Le Monde d'Apu (Opur Shôngshar) de Satyajit Ray - 1959
Dernier volet de la "trilogie d'Apu" qui nous a donné de bien jolies émotions, ce film est à la hauteur des précédents : c'est hyper-class esthétiquement, pas forcément passionnant au niveau du scénario, mais on en ressort tout chafouiné, tant Ray excelle à nous tortiller le coeur avec ses petites situations douces-amères. Cette fois, Apu a grandi, est devenu un aspirant-écrivain vivant de petits expédients : c'est la bohème à Calcutta, nous ne mangions qu'un jourrrr sur deux, et notre gars se fiche bien de ne pas avoir de quoi payer le loyer du moment que la pluie de la mousson lui rince la gueule tous les matins. La première partie est pleine de clichés, certes, avec cette chronique d'une pauvreté assumée : notre Apu écrit un roman et déclame des poèmes devant son copain à lunettes qui lui conseille de se ranger, c'est du connu. Mais Ray filme tout ça avec un magnifique sens du cadre qui donne une belle dynamique à l'ensemble : c'est communicatif, on est tout heureux à l'instar d'Apu. On suit donc avec plaisir ce portrait borzagien, bienveillant à l'égard de tous les personnages, et on se rappelle avec nostalgie notre propre jeunesse. C'est là que la bât blesse un chouille, s'il faut chercher la petite bête : depuis le début, la trilogie repose sur la nostalgie, qui n'est pas le sentiment le plus photogénique du monde, et ce troisième opus est peut-être le plus assumé dans ce sens. La vie de bohème du héros est vraiment trop pleine de clichés pour qu'on oublie qu'on est au cinéma et non dans une autobiographie vraiment réaliste.
Les choses changent quand Apu, invité à un mariage, repart direct... avec la mariée. Outre l'aspect un peu sombre de la chose (les mariages arrangés, les très jeunes filles sacrifiées aux hommes), ça ouvre la voie à quelque chose de plus torturé : dans un premier temps, c'est la lente adoption d'un mari par sa femme, avec en motif sous-jacent une sexualité problématique, indicible, qui baigne le centre du film ; puis, quand la femme meurt en couche, c'est la plus belle partie, celle qui consiste pour Apu à devenir un vrai adulte et à assumer ce fils qu'il ignore. Les passages où Ray filme la dépression du héros, son renoncement au statut d'écrivain, sont vraiment beaux, avec la musique de Shankar qui vient doper ce très expressif visage d'acteur tourmenté, ce rythme très lent, presque hébété, qui montre un homme sombrer dans le désespoir. Les gros plans sont les plus convaincants : Ray sait à merveille enregistrer des respirations suspendues, des regards anxieux, des doutes, en filmant simplement les visages, en les plaçant les uns par rapport aux autres dans des cadres serrés et parfaitement gérés dans leur longueur. Quant aux dernières bobines, elles closent la série avec maestria : ces scènes magnifiques où l'enfant d'Apu suit celui-ci alors qu'il a renoncé à la paternité sont bouleversantes. Plus qu'un fils qui tente de retrouver un père, elles montrent un homme rattrapé par son enfance, faisant ainsi une boucle entre le premier épisode et le dernier. Car il s'agit du parcours d'une vie que Ray a choisi de filmer, le récit de la métamorphose d'un enfant en père, et c'est touchant qu'il se retire ainsi sur ce dernier plan lumineux : un enfant sur les épaules de son père, qu'on peut lire aussi comme un homme qui porte sur ses épaules sa propre jeunesse. La mise en scène, subtile, ne cesse de construire ainsi des rapports entre les gens, mais aussi des prolongations internes au héros : les travellings qui accompagnent les barques en parallèle avec la procession du mariage, le décadrage audacieux sur un écran blanc quand Apu est tenté par le suicide, ou les profondeurs de champ dans les séquences avec son fils, tout est soigneusement pensé pour nous raconter à la fois l'histoire concrète et celle plus secrète du monde (intérieur) d'Apu. Touché, oui.
