La Règle du Jeu (1939) de Jean Renoir
Classique parmi les classiques, La Règle du Jeu est une tragi-comédie humaine volcanique dont chaque plan est un vrai bonheur, non seulement pour tout "petit cinéphile" en herbe et (bien) plus si affinités cinématographiques : difficile de ne pas être ébloui par cette façon de mettre chaque scène "en mouvement" (de la cohue, à l'arrivée de l'aviateur, à la véritable "armée des ombres" qui regagnent, à la fin, le château), de jouer avec la profondeur de champ (Renoir est bien the "Boss" quand il s'agit de tourner une séquence dans un couloir du château ou dans la forêt durant cette "partie de campagne" qui vire au carnage), de changer d'angles de prise de vue pour nous trimballer dans une pièce ou d'une pièce à l'autre. Renoir/Octave passe d'un petit groupe d'individus à l'autre (des garde-chasse aux domestiques, des domestiques aux invités, des invités au petit marquis (toujours été un grand fan de Dalio)) et met en scène, tel le grand chef-d'orchestre qu'il est (la magnifique scène sur le perron du château avant qu'il ne "s'écroule" tout contrit sur les marches), toutes les petitesses humains (mensonges, jalousie, violence...) et toute la palette des sentiments (de l'amitié aux multiples volte-face amoureux). La Règle du Jeu explose la structure narrative pour mieux virevolter autour de ces personnages qui, à force de jouer avec les sentiments et les déclarations d'amour, finissent comme les acteurs d'un théâtre d'ombres.
Toujours un grand plaisir également de retrouver ces dialogues finement ciselés qui permettent à chacun de révéler la profondeur de leur âme plus ou moins sombre. Dans ce véritable petit jeu de massacres sentimentaux, bien difficile de désigner un vainqueur... Un aviateur qui plane (forcément) et dont l’atterrissage amoureux va être douloureux, une marquise qui passe de bras en bras, dont chaque déclaration d'amour paraît sincère sur le coup mais qui revient docilement au bercail sur la fin, un braconnier qui se rêve domestique (ah, le bonheur de l'élévation sociale...) posant son piège autour d'une soubrette (miroir de sa maîtresse au niveau des infidélités)) et qui va mettre le feu aux poudres dans les couloirs du château (toute la séquence où le garde-chasse part arme aux poings dans les multiples salles du château, qui derrière chaque porte "révèle" un secret d'alcôve, est d'une maestria incroyable), cette bonne pâte d'Octave/Renoir (ami et amant fidèle en un sens) qui aime à tirer les ficelles et va provoquer un imbroglio tragique... On a beau prendre le film par tous les bouts, il est bien difficile de trouver une faiblesse dans cet éternel monument du cinéma.
La fin d'un monde (celui de la noblesse, sûrement), mais ce n'est pas pour autant que Renoir se laisse complaisamment aller dans la noirceur. Les yeux des femmes pétillent, les situations sont toujours mâtinées d'une certaine fantaisie (on se bisouille dans les coins, plus par jeu de la séduction que par "règle" des sentiments), les bons mots fusent (- "Corneille" (le domestique), il serait temps d'arrêter cette comédie ! / - Laquelle ?), la frontière entre réalité et faux-semblant demeure diaboliquement floue (l'aviateur endossant le manteau d'Octave et étant pris pour celui-là, la marquise, usant de jumelles, pensant découvrir une relation entre le marquis et cette Geneviève alors qu'elle assiste en fait à leur baiser d'adieu (après une liaison qui dure depuis des années))... et c'est un plaisir de se perdre dans le dédale des ces marivaudages à la fois jovialement et tristement humains. Avant Welles, il y avait le citizen Renoir, et ce n'est tout de même pas rien.
Tout Renoir est là
Le Journal d'une Femme de Chambre (The Diary of a Chambermaid) de Jean Renoir - 1946
Un des plus beaux Renoir, tout simplement, que ce The Diary of a Chambermaid, qui rassemble tous les thèmes du gars dans 90 minutes de fête pour les yeux et l'esprit.
Dans les premières minutes, j'avoue que j'ai tremblé un peu devant le jeu de la pourtant sublime Paulette Goddard (la femme que j'épouserais si j'avais 70 ans de moins, pour sûr) : trop légère pour le sombre et trouble personnage inventé par Mirbeau, elle fait craindre une lecture trop premier degré du roman. Mais je me suis bien vite rassuré : son jeu est toute en finesse, le personnage s'épaississant au fur et à mesure du film, jusqu'à dévoiler un caractère qui m'avait échappé à ma lecture : elle est une victime sacrificielle des hommes, bien plus qu'une allumeuse arriviste. Renoir embellit le texte de Mirbeau, c'est pas du génie, ça ?
