Survival of the Dead de George A. Romero - 2010
Plus le temps passe, plus ce brave Romero semble s'éloigner de ce qui a fait la grandeur de son premier film. En revenant une énième fois sur le thème des morts-vivants, il ne réalise qu'un opus de plus, encore plus fauché qu'à l'habitude, encore plus mal écrit et mal dirigé si vous pouvez imaginer la chose. Survival of the Dead est à cheval entre deux tendances : le gore assumé et aimé d'un côté, la parodie de l'autre. En ne choisissant pas clairement son camp, il boîte de scènes en scènes sans rien raconter, sans esprit et sans humour.
Ca commence pourtant plutôt bien : le monde envahi par les zombies étant ce qu'il est, il a bien fallu que les vivants s'organisent. L'existence de la poignée de héros est réduite à dézinguer du mort-vivant toutes les 2
secondes, sans émotion, comme un job qui ne comporte plus vraiment de risques. Les zombies de Romero sont toujours aussi lents et cons, on lui en sait gré, car ils ne représentent strictement plus aucun danger. Le seul plaisir est de découvrir les 1001 façons de les éclater, faire fondre, couper en deux, arracher le cerveau, etc. Les casseurs de monstres allument tranquillement leur cigarette sur un zombie en train de cramer. Bien aimé, donc, cette sorte d'évidement du genre, cette façon de montrer que la terreur des premiers films a laissé la place à une adaptation tranquille à l'existence avec les zombies. On assiste à une bonne centaine de morts affreuses, le catalogue force le respect même si les effets spéciaux ne sont pas à la hauteur (ces têtes encore vivantes plantées sur des pieux sont faites avec Paint, non ?)
Le vrai danger, dans cet
opus, vient plutôt des vivants : deux camps s'affrontent, ceux qui veulent éliminer les revenants, et ceux qui veulent les conserver en (non-)vie au cas où un remède serait trouvé plus tard à leur état. Romero symbolise ces deux camps par une lutte intestine entre deux clans familiaux sur une île retirée, ce qui lui permet de venir faire plus souvent qu'à son tour une ballade du côté du western. Fusillades, règlements de compte sur fond de coucher de soleil, poursuite au lasso, costumes référencés, on sent que Romero aurait bien envie de réaliser un peu autre chose que des films de zombies. Mais on le lui déconseille, tant sa mise en scène est poussive et laborieuse. Le rythme, affreusement lent et répétitif, les dialogues indigents, les acteurs en-dessous de tout, font que très vite on ne s'amuse plus du tout à cette éternelle variation sur le même thème. Le bon George a voulu laisser tomber ses ambitions politiques pour se concentrer sur l'action : mal lui en a pris, tant il échoue à
donner un simple début de peps à ce qu'il filme. Aucun trouble, aucun malaise n'émergent de ce massacre, et quand on se rappelle combien Romero avait su nous déranger il y a 40 ans avec Night of the Living Dead, on soupire. Le montage, incompréhensible, ajoute encore au naufrage, et ce ne sont pas les quelques saillies humoristiques lourdosses qui viendront nous consoler. La prochaine fois, il faudra militer pour la retraite... de Romero.
