Païsa (Paisà) (1946) de Roberto Rossellini
Du sud au nord, Roberto Rossellini remonte avec les Alliés la botte italienne pour nous montrer les terribles marques de la guerre mais aussi pour nous conter des histoires d'amitié, voire d'amour qui ne finissent pas forcément tragiquement - oui, parfois, aussi... C'est vivant comme pas deux, le Roberto mêlant avec art les langues comme les cultures et nous faisant vibrer sur des envolées violoneuses souvent déchirantes. Quelques images restent comme d'hab tellement fortes qu'on sent bien qu'on aura du mal à s'en défaire - un cadavre de femme sur des rochers, un gamin pleurant sa mère et son père - ces derniers gisant à ses pieds, un partisan mort dérivant sur le fleuve, un visage de femme apprenant la mort de son amoureux... Six épisodes composent donc cette oeuvre située chronologiquement entre Rome Ville ouverte et Allemagne Année zéro, six histoires qui marquent, chacune, pour des raisons souvent différentes.
Les Ricains débarquent en Sicile et c'est immédiatement l'incompréhension qui prime entre ceux-ci et les gens du village reclus dans une église. Heureusement qu'un Américain a des origines italiennes pour pouvoir tenter un dialogue même si, là encore, la communication a un peu de mal à s'établir. Nos hommes emmènent avec eux une donzelle italienne pour les aider à reconnaître le terrain laissé miné par les Allemands. Notre Italienne, pas vraiment effarouchée mais soucieuse des siens qui se trouvent dans la zone et dont elle est sans nouvelle, reste auprès d'un Américain pendant que le reste de la troupe pousse plus loin son investigation. Un dialogue de sourds commence entre les deux êtres, même si peu à peu l'Italienne tente de faire un effort pour comprendre ce que raconte ce Ricain bavard et imprudent... Parce que les Allemands ne sont pas si loin et ne tardent point d'ailleurs à rappliquer après avoir blessé notre pauvre Ricain. Une amitié à peine naissante - mais tout va toujours plus vite en temps de guerre - et un geste désespéré de L'Italienne qui prend résolument fait et cause pour son libérateur d'une heure... Un vrai concentré de tragédie.
Une seconde histoire un peu moins tendue, avec cette drôle d'amitié qui finit par se nouer entre un gamin des rues napolitaines, voleur comme un Rital (ça va, on plaisante - mais si, on plaisante, je vous dis) et un black Américain de la Police Militaire fêtard et revanchard. Un attelage plutôt incongru qui fonctionne à merveille, le Black à moitié rond se lançant dans des récits totalement incompréhensibles pour le gamin mais qui ont, malgré tout, le don de lui arracher un sourire vu la passion que met notre gars... Le bambino le met en garde contre le fait de dormir - il sait que, sinon, il va forcément lui chourer ses pompes - et notre Black... de s'endormir. Ils se recroiseront quelques jours plus tard, entre règlement de compte et ambiance pathétique. Belle énergie de cet acteur ricain qui fait la paire avec ce bambin aux yeux plus grands que le visage : beaucoup de mouvement dans la mise en scène, une pincée d'humour et un final qui coupe un bras.
Troisième histoire, cette fois-ci à Rome. Les Américains ont débarqué en libérateurs sous les vivas de la foule et le sourire des jeunes femmes. Six mois plus tard, les jeunes femmes sont devenues des poules prêtes à tout pour survivre. Un Ricain bourré raconte son exaltation lors de son arrivée et son premier flirt à une poule italienne... qu'il ne reconnaît pas - ben ouais, c'est justement celle qu'il cherche depuis six mois partout, mais qui a bien changé... De la guerre - et de la libération - comme force corruptrice, ces femmes trouvant dans les bras des soldats la meilleure façon de survivre. Cela pourrait être un récit tout tristoune - bon cela l'est aussi - mais il y a tellement d'humanisme dans ce portrait de femme qui tente finalement de rattraper le temps passé (et perdu?) que l'histoire échappe à tout véritable portrait à charge... C'est la vita, si, si et encore un épisode qui, dans le registre sentimentalo-nostalgique cette fois, marque des points.