Jamais peut-être le style renoirien n'avait été aussi théâtral, aussi ample dans les limites restreintes de la scène. Ce ne sont pas seulement les décors de toiles peintes à fondre d'amour qui donnent cette impression : dans la valse des personnages, du capitaine bouffon à l'implacable Joseph, du faux royaliste au timide bafouillant, le roi Jean déploie un amour immodéré pour l'espace et la profondeur du théâtre. On a parfois l'impression de voir du Tchekhov, dans cette cohabitation euphorique de la joie la plus folle et de la tragédie la plus violente. Le film nous secoue sans cesse, explore tout le prisme des sentiments avec une énergie qui rappelle La Règle du Jeu, ou le sous-estimé French Cancan. La Règle du Jeu est là en filigrane, dans la réflexion incessante sur les rapports maîtres/valets, dans l'absolu génie de la caméra à jongler incessamment entre les cuisines et le salon, dans les dialogues quasi-révolutionnaires ; French Cancan est là dans la formidable énergie de l'ensemble. Le film est en Technicolor, bien qu'en noir et blanc. Les scènes de la fête du village (amples travellings impressionnants de maîtrise, musique de fanfare qui reprend les grands airs français absolument craquante, foule en liesse parfaitement tenue dans ses mouvements, multiplicité des caractères, attention au moindre figurant,...) montrent un amour de la vie d'une grande tendresse et déclenchent une émotion immédiate, frontale. Les scènes sombres (le film est franchement violent pour l'époque) sont elles aussi rentrées, brutales, abordées de face par un Renoir qui sait aussi ce qu'est la tragédie.
Bref, The Diary of a Chambermaid est un film lumineux, passionnant, et tenu sans relâche par un grand génie. L'ampleur de la mise en scène, alliée à un amour immodéré de Renoir pour son pays, pour les petites gens, pour la campagne, pour la fête, remportent totalement l'adhésion. Jusqu'à cette scène renoirissime où Paulette Goddard distribue à la foule de pauvres gens le trésor des nobles, amassé à la sueur de son front et de son popotin (qu'elle a adorable). On ne peut qu'admirer bouche bée l'audace et la chaleur de ce bijou. (Gols 14/05/07)
Quel enchantement en effet que cette version renoirienne du roman de Mirbeau, avec cette caméra qui virevolte dans tous les sens - toute la séquence finale, notamment, est une grande claque aussi bien au niveau de la mise en scène de la foule, de ces mouvements constants de caméra que dans cette indéniable violence qui éclate -, un enchantement disais-je, formellement, mais un film empreint également d'une évidente noirceur, à l'image de cette maîtresse de maison ultra dominatrice et surtout de ce terrible et diabolique Joseph - son passage à tabac du fils du famille, l'assassinat du Capitaine avec cette longue pique à égorger les canards, brrr, ou encore cette façon d'éloigner la foule à grands coups de fouet font en effet froid dans le dos. Mais Renoir ne se contente point de ces portraits à charge distillant une certaine drôlerie (teintée d'une pointe de pathétisme) dans les personnages secondaires - ce mari barbu en diable, totalement soumis à sa femme qui va finir par s'émanciper un tantinet, ce fameux Capitaine Mauger (rien que sa façon de gambader "satyriquement" et de jupons retrousser vaut le détour) qui écrase son écureuil (Gols a vu une fouine, on est po toujours d'accord sur la faune) en fantasmant sur Paulette (le photogramme ci-dessous dont l'implicite sexuel ne porte guère à discussion...) ou encore cette pauvre servante qui passe son temps à chouiner et qui considère la Paulette comme le messie.
Le cinéaste n'enferme point le fils de famille, Georges, et Célestine (Paulette, Paulette, Paulette...) dans le carcan de leur classe - lui, cherchant à fuir cette mère possessive et son propre milieu, elle, décidée au départ à n'être qu'une arriviste et dont les émotions finissent par prendre le pas sur sa résolution -, les deux trouvant en l'amour une façon d'échapper "à leur sort". Si Georges est attiré par l'or, c'est uniquement parce qu'il s'agit de la teinte de la chevelure de Célestine, si celle-ci se retrouve en possession d'un magot, c'est uniquement pour pouvoir le partager : ces deux êtres "faibles" (lui, physiquement, elle, socialement) trouvent ensemble la force de s'extraire de leur monde, laissant finalement les sentiments triompher des contingences matérielles. La caméra de Renoir suit avec maestria le tourbillon Goddard qui fait souffler un vent de fraîcheur, pour ne pas de "libération", sur cette société sclérosante et sclérosée. Vive le Jean Renoir. (Shang 03/04/11)
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Le Bled de Jean Renoir - 1929
Encore une rareté dans l'oeuvre du roi Jean, et c'est vrai que ce n'est pas très grave, tant cette oeuvrette ne rajoute rien à la gloire du souverain. Film de commande destinée à glorifier la colonisation en Algérie, Le Bled donne pourtant l'occasion de traquer, ici et là, quelques prémices thématiques de la filmographie à venir, et c'est déjà pas si mal. En plus, les 20 dernières minutes lâchent les chevaux, et font découvrir un Renoir cinéaste de films d'action qu'on ne soupçonnait pas. Donc, à voir...
