Le Dieu noir et le Diable blond (Deus e o Diabo na Terra do Sol) (1964) de Glauber Rocha
J'ai peut-être été un peu présomptueux de m'attaquer à ce "monument" du cinéma brésilien un dimanche après-midi au bord d'un abysse de grande fatigue. En relisant la chronique de l'ami Gols sur Antonio das Mortes, j'ai l'impression d'avoir exactement le même sentiment : on ne peut enlever à Rocha (un petite vingtaine d'années à l'époque, immense respect) les qualités esthétiques à son film (noir et blanc correct et beau panel de "grammaire" cinématographique - sens des plans ou du montage avec, comme moyen, deux francs six sous), le sens de la parabole dans ce récit de deux paysans qui traversent ces terres désertiques du Nord du Brésil et rencontrent des personnages plutôt "typés", tout comme enfin on ne peut lui reprocher de ratisser large au niveau des références cinématographiques - du néo-réalisme à la Nouvelle vague en passant par le western, de Rossellini à John Ford quoi... On ne manque point de fond, donc, ni de séquences remarquables; malgré tout on ne peut empêcher le film d'hypnotiser lourdement ses paupières - la faute à la fatigue ou à ces plans-séquences incommensurables...?
Manuel et Rosa sont deux paysans qui vivent dans une misère noire (bon déjà, on prend un coup de bambou, d'entrée de jeu). Manuel s'apprête à vendre ses deux vaches à un puissant propriétaire dont il gardait un troupeau, mais pas de bol, quatre vaches (qui appartenaient à ce même proprio) meurent en route et le proprio ne veut rien entendre : Manuel, dans un coup de folie, trop c'est trop, trucide le gars et se retrouve sur les sentiers caillouteux avec sa femme : il croisera le chemin d'un illuminé -le Dieu noir donc- qui ira jusqu'à lui demander de sacrifier un enfant pour laver les péchés de sa femme : il s'exécutera mais la femme poignardera sauvagement cet homme capable d'ordonner un tel acte de barbarie; il rencontre ensuite Carisco -le Diable blond, ok ?-, un bandit de grand chemin qui libère les petites gens de leur malheur en les flinguant... Po mieux. On croise également en route un genre de desperado qui agit sur ordre du gouvernement et qui a pour mission de descendre le Dieu et le Diable - pfiou... Nos deux paysans finiront par s'échapper de ces multiples carnages en une longue fuite en avant : morale de l'histoire, la terre n'appartient ni à Dieu ni au Diable mais aux hommes. Bien.
Heureusement, de temps en temps, une petite chanson qui nous narre cette histoire m'a tiré du sommeil grâce à la puissance de mon enceinte arrière gauche décidément mal réglée. Il y a certes quelques accélérations soudaines dans le récit comme ces assassinats de masse et les scènes de panique montées à toute blinde - "à la Eisenstein", ouais (le gars a taffé, clair, et connaît ses références) - mais le soleil qui fracasse ces plaines sableuses de son éclat à dû finir par m'atteindre par effet de réverbération (c'est une autre explication plausible). Je me faisais une joie de découvrir cet auteur et j'en ressors totalement assommé. Bon, à voir sûrement dans une meilleur bourre, je ne voudrais point gâcher le plaisir de certains à découvrir ce film qui a semble-t-il fait date... Ah c'est pas de la samba, hum.
Ps : marrant le hasard, après avoir vu un titre avec les fourmis, Gols voit Bug, puis, chacun son tour, un film avec "nuit", puis là avec "Dieu". Ouais, ce commentaire manque quelque peu d'intérêt... Mais un esprit de communion, sûrement...
Antonio das Mortes (O Dragão da Maldade contra o Santo Guerreiro) de Glauber Rocha - 1969
Vous voyez Spielberg ? Eh ben l'inverse.
Mal foutu, cradouille comme c'est pas permis, se moquant allègrement des ombres des micros, traitant par-dessus la jambe la direction d'acteurs, ne rougissant pas devant les duels à l'épée au cours desquels lesdites épées se tordent en deux (l'accessoiriste a une carte de fidélité chez Jouetland), Antonio das Mortes pourrait être le chef de file du cinéma impur et bancal qui fait souvent ma joie. Assez incompréhensible, à cause d'un montage que Rocha semble traiter comme secondaire, le scénario est pourtant assez fin, et aurait pu trouver sa place dans la filmographie d'Eastwood, par exemple : un mercenaire chargé de descendre une bande de Robins des Bois modernes découvre la beauté des petites gens, et se met à avoir des doutes sur sa mission. Bon, alors c'est pas aussi simple ensuite, parce qu'il voit la Vierge et doit supporter les chants des villageois sans broncher, mais dans le principe, ça peut donner quelque chose. Mais là, quand même, même en étant le plus bobo des fans de séries Z, même en érigeant le nanar comme archétype de la Beauté contemporaine, on ne peut que frémir devant la laideur de ce film. On
comprend bien que Rocha a voulu pervertir les règles du western et travailler en poète sa trame et ses idées ; on comprend que son mot d'ordre est la liberté formelle et le dédain vis-à-vis des règles cinématographiques ; on voit bien qu'il y a un certain charme derrière tout ça, celui de la sincérité et de l'expression personnelle poussée à son extrême ; on prend note de sa grande culture littéraire, qui donne à son film un aspect tragique et baroque intéressant ; mais Antonio das Mortes tombe littéralement des yeux, par sa volonté désespérée de s'affirmer en tant que film artistique. Mythique peut-être, comme La Soupe aux Choux.