On est maintenant à Florence et la caméra de Rossellini se fait particulièrement virevoltante pour suivre la course d'une jeune femme et d'un homme dans la ville à moitié en ruine; les Allemands et les derniers fascistes ritals résistent encore dans certains quartiers et il est bien difficile pour nos deux personnages d'avoir des nouvelles des leurs. L'homme, le bras en écharpe, veut avoir des nouvelles de sa famille, la jeune femme cherche, elle, à savoir ce qu'il est advenu de son amant - surnommé "Lupo", le loup, un leader de la Résistance. Cette course inconsciente dans les rues désertes est réellement palpitante, les deux semblant prêts à tout - fermant les yeux pour ne pas voir le danger - pour être enfin proches des personnes aimées. Un final, dans un souffle, qui laisse sans voix, avec ce visage figé, plein de détresse...
Une cinquième partie dans un couvent sûrement moins passionnante, même si l'attitude de ces moines, austères mais peu justes, a de quoi faire grincer les dents. Un catholique des armées avec ses deux comparses vient visiter un monastère. Tout se passe pour le mieux jusqu'à ce que la nouvelle se répande : les deux comparses ne sont autres qu'un Luthérien et un Juif. Scandale chez nos moines qui font preuve d'une bassesse de vue peu ragoutante - d'ailleurs, ils jeûnent pour voir exaucer leurs prières... La guerre n'aura po vraiment permis à certains esprits de s'ouvrir. Tristes moines...
Enfin, une dernière salve pour louer la bravoure et le martyr des résistants italiens et de leurs alliés américains. Dans les régions marécageuses de la plaine de Po, Italiens et Ricains coopèrent comme des frères, une entente pleine de vigueur et de pugnacité. Des canots flottant entre les roseaux magnifiquement filmés,... des images qui vont trancher avec le massacre, la nuit venue, de toute une maisonnée italienne par les Allemands. Le cri de ce gamin esseulé résonne encore le lendemain sur la plaine lorsque les Allemands débarquent en force et font prisonniers Ricains et Ritals... Des Allemands qui seront sans pitié à quelques mois de la fin de la guerre. Le générique tombe, on avale difficilement sa salive devant cet ultime récit terriblement tragique. Entre fiction et réalité, légèreté (de la caméra surtout mais aussi parfois du ton) et drame (un épisode sur deux se conclut par, au moins, une mort...), la caméra de Rossellini se fait à la fois scrutatrice (on est juste au lendemain de la guerre - on ne compte pas les regards-caméra) et révélatrice (à travers ces récits, on a l'impression de toucher souvent du doigt l'état d'esprit de toute cette époque bien particulière); notons aussi au passage le grand soin avec lequel le cinéaste dirige toujours ses différents acteurs. Un must dans le genre, sans aucun doute.
Rome, Ville ouverte (Roma, città aperta) (1945) de Roberto Rossellini
Film qui monte progressivement en intensité avec un trio de personnages dont la fin tragique est définitivement inoubliable. Des histoires d'amour qui finissent mal en général, des enfants aussi intrépides que des résistants, un personnage de prêtre (Aldo Fabrizi magnifique), toujours prêt à agir pour la cause et qui ballade sa silhouette débonnaire avant de mourir avec une dignité immense. Rossellini, après une première partie qui multiplie un peu les pistes, mais qui se termine avec une séquence pleine de suspense, mêlant avec art élément comique (le prêtre qui assomme avec une poêle le vieux soi-disant mourant) et tragique - rah la mort de la Magnani, terrible -, se focalise notamment dans la seconde sur ces héros qui "résistent" dans tous les sens du terme; l'interrogatoire mené par le Major Bergmann (Harry Feist, un type qui vous veut du mal et qu'on aimerait pas croiser dans l'ascenseur) est impressionnant d'acharnement, clouant le spectateur sur son siège.
Si la première partie laisse exsangue après l'incroyable numéro de la Magnani et la figure de ce prêtre qui fait tout pour cacher les armes détenues par... une bande de gamin, la seconde partie avec cette femme livide qui vend son amant contre un manteau de fourrure et sa dose de cocaïne et ce Major allemand, convaincu de la supériorité de sa "lignée" et prêt à toutes les cruautés, vous laisse tout brinquebalant. Difficile de se défaire de cette véritable figure christique de "l'ingénieur" Manfredi qui souffre littéralement le martyr pour protéger un réseau de généraux résistants, et cette façon dont le prêtre se rend à son rendez-vous avec la mort sans jamais se départir de sa foi. Les plans sur les visages de ces gamins assistant à sa mise à mort derrière un grillage sont d'une force sidérante. Le film de Guédiguian ne pèse décidément pas lourd en comparaison (mouais, je vais faire une pause sur la seconde guerre mondiale). De la vivacité de ce bambin que le cinéaste capte à la perfection à la verve de la Magnani en passant par ces magnifiques héros de l'ombre qui tentent tant bien que mal d'échapper à leur bourreau, on sent tout le coeur de cette ville qui bat alors même que la mort plane sur le destin de ces personnages principaux. Difficile à partir de là de broder sur cette oeuvre de Rossellini tant elle finit par prendre à la gorge, le cinéaste rendant hommage avec une incroyable et une intensité rare aux actes de résistance en tout genre. Le film, rénové à la perfection par la collection Criterion, fait partie de ces oeuvres dont certaines images restent pour toujours gravées dans votre disque dur sensoriel cinéphilique. Je m'en remets à peine et vais laisser quelques jours avant de m'attaquer vaillamment à Paisà.
