Johnny O'Clock (1947) de Robert Rossen
"O'Clock, O'Clock, O'Clock, all the time it kept ticking in my head"
Un meurtre, un suicide louche, le toujours solide inspecteur Lee J. Cobb enquête et croise la route de de deux vieux partenaires de casino qui semblent avoir trempé dans l'affaire : l'adipeux Thomas Gomez et le pince sans rire Dick Powell ; ce dernier regarde les flics de haut, ses amis de haut, les femmes de haut - bref, il prend tout le monde un peu de haut. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il a les pieds qui baignent dans le sang ni parfois les mains qui traînent sur une cambrure de blonde.
Lee J. Cobb colle comme une sangsue au dos de Powell qui mène lui-même sa propre petite enquête sur la mort de l'une de ses anciennes amies (la jolie blonde Nina Foch), qui se trouve être au passage la sœur de sa nouvelle conquête (la très jolie blonde Evelyn Keyes)... On sent bien que les deux hommes sont sur la même piste. Pour corser l'affaire, la brune et envoûtante Ellen Drew, mariée au partenaire de Powell, ne cesse de faire les yeux doux à son ancien amant : Dick of course... Dick l'évite comme la peste pour ne pas avoir d'embrouilles mais celle-ci a eu la bonne idée de lui offrir une montre (normal quand on s’appelle O'Clock) qui se trouve être la même (avec un petit message amoureux en plus) que celle qu'elle a offerte à son propre mari (c'est délicat, vi)... Dick perd la trace de cette fameuse montre et on devine que celle-ci risque de sonner, à l'occasion, l'heure de sa perte.
Dick Powell est comme un poisson dans l'eau dans ce rôle où il se régale de petites réparties caustiques et peut jouer les hommes à poigne avec les femmes. Le casting féminin vaut le détour avec cette blonde innocente et offerte à notre héros et cette brune venimeuse et offerte à notre héros : les deux donzelles se croisent sur la fin dans les escaliers -
l'une qui a causé sa propre chute, l'autre qui tente de rappliquer en "salvatrice" auprès du Dick - lors d'un plan aux petits oignons mitonnés par le gars Rossen. Il faut d'ailleurs reconnaître à ce dernier quelques petites tentatives originales du meilleur effet comme ces soudains changements d'angle de prise de vue au sein d'une même séquence ou ces cadres sur plusieurs personnages joliment composés qui s'amusent de la profondeur de champ. Certes l'enquête traîne peut-être un peu les pieds - alors qu'on a finalement tôt fait, dans notre petit coin, de se faire une idée sur le coupable de ses meurtres... Mais les petites altercations entre Dick et Cobb et les multiples relations du Dick avec les femmes (amicales, ambiguës, amoureuses) - autant de scènes qui bénéficient de dialogues savamment écrits - demeurent les points forts de ce polar loin d'être déplaisant. Voilà tout.
Sang et Or (Body and Soul) (1947) de Robert Rossen
Robert Rossen réalise un film carré comme un ring, au noir et blanc punchy et interprété comme un gant par John Garfield dans le rôle du boxeur et par deux gonzesses à tomber K.O., la douce Lilli Palmer (Peg) à ma droite et la volcanique Hazel Brooks (Alice) à ma gauche. Dix petites minutes d'introduction pour nous montrer un John à la dérive à la veille du combat de sa vie : il cauchemarde sur la mort d'un proche, va s'excuser auprès de la douce Peg, guère crédule, pour son comportement de gros lourd... avant de finir, alcoolisé, dans les bras d'Alice, et cerise sur la gâteau, ce type que tout le monde appelle "champ" semble s'être totalement vendu à son pourri de manager. Comment a-t-il fait pour en arriver là ? Vous faites bien de poser la question, on va justement se taper un flash back d'une heure vingt.
Le cinéaste évite de faire un film centré sur la boxe et c'est tout à son honneur. Il recentre le débat sur un John qui déploie peu à peu ses ailes, rencontre rapidement la parfaite girlfriend - une peintre... avec un boxeur, cela ne peut que s'équilibrer sur une balance - et se fait dévastateur sur le ring. Seulement le succès monte très rapidement à la tête, ma bonne dame, prenez simplement l'exemple de Nicolas Sarkozy si sympathique auparavant et... C'est pas un bon exemple. Bref, le pognon afflue, il cède peu à peu aux avances super discrètes d'Alice qui a des jambes pour lesquelles je vendrais une de mes oreilles, délaisse complètement cette pauvre Peg, et passe la plupart de ces journées à dépenser sa thunasse comme un malpropre (casino, champs de course, vison, collection complète et originale de Balzac...). Tant et si bien qu'il en perd totalement son âme; il finit d'ailleurs par se faire manipuler comme un gant de crin par son manager qui lui demande de se coucher au prochain combat; ainsi notre John remboursera ses dettes et pourra même se faire, au passage, un petit pactole en pariant contre lui-même. John, ce gagnant si pur, touche le fond et cet ultime combat tronqué risque bien de lui faire perdre le peu d'honneur et d'estime qui lui restent. Retour au présent, il nous reste dix minutes de film pour que la lumière se fasse sur ce destin, totalement ravagé de l'intérieur ou sauvé in extremis...