Le scénario est proche du nul : un jeune homme désargenté se pointe en Algérie pour y retrouver son oncle riche et lui taper quelques sous. Celui-ci l'engage comme ouvrier dans son exploitation. Notre gars rencontre une donzelle qui vient de faire un gros héritage et en tombe amoureux. Mais la famille d'icelle, lésée par cet héritage, va tout mettre en oeuvre pour enlever la belle et récupérer sa part de magot. Bluette sentimentale, éloge du travail manuel, trame moralisatrice cousue de fil blanc, ce n'est vraiment pas dans cette histoire informe et terne qu'il faut chercher l'intérêt du film. Pas plus que dans ses acteurs, une honte, ils sont d'une rare transparence. On s'ennuie donc pendant une grande partie du film, d'autant que Renoir, encore débutant, ne sait jamais où couper dans ces longues scènes d'exposition ou de dialogues sans intérêt ; ça met une bonne heure à démarrer enfin, après d'interminables intertitres et autres sous-aventures sans passion. Où est le grand metteur en scène de La Fille de l'Eau ? Visiblement, perdu dans les sables du désert algérien.
On note pourtant, si on oublie l'histoire, que Renoir est très attaché au rendu documentaire de son film. De nombreux plans sur le quotidien du pays, sur cette population qui bosse, sur ces paysages rêvés, sur les enfants et les animaux, sur les traditions, viennent ponctuer agréablement le récit : on devine là le cinéaste profondément attaché aux territoires qu'il filme, et très tendre envers les hommes et les femmes qu'il montre, qu'ils soient figurants ou personnages à part entière. Dans ces plans presque néo-réalistes avant l'heure, on préssent déjà ce que sera Toni, par exemple, avec ces portraits toujours honnêtes (pas d'exotisme à deux balles là-dedans), et même cette humilité face à ce qu'il filme. C'est le seul aspect vraiment intéressant du Bled : son côté documentaire et humaniste.
Et puis, comme je le disais, il y a la fin, enfin un peu personnelle et tenue. On avait déjà eu, plus tôt dans le film, quelques audaces dans cette glorification propagandiste de la colonisation : l'oncle, se souvenant de la première arrivée française sur les lieux, déclenche une sorte de "flash-back dans le présent" assez improbable. Tout à coup, les soldats de Napoléon débarquent face à notre héros, qui prend la tête d'un cortège en costumes, puis les tracteurs et les machines agricoles remplacent les soldats, et on a droit à 5 minutes de parade tonitruante qui revisitent (un peu rapidement, non ?) toute l'histoire de la colonisation en Algérie. C'est d'une touchante maladresse, assez joli au final. Et à la fin, donc, Renoir se fait styliste, avec une chasse à la gazelle qui va virer au film d'aventure : on voit les chasseurs sur des chevaux lancés au galop, des gazelles courant dans tous les sens, tout ça en caméra embarquée valsant dans tous les sens ; séquence assez brutale finalement, qui rappelle celle toute aussi frontale de la chasse dans La Règle du Jeu. Le félon en profite pour enlever la belle, donc, et là on a droit à une course-poursuite épique, d'abord en 4x4, puis en dromadaire, malheureux. Renoir filme tout ça dans l'énergie, dans un beau montage parallèle, et même avec des contre-plongées sur le dromadaire en pleine course qui ont dû envoyer plus d'un cadreur à l'hosto. Enfin, bouquet final : une attaque de faucons (oui, madame) qui a dû faire pâlir Hitchcock tant elle est impeccablement menée : les volatiles se posent carrément sur le nez (la truffe ? le museau ? le mufle ?) du dromadaire, attaquent le méchant, le tout dans une succession de plans courts qui fait vraiment son effet. Franchement, rien que pour cette longue séquence (très inattendue de la part du gars Renoir), la vision du film vaut le coup. On aura rarement l'occasion de voir le cinéaste revenir sur ces sentiers-là : je dis pas que c'est dommage, mais Le Bled reste donc une intéressante curiosité à ce titre.