La Prise de Pouvoir par Louis XIV (1966) de Roberto Rossellini
Désir évident de la part de Rossellini de montrer le roi et ses sujets avec un grand sens du réalisme, qui n'est même plus néo, à l'encontre de toute dramatisation, de tout mouvement de caméra alambiqué. C'est forcément louable et on suit de façon très instructive le lever du roi, à la coule (enfin je m'entends, personne est venu tirer les rideaux de mon lit ce matin, ni m'aider dans mes prières), la mort d'un Mazarin qu'on a saigné à blanc (les docteurs sont aussi compétents que moi en ostéopathie), la destitution de Fouquet (joli plan en contre-plongée, une scène vue par l'intermédiaire des yeux du roi, sans aucun affect), la mise en place de Colbert, l'émergence d'un pouvoir qui se pare de dentelles et de dorures - au 14ème couvert, quand on amène le rôti de porc, on sent bien que Louis n'en a que souper. Chronique du début d'une époque qui finira par la Prise de la Tête du numéro 16. C'est filmé relativement à plat, avec une mise en scène parfois un poil théâtralisée (la discussion entre le Louis et sa mère, oups) pour ne pas dire figée... Quitte à m'attirer les foudres des supporters du grand Roberto - j'en suis, pourtant, en truffaldien convaincu -, rien ne m'enlèvera de l'idée que cela a tout de même méchamment vieilli... Peut-être qu'à l'époque, il lançait un pavé dans la mare vis-à-vis d'une certaine conception du cinoche (qui de toute façon, à ses yeux, était déjà mort) mais quarante ans plus tard, on a parfois plus l'impression d'assister à une production téloche qu'à un vrai chef-d'oeuvre de cinéma (une excellente production, hein, tout de même)...
La faute en est, à mon humble avis, à la plupart des acteurs, qui sont terribles - et quand je dis "terribles" c'est pour ne pas dire mauvais... Louis XIV en tête joue comme un mannequin de cire : phrasé monocorde, diction affreuse, jeu totalement figé (je me suis surpris à regarder ses mains, sous l'influence du père Gols, c'est la cata : il ne sait pas quoi faire de ses dix doigts, se les frottant comme pour en gommer la moiteur): en un mot comme en cent, le type récite comme moi quand je fais le malin avec une poésie de Paul Fort apprise en CE1 (et passons sur le fait qu'il se vautre comme une truie sur un tabouret en allant saluer sa mère, qui n'est d'ailleurs guère plus convaincante...). Rossellini filme la vie comme elle fut, gloire à lui, mais par pitié, donnez-lui une distribution au diapason (ah, ben oui, c'est trop tard). La collection Criterion ressort ses films des années 70 (Blaise Pascal, L'Age de Cosmes de Médicis, Descartes) va falloir s'armer d'une sacrée dose de courage pour en venir à bout ou les encouragements de la foule. Y-a-t-il des amateurs dans la salle?
Le Général della Rovere (Il Generale della Rovere) (1959) de Roberto Rossellini
Vittorio De Sica, qui se fait passer pour un certain colonel Grimaldi, est prêt à tout pour satisfaire son vice du jeu. Il profite de l'occupation pour soutirer de l'argent aux gens qui ont une de leurs relations en prison, le jouer, et si jamais il reste de l'argent, corrompre un sous-off allemand pour qu'il n'envoie pas le prisonnier en Allemagne. Seulement un autre officier allemand ne tarde pas à lire dans son jeu et à lui proposer un étrange marché: le tribunal militaire ou se faire passer pour le grand général Della Rovere, résistant italien. Ce dernier a été assassiné froidement lors d'un contrôle de police et ne peut donc plus servir de monnaie d'échange. L'officier veut, dans un premier temps, se servir de ce faux(-jeton) pour tenter de récupérer un de leurs hommes, prisonnier des résistants. Dans un second temps, il cherche à se servir de ce "remplaçant" pour démasquer au sein de la prison le grand chef de la résistance qui s'y trouve incognito.
