36 Vues du Pic Saint-Loup (2009) de Jacques Rivette
Avec tout le respect que je dois au grand Jacques, son dernier film m'est tombé des yeux à tel point que j'ai dû aller le récupérer chez le voisin du dessous... Un film sur le cirque qui tourne en rond ? euh, disons plutôt à vide (la piste comme lieu de "tous les dangers et de tous les possibles", ok, mais il ne se passe rien...) Un refus volontaire de tout spectacle, de tout aspect spectaculaire ? Soit, mais comme les personnages semblent totalement désincarnés, sans réelles motivations (de pseudo marivaudages qu'on oublie totalement de traiter au cours du film pour nous en donner que l'issue - machine quitte machin pour partir avec machin, super ; un traumatisme (pauvre Jane Birkin...) résolu en deux coups de cuiller à pot, pardon en deux coups de fouet...), l'émotion est également affreusement absente... A l'image de cette séquence d'ouverture où notre amie Jane est en panne (de bagnole : une méga-métaphore sur ses peines de cœur, son vague à l'âme... Mouais...), l'ami Rivette semble non seulement en panne de budget mais aussi d'inspiration. On a beau tenter de s'accrocher comme un beau diable au personnage de Sergio Castellito qui tente de se dévouer corps et âme à cette troupe de cirque orpheline, on a bien du mal à comprendre ce qu'il recherche vraiment... Non, franchement, avec toute la meilleure volonté du monde, cette ultime œuvre de Rivette m'a paru bien vaine. Désolé.
Céline et Julie vont en Bateau de Jacques Rivette - 1974
C'est bien joli, la fantaisie au cinéma. Mais quand ça prend la forme de 3 longues heures de purs délires oniriques abscons, ça peut devenir aussi assez limité. Déjà pas très amoureux de Rivette, j'ai été complètement achevé par Céline et Julie vont en Bateau, et le joyeux rêve éveillé que tente de mettre en place le compère a viré assez vite au cauchemar pénible.
Deux donzelles se rencontrent dans un parc, à la faveur d'objets semés par l'une d'elle, toute étourdie. A partir de ce hasard, Rivette lance toute une trame incompréhensible autour de ce couple de jeunes femmes délurées : une maison mystérieuse, un trio désuet et plus ou moins échangiste qui maltraite une enfant, un bonbon qui déclenche des hallucinations, des séances de magie, un vieux fiancé qui revient, des souvenirs d'enfance... On sent bien que le film lorgne du côté d'un mystère bon enfant à la Lewis Carroll, les personnages prenant tour à tour le rôle des
différents personnages d'Alice au Pays des Merveilles (ou alors, je suis complètement à côté de plaque, c'est encore possible) : le souci, c'est que ce qui aurait pu tenir sur un court-métrage sympathique est dillué dans un interminable essai, qui se voudrait joyeux mais qui est poussif comme c'est pas permis. La faute d'abord à ce scénario qui brasse du vent avec la ferme conviction de toucher quelque chose de l'essence des rêves. Ca et là, quelques scènes sont amusantes, les plus simples surtout, celles qui s'éloignent un peu de ce dispositif fatigant, ou celles qui assument complètement leur artificialité (la dernière demi-heure est très jolie). Mais l'ensemble ressemble plus à un Resnais raté qu'à la petite tranche de délire visée de toute évidence par Rivette.
Tant qu'à faire du n'importe quoi, autant aller jusqu'au bout : le metteur en scène laisse ses actrices improviser, et mal lui en prend ; elles sont mauvaises, énervantes et
peu naturelles. A la rigueur on préfère quand le film vire à la mise en scène bourgeoise (les séquences avec Bulle Ogier et Marie-France Pisier) : là au moins, on sent qu'il y a quelqu'un aux manettes, même si ça rappelle les austères mises à plat artificielles de Ne Touchez pas la hache. On veut bien que le cinéma nous mène par le bout du nez de temps en temps, mais là on a l'impression d'être laissés sur la touche par ce film fermé sur lui-même, sur ses propres rêveries, sur son admiration pour des actrices peu photogéniques, sur son univers trop personnel pour passer la rampe. Un peu comme ces gens qui vous racontent leur voyage à Bali alors que vous n'y avez jamais mis les pieds : c'est chiant.
Ne touchez pas la Hache (2007) de Jacques Rivette
"- Je ne suis pas aimé... / - Du moins convenez qu'en ce moment vous n'êtes point aimable."
"Acier contre acier, nous verrons lequel de nous deux a le cœur le plus tranchant."