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Le Tournoi dans la Cité de Jean Renoir - 1928
Encore une rareté que je dois à la bienveillance de Shang, qu'il en soit oint de la tête aux pieds des huiles les plus essentielles. On peut dire que le roi Jean n'hésite pas sur les moyens dans cette méga-production en costumes XVIème et en chevaux blancs. Tentant de rivaliser avec les gros films de cape et d'épée de l'époque, Renoir accumule les éléments spectaculaires, avec souvent un peu trop d'application pour ne pas que ça sent la rentabilité de location à plein nez. C'est l'histoire d'une rivalité amoureuse en plein règne de Charles IX : Isabelle est convoitée à la fois par le preux Henri de Rogier et par le fourbissime François de Bayne, qui pour de sombres raisons politiques, a les faveurs de Catherine de Médicis. Après un ou deux assassinats et autant de banquets, les deux se cherchent tant et si bien qu'ils finissent par se provoquer en duel lors d'un tournoi épique : ce sera le grand moment du film, les gaules se cassant sur les heaumes luisants et les princesses se pâmant leur mère sous le choc des armures. Difficile, il est vrai, de reconnaître Renoir sous les ors et les paillettes de ce film trop bling-bling pour lui. Même son légendaire humanisme disparait au profit du spectacle à tout prix, et le film ne prend jamais le temps de s'arrêter sur les personnages. Pourtant, il souffre clairement
d'un gros manque de rythme : trop d'intertitres, trop de scènes purement illustratives qui auraient pu être enlevées au profit de portraits qu'on sent parfois timidement pointer leur nez (ce sourire naïf du roi-enfant Charles IX quand son héros gagne une bataille), ces gardes croquignolets, ou ce félon parfaitement vomitif (Aldo Nadi, médaille d'or de fleuret aux JO de 1920, je vous le dis pour que vous brilliez en société). A la place, il faudra se contenter d'un spectacle parfois fort agréable (le duel à l'épée sur la forteresse de Carcassonne a dû doper le tourisme de cette année-là), souvent lourdaud. Mais le film est suffisamment bien fait pour satisfaire, par sa violence surtout, qui rompt avec l'imagerie classique hollywoodienne (le méchant qui, après avoir assassiné un gusse, essuie son épée avec les cheveux de sa fiancée, la galanterie se perd), par ses inspirations de mise en scène ensuite : belle utilisation des amorces pour développer des arrière-plans très bien encadrés, dynamisme du montage, talent pour remplir l'écran (la mort du bad guy, avec ces gardes qui le lacèrent avant de s'écarter dans une sorte de magma de violence, en plongée), et même un plan filmé depuis un cheval (ça tangue). Ça nous suffira bien, même si on peut préférer le Renoir plus calme et plus humain qui pointera bientôt sa truffe.
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Chotard et Cie de Jean Renoir - 1932
Une petite rareté à se mettre sous les yeux, c'est toujours bon à prendre, surtout quand il s'agit du Roi Jean aux manettes. Autant le dire pourtant : Chotard et Cie n'ajoutera rien à la carrière du maître. Il est marrant et pittoresque à souhait, c'est sûr, mais en même temps il est très maladroit et assez rachitique au niveau du scénario. En gros, tout est centré autour du personnage de Charpin, sa gouaille légendaire, sa mauvaise foi éternelle et ses grandes colères surjouées de Marseillais. Ca suffit souvent à satisfaire l'oeil, le bougre, en roue libre, nous donnant un numéro assez rigolo pour peu qu'on aime le cabotinage. Mais c'est bien dommage que Renoir n'ait pas vu plus loin quand même.
On retrouve aisément les inspirations du Jeannot dans cette critique de la petite bourgeoisie satisfaite de province. Chotard, épicier parvenu et grande gueule, règne en tyran sur son commerce, ses employés, sa femme et sa fille ; quand celle-ci épouse le poète local, il manque de s'étrangler, mais fait avec, du moment qu'il trouve là un nouveau bras à moindre frais pour sa boutique. Le petit gars obtient le Goncourt, pas moins, et Chotard voit là un moyen de gagner plus de blé. C'est le combat entre la bourgeoisie inculte et satisfaite et la liberté de l'artiste, rien de nouveau. On sent que, même si Renoir est plutôt du côté du deuxième que de la première, il ne trouve l'humour que dans ces personnages triviaux de notables de province, gendarmes, sous-préfets, commerçants ignares et forts en gueule. Le poète, interprété sans esprit par Georges Pomiès, est péniblement caricatural, sussurant des vers à deux balles à la jeune première énamourée : on ne croit pas une seconde à sa subite gloire littéraire, et il est ridicule. Renoir ne sait pas comment le filmer, lui réservant ça et là quelques gags qui tirent en longueur (la petite danse quand il est assommé par un bibelot est trop longue de 5 secondes au moins). Par contre, Charpin, dans la deuxième moitié en tout cas où il prend les traits d'un Monsieur Jourdain grotesque, a droit à tous les bons moments, qu'il partage avec une pauvre saucisse de gendarme tout fât. La lutte des classes est jouissive, certes, mais réduite à cette dualité entre vénalité creuse et poésie surrannée, elle perd de sa puissance. On préfèrera La Règle du Jeu.
