Insignificance (1985) de Nicolas Roeg
When Einstein meets Marilyn Monroe, l'un étant harcelé par le sénateur McCarthy (Tony Curtis, tout en sueur, le pauvre, ce qui ruine toute idée de maquillage), l'autre par Joe DiMaggio... On est en 1954, en pleine guerre froide, et notre duo (puis quatuor) de chambre de se retrouver confiné, le temps d'une nuit, dans cet improbable espace-temps, tout en évoquant la théorie de la relativité... On sent que cela est original, pour ne pas dire ambitieux, chacun des quatre personnages semblant se confronter à ses propres démons (Einstein et la bombe (celles de Hiroshima et Nagasaki, pas l'actrice, cling-cling), Marilyn et son désir d'enfant... sans cesse avorté, les obsessions aussi bien anti-communistes que sexuelles de McCarthy, la jalousie de Joe...) : un peu attendu ? Croyez-vous... C'est d'ailleurs bien là que réside un des gros soucis de ce film de Roeg (dont on avait beaucoup aimé par ailleurs Don't look now ou Walkabout), la façon dont ces personnages sont dessinés à "gros traits" ; si le cinéaste tend à vouloir faire "exploser" d'une certaine façon les frontières spatio-temporelles (on a droit, en prime, à des flashs-back sur l'un des épisodes marquant de l'enfance ou tout simplement du passé de chacun : des vignettes qui tirent d'ailleurs méchamment sur le chromo...), les personnalités de son quatuor de célébrité paraissent, elles, terriblement plates et attendues. Beaucoup moins drôles que disons lors d'un sketch improbable des Robins des Bois (comment glisser une référence pointue mine de rien...), les confrontations entre nos individus deviennent très vite lassantes (les gentils et rêveurs Einstein et Monroe face aux brutasses et bas de plafond DiMaggio et McCarthy... mouais...) pour ne pas dire un peu "grossières" - s'agit-il d'un concentré de la pensée des fifties ? Mouais, ben on apprend tout de même pas grand chose de nouveau et notre esprit est loin de voler "en éclat" devant les discussions infinies de nos électrons libres, histoire de tenter un (modeste) parallèle avec l'implosion qui a lieu lors de la séquence (quasi) finale. Plombant, pas mieux...
La Randonnée (Walkabout) (1971) de Nicolas Roeg
Captivant et troublant voyage initiatique en terre australienne désertée. On sait dès les tout premiers plans qu'on a pas affaire à un rigolo aux manettes, et que chaque cadre soigneusement choisi par le gars Roeg vaudra son coup d'oeil. On passe du monde urbain - vision sans affect, presque froide de ce petit monde en marche - aux immenses territoires naturels australiens en un tour de main, et la petite balade familiale que Roeg nous proposait de suivre va rapidement se transformer en cauchemar : un pater, sa jeune fille et son blondinet de fils ; pas un nuage sur la terre comme au ciel, si ce n'est que la réserve d'essence baisse dangereusement. On note également un étrange regard appuyé du père sur les gambettes de la jeune fille. Le gamin s'amuse, lui, avec son flingue en plastique quand soudainement le père lui tire dessus à balle réelle (on se disait bien que ce type avait l'air louche) ; nos deux enfants s'échappent alors que le père met le feu à sa voiture et se crame la cervelle (véritable plan lynchien assez impressionnant).
Il va falloir maintenant survivre. La jeune fille et le gamin, avec leur parfaite petite tenue d'écolier, font un peu tache dans ce décor sauvage tout orange, mais l'on se dit qu'ils vont bien finir par se débrouiller pour retrouver leur chemin. On croise les doigts, c'est tout. Le paysage est tout de même diablement aride et la plupart des insectes et autres animaux qu'ils croisent (lézards en tout genre, serpent, scorpions...) ne font point partie des espèces les plus connues pour leur humour... La randonnée commence à se transformer en chemin de croix lorsque, gloire à Dieu, ils croisent un jeune Aborigène en plein "walkabout" - on nous a fait un petit topo sur le sujet en intro : il s'agit d'une phase d'initiation qui peut durer plusieurs mois pendant laquelle les jeunes Abos doivent apprendre à survivre par leurs propres moyens. A voir comment le gars plante une lance dans un kangourou ou un gros lézard, balance une sorte de boomerang dans la tronche d'oiseaux en plein vol ou lutte à main nue avec un truc à cornes (j'ai séché les cours de biolo plus jeune, je regrette parfois), on se dit qu'ils sont tombés sur une bonne gâche. L'Abo les prend sous son aile, la seule grosse difficulté restant le langage : si le gamin et le natif parviennent rapidement à un semblant de communication, l'Abo ou la jeune fille se contentent de longs regards sur le corps de l'autre (et pas seulement les épaules, suivez mon regard)... On sent une curieuse tension - sensuelle - naître peu à peu entre eux, sans que l'on sache si ces deux individus parviendront vraiment à se rapprocher l'un de l'autre, à se "comprendre"...