Les Joueurs d'Echecs (Shatranj ke khilari) (1977) de Satyajit Ray
Comme dans Le Salon de Musique, on assiste une nouvelle fois à la fin d'un monde (la Compagnie des Indes montrant le désir d'annexer ce territoire musulman jusque là indépendant), un monde où le roi, poète et amateur de musique à ses heures, semble avoir négligé ses fonctions politiques, un monde où, parallèlement, deux seigneurs se passionnent pour les échecs, totalement indifférents aussi bien à leurs femmes qu'à la page d'Histoire qui se joue autour d'eux. Ultimes feux artistiques (les poèmes récités par le roi, une séquence de danse hypnothique exécutée par une danseuse sublime, le plaisir intellectuel pris par les deux seigneurs...) promis à s'éteindre à cause de l'évidente indolence de ces pachas et du pragmatisme terrible des Anglais : Richard Attenborough incarne avec un flegme forcément tout britannique ce général qui va prendre possession de ce territoire auquel il pipe que dalle, le Roi rendant les armes en "se couchant" sans même chercher à combattre - belle et néanmoins terrible séquence où le roi remet sa couronne devant un Attenborough incapable de réagir devant ce geste...
Le film, reconnaissons-le, est mené sur un rythme relativement lent, à l'image de ce monde qui sombre mollement dans une certaine inertie. Nos deux seigneurs sont particulièrement bavards, frôlent parfois une certaine drôlerie devant cette obsession qui leur bouffe tout leur temps, et finissent par paraître quelque peu pathétiques devant leur manque total de réaction vis-à-vis de leur entourage. La femme de l'un le trompe sous ses propres yeux sans qu'il tilte une seconde, la femme de l'autre (Shabana Azmi d'une beauté... indienne) tente bien de séduire son homme - séquence éminemment sensuelle malgré une incontournable pudeur) -, va jusqu'à lui voler les pièces de son jeu mais sans succès. Elle semble bien l'une des seules personnes à prendre conscience du drame qui se joue, laisant couler ses larmes sur ce monde voué à disparaître. A défaut peut-être de happer le spectateur par l'intrigue, Ray sait distiller quelques fines pointes d'ironie ici ou là pour titiller notre attention : l'animation quasi-gilliamesque pour nous présenter le contexte historique, la scène vaudevillesque avec l'amant à moitié sous le lit, le jusqu'auboutisme des deux hommes pour trouver un jeu ou un terrain de jeu - la visite à l'homme mourant : leur indifférence face au sort du vieillard est forcément métaphorique, tout comme d'ailleurs cette recherche d'une mosquée qui finalement n'existe pas -, ou encore ce duel final qui tourne au ridicule - les deux hommes, à deux doigts de s'entretuer, alors que l'armée britannique prend en douceur leur terre. Un Ray jouissant de quelques rayons esthétiquement saisissants - chaque apparition de Shabana Azmi aiguise bizarrement notre attention, ce roi "rouge" qui abdique, aux couleurs d'un soleil couchant - où chaque scène mûrement réfléchie, à l'image des coups joués sur l'échiquier, est comme un écho à ce monde destiné à être "maté".
L'Invaincu (Aparajito) de Satyajit Ray - 1957
2ème volet de la trilogie d'Apu, et ma foi on reste tout à fait dans le ton de Pather Panchali : chronique douce-amère du temps qui passe pour notre petit Apu, qui dans cet épisode, va faire d'un peu plus près connaissance avec la mort et la difficulté de grandir. Ce qui est assez étonnant dans la première demi-heure, c'est que Ray semble mettre son point d'honneur à éviter le drame : tous ses personnages sont sympas, toutes ses situations tournées vers le bonheur. Un papa gentil et relativement aisé, une maman gentille et attentive, des voisins gentils et rigolos, tout est pour le mieux. Ca pourrait être mièvre, mais Ray filme très bien le bonheur, comme une succession de petites vignettes pleines de vie. Même les débuts de choses plus graves semblent définitivement retourner très vite dans l'oubli : un voisin un peu trop pressant vis-à-vis de la mère (mais n'est-ce pas plutôt une interprétation d'Apu ?) ou quelques obligations familiales péni
bles qui sont vite effacés au profit du simple bonheur d'être en vie et de flâner dans les rues. Ray s'abandonne à la contemplation énamourée du monde, presque comme un documentaire, et la musique de Shankar est guillerette comme tout.