Au point de vue de la mise en scène, ça reste du très bon travail. Ca commence d'ailleurs sur un plan-séquence assez vertigineux, où Renoir fait exister son décor et le bouillonnement de l'activité dans la boutique avec brio. Jusqu'au bout du film, il restera dans cette jolie attention à l'arrière-plan, rendant chaque scène crédible et dynamique, donnant, comme à son habitude, à chaque petit rôle son importance. C'est joliment enlevé, bouillonnant d'activité, bon enfant dans les portraits caustiques de ce petit monde, et ça suffit à notre bonheur. Avec une écriture un peu moins fade, Chotard et Cie aurait pu être un charmant coup de boule à la Chabrol contre la bourgeoisie : là, ça reste un peu au niveau de la comédie de boulevard.
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Boudu sauvé des eaux (1932) de Jean Renoir
1 an après son meilleur film (La Chienne), où il est génial, et 2 ans avant son meilleur film (L'Atalante) où il est génial, vient s'insérer le meilleur film du génial Michel Simon : Boudu sauvé des Eaux où il est.......... Boudu. Comme le rappelle Jean Renoir lui-même en introduction au film de sa voix mourousienne, ce film est "un hommage à Michel Simon": il joue un clochard, il joue tous les clochards, c'est un clochard céleste, il est LE CERF-VOLANT BLEU (et c'est pas facile de jouer un cerf-volant). On est en 1932, Sarkozy n'est pas encore ministre de l'intérieur mais les flics sont déjà pète-couilles et aident plus facilement les bourgeoise chanelisées que les clochards qui puent... Mais Boudu, lui, il en a rien à foute... une gamine lui donne 3 francs pour acheter du pain, il les redonne 5 minutes plus tard à un richard qui passe par là... pas l'habitude de dire merci, faudrait pas se foutre de sa gueule... lorsqu'il est recueilli, tout y passe : plus lourd que Dieudonné chez Fogiel, plus odieux que Fogiel chez Fogiel, moins bien peigné que Jack Nance dans Eraserhead, Michel Simon est le premier punk du cinéma japonais donc du monde... il couche avec la femme de son sauveur, se marie avec sa maitresse (la bonne), fait le poirier dan
s le couloir les mains pleines de cirage et, et... crache dans Le Mariage physiologique de Balzac (et ça putain à l'époque c'était extrème - au moins interdit au moins de 21 ans). Michel Simon, c'est 110 films dans le slip, 110 prestations... et heureusement qu'il n'a pas tourné avec Pialat sinon ce serait leur meilleur film. (Shang - 24/02/06)
Effectivement un film qui fleure bon l'anarchie et l'impolitesse. Ce qui est très fort, c'est que Renoir fait d'abord mine de construire un vaudeville traditionnel : décors d'intérieurs bourgeois, le mari la femme la maîtresse, des dialogues pleins d'esprit, etc. Mais le Michel Simon, en venant dézinguer la petite vie de ce libraire poussiéreux, va en profiter pour faire également exploser les codes du boulevard. Le film sort alors avec force des clichés de ce genre de productions : en guise de dialogues, on aura plutôt droit à des borborygmes hilarants du clochard, plus porté sur les
sardines à l'huile que sur Les Fleurs du Mal ; en guise de décors, la caméra de Renoir va aller traîner sur les trottoirs parisiens, les bords de Marne, les prés ; en guise d'archétypes amoureux, on terminera sur un ménage à quatre validée par la société, dans un éclat de rire trash qui clôt le film de manière tout à fait jouissive. Finalement, Boudu sauvé des Eaux, c'est aussi une sorte de transition entre le cinéma de Renoir encore figé dans les codes (On purge bébé) et son cinéma d'extérieur, entre les habituels studios de cinoche périmés (Carné a dû être vert) et la minéralité de La Partie de Campagne.