La Nuit des Fous vivants (The Crazies) (1973) de George A. Romero
Si l'esthétisme général, la photo -terne-, la lumière -beurk-, le montage, les acteurs ne dépassent jamais ceux d'un téléfilm, l'histoire, elle, pourrait bien être celle d'un film de Rodriguez - ou d'un téléfilm donc... Un avion transportant une arme bactériologique s'est écrasé à proximité du petit village de City Evans, 3613 âmes... Les militaires masqués et en habits blancs organisent un périmètre de sécurité : ils flinguent toute fuite ou résistance après la première sommation. Faut dire que dans ce village de paysans, on se demande parfois si les gars sont atteints par le virus ou s'ils sont fous naturellement (ce qui est peut-être la seule bonne idée du bazar, comme un préquel de Twin Peaks en pas bien); il y en a, en tout cas, à qui la vue et les façons de faire des militaires ne plaisent point et qui n'hésitent pas à faire fumer leur carabine à vue. L'atmosphère dans le QG est également hystérique (ils gueulent tous au téléphone) avec en guest star Alain Chabat dans le rôle du professeur de laboratoire. C'est la panique à tous les étages (au lycée où les gens sont cantonnés, dans la cambrousse où notre héros ex-béret vert tente on sait trop quoi et dézingue avec son pote tout ce qui bouge...) et en dehors du fait que le gouvernement est prêt à sacrifier toute la population en cas de boulette, on a parfois un peu du mal à savoir où le père Romero veut vraiment en venir. L'ensemble est en plus bien poussif...C'est bien joli les tâches rouges sur les habits blancs, mais on aurait aimé un peu plus de vraie folie créatrice. Dommage le titre était tentant... (Shang - 22/11/07)
Ah oui, bien d'accord avec mon copain Shang, c'est à peu près nul. On comprend bien ce que Romero a voulu tenter dans ce film (et qui va à mon avis plus loin que l'hypothèse de mon collègue) : la ville est certes envahie par les fous, mais elle est surtout surveillée par des militaires encore plus barjes, d'ailleurs réduits pour la plupart d'entre eux à des silhouettes qui terrorisent la population. Du coup, les "Crazies" du titre ne sont pas ceux qu'on croit, et on découvre même très vite que les contaminés sont somme toute bien innocents : très peu de crimes à leur incriminer après tout, à part un incendie initial malhabile. En les observant de près, on découvre même que Romero les filme avant tout comme une bande de hippies drogués, qui tentent de casser les tabous : courir dans la nature, se libérer sexuellement ou danser les yeux révulsés constituent leurs seuls crimes, et ça suffit aux militaires pour les dézinguer à tout va. Romero est donc bien dans la continuité de Night of the Living Dead : condamner la société bien-pensante des années 70, et faire des tenants de l'ordre moral les vrais "méchants" de la chose. Quand une jeune fille blonde comme les blés gémit, au milieu d'un troupeau de moutons : "Mon père ne veut pas me laisser sortir", avant d'être massacrée par les militaires, on voit que la charge est lourde.
L'armée, de son côté, est fustigée dans toutes ses tares : lourdeur de l'administration, désinvolture de l'Etat, violence brutale, mépris de la science... on se croirait dans un bon vieux Joe Dante. Très drôle d'ailleurs de découvrir dans une des scènes finales l'inverse complète du dernier plan de Night of the Living Dead : le héros, qui a réussi à se faire passer pour un militaire en se déguisant comme eux, se fait canarder par les civils et hurle désespéré : "Je ne suis pas l'un d'eux, je ne suis pas un militaire !".
Mais malgré le côté taquin de ce message, le film est gaché par un amateurisme proprement inregardable, par des acteurs honteux, et par un flou artistique complet au niveau du scénario. On ne comprend jamais la motivation des personnages, le montage est fait au sécateur rouillé, la musique est immonde, le son saturé, l'image gerbante... On veut bien que Romero affirme son appartenance à une sorte de cinéma bis, qui se moquerait de la technique pour se consacrer à une esthétique "punk"; encore faut-il que ce soit sincère, et non pas poseur comme ça semble être le cas ici. La charge politique, qui aurait pu être vraiment intéressante, perd toute son intensité dans ce gloubi-boulga visuel, et est du coup amenée avec de trop gros sabots. La Nuit des Fous Vivants... c'est vrai que le titre français laisse rêveur... (Gols - 29/10/09)
La Part des Ténèbres (The Dark Half) de George A. Romero - 1993
C'est bien un peu dommage que Romero lisse carrément son style dans ce film, mais le peu d'intérêt de la mise en scène est largement compensé par un scénario vraiment bon. Un écrivain en manque de fric se met à écrire sous pseudo des romans de gare un peu gore ; quand, honteux de cette sous-littérature, il décide de laisser tomber cette "mauvaise moitié" de sa production, celle-ci s'incarne en chair et en os sous les traits d'un serial-killer qui va tout faire pour rester en vie.