Mais arrive le premier drame : papa meurt. Apu se voit donc contraint à choisir une voie pour ramener de l'argent au foyer. Il choisira le chemin de la Connaissance et du Savoir ; passionné par les sciences, le voilà étudiant à Calcutta, où il grandit en une seconde d'ellipse fantastique. Dès lors, c'est le lot habituel du garçon dans une grande ville : copains, études, vie nouvelle et intrigante. Mais le garçon va du coup un peu délaisser maman qui se morfond dans sa campagne. La dernière demi-heure se teinte alors de gravité, pusiqu'on assiste au lent déclin de celle-ci opposé à l'indifférence grandissante de son fils. Les lumières s'assombrissent, la musique aussi ; et si le film conserve encore des moments de joie très jolis, on sent bien toute la douleur que Ray a voulu mettre dans ces très beaux plans sur le visage de la mère
tendue vers la venue toujours retardée de son fils. Surtout, on perçoit très nettement la part d'autobiographie douloureuse qu'il met dans ces simples scènes de non-dits, sentiment qui transforme la fin en amertume : Apu a oublié sa mère, mais "comme tout le monde" semble dire Ray. Devenir un homme, c'est ça : abandonner ses parents. Le film n'est jamais manichéen ou putassier, ne cherche jamais à critiquer tel ou tel personnage. Il enregistre juste une douleur (qu'on sent très personnelle, encore une fois), et voile pudiquement sa tristesse sous des dehors de lumineuse chronique de l'enfance. Charmant.
Le Dieu Eléphant (Joi Baba Felunath) (1978) de Satyajit Ray
Sympathique comédie policière qui ne mange pas de naan du père Ray. Malgré une image couleur vintage parfois un peu délavée ou capricieuse - tiens, c'est tout fuchsia là - j'exagère un poil -, on prend un certain plaisir à suivre les traces de l'inspecteur Feluda qui enquête sur la mystérieuse disparition d'une statue de Ganesh. Alors en vacances dans la cité de Varanasi (Bénarès, pour les cinéphiles voyageurs), il décide de résoudre cette énigme pour le plaisir avec ses deux acolytes de voyage (un écrivain de roman policier moustachu et un jeune assistant qui sourit tout le temps et joue comme une pantoufle), nous promenant aux alentours du Gange ou dans les petites rues étroites de cette ville qui fourmille de temples. On sent bien que chaque petite déclaration d'un éventuel suspect risque de prendre tout son sens au final - c'est parfois même un peu téléphoné - mais on se prend pas trop la tête sachant de toute façon que l'inspecteur Feluda passe son temps à cogiter : on lui fait confiance et on se repose volontiers sur lui pour résoudre ce pastis.
Plusieurs personnages plus ou moins farfelus viennent se greffer sur la trame : un petit gamin lecteur de Tintin qui se prend pour un super héros (gentillet), un grand-père fan de roman policier et de Sherlock Holmes en particulier (la culture occidentale, on a beau dire, on est au taquet), un culturiste qui passe son temps à exhiber ses biceps avec un sourire concon (il est à la culture physique ce que Feluda est au monde de l'esprit, on voit bien le parallèle), un trafiquant d'oeuvre d'art super louche qui sert des sorbets au citron sur lesquels je passerais mon tour, un soi-disant gourou pas très clair (il y aurait une petite critique du foutage de gueule de certains de ces "saints" que cela m'étonnerait guère - sans parler des deux comparses du détective grimés comme des clowns sur la fin qui font de ridicules bruits de bouche...), un vieux lanceur de couteau tout perclus (le trait est un peu forcé... mais bon)... Bref tout cela pour dire que cela manque quand même cruellement de personnages féminins (...) mais on prend tout de même son mal en patience pour suivre les méandres et l'élucidation de cette enquête. Ray nous livre au passage quelques belles séquences finement montées - la marche-poursuite entre le détective et le faux-gourou, superbe mise en valeur de la ville -, c'est gentiment divertissant et intelligemment mis en scène mais définitivement un ton au dessous de ses plus brillantes réussites (Le Salon de Musique, Charulata, La grande Ville, Abhijan...).