Ce sont d'ailleurs les plus jolies scènes que celles où il ne se passe strictement rien, où Renoir ne raconte plus d'histoire mais se laisse simplement aller au plaisir de regarder la vie battre "sans lui" : c'est un festival Michel Simon, comme le remarque mon camarade, et quand la caméra se pose devant lui et le laisse faire ses pitreries sans frein, c'est un bonheur, le bonheur d'admirer un numéro de
génie en roue libre. Mais il y a aussi ces minuscules moments de quotidien, où Renoir saisit ici une petite expression (la bonne est également excellente, petits roulements d'yeux et gouaille infaillible), là un simple cadre de fenêtre donnant sur un Paris ensoleillé et populeux. Car Renoir, malgré la contrainte de l'intérieur, est toujours aussi amoureux de ce qui se passe à l'extérieur, et on le sent souvent trépigner comme un gosse qui a envie d'aller jouer dehors. Son clochard, même crasseux, même insupportable, a pour lui d'appartenir à la vraie classe qui concerne Renoir, celle des gens, du peuple. Les séquences finales, où Boudu devenu riche décide de tout laisser tomber et de retourner à la nature, sont renoiriennes en diable, naïves et insolentes à la fois. Quant au tout dernier plan, il étonne par sa déconnexion d'avec le reste : on voit en contre-plongée un groupe de clodos qui passe devant la caméra en braillant la chanson du titre ; quelques prolos, le ciel de Paris, et on comprend le message : mieux vaut être pauvre et
dehors que riche et enfermé.
La lutte des classes, ici exprimée dans son plus simple appareil, sert encore une fois à Renoir de manifeste anti-bourgeois, et on applaudit. Avec Michel Simon, il trouve son "gremlin" à lui, et livre un film en totale liberté, qui déborde dans tous les sens, qui traite les rythmes et la cohésion du montage comme de la crotte de bique. Grand film. (Gols - 10/07/09)
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The Amazing Mrs. Holliday de Bruce Manning (officiellement) & Jean Renoir (en réalité) - 1943
The Amazing Mrs.Holliday a visiblement été tourné à 99% par Jean Renoir, avant qu'il ne claque la porte et que le producteur du bidule, Bruce Manning, ne s'accapare le film. Ceci dit, quand on voit le résultat, on se dit que le roi Jean a bien fait de partir, et qu'il peut remercier le Seigneur que son nom ne figure pas au générique. C'est vraiment impossible, que ce soit au niveau des comédiens que du scénario. Mal tenue au possible, l'histoire ne cesse de changer de ton, et on dirait franchement un film improvisé en direct tant le scénario est lâche et incompréhensible. C'est l'histoire d'une jeune institutrice qui se fait passer pour la veuve d'un général afin d'obtenir des papiers américains à un groupe d'enfants qu'elle a sauvés de la guerre sino-japonaise. Ca commence comme une comédie légèrement teintée de mélodrame, avec ces petits gosses trognons et cette jeune fille manche qui rêve de l'american way of life ; puis ça vire à la chronique avec des flashs-back amenés au bulldozer sur des scènes de guerre ; un petit tour également du côté de la comédie musicale, la belle étant dôtée d'une voix (en réalité un mix entre Barbara Streisand et Céline Dion, l'horreur), avant de revenir in extremis à la comédie.
Psychologiquement incompréhensible, le personnage principal, joué par une Deanna Durbin complètement à l'ouest, passe sans arrêt d'un caractère à un autre, et jamais Renoir ne parvient à donner à cette situation de comédie une quelconque tension. On regarde ça attéré par l'indigence d'une histoire ni faite ni à faire, et on soupire devant cette mise en scène d'une platitude terrible. Des bons sentiments à foison, qui donnent l'impression d'un film de Walt Disney, finissent d'ajouter à la consternation. Voilà un solide navet qui aurait dû rester dans les tiroirs de la Universal plutôt que d'attacher un boulet à ce pauvre Renoir qui n'en avait pas besoin.
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Le Déjeuner sur l'Herbe de Jean Renoir - 1959
Les films de Renoir ont toujours fonctionné sur la lutte entre deux mondes : éducation contre ignorance, maîtres contre valets, Bien contre Mal, argent contre morale, ville contre campagne, etc. Le Déjeuner sur l'Herbe est donc bien un film renoirien, puisqu'on assiste à une fable moderne sur la science opposée à la nature. Meurisse est un savant partisan du développement de la fécondation artificielle, traitant par-dessus la jambe le sentiment amoureux et occupé uniquement du perfectionnement de la race humaine et du progrès : on imagine bien que Renoir, qui n'est pas le plus grand des modernistes, ne va pas le laisser faire ; il va donc lui opposer le monde idyllique de la campagne, sa nature, ses personnages avé l'accent, sa simplicité, etc. En la personne d'une nana un peu quiche mais très bien dotée niveau poitrine, le professeur coincé va découvrir la beauté de l'amour et de la sieste sous les oliviers.