Je confirme : ça rappelle le génial In the Mouth of Madness de Carpenter, et il ne fait aucun doute que ce
dernier va beaucoup plus loin que Romero. Il n'empêche que cette brillante idée, au départ abstraite mais que Romero arrive à rendre très nette par son scénario, déploie tranquillement, 2 heures durant, des tas de ramifications intelligentes : pouvoir de l'écrivain, théorie brillante sur l'inspiration artistique, puissance de la pression populaire pour rendre concrets les fantasmes d'un artiste, réflexion sur l'intimité de l'écrivain, auto-portrait touchant de Romero lui-même qui réfléchit sur sa place dans le cinéma de genre... Tout ça atteint une profondeur inattendue, et il arrive à s'approprier magnifiquement cette sorte de mea culpa de Stephen King (auteur du roman). Tout en conservant à son film un aspect populaire, avec son lot de suspense, de scènes-climax et d'effets spéciaux obligatoires, Romero dévie discrètement vers le journal intime, et livre une belle réflexion sur lui-même.
Au passage, il perd beaucoup de son style : peu de moments vraiment spectaculaires, une photo un peu passe-partout et déjà vue dans tous les films fantastiques des années 80-90 (l'école Spielberg), beaucoup
de longueurs (une introduction totalement inutile, notamment, et qui éloigne du sujet), quelques effets poétiques à la con là où on attendait du cradingue et de l'uppercut (des passereaux sensés conduire l'âme des morts dans l'au-delà blabla). On aura peut-être du mal à reconnaître le cinéaste quasi-punk des débuts. Mais The Dark Half reste franchement touchant par beaucoup d'autres aspects, notamment par cette volonté de se rattacher à toute une école du "cinéma de genre intello" (Hitchcock bien sûr, mais aussi Tourneur). Le film est une ode à l'imagination, aussi malsaine soit-elle, et donc un hommage au film d'horreur en ce qu'il met à jour les fantasmes inavoués de leurs auteurs et des spectateurs. Romero nous suggère de laisser parler cette part des ténèbres enfouie en nous ; il le fait avec un peu trop de frilosité formelle, mais avec une belle intelligence d'écriture. Il faudra attendre le Carpenter, 2 ans plus tard, pour avoir le vrai film sur le pouvoir des masses, mais The Dark Half en est une jolie antichambre.
Incident de Parcours (Monkey Shines) de George A. Romero - 1988
Un peu morne sur ce coup-là, le père Romero, qui livre un film flou, ni film d'horreur, ni réflexion sur la science, ni thriller, ni même suspense honnête. Pas désagréable pour autant, Monkey Shines manque vraiment d'imagination, et déroule un scénario très attendu. Le truc, c'est que Romero a une bonne idée au départ : un paraplégique se voit confier un adorable petit singe dressé pour prendre soin de lui. Il est la tête, et le singe les jambes. Mais petit à petit la relation entre les deux devient trouble, jusqu'à la télépathie, jusqu'aux transferts de sentiments : le singe éprouve un amour exclusif pour son maître, lui est victime d'accès de colère dûs au singe. Jusqu'à ce que ce dernier décide de devenir aussi la tête, et d'assassiner tous les gens qui se mettent au travers de sa passion pour son maître.