Le joueur joué joue un rôle pour sauver sa peau. Grimaldi, la cinquantaine charmante, joue de son charme grisonnant pour se jouer de la naïveté des petites gens dans la détresse. Implacablement et
sans aucun cas de conscience, il passe sa vie (ainsi toutes les séquences où il essaie de refourguer un faux bijou) à tenter égoïstement de satisfaire son désir insatiable du jeu. Seulement, à ce petit jeu, il finit par se faire piéger et lorsqu'il se retrouve à son tour entre quatre murs, un frisson lui passe sur l'échine: découvrant le nom et le dernier message de résistants qui se sont sacrifiés pour leur pays, il ne prend pas réellement encore conscience de sa vacuité et de sa putasserie: il réalise simplement que tout ceci n'est pas un jeu et qu'à son tour il risque peut-être d'y passer. L'officier allemand lui offre un petit pactole et la liberté en échange donc du nom de l'homme et là encore, notre triste héros semble, après peu d'hésitations, être prêt à donner satisfaction. De Sica joue cet homme avec un naturel confondant, sans fioriture et apporte une crédibilité évidente à cet homme qui joue de son apparence bonhomme. Rossellini suit son personnage pas à pas durant deux heures et quelques, sur un rythme relativement calme, jusqu'à ce que cette petite mécanique, cette bombe à retardement explosent, notre homme finissant par se retourner comme une crèpe.
Tout le film semble tendre vers cette ultime séquence, ce moment de vérité dans l'anti-chambre de la mort, une situation qui n'est pas sans rappeler celle de L'Armée des Ombres de Melville. 20 hommes prisonniers -dont notre faux-général et le chef de la Résistance - passent la nuit ensemble dans une cellule. Ils se demandent ce qu'il va advenir d'eux, la majorité semblant s'attendre à ce qu'on les déporte en Allemagne pour aller travailler. Lorsqu'il semble certain qu'ils vont être exécutés, un homme craque, se jette sur les barreaux de sa cage et crie que, lui, il n'a rien fait. Au Juif qui lui répond "Moi, non plus", il lui lance cette répartie lourde de sens "Ben si quand même, tu es Juif"... Aïe. Un homme alors de s'avancer vers lui, le fameux chef de la résistance qui lui dit que justement, il n'a rien fait pendant ces 5 années de guerre et que s'ils se retrouvent aujourd'hui tous ici c'est peut-être aussi en raison d'hommes comme lui. Réplique cinglante qui sonne comme un électro-choc sur notre De Sica. Ce dernier prend enfin conscience qu'il n'a jamais agi que dans son intérêt et que même il était prêt à collaborer avec l'ennemi. Lorsque l'officier lui demande de lui livrer le nom de l'homme à la sortie de la cellule, alors que 10 des hommes sont amenés au peloton d'exécution, il fait soudainement volte-face, écrit un message hallucinant à sa (fausse) femme et de se diriger à son tour dignement vers le peloton où il est abattu sur le champ. Cet ultime geste sonne presque comme un rachat chez ce personnage qui a passé sa vie à se vendre. Bien amené et bien joué, dans tous les sens du terme.
Stromboli, Terre de Dieu (Stromboli) (1950) de Roberto Rossellini
L'île de Stromboli c'est un peu comme celle de Lost pour Ingrid Bergman: tous les habitants sont loin d'être accueillants, la plupart même l'envoie paître et bien que cette île soit connue, personne n'a envie de venir la sauver... Récit de l'aliénation dans une monde qui n'est pas le sien, clash entre modernité et tradition ou chemin de croix pour la sublime Ingrid Bergman, sensuelle et égarée à souhait?