Rivette n'en finit pas d'explorer les revirements des sentiments amoureux dans une mise en scène qui se fait d'une grande sobriété. Portée par deux comédiens flamboyants (Balibar au timbre de voix inimitable et Guillaume Depardieu avec sa fougue butée), cette adaptation de La Duchesse de Langeais se joue pratiquement en deux parties : celle où la Duchesse se fait coquette et se voit courtisée sans rien céder et celle où Montriveau, têtu comme un zébu, se fait à son tour de marbre;
quand il sera prêt à mettre sa rancune et sa fierté de côté, il sera bien sûr trop tard... Des dizaines de rendez-vous pour aboutir à un rendez-vous manqué. La séductrice a trouvé son rival. Le tournant du match se joue lorsque Montriveau, à bout, entreprend de kidnapper la Duchesse pour la marquer au fer rouge, sur son front, de son sceau. Celle-ci s'avoue vaincue et finit par déclarer sa flamme : toute la séquence est superbe d'émotion et de profondeur : alors que Montriveau s'apprête à la reconduire au bal d'où il l'a enlevée et lui demande de se bander les yeux pour ne pas qu'elle retrouve le chemin, celle-ci obéit, puis avoue y voir à travers : magnifique métaphore de celle qui n'a pas voulu s'avouer ses propres sentiments, s'est aveuglée elle-même, et finit par céder, par y voir clair; seulement comme dans beaucoup d'histoires d'amour, les deux personnages sont constamment à contre-temps, jouant à qui perd gagne. Quand chacun aura remporté sa manche, la Duchesse se fera la belle... avant de mourir recluse. Alors oui c'est du Rivette, un soin inouï est apporté au texte, aux intonations, à la mise en scène, et les deux seules échappées en extérieur (superbe décor naturel que celui du couvent des Carmélites) encadrent un film qui ne se joue qu'en lieu clos : avant que les sentiments ne s'échappent à l'air libre, chacun des personnages ne les ressent fébrilement qu'en lui jusqu'à la déraison. A prêt de 80 ans, le Rivette signe un film épuré d'une grande justesse... Serait-ce là sa dernière révérence ? (Shang - 27/11/07)
Voilà un film qui devrait alimenter les gorges chaudes des ennemis du "cinéma français de qualité". Quand Rivette décide de verser dans le sombre, de ne se concentrer que sur le pur dialogue, il faut dire qu'on se met à regretter un poil la solarité de certains de ses films, et qu'on ronge son frein en attendant qu'il se dégage un peu d'émotion. Pesant et emphatique malgré la sobriété, Ne touchez pas la Hache est assez insupportable dans sa posture Lagarde et Michard ringarde. Filmage "maladif", comme privé de sève par l'emprisonnement et l'asservissement au scénario, montage trop empreint de dignité et de sobriété : on s'ennuie ferme pendant ces deux heures lourdement symboliques.
Le film est adapté, donc, d'un des moins bons romans de Balzac, un de ceux de sa morne période psychologisante, et du coup la mise en scène de Rivette s'en ressent énormément. On dirait que Bonitzer et
lui-même se sont appliqués à garder toutes les grandes pensées de l'auteur, alors même que celles-ci sont presque l'antithèse du cinéma : dites comme ça, dans la rapidité du jeu, les répliques de Balzac perdent de leur sens, et deviennent de simples "bons mots" bien trop littéraires pour passer la barre du dialogue. La pauvre Jeanne Balibar, effectivement remarquable dans la difficulté, en est réduite à jouer contre le texte, ajoutant un peu de fantaisie à ce texte pesant ; Depardieu, quant à lui, semble un peu débordé par l'ampleur de la tâche. Les deux séquences signalées par mon camarade, et qui apportent effectivement un peu d'air à ce pensum de salle de bains démodé, montrent toute la faillite du reste du film : Rivette ferait mieux de se tourner vers la lumière
(La Belle Noiseuse, Va Savoir étaient pour le coup des films tout en sentiments) plutôt que de livrer ce genre de films pour scolaires qui n'aiment pas lire.
Chiant, en un mot, bien trop écrit pour être du cinéma ; il faut espérer que Ne touchez pas à la hache n'est pas le dernier film de son auteur, histoire qu'il tire sa révérence sur autre chose que ce long bidule académique et toussotant. (Gols - 10/04/08)
Secret Défense de Jacques Rivette - 1997
Ca doit venir de moi... Ben oui, c'est quand même un film de Rivette, qui n'est pas le dernier des mulets, et pourtant j'ai l'impression d'avoir assisté à un téléfilm exsangue du dimanche soir sur France 3. Secret Défense commence comme un polar à la Chabrol, avec une sombre histoire de meurtre maquillé en accident que la "détective" Bonnaire (qu'on veut nous faire prendre pour une ado qui affronte un monde d'adultes) va s'efforcer de résoudre : son père est mort en tombant d'un train, sa soeur s'est suicidée sans raison, ouvrons l'oeil et le bon, mon cher Watson. Bon...