On est au début des années 70 et même si Roeg ne peut s'empêcher de montrer certains ravages de notre prétendue civilisation (cette mine désaffectée : une immense décharge en plein air ; le gardien de cette mine avec son sens de la "propriété" ; ces chasseurs blancs qui font un massacre pour le plaisir quand, pour l'Abo, la chasse est une simple question de survie...), il n'y a pas non plus "d'exaltation" effrénée dans ce retour à la nature. La jeune fille garde certes de son périple une véritable image idyllique (vues la tronche de son gazier et sa petite vie dorénavant de ménagère, il est facile de lire une ombre de regret dans son regard vert), mais l'aventure en elle-même fut loin d'être une balade de santé : la nature est hostile - vi - et sans cet ange-gardien sorti de nulle part, nos deux ptits blancs totalement inadaptés auraient forcément péri. De même, la jeune fille est dans l'incapacité de décoder - ou de se laisser entraîner - dans la danse aborigène de son protecteur, et son retour "sur la route" montre à quel point sa petite vie est déjà toute tracée. Une initiation à la rugosité de la nature et à la sensualité qui laisse dans la bouche un petit goût de sable ; un étonnant récit - visuellement somptueux - que celui proposé par un Roeg en grande forme.
Ne vous Retournez pas (Don't Look now) (1973) de Nicolas Roeg
Bien belle découverte que ce film de Roeg que je ne connaissais point et dont je suis encore sous le charme. On est à la frontière entre le fantastique, le mysticisme et... la réalité dans ce film qui traite avec une intelligence rare du deuil, de la perte et des tourments psychologiques dans lesquels on s'enferre. Roeg joue sur la répétition des motifs (la couleur rouge, le bris de glace, l'eau, les signes religieux) et, à l'aide d'un montage percutant, brouille les pistes dans un Venise labyrinthique qui illustre, à la perfection, les troubles des deux personnages principaux. Donald Sutherland, affublé d'une perruque incroyable, et Julie Christie font preuve d'une réelle alchimie pour traduire les doutes mais aussi l'amour qui tente de subsister dans ce couple traumatisé.
Une séquence d'ouverture qui vous cloue sur votre siège : une petite fille qui se balade au bord d'un étang, qui joue avec un ballon rouge, un gamin qui fait du vélo, qui roule sur du verre, un couple paisible dans une grande maison, la femme sur le canapé, le mari qui se projette des diapos, les images s'enchaînent intelligemment comme si un objet en appelait un autre, l'atmosphère est comme glacée, le silence domine et le drame survient... Donald regarde de plus près la diapo d'une église sur laquelle du sang se répand, se précipite soudainement en direction de l'étang mais il est trop tard, sa petite fille en rouge s'est noyée... On retrouve notre couple à Venise ainsi que, plus tard, cette image (fondatrice, prédestinée?) de l'église : est-ce un rêve, n'est-ce qu'une "projection", entre-t-on dans l'esprit perturbé de notre couple ou assiste-t-on simplement aux affres du deuil, à chacun d'y voir ce qu'il désire y trouver...
Donald s'occupe donc de la restauration d'une église vénitienne accompagné de son épouse. Le couple semble essayer lui-même de se reconstruire après cet accident terrible. Au cours d'un repas dans un resto, Julie fait la connaissance de deux femmes dont l'une est aveugle et possède des pouvoirs de médium - je vous rassure, on n'est pas dans Stephen King (Daphne du Maurier, les fans du Hitch opinent). La médium voit l'image de leur petite fille et cette vision apaise notre Julie qui retrouve le sourire; lorsqu'elle en fait part à son mari, ce dernier demeure dubitatif mais ne pousse pas plus loin la critique, constatant à quel point sa femme semble rassérenée. S'en suivra une scène d'amour d'anthologie (comme on en fait plus d'ailleurs), comme si le couple parvenait à se retrouver pour la première fois depuis le drame... On est loin, cependant, d'en avoir fini avec le souvenir de cet enfant perdu. Julie, malgré le sceptiscisme de Donald, retrouve la médium qui lui fait part cette fois-ci de ses craintes : cette dernière est persuadée que le Donald risque d'être victime d'un accident fatal... On plonge peu à peu dans une atmosphère de plus en plus étrange - un serial-killer qui rôde et dont on retrouve les victimes dans les eaux du canal, un Donald qui frôle la mort sur un échafaudage sous les yeux d'un Prêtre inquiétant puis qui part à la recherche de sa femme alors que cette dernière est censée être repartie chez eux (il est persuadé de l'avoir vu sur un bateau en présence des deux femmes alors qu'elle a déjà pris l'avion...)... Est-ce que le mécanisme de la fatalité est à nouveau enclenché (encore et toujours ces multiples correspondances entre les différents motifs énoncés plus haut...), est-ce que le Donald ne s'est point enfermé, à son tour, dans un dangereux système de croyance, l'opacité de ces petites rues cachent en tout cas un dénouement sanglant...
On aurait presque envie de revoir le film dans la foulée pour prendre à nouveau plaisir à la construction complexe de ce récit où chaque image, chaque détail, est pensé, travaillé. Roeg réalise un petit chef-d'oeuvre dont certaines séquences ne peuvent que finir par nous hanter l'esprit. Si l'on se perd un peu parfois dans le dédale dans ses petites rues voire même dans le fil narratif, on plonge également, semble-t-il, de plus en plus profondément dans les états d'âmes de ce couple qui a perdu tous ses repères, qui s'accroche désespérément à chaque espoir. Mais ils paraissent d'ores et déjà engagés dans un chemin de non retour... Bref, une oeuvre intense à l'esthétisme particulièrement soigné et avec une vraie intelligence dans le montage (de multiples pistes resteraient d'ailleurs à suivre). Un conseil, look it now - or as soon as possible, hum!