Intelligente variation sur l'animalité qui se cache en chacun de nous, sur les limites du corps, sur la vulnérabilité, voire sur la supériorité de l'animal sur l'homme (on pense aussi à Christine de Carpenter, sauf que la machine est remplacée par une bestiole). Mais le souci, c'est que cette idée même bonne ne mène pas à grand-chose sur 1h50, et que Romero a très vite fait le tour du sujet. Il décide alors de faire un thriller (où se cache le singe ? Comment va-t-il tuer sa prochaine victime , etc.), mais il est étonnament fade à ce niveau-là. Toutes les scènes sont prévisibles, et le film se déroule sur de bons vieux rails. On n'a jamais vraiment peur, on écrit les rebondissements à l'avance, et on n'est ja
mais surpris, ce qui est le comble pour un film de ce genre. Ce qui est fort, c'est que Romero ne cède (presque) jamais à la tentation du trucage, toutes les séquences étant interprétées par le singe lui-même (chapeau aux dresseurs, il est impeccable). C'est d'ailleurs le seul bon acteur, les autres rivalisant de grimaces impossibles pour bien nous faire comprendre s'ils sont méchants ou gentils. Mais ce parti-pris audacieux ne compense pas la pauvreté de la mise en scène et du scénar, et le film est très fadasse. Je préfère les bons gros zombies crétins de Romero à ses bestioles surdouées.
Diary of the Dead - Chronique des morts vivants (Diary of The Dead) (2007) de George A. Romero
Grosse promo sur le film "pseudo amateur" tourné avec sa "petite caméra" DV ultra haute définition; on n'attend plus que le dernier film de vacances de Lelouch en 16 mm avec Line Renaud et Annie Girardot en monstres (on va encore se faire insulter, gratuitement, désolé camarade). Bref, là c'est tout de même Romero qui s'y colle sur une sempiternelle variation sur le retour des morts-vivants. On pense, au départ, dans la
lignée du précédent, que ce sont les laissés-pour-compte de la société, les émigrants illégaux qui reviennent sur le tapis, mais comme l'énonce la voix profonde de Del Toro : "ce n'est plus une question de frontière géographique, mais de frontière entre la mort et la vie"... Oui et ? En fait Romero fait un film de morts-vivants qui plairait à Godard (je m'avance peut-être un peu) en portant sa réflexion sur le poids des images : si cela n'est pas filmé, dans notre monde qui se gave à foison de youtube de dentifrice, c'est comme si cela n'avait pas existé... La chansonnette n'est pas vraiment nouvelle, et si ce n'est de petites piques sur la manipulation des images par les médias (c'est les Chinois qui vont être contents), de gentilles impressions de "déjà vu" - lorsque la réalité rejoint la fiction (l'attaque de la momie sur la fille aux seins avantageux dans les bois en ouverture et fin du film), d'épinglement de l'indifférence des spectateurs comme celle finalement de la personne qui tourne "un spectacle" d'horreur (accidents de voitures, meurtres en direct live... Romero fait au moins 23 jeux de mots sur le verbe "to shoot" forcément bien ambigu en anglais), on a tout de même l'impression, après Redacted, Cloverfield ou [rec] dont parlait mon collègue, qu'on "tourne", pour le coup, un peu en rond... Roméro remplit son cahier (diary...) des charges honnêtement avec explosions de crânes, chairs mangés à l'acide, tueries en tout genre (le prof alcoolo qui achève les zombies de façon "friendly" (eheh) à l'arc ou au sabre) mais, sans vouloir être dur, on se croirait presque parfois dans 28 jours plus tard (si, c'est dur quand même) tant cela manque d'innovations dans la mise en scène (utiliser les caméras de surveillance dans son montage, ça va deux minutes...) et finalement presque de vrai fond - beaucoup de facilités dans les scènes dites "intermédiaires". On tente de jouer le jeu, de sursauter quand on est censé avoir peur, mais plus par sympathie pour Roméro que devant le suspens vite émoussé du film. En guest star, la voix de Stephen King et déjà en prévision, la suite de ce journal. En espérant retrouver un ton critique et social un peu plus tranchant... (Shang - 03/06/08)
100% d'accord avec mon alter-ego : on a follement envie d'aimer Diary of the Dead, parce que c'est du Romero, le gars qui nous a éblouis avec Night of the Living Dead, un des derniers réalisateurs politiques, et parce que sur le papier le projet est bon. Mais las, on se retrouve franchement déçu à la fin du film.