Les premières scènes, assez impersonnelles, filmées pépère et esthétiquement indigentes, se font oublier très vite : Rivette, on n'en attendait pas moins, délaisse bien vite son histoire, pour servir un morceau de bravoue total, le seul qui fait dire que, oui, il y a bien 30 minutes d'intérêt dans ces 2h45 de film. Bonnaire prend le métro, puis le train, pour se rendre de Paris à la banlieue de Châlon, et le gars nous filme ça quasi en temps réel. Une station de métro complète y passe, le temps s'allonge, et Rivette insiste en nous montrant la donzelle qui fait la queue pour prendre son billet de TGV, qui se fait draguer dans icelui, qui regarde le paysage, etc. Dans ce réalisme du filmage, dans cette prise en otage du temps, dans ce style inenvisageable pour n'importe quel réalisateur de polar, Rivette affirme son regard et rejoint presque une esthétique hitchcockienne du voyage : comme dans North by Northwest ou Young and Innocent, la traversée d'un territoire est autant une traversée géographique que morale ; Bonnaire évolue en même temps qu'elle se déplace, et le timing, même radical, même difficile, est impeccable.
Mais pour ce trait de génie, il faut se taper tout le reste, et là, c'est plus que pénible. Une intrigue policière qui part en sucette, si ça n'était que ça, ça ne serait pas grave. Mais pourquoi ces champs/contre-champs paresseux, pourquoi ces interminables scènes de dialogues qu'on dirait sorties d'une série de l'été, pourquoi ce final théâtral, pourquoi ces 8452 coups de téléphone qui jalonnent le film, pourquoi ce tempo affreusement bancal, pourquoi ces acteurs fantômatiques ? On souffre devant le gâchis du scénario et de la mise en scène. Rivette est bien plus à l'aise pour filmer, comme dans La Belle Noiseuse, la nature (qui apparaît ici, et fort joliment, par les raraes fenêtres des décors) que les demeures bourgeoises. A marcher sur les traces de Chabrol, en voulant faire une tragédie bourgeoise, il perd son côté solaire et livre un film empâté et lourdaud. On sent sa fine équipe (le précieux Bonitzer entre autres) faire les malins sur les symboliques déployées par les dialogues, mais ça reste un jeu entre intellos du même cercle, et on se sent exclus complet de ce truc sans sève et trop finaud pour être fin. Dommage, car la séquence citée ci-dessus est assurément une des plus belles de Rivette. Mais bon, ça doit venir de moi...
Paris nous appartient de Jacques Rivette - 1960
En pleine Guerre froide, Rivette signe un premier long qui nous baigne dans l'espionnite aigue. Une mystérieuse organisation semblerait être capable de supprimer un à un tous ceux qui rêvent d'un monde plus libre - on a même droit à un petit extrait du Metropolis de Lang. Toutes ces suspicions se dégonfleront vers la fin du film comme si la paranoïa était finalement plus dangereuse que le reste.