Tonnerres lointains (Ashani Sanket) (1973) de Satyajit Ray
Satyajit Ray nous présente avec tact et horreur la famine de 1943 qui causa 5 millions de morts au Bengale. Pas forcément le sujet le plus olé-olé, j'en conviens. Un jeune couple s'installe dans un village; si la femme prend plaisir à goûter enfin à de longs bains dans la rivière, son mari est plein de projets : docteur, il veut également s'occuper de l'école ainsi que des célébrations religieuses. Tout pourrait aller pour le mieux. Mais des avions sillonnent le ciel, seule preuve de cette guerre inconnue qui gronde au loin, et la famine ne va pas tarder à toucher toute la population. L'optimisme forcené du mari ne tarde pas à virer à l'effroi devant l'épuisement des réserves de riz, se rendant ainsi compte que sa caste privilégiée vit au crochet du travail des paysans. Sa femme n'hésite point à aller travailler avec "les petites gens" pour gagner sa ration de riz, ne tombant point aussi bas de son amie qui vend son corps au "monstre du village" (recevoir un pétard indien dans la tronche, ça peut faire des dégâts) contre quelques kilos de riz. Notre héroïne connaîtra malgré tout la peur de sa vie lors d'une séquence d'une grande violence lorsqu'elle sera victime d'un maraudeur qui l'attaque brutalement. Son mari, qui sombre physiquement à vue d'oeil, n'hésitera cependant point quand il s'agira d'enterrer une femme d'une caste inférieure ou de recevoir l'armée d'indigents qui s'annonce au loin. Un drame terrible vu par les yeux de ce couple dont le comportement est toujours empreint d'un évident humanisme pour son prochain... Ray nous fait ressentir la pression qui augmente par les soudaines montées de violence causée par la faim - le pillage des sacs de riz du chef du village qui sera également victime d'un brutal assaut sur sa personne. Le désespoir pousse chacun dans ses derniers retranchements et Ray, tout comme le jeune couple, ne peut que constater les dégât
s de cette population laissée à son sort. Moins fascinante peut-être que certaines autres oeuvres de Ray (c'est un avis tout personnel), on reste néanmoins accroché à ce malheur en marche, à l'image de ces terrifiantes dernières images, sorties tout droit d'un film de Romero...
Le Héros (Nayak) de Satyajit Ray
Décidément, toujours un grand plaisir que de découvrir l'oeuvre de Ray. Il dresse cette fois-ci le portrait d'un acteur dont la célébrité est montée à la tête. Réalisant ce film, presque essentiellement, dans un train, Ray n'a pas besoin d'énormément d'espace pour rendre ce récit passionnant, porté par deux acteurs de grand talent, notre "héros" Aridam (Uttam Kumar) et une journaliste qui ne s'en laisse point "conter" (la sublime Sharmila Tagore, femme à lunettes, femme honnête comme dit le proverbe bengali). A l'aide de rêves (magnifiques séquences parfaitement lisibles tout en étant d'une belle étrangeté) et de flashs-back, l'Aridam revient sur son parcours jusqu'au sommet de la gloire avec lucidité : plutôt que de servir le discours habituel, Aridam déballe quelque peu son sac et met à jour toutes ses fêlures.
Moralement atteint (sans vraiment vouloir l'admettre) par le départ très mou de son dernier film et par la rixe dans laquelle il a été mêlé la veille, Aridam décide au dernier moment de se rendre à Dehli pour recevoir un prix, quitte à prendre le train avec le commun des mortels. Cette décision soudaine va, semble-t-il, lui permettre de se changer les idées. S'il jouit, derrière ses grosses lunettes noires, de sa notoriété, il ne tarde pas à rencontrer une jeune journaliste : malgré l'opportunité que cela représente, pour le journal qu'elle dirige, d'avoir une interview de la star, leur première passe d'arme est plutôt froide, la jeune femme n'étant d'une part guère intéressée par l'industrie cinématographique et, d'autre part, encore moins par la biographie que l'acteur sert habituellement aux journalistes et qu'elle connaît, presque malgré elle, par coeur... Ils se séparent gentiment, mais notre gars Aridam, turlupiné par son passé, fait un étrange rêve où il se noie littéralement dans des monceaux de billets. Il prend la décision d'aller la retrouver et notre type de déballer tous ses vieux démons : il évoque le metteur en scène de théâtre qu'il a fini par trahir en se vendant, après la mort de celui-ci, à l'industrie du cinoche; il parle aussi d'un vieil acteur sur le déclin qu'il a refusé, par pure fierté, d'aider, et d'un vieux pote, engagé socialement, qu'il a complètement lâché, grisé par sa propre célébrité; puis il fait allusion à une femme mariée qui rêvait d'être actrice et qu'il a honteusement draguée (un second rêve venant expliciter la rixe que les journaux relataient)... Notre Aridam, qui prend des somnifères comme pour noyer sa mauvaise conscience, est également un fieffé buveur : on le retrouve en queue du train regardant dangereusement les rails (ils défilent à toute blinde dans la nuit) et il faut tout le tact de la journaliste pour le sortir de ce mauvais délire... Celle-ci d'ailleurs ne veut tirer aucun profit - professionnellement parlant - de toute l'histoire, et l'on pense que l'Aridam retiendra la leçon... Bah, les stars vous savez...