En fait, son principe de faux documentaire fait long feu. Le savant montage entre vidéo amateure, reportages télé, images volées sur Youtube et autres plans de caméras surveillance ne sert strictement à rien. Il n'y a pratiquement aucun discours dans Diary of the Dead, juste une forme qu'on voudrait profonde et qui ne sert aucun but. On compare bien entendu avec les précédentes tentatives du genre, et on constate : 1) qu'au niveau purement sensationnaliste, le film est très en deçà de [Rec] ou de Blair Witch : on n'a pas vraiment peur, et Romero échoue franchement à utiliser les possibilités d'effroi qu'un tel dispositif pouvait laisser espérer ; 2) qu'au niveau de la critique des images, du sous-texte politique, le film n'arrive pas à la cheville de Redacted, qui, lui, savait proposer un vrai fond par l'utilisation de ces "images vraies". Romero n'a d'ailleurs pas le courage de ses ambitions, puisqu'en lieu et place des images cradasses de ces prédecesseurs, il choisit de mettre en scène des étudiants en cinéma, bardés de caméras en tous genres : le résultat est un film "trop monté", multipliant les champs/contre-champs et effaçant du coup tout amateurisme à sa mise en scène. Résultat, on se sent extérieur, et on ne tremble pas.
Ce ne sont pas les quelques pensées faussement malines énoncées par la voix off qui parviennent à ajouter une quelconque profondeur à ce dispositif, et on se retrouve avec un film franchement vide et qui ne
fait franchement pas peur. Alors on se rattrappe sur les excès gore inhérents au cinéma de Romero, et là, satisfaction, puisqu'il y a quand même quelques bonnes idées bien sanglantes. Les moyens pour dézinguer les zombies sont très variés (de l'arc à l'acide) et bien cradasses, et l'utilisation à l'ancienne des maquillages fait son effet. Romero, c'est la vieille école du faux sang au ketchup et des grognements sinistres, c'est joli et rigolo. La dernière scène renvoie au final de Night of the Living Dead, c'est plutôt touchant, même si ça sonne plus comme un constat de perte de talent. C'est pas désagréable non plus, pas si mal joué vu le niveau ordinaire des films d'horreur, il y a deux-trois gentilles attaques anti-américaines, mais... Le meilleur film politique de morts-vivants reste pour l'instant Homecoming de Joe Dante (et J'ai pas sommeil de Claire Denis, à cause de Line Renaud). (Gols - 01/07/08)
Le Jour des Morts-Vivants (Day of the Dead) (1985) de George A. Romero
A croire que nous étions avec Gols dans le même esprit morbide hier soir... Bah y'a plus de saison. Troisième volet de la trilogie de Romero : il ne faut point se le cacher, elle manque cruellement de moyens et malgré de beaux efforts sur le côté gore et les maquillages, elle péchouille dans les décors, le jeu des acteurs et la musique (qui ferait passer celle de mon ascenseur pour du Death Metal). Mais on le sait bien, Romero a d'autres cordes à son arc, et double toujours ses films d'horreurs d'une petite réflexion gauchiste sur la société bien souvent du meilleur effet.
C'est surtout les militaires cette fois-ci qui en prennent pour leur grade, un peu comme si ces morts-vivants étaient les émanations de toutes les bombes qu'on a fait pêter, des multiples carnages guerriers, voire tout simplement de l'arrogance humaine - l'idée est émise par un des gars qui évoque un genre de punition divine. Ces militaires se retrouvent associés avec une équipe de scientifiques pour tenter de résoudre le problème; à chacun ses subtilités : les militaires veulent rentrer dans le lard et tout détruire (Ok George B., je note, d'autres idées ?), et les scientifiques espèrent trouver une solution pour contrôler ces affreux monstres qui se retrouvent quand même à 400.000 contre 1. Certes les scientifiques ne respectent po toujours l'éthique à la lettre en tronçonnant dans tous les sens des cadavres, notamment ceux d'hommes qui viennent de mourir... Mais le professeur dit Frankenstein touche à son but : il est possible d'éduquer ces gros trucs qui font brrrgh et arghlou en leur faisant écouter du Beethoven (il avait pas encore de Muse sous la main); la scène où le gars mort-vivant, Bub, commence à faire preuve d'une première pointe d'émotion dans son petit oeil vert est franchement l'une des grandes réussites du film. Dès qu'il voit un militaire par exemple, il a envie de le flinguer, ce qui nous le rend d'autant plus sympathique. Malheureusement la dissension va devenir de plus en plus forte entre les militos et les laboratos, et les morts vivants d'avoir leur chance de revanche...