Certes, le dernier combat de boxe manque un tout petit peu d'intensité, mais l'on sent bien que pour Rossen l'essentiel est ailleurs : tout demeure avant tout une question de dignité humaine (plus de fond que de forme donc) et ce n'est pas un hasard, d'ailleurs, si les types de son quartier demandent au John, héros de la communauté juive, de se battre et de gagner en l'honneur de son sang, alors que de l'autre côté de l'Atlantique ces mêmes Juifs sont en passe d'être exterminés. Garfield symbolise également parfaitement la difficulté à se battre pour un chtit gars issu du peuple contre la machine à broyer du capitalisme, du sport-spectacle où l'argent est roi : les boxeurs ne sont que de la chair à gnon que l'on sacrifie sur le ring, les "metteurs en scène", sans aucune foi ni loi, de ces combats s'en mettant au passage plein les fouilles. Aujourd'hui, certes, cela fait longtemps qu'on s'est fait une raison, à l'époque, il s'agissait d'un sale pavé dans la mare aux dollars... Parfaitement huilée, cette belle petite mécanique de Rossen ne manque pas de punch ni de panache.
L'Arnaqueur (The Hustler) (1961) de Robert Rossen
The Hustler est peut-être moins populaire que The Sting (ce dernier étant bien passé 324 fois à la télé ces dix dernières années - et admirons au passage les traductions françaises: L'Arnaqueur et L'Arnaque, du très fin) et semble pourtant à mes yeux bien supérieur: derrière ce petit arnaqueur/ grand joueur de billard (lorsqu'il entube les autres, ça va jamais bien haut, risquant de se faire casser les pouces au passage, ouille) se cache un véritable joyau en noir et blanc: à la fois une magnifique histoire d'amour de losers et la revanche d'un homme qui se sort les tripes pour enterrer définitivement sa trop grande fierté et son côté hâbleur. Du très très grand Newman.
Ca commence gentiment avec une petite arnaque à 100 dollars, suivi d'une partie d'anthologie entre Fast Eddie, le Newman, et Minnesota Fats (admirons le quasi chiasme) qui dure plus de 24 heures. Si le Eddie semble pouvoir garder l'avantage haut la main, le gros Minnesota va finir par la jouer à l'expérience avant de plomber notre Eddie vaincu par trop de fanfaronnade et victime de la fatigue. Obsédé par cette défaite alors qu'il reste persuadé d'être le meilleur joueur (un peu comme moi et Bas***n, en moins précis), il trouvera une sorte de rédemption dans les bras de Piper Laurie qui a cela dit un méchant penchant pour la dive bouteille, l'alcool fort pour être exact. Deux paumés qui tentent de s'épauler malgré tout et qui survivent ensemble à défaut de trouver un véritable équilibre. L'accident (une arnaque qui tourne en eau de boudin) qui lui coûte deux pouces brisés ne va apporter qu'une demi-once d'humilité à notre Newman, qui continue contre vents et marées à se prendre pour le Dieu du billard. Il faudra un événement tragique et glauque pour qu'il se retrouve sur le tapis - vert - et se forge définitivement le caractère - devienne un homme quoi.
Drame relativement noir, au happy end bien amer, dans lequel les parties de billard n'offrent que quelques bouffées d'air. Newman dans ce rôle de petit génie de la boule (de la queue, ça le fait encore moins) trouve un rôle immense, faisant mouche à chacun de ses sourires provocateurs ou tirant des larmes avec ses yeux de chien battu - un regard gris acier (même en noir et blanc) d'une tristesse sans fond. Bref The Hustler a sa place dans ces grands films américains en noir et blanc où l'American dream, la victoire et la gloriole, laissent dans la bouche un arrière goût de cauchemar, de cendres bleues. Une grande leçon du Robert, beaucoup moins tape à l'oeil que le nôtre.