Le moins qu'on puisse dire c'est qu'en se mariant avec ce pêcheur italien pour sortir d'un camp de réfugiés, la libertine Karin n'a pas fait le choix le plus olé-olé: dès qu'elle débarque sur l'île de Stromboli, il faut voir un peu la tronche qu'elle tire, un peu comme celle d'un bûcheron canadien qui chercherait des arbres à Shanghai : le
climat est sec et aride, la terre est sèche et aride, les vieilles avec leur fichu noir sur la tête sont sèches et sûrement arides; sa maison, je n'en parle pas, on dirait une caverne creusée entre des murs blancs. Bref, rapidement c'est la panique et alors même qu'elle cherche un soutien dans le regard d'une vieille femme, cette dernière n'a pas tôt fait de la remettre à sa place: un peu d'humilité, petite!... Si on ajoute les cancans qui ne lui sont pas favorables (elle sympathise avec une prostituée et trébuche dans les bras d'un Apollon), son mari qui a tôt fait de prendre la mouche et de lui en balancer une, la violence naturelle de cette terre de feu (actif, le volcan) et de sang (le furet qui lamine un lapin en un coup de dents, la longue séquence sur la pêche aux thons - un massacre), on comprend vite que sa seule obsession sera d'échapper à ce monde qui lui demeure indubitablement étranger; elle ira jusqu'à faire du gringue à un prêtre (toute d'ambiguïté, d'innocence et de charme, la plus belle scène à mes yeux de l'Ingrid) avant de s'échapper de sa maison où son rustre mari l'a cloîtrée. Elle entreprend alors l'ascension du Stromboli, perd valise et thune sur la route avant de connaître un instant de grâce au petit matin devant la beauté du paysage. Cependant si elle ne cesse de crier "oh mon Dieu", il est difficile de savoir si elle est finalement touchée par la foi ou si cette prière s'apparente à une plainte: elle décide d'ailleurs de ne pas rentrer et toutes les hypothèses sont possibles sur son sort; acceptation des misères de la vie ou renoncement par la mort? - si cela dit vous voyez d'autres choix en temps normal, vous me faites signe.
Récit épuré d'un personnage qui ne cesse de rebondir sur les murs d'une prison qu'elle a elle-même choisie, Stromboli annonce sans aucun doute une partie du monde d'Antonioni. Karin, pleine de bonne volonté au début, se fracasse peu à peu contre l'ascétisme de cette nature sauvage et celui de la nature humaine. Seulement est-il jamais possible de fuir ou n'est-on pas destiné à errer de prison en prison (de celle du camp de réfugiés de la civilisation à cette terre de refuge inhospitalière...)?
Allemagne Année Zéro (Germania anno zero) (1948) de Roberto Rossellini
Pas facile d'être un gamin à Berlin en 1947, surtout quand on a un père malade, un frère ancien soldat, qui a peur de se faire recenser auprès des autorités et se cache jour et nuit, et une soeur qui refuse de se prostituer (oui, bon, je sais). Il se retrouve à creuser des tombes (geste ô combien prémonitoire), vendre des disques de Hitler ou des balances (on peut tenter un parallèle?), ou encore à voler des pommes de terre, ballotté constamment dans une ville en ruine, entre des adultes qui profitent de lui, des ados plus forts que lui et une famille qui compte sur l'impossible - et sur lui en grande partie -pour survivre. Prenant au mot son ancien prof déçu par le nouveau régime (qui, comme ses amis, ont des mains biens baladeuses) qui lui assène que seuls les plus forts survivent, se méprenant plus ou moins sur les paroles de son père qui lui dit être un fardeau et ne pas avoir le courage de mettre fin à ses jours, il empoisonne ce dernier. Réalisant l'horreur de son acte, il finit par se jeter d'un immeuble (affreux, ça fait même pas chpock).
Si la caméra de Rossellini se retrouve constamment à l'affût des moindres gestes de ses personnages (grande dynamique du rythme et du montage, au passage), c'est pour mieux nous faire ressentir toute l'urgence de ces vies: tout le monde tente de vivre de petits expédients, et si certains refusent de tomber dans le marché noir, ce n'est point pour autant que quoi que ce soit leur vienne en aide. Le gamin apparaît complètement perdu et livré à lui-même dans ce monde d'après-guerre où plus aucun repère existe. On sent bien d'ailleurs à quel point ce film a dû avoir une forte influence sur Truffaut dont les errances du Doisnel des Quatre Cent Coups dans le Paris des années 50 n'est au final pas si loin. Rossellini, dans un petit texte liminaire au film, décrit sa volonté de ne pas chercher à plaindre qui que ce soit, mais plutôt simplement à illustrer une réalité dramatique. Loin d'un sentimentalisme à la De Sica, on se retrouve devant une réalité brute, qui fait souvent froid dans le dos. Allemagne Année zéro a su garder plus que jamais toute sa force: c'est la marque d'un grand cinéaste.