Romero n'est pas pressé et prend une sorte de malin plaisir à nous faire suivre pendant une heure le face à face en huis clos des deux groupes sans nous montrer une créature échappée du Thriller du pauvre. Sur le final, on sent bien qu'il se déchaîne et qu'enfin il peut rassasier son public d'aficionados de giclées de sang et de chairs humaines dégoulinantes. Mais le meilleur, finalement, est déjà passé avec cette séquence éducative digne de L'Enfant Sauvage (j'en fais peut-être un peu trop quand même...). Définitivement daté dans son esthétisme, quelques effets spéciaux vintage "cousus main" gardent tout de même leur charme, et Romero clôt la série dans un assez bon jour.
Martin (1977) de George A. Romero
Un film sur le fil du rasoir: Martin est-il un vrai vampire ou reproduit-il le schéma de toute conscience adolescente qui sommeille en nous? Romero ne tranche jamais et c'est en cela qu'il peut se vanter d'être l'un des plus grands réalisateurs de films d'horreur.
J'avoue que le film laisse pendant sa vision un peu sur sa faim, non pas tant par sa forme (on a droit à notre lot de scènes sanglantes et de scènes à suspense montées par le George lui-même avec un certain brio) que par son fond... C'est un film qui nécessite de mordre dedans à pleines dents pour essayer d'en extraire le sang, le sens pardon. Là où cette oeuvre devient pleinement dérangeante, en dehors de ces scènes de banlieue complétement à la ramasse avec ces trains glauques qui ne font que passer, ces voitures compressées et écrabouillées, ces zones que fuit la jeunesse de peur de finir sûrement dans le même état, c'est surtout dans le comportement de Martin: vampire, serial-killer, ce serait bien trop facile - n'est-ce pas plutôt (ou aussi?) un adolescent frustré, oppressé par le monde qui l'entoure (les 2
scènes de poursuite cauchemardesques - les villageois avec les torches ou les policiers avec (lampes-)torches) et en particulier par le contexte familiale manichéen : son grand-père chez lequel il trouve refuge ne cesse de l'appeler Nosferatu et s'engage à le faire rentrer dans le droit chemin en le faisant travailler dans sa petite boutique d'alimentation: il n'y aurait sur cette terre aucune autre alternative que le bien et le mal (le bien étant forcément du côté de cette petite communauté catholique bien pensante) et en cela Romero définit l'essence-même de tout le cinéma américain qui depuis 30 ans continue de nous abreuver des mêmes conneries ultra-réductrices. Non, on ne combat pas un vampire avec de l'ail, une croix ou de la lumière, cela serait bien trop facile - la scène où Martin se déguise en vampire pour faire peur à son grand-père avant de partir dans un grand éclat de rire est en cela révélatrice: le "mal" n'est pas cette représentation de pacotille fruit d'un imaginaire de bas étage...
Martin fait la douloureuse expérience de la difficulté à communiquer avec ses congénères (il n'arrive à se confier qu'à un animateur d'une émission radiophonique qui tourne en dérision ses tourments) regrettant qu'"avec les femmes, le problème est qu'on arrive pas à leur faire faire ce qu'on voudrait" (je cite de mémoire, ne m'excommuniez pas). S'il finit par les vider de leur sang c'est peut-être qu'il s'agit pour lui de la
seule façon de les connaître en profondeur, de communiquer corps et âme avec elle, de communier avec leur esprit. Martin, pêcheur par excellence, qui ne parvient pas à contrôler ses pulsions et à comprendre son entourage, sera d'ailleurs douloureusement puni (ironiquement d'ailleurs..., pour un crime qu'il n'a pas commis) par son grand-père (un pieu dans le bide, c'est radical, en effet)... Il sera enterré paisiblement -lors du défilement du générique de fin...- dans un jardin qu'un tapis d'herbe verte se fera une joie de venir recouvrir rapidement avant qu'une petite voix annonce sur le fil que "Martin, c'était mon ami..." Victime de la société qui sacrifie les êtres déviants ou sacrifice inéluctable d'un danger réel? La frontière entre le Bien et le Mal est définitivement bien trouble...