J'ai beau avoir un gros faible pour tous les films de cette période bénie, je ne voilerais point néan
moins un certain ennui latent dans les enquêtes menées par Anne Goupil qui se fait un plaisir de mettre son nez un peu partout: des répétitions du Pericles de Shakespeare en soirées molles, de balades dans des quartiers parisiens déserts (Jacques Rivette donne toujours l'impression d'avoir chassé à la bombe atomique tous les figurants potentiels - il reste le seul à pouvoir filmer une bataille de Jeanne d'Arc avec 14 figurants dont 8 techniciens) en sous-bois, on suit cette héroïne qui croisera un Chabrol mince mais un Godard avec déjà des lunettes noires. Il y a un petit exemplaire des Cahiers du Cinéma qui traine sur le mur d'une pièce et en dehors de ces aspects bien triviaux je dois avouer que je ne me suis guère passionné pour cette histoire qui tire en longueur (faut dire aussi qu'ils faisaient des travaux en bas et que cela m'a porté sur les nerfs, pour l'anecdote). C'est un peu pauvre, jeune homme, mais en dehors du fait qu'il faille reconnaître une véritable direction d'acteurs rivettienne, un casting qu'il parsème toujours de jeunes filles en fleurs, je ne vais pas chercher à me forcer à apprécier ce coup d'essai: si la légèreté de la mise en scène est évidente, il manque une grosse dose d'humour chez tous ces jeunes gens qui se prennent bien au sérieux (un militantisme souvent assez grossier d'ailleurs) - et ça, je dois avouer qu'au bout d'un moment, ça me fatigue un peu. (Shang - 16/04/07)
Prêt à reconnaître tous les défauts énoncés par mon camarade sur ce film, je serai quand même moins sévère que lui. Paris nous appartient est vraiment intéressant, ne serait-ce que parce qu'il arrive d'un endroit où on ne l'attendait certes pas, quand on ne connaît comme moi de Rivette que ses films très récents. Dès les premières images, ce sont les références du gars qui surprennent : une multitude modèles sont convoqués là-dedans, et cette fois-ci pas des modèles littéraires (bien que Flaubert vienne souvent faire un tour là-dedans, aussi bien L'Education Sentimentale que Madame Bovary), mais cinématographiques. Les plus évidents : Hawks, Hitchcock ou Aldrich pour l'étonnant aspect noir du film ; Rosselini pour l'esthétique hyper-sociale de l'ensemble ; Bergman ou Welles pour la profondeur des caractères, et les rapports entre les personnages. Rivette réalise un vrai film de cinéphiles, qui a bien ingurgité les anciens pour produire quelque chose de franchement nouveau. Le vrai miracle est là, dans cette réussite du mélange entre un certain classicisme surtout américain) et le contexte Nouvelle-Vague. Voir Paris filmé sur fond de jazz baroque, de cythares détraquées, ou de rythmes à la Herman ne manqu
e pas d'originalité, et le film étonne vraiment par ce mélange improbable parfaitement réussi.
D'autre part, niveau scénario, on est là aussi dans le très grand, avec ce mélange d'espionnage "pour rire" et de tragédie moderne, avec ces brusques incursions du théâtre comme catharsis du drame en train de se jouer (le metteur en scène cite pratiquement Brecht, et à bon escient), et cet esprit nihiliste qui contamine la jeunesse d'avant 68. Rivette brasse tous ces thèmes avec beaucoup d'élégance. C'est vrai que le film est un peu plombé, manque de la légèreté si savoureuse
dans Va Savoir, par exemple, mais il faut reconnaître que l'ambition de l'ensemble était énorme et qu'elle est parfaitement tenue. Moins convaincu que Shang, par contre, sur le jeu des acteurs, un peu pâlots.
Avec ce premier film, Rivette installait déjà avec brio et courage les bases de son style : classique, littéraire, sérieux, exigent, mais en même temps aux aguets sur le monde contemporain et ses esthétiques. Même sans connaître la suite de sa brillante carrière, on peut dire : "prometteur". (Gols - 15/07/07)
Va Savoir de Jacques Rivette - 2001
Même quand Rivette décide de faire dans le contemporain, il reste un indécrottable classique. Cette fois, c'est du côté du théâtre qu'il remplit son panier. Pirandello et Goldoni sont les références déclarées, mais il faut aussi chercher du côté de Molière et surtout de Marivaux pour apprécier Va Savoir.
Autant dire qu'on est loin ici des prises de tête sombres et philosophiques qui apparaissent souvent dans l'oeuvre du Jacques. Va Savoir est léger, vaudevillesque, très drôle. Autour de Camille, comédienne au bord de la dépression (sa pièce ne marche pas, ses amours passées sont difficiles à oublier) tournicottent des personnages qui vont passer près de 3 heures de film à s'aimer, se draguer, s'engueuler, se tromper, se battre en duel, se détester, etc. Ca se tourne autour, ça se murmure des mots doux, ça s'effleure le bras avec l'air de ne pas avoir d'air, ça discute de sentiments et de littérature, ça s'enferme dans des placards, ça se claque la porte au nez, ça s'envoie des chaussures à la tête... Bref, on est en pleine comédie de moeurs, Marivaux peut être satisfait, il a trouvé des descendants.
