ; et pourtant, tous se retrouvent pour imaginer quelques heures un lieu commun, où ces barrières sont abolies. Ca passe par l'ivresse, par la musique, par la danse, par la tendresse. C'est très beau de regarder ces petits personnages créer ensemble une utopie, loin de tout, sur une île. Maine Océan, mine de rien, pourrait bien être politique, au sens le plus noble du terme : il réinvente la notion de groupe, en partant du plus grand éclatement social possible pour arriver au tronc commun (pour s'en éloigner ensuite, dans les dernières bobines, mais c'est une autre histoire : l'important est qu'on ait vécu la chose pendant quelques heures).

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C'est sans lourdeur aucune que Rozier parle de ça. Par le biais de l'humour, porté surtout par un Yves Afonso hilarant en marin survolté, que son accent et ses expressions du cru rendent quasi-incompréhensible et pourtant terriblement humain ; par celui de la tendresse, amenée avec modestie et douceur par le craquant Luis Rego ; par l'amour des choses et des gens, porté par la mise en scène sans façon de Rozier, qui n'hésite pas à cadrer là où le coeur bat, sans trop de souci de cohésion de réalisation, de faux raccords ou de longueur de plan. C'est là qu'est sûrement le défaut du film : il est beaucoup trop long et parfois vraiment trop maladroit. Les acteurs qui ont compris le principe sont bons (outre les deux cités ci-dessus, notons que Ménez est également excellent dans son rôle de petit-bourgeois gentil), les autres sont pénibles à regarder (Lydia Feld lit son prompteur, Rosa-Maria Gomes est transparente) et gâchent pas mal de scène. Si certaines scènes presque "ethnographiques" sont superbement réussies, grâce à une figuration impeccable (les deux marins de la fin, qui emmènent Ménez sur leur barque et discutent pendant un quart-d'heure dans un langage incompréhensible), d'autres dissimulent mal leur côté amateur ; et on dirait que Rozier ne sait pas couper, n'arrive pas à élaguer à l'intérieur des scènes, gardant tout, le bon comme le raté. Mais ce n'est pas si grave : c'est aussi à la longue, très lentement, que le charme tout doux de ce film infuse, et peut-être que ces scènes inutiles servent finalement la poésie de la chose. En tout cas, on regarde ces 2h15 avec un sourire aux lèvres, installé confortablement dans cette histoire vibrante d'amour pour les gens et les territoires : un film qui ne se prend jamais pour plus qu'il n'est, exactement à hauteur de coeur.

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25 janvier 2011

Adieu Philippine (1962) de Jacques Rozier

Pendant adieuphilippine2_1_2que d'autres s'enfermaient dans la rue Jenner pour faire leur film, une bande de fou furieux créait la Nouvelle Vague, les seuls films qui donnent envie d'être né en noir et blanc... Ah le début des années 60, quand on partait dans une Frégate à toit ouvrant "à toute vibrure", quand, pour inviter une fille à danser il fallait lui demander si elle voulait "en suer une"... Bon j'ai pas connu, mais ça devait être sympa. Surtout que c'était quand même les débuts du mini-short... Alors, ce film... Ben en dehors du contexte, ça passe quand même à peine la barre. Le plus gros défaut étant les acteurs qui n'ont d'ailleurs rien fait après et cela constitue quand même une bonne nouvelle. Un trio donc composé d'un garçon et de deux 2 filles, ce fameux "ménâage à trwois" que les Anglo-Saxons nous envient tant. Ce trio nous emmène des plateaux télé, à ceux des pubs pour s'achever au club Med en Corse... Mouais. Alors oui c'est vrai, c'est frais, c'est vivant, ça donne une idée de l'air du temps mais tout cela ne vole tout de même pas bien haut... Il a dû se marrer, Truffaut, quand lui faisait Jules et Jim, de découvrir ce petit film ! Enfoiré.   (Shang - 01/03/06)

 


 

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Certes, ça ne vole pas à des hauteurs vertigineuses mais ce petit film, devenu d'ailleurs l'archétype de la Nouvelle Vague, vaut quand même plus que ce billet nonchalant des débuts de Shangols. Toute une époque, oui, et c'est ça qui fait tout le charme de cette chronique sentimentale : grand bonheur d'écouter cet accent gouailleur, réenregistré en post-synchro, ce qui lui donne une aura encore plus artificielle, de retrouver le charme faussement insouciant du début des années 60, de se prélasser au soleil corse en compagnie de ces jeunes filles en fleur délicieusement gourdes et tendrement nostalgiques. Pour ma part, j'ai trouvé l'acteur principal plutôt bon, dans ce qu'il exprime de l'époque : beau garçon un peu borniole, parigo jusqu'au bout des ongles, coureur de jupons qui annonce déjà le Rohmer des années 70, il joue justement sur une certaine fausseté de jeu qui est aussi l'un des sine-qua-non de la Nouvelle Vague. Très attachant, il rompt cependant avec la panoplie de ses collègues de l'époque : ce n'est pas un intellectuel, il ne lit pas Pavese dans sa baignoire (ou Henri-Pierre Roché, suivez mon regard) ; il est juste de son temps, vague loulou vivant de petits expédients, de dragouilles faciles et de jour le jour.

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On sent que le film est fait à l'arrache, avec ces bouts de séquence qui ne commencent nulle part et finissent en plein milieu, montées un peu au petit bonheur. C'est vrai que les acteurs sont souvent mal dirigés, notamment dans les belles scènes de la fin, qui auraient pu atteindre au sublime et sont ratées à cause de la maladresse des jeunes filles (ce travelling sur la jetée sent la caméra embarquée, le placement des acteurs, le bricolage). Mais outre que cet aspect morcelé ajoute un certain charme à la chose (le côté amateur, toujours précieux et poétique chez nos cinéastes de ce temps), il donne au film une petite touche impressionniste qui convient parfaitement à ce portrait de générations. C'est à travers de tout petits faits que Rozier décrit les moeurs de la jeunesse des 60's, par de très courtes séquences, qui n'en sont presque pas tant elles sont légères et rapides, et ça en dit peut-être plus long que bien des discours. Un rayon de soleil, un visage qui sourit, une expression désuète ("J'vais t'lui mettre une plaque dans l'dos, quekchose de mignon."), et c'est tout un univers qui se déploie, modestement et gentiment. D'autant qu'il y a aussi derrière tout ça un désenchantement assez proche de Demy, par exemple, avec cette menace constante de la guerre d'Algérie (symbolisée pudiquement par le bateau final), avec cette gravité qui peut poindre au détour de la scène la plus burlesque (chômage, difficultés de l'amour, disputes inter-générationnelles). Quand Rozier change brusquement d'atmosphère, et livre ces scènes de danse quasi-tragiques (le regard qui fixe la caméra d'une jeune fille qui danse dans la nuit, une musique criarde qui transperce les ténèbres, une jeunesse qui s'estompe déjà dans l'obscurité), on comprend que l'insouciance n'est pas son seul sujet : il s'agit aussi d'assister à une métamorphose, celle d'un groupe de jeunes enfants qui passe du badinage amoureux aux choses sérieuses, la guerre, la séparation, l'âge adulte. Rozier a la politesse de dissimuler tout ça derrière un visage souriant et tendre, il a bien raison. Non, vraiment, la fausse futilité de Adieu Philippine n'exclut pas sa beauté, et malgré tous ses défauts formels, ça reste un film précieux.   (Gols - 25/01/11)

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