Des films d'horreur - oeuvre ouverte par excellence - dans cette veine, on en redemande.
La Nuit des Morts-Vivants (Night of the Living Dead) de George A. Romero - 1968
Il faudra bien un jour reconnaître que les plus grands films politiques sont des films d'horreur. Je me souviens de mon enthousiasme lors de ma première vision de Night of the Living Dead, et de cette audace politique qui saute aux yeux, d'autant plus fort qu'elle est amenée par des images-chocs, frontales, gores. Eh bien, le film n'a absolument rien perdu de cette audace. C'est extraordinairement courageux, engagé, rebelle, en même temps que spectaculaire.
Côté spectacle, c'est le pied total. Si les acteurs sont absolument nuls (avec quand même une palme pour cette blonde devenue folle, ridicule et hilarante), Romero arrive à les faire oublier par une mise en scène très violente, même et surtout dans sa grande lenteur. Les zombies attaquent sans brusquerie, sûrs de leur but (manger la tête des gens). Du coup, le film est assez effrayant, alors qu'il pourrait être ridicule (c'est fait avec 3 dollars, et les morts-vivants sont assez poilants, il y en a un qui ressemble à Raffarin). La lumière, toute en surexpositions et en contrastes au taquet, ajoute à cette violence sourde. Certes, le son est tout pourri, comme la musique, mais ces défauts techniques de débutant sont toujours oubliés devant la maîtrise formelle, et la conviction de Romero concernant son esthétique. Du débu
t à la fin, le film est très homogène esthétiquement. Les (rares) occurences gores arrivent à point nommé pour doper l'action : la petite fille zombie reste en tête (elle assasine sa môman avec une sorte de truelle, c'est pas sain) uniquement par la façon du gars de l'éclairer et de la faire bouger. La lenteur, je me répète, fait merveille, notamment dans les premières scènes où un mort vivant (Guy Lux, mais plus grand) passe de l'arrière-plan au premier plan en prenant tout son temps. Carpenter a dû voir le film avant de travailler son Halloween. Il y a, il faut le reconnaître, une petite longueur à la moitié, sur les longs affairements des héros pour se barricader. Mais peu importe.
Côté fond, là aussi, c'est énorme. Tout le film est construit sur une optique très cohérente : et si des "corps étrangers" envahissaient le cocon ricain traditionnel ? La maison où s'enferme le groupe d'humains apparaît vite fait comme une métaphore de l'Amérique, où le héros principal, un Noir, doit défendre une cellule menacée (la famille, l'américain moyen, la blonde fragile). Au-dehors, les exclus (on est en 68) tentent de faire leur place,
de s'inclure (certes, leurs méthodes sont brutales). L'ironie vient du fait que la milice rurale (superbe sheriff à moustaches) rôde en troisième couche, et veille à ce que l'ordre règne TOTALEMENT. D'où les derniers plans, d'une sauvagerie hallucinante, où Romero convoque les images du Ku-Klux Klan pour faire de son film le brûlot qu'il voulait. A l'intérieur de la maison, les personnages représentent tous une partie de l'Amérique (ou de la société en général), et se font tour à tour ingurgiter par le virus étranger. Ajoutez à cela des messages très clairs sur le nucléaire et ses dangers, qui ouvrent le film sur la mutation génétique, et la vengeance des minorités soumises aux répercussions guerrières, et vous avez un truc extraordinairement courageux et anarchiste. Je voudrais pas balancer, mais ce film est dangereusement de gauche.