Nul doute que quand Renoir se met à filmer la campagne, il n'est pas manchot : le film est une symphonie de couleurs splendides, et s'arrête souvent pour laisser au spectateur le temps de contempler un arbre, des algues mouvantes, un rayon de soleil ou un enfant qui joue sur un escalier. Le film est comme apaisé, tranquille et sûr de son fait. Si on a parfois l'impression d'assister à un de ces intermèdes des années 70 qui défilaient quand une émission de télé était interrompu, on apprécie quand même la sérénité de ce regard, qui ne cache plus du tout sa parenté : Renoir père est présent dans chacun de ces tableaux paradisiaques, et hante cette campagne déifiée. Jean ajoute encore à ce mysticisme païen en déclinant toute une thématique magique : un sorcier qui décide de la météo en jouant sur son flutiau, des satyres qui se poursuivent dans les bois, Diane chasseresse qui rôde dans les coins, et des allusions fréquentes à l'Eden (la scène où Nénette se baigne nue dans la rivière est filmée comme l'origine du monde). Renoir est par ailleurs toujours aussi amoureux de ces petites gens simples, et prend visiblement beaucoup de plaisir à montrer la vitalité qui émane des jeunes ruraux. Tout ça est joyeux et léger en diable...
... quitte à être un peu bâclé. C'est un peu l'apanage des grands cinéastes en fin de carrière : ils n'ont plus envie de se prendre la tête sur la technique. Le Déjeuner sur l'Herbe souffre malheureusement de cette fainéantise, et la mise en scène, la construction du scénario, le montage ou la direction d'acteurs sont particulièrement maladroits. Certes, la liberté de ton est agréable, mais le film est aussi poussif et laborieux. On a presque l'impression d'un film de débutant, notamment dans cette trop longue séquence de tempête, sensée être le point d'orgue de la chose : Renoir accumule à l'excès des plans fades, cherchant visiblement un burlesque à la Tati dans ces bourgeois qui s'envolent et se vautrent dans l'herbe, et ne parvenant qu'à un filmage vieillot et à des acteurs pas dirigés. Les plans d'ensemble, s'ils mettent bien en valeur le cadre naturel, affaiblissent complètement le jeu des acteurs et les dialogues, perdus dans trop d'espace. Il y a par ailleurs un nombre impressionnant de scènes inutiles, mal tenues (tout le pré-générique
est affreux), et qui n'arrivent jamais à être drôles (l'humour du film est super poussif). Si on ajoute à ça un discours finalement assez douteux (le progrès, caca, en gros) et une écriture sur-explicative (le monologue du curé qui fustige le nucléaire), on obtient un film malaisé, dont on voit l'honorable but, mais dont on sent aussi tous les échecs. Typiquement un film de génie vieillissant, qui garde de belles bribes poétiques, mais qui est bien dépassé par son temps.
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L'Homme du Sud (The Southerner) de Jean Renoir - 1945
C'est toujours émouvant de retrouver quelques traces du grand Renoir d'avant-guerre dans ces productions un peu impersonnelles des années de guerre réalisées de l'autre côté de l'Atlantique. Dans le cas de The Southerner, c'est le grand utopiste que l'on retrouve avec plaisir, celui qui exaltait jadis le Front Populaire (La Vie est à Nous), la solidarité (Le crime de Mr Lange) et les grands sentiments humanistes (La Marseillaise). Mais ces vertus historiquement très françaises, Renoir les transpose dans l'Amérique profonde, livrant une oeuvre finalement très proche de Ford et des grands écrivains ruraux de l'époque (Faulkner a participé à l'écriture du scénario).
Sam Tucker est un brave métayer qui décide de se mettre à son compte en achetant une ruine au milieu de rien. Les dernières paroles de son père furent "Il faut s'installer à son compte", et le petit gars en a pris de la graine. Mené par un optimisme sans limite, et dur à la tâche, il emmène sa petite famille dans les galères, et la rudesse des éléments naturels n'entameront pas sa foi. Encore une fois, éternellement, le roi Jean exalte la beauté de l'humanité en même temps que celle de la nature : The Southerner ruisselle de foi en l'Homme,
malgré les fâcheux aigris et soumis qui apparaissent ça et là (en l'occurence un voisin acariâtre et son neveu dressé comme un chien). Renoir en profite pour glisser gentiment quelques attaques contre le patronnat et sur la lutte des classes, par l'intermédiaire d'un copain du héros définitivement gagné par la soumission aux nantis (il travaille en usine et ne comprend pas pourquoi Sam n'en fait pas autant). La nature est joliment filmée, avec ces ciels dégagés qui prennent la moitié de l'écran, ces scènes buccoliques dans les champs de coton, cette passion pour les excès dont elle peut être capable (inondations, pluies torrentielles, orages, chaleur accablante) ; même quand elle est menaçante, elle reste fascinante à regarder, et on reconnaît bien là le regard énamouré de Renoir sur le monde qui l'entoure? Ce fut la campagne de banlieue parisienne jadis, c'est maintenant la rudesse des paysages américains : même passion.