Les acteurs sont parfaits (Balibar, Bonnaffé, Castellitto, Basler, excusez du peu, et même Hélène de
Fougerolles est très bien), et sont soutenus par des dialogues ébouriffants. On est dans la dentelle la plus fine, la subtilité totale, l'humour le plus raffiné. Le scénario est une perfection d'intelligence douce-amère, de minuscules petits travaux d'orfèvrerie qui font mouche à chaque fois. Balibar est au-delà de l'éloge, aussi bien dans sa façon de prendre la parole (voix aux variations impressionnnantes, diction toujours originale, on rêve de la voir jouer avec Jean-Pierre Léaud par exemple) que dans sa façon d'écouter (attentive, solidaire, présente, la comédienne totale) ; elle rend parfaitement justice à ce texte certes d'un autre temps mais ciselé au petit poil. Le film fait
passer d'une émotion à une autre avec légèreté et discrétion : tantôt "comédie du remariage" à l'américaine (Bonnaffé est grand dans ce côté-là du film), tantôt réflexion sur l'art du spectacle, tantôt suspense psychologique... Il n'y a que dans son aspect policier que Va Savoir déçoit un peu : les détours de la trame vers le vol d'une bague sont inutiles, tardifs, et peu passionnnants (c'est la partie prise en charge par Todeschini, acteur avec lequel j'ai définitivement du mal).
Quant à la mise en scène, comme toujours avec Rivette, elle
rappelle la bonne vieille école classique elle aussi : discrète, légère, subtile, elle laisse les acteurs déployer leur talent, et sait aussi parfaitement rendre la profondeur des jolis décors. La dernière scène, où tous les personnages se retrouvent sur un plateau de théâtre, est parfaite dans les mouvements amples et intelligents entre les comédiens. Et puis il y a cette séquence de dîner entre anciens amants et nouveaux amours, où Rivette décadre avec une grande maestria les champs/contre-champs pour troubler les rapports d'espace : notre ami Bastien aurait hurlé, j'applaudis à deux mains (parce que j'en ai que deux). Du très bon Rivette, pour une fois débarrassé de ses affres intellectuelles parfois austères.
La Religieuse de Jacques Rivette - 1966
Bon, autant le dire tout de suite : La Religieuse dure 2h13, et la première heure est difficile à avaler. La rigueur de la mise en scène, pour le coup franchement austère, alliée à un scénario très écrit, théâtral, et finalement assez chiant pour qui n'est pas très attaché aux tourments de la foi et aux doutes religieux, assomme très nettement le spectateur innocent. Cette première heure est aussi sexy que la table des matières d'un essai de Fénelon, et on sent son doigt s'approcher dangereusement du bouton stop de la télécommande. D'autant que Anna Karina peine à convaincre, et ne dégage souvent rien du tout. J'en profite pour faire un coming-out anti-Karina : je lui reconnais toute la photogénie qu'on veut, mais je trouve que dans la plupart de ses films, elle semble ne pas comprendre ce qu'elle joue (remarquez, elle joue avec Godard, aussi, faut l'excuser). Ici, elle semble souvent simplement posée sur les scotchs, et récite son texte certes avec application mais sans conviction, et sans passion. Face à elle, les autres acteurs aussi peinent à faire passer ce texte de Diderot infiniment daté et précieux. Bref, on s'attend au pire, et on fin
it par croire que la réputation de ce film mythique est plus due à ses déboires avec la censure qu'à son réel talent.
Et puis, subitement, le film se trouble, devient plus moderne, plus profond. Que ce soit dans les scènes très violentes de l'exorcisme de la Karina, ou dans celles de son arrivée dans un couvent très joyeux (on ne s'ennuie pas chez les bonnes soeurs d'Arpajon, on joue des bluettes au clavecin, on se fait des propositions dans les buissons...), le film devient enfin un peu plus signé, et on commence à déceler la charge anti-cléricale que Rivette veut y mettre. La musique contemporaine très étrange (avec des résonnances japonaises, tiens), le travail sur les sons extérieurs très joli (le reste du son est à la limite de l'inaudible, Diderot doit labourer le cimetière), et une mise en scène qui se déploie dans des décors un peu moins sclérosants, tout ça contribue à ouvrir La Religieuse vers une vision de la vie certes très noire, mais
plus sensible, plus attentive.
Du coup, le sujet du film prend de l'ampleur : on n'est plus seulement dans la sincérité de la foi opposée aux règles austères de l'Eglise ; on en vient à parler de sensualité, de doute par rapport à une identité féminine, de philosophie chrétienne plus que de religion. Rivette s'assouplit un peu. On n'atteint pas encore la luminosité d'une Thérèse, ou l'intelligence de fond d'un Sous le soleil de Satan, mais on suit le truc avec plus de plaisir, en y trouvant même matière à suspense.
Bon, au bout des 2h13, on est quand même soulagé, et on rêve d'un bon vieux Bruce Willis. Mais bon, qu'est-ce que vous voulez, La Religieuse, ça fait partie de la culture, et on y trouve en fin de compte une certaine satisfaction. Purement intellectuelle.