Dommage que le scénario peine à décoller. The Southerner manque d'évènements, et est finalement bien inoffensif. Certes, on a droit au lot de catastrophes naturelles, maladies enfantines et doutes habituels, mais
tout ça ne fait jamais un drame, et on a un peu l'impression d'assister à une histoire sans enjeu. Il faut dire que les acteurs sont bien fades, et ne parviennent pas à nous intéresser au sort de leurs personnages. Ajoutons aussi une certaine maladresse dans le montage, voire dans le déroulement même des scènes (Renoir rate totalement la seule scène un peu tendue, une bagarre entre voisins), et quelques séquences qui arrivent comme un cheveu sur la soupe (à quoi sert la scène où Sam et son pote détruisent complètement un saloon ?). C'est pas qu'on s'ennuie, puisque le bonheur évident que Renoir met à filmer compense tous les manques du film ; mais on en sort aussi avec la gênante impression d'un film pour rien, qui se contente de remontrer une énième fois les thématiques éternelles de son auteur sans rien ajouter. Un Renoir oubliable, donc, malgré tout le plaisir.
Renoir est tout entier ici
Le Carrosse d'Or (The Golden Coach) de Jean Renoir - 1953
Toujours eu une tendresse particulière pour ce film, tendresse qui se confirme au fur et à mesure de mes visions. Le Carrosse d'Or, c'est de la magie, tout simplement : ça ne paye pas de mine, c'est même souvent à la limite du kitsch, c'est attendu dans son scénario et un peu guimauve dans son déroulement, mais c'est toute la beauté du cinéma qui se déploie ici, avec la simplicité et l'immense humanisme de Renoir. C'est en tout cas son dernier grand film, une sorte de confession définitive du maître sur son amour de l'art, du peuple, du théâtre, de la joie, des gens, des femmes et des couleurs.
Le film poursuit et clôt toute la thématique renoirienne depuis toujours. Il y a la lutte des classes, condamnée avec une légèreté étourdissante dans un ballet de personnages : les comédiens italiens côtoient les princes, les valets confessent leurs amours passées aux maîtres, et les strates hiérarchiques sont bien poreuses. La trame principale, la passion d'un vice-roi pour une pauvre comédienne, est renoirienne en diable, et permet au
maître de parler comme souvent d'argent et de ses conséquences désastreuses sur la beauté de la vie. Symbole du pouvoir en même temps que d'une aristocratie sclérosée et mourrante, le carrosse du titre est un magnifique motif, qui permet à Renoir de parler frontalement de la vénalité et de la perte des valeurs humaines. L'or et la soie cachent mal des vices profonds qui rongent cette caste vieillie, et tout, dans le film, n'est que déguisements (de la perruque du vice-roi jusqu'aux costumes des comédiens, de l'uniforme du torero à la robe austère de Magnani sur la fin), que cachettes (merveilleuse utilisation d'un décor plein de stores abaissés), que tromperies. Pour mieux faire éclater une humanité brandie comme un étendard : on joue tous un rôle, mais qu'est-ce qu'on est au fond de soi ? La symbolique du théâtre (autre grande thématique renoirienne, qu'il utilise ici jusqu'aux confins de sa signification) sert parfaitement cette joyeuse et triste réflexion sur la sincérité opposée à la caste.
Si tous les personnages sont plus ou moins négatifs (y compris Camilla, tentée par l'apparat et par la trahison de ses valeurs morales), si tous sont pris dans le piège du pouvoir, Renoir les filme pourtant avec un amour immodéré. Il prend bien soin de donner à tout ça une bonne distance, grâce à l'humour, grâce aussi à ce truc éternel du "théâtre dans le théâtre", et les regarde avec le bon vieux sourire du sage. Il s'amuse beaucoup des agissements de ses pantins, même s'il en est parfois ému (utilisation parcimonieuse et fine de la musique de Vivaldi, mi-gaie mi-désespérée). Surtout, il déploie une mise en scène enchanteresse, plaine de détails, pleine de bruits et de mouvements, qui sature l'écran de couleurs primaires et de petits personnages rigolos (les enfants acrobates, les petits marquis ridicules). C'est un film pour enfants fait par un enfant, et on se love de plaisir dans cette simplicité d'écriture qui n'exclue pas une élégance sophistiquée dans la réalisation. Il y a notamment un décor d'escaliers utilisé avec un génie total, le fameux "quatrième mur" du théâtre étant escamoté ou remis en place suivant les champs/contre-champs (difficile à expliquer, regardez plutôt le film). Un moment de poésie époustouflant de vie et d'amour, le Cinéma dans sa définition même.
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