Grande performance d'acteur que celle d'Aridam donc : ce personnage affable en avouant ses pêchés montre sa face sombre et remet en cause toute l'adulation qu'il assume en façade. Il devient bigrement pathétique quand il oscille dans les couloirs étroits du train, comme pour illustrer à quel point il se sent mal dans sa peau. Cette véritable confession, il la livre uniquement parce que l'échec de son dernier film risque de remettre en cause du jour au lendemain sa notoriété, comme pour expier ses fautes... Le self-control, dont il fait preuve sur la fin, tendrait tout de même à prouver qu'il n'a pas vraiment tiré profit de cet épisode. Face à lui, la journaliste, un peu collet-monté, un poil stricte derrière ses sages lunettes, ne succombe jamais au charme du personnage, le laissant dévider ses multiples remords. L'ayant "scanné" dès le départ, elle ne se fait guère d'illusion apparemment sur une profonde remise en question du personnage. Magnifique duel en tout cas, où elle renvoie la balle avec une parfaite sobriété.
Sur ce fil narratif se greffent plusieurs autres personnages qui transitent dans le train : il y a notamment un publicitaire qui se sert de sa femme pour charmer un gros client - po gêné, le gars, on se dit, mais son chtit bout de femme vaut pas mieux : elle est prête à jouer ce rôle si son mari accepte de rencontrer notre Aridam pour l'aider à percer dans le cinéma (sublime séquence wongkarwaienne, d'ailleurs, où l'image de la femme se reflète sur la glace du train alors que l'image de son mari se reflète dans un miroir : de la duplicité de notre chère espèce humaine). Une société ben corrompue, ma foi, par la thune et la gloire... Ray filme avec soin chaque personnage, l'exiguïté du train permettant parfaitement de pénétrer l'intimité des nombreux passagers. Un film qui avance, au final, vaillamment, avec une vraie limpidité, comme sur des rails... "Les films sont des trains qui..." disait le père Truffaut : à coup sûr que le gars Ray est un vrai chef de gare.
Le Salon de Musique (Jalsaghar) (1958) de Satyajit Ray
Même si la version non restaurée que je viens de voir est loin d'être digne de l'oeuvre de Ray - on fait parfois avec ce qu'on a - Le Salon de Musique demeure une bien belle expérience. Grandeur et décadence d'un grand propriétaire terrien (un "zaminbar" qu'on dit en Inde, bon) face à la montée d'un bourgeois : résumé comme cela, le film ne semble pas franchement olé-olé. Il y a toutefois en toile de fond un rapport à l'art - la musique - qui donne au film toute sa sève et une certaine ambiguïté... Si avec la décrépitude de cet aristocrate qui laisse sa place à une autre classe sociale, on assiste à une profonde mutation de la société, c'est aussi toute une véritable conception de l'art qui semble disparaître, être engloutie...
L'aristo Roy est un gros branleur qui passe son temps sur sa terrasse, en hauteur, à fumer le narguilé. La seule chose qui semble être digne de son attention - en dehors de son fils - est la musique qui s'échappe du voisinage. Vivant dans un palais qui tombe en ruines, méprisant le jeune fils d'usurier, son voisin, qui a fait fortune et qui lui propose de la thune, il est prêt à dilapider la moindre de ses richesses - les bijoux de famille notamment - pour organiser des soirées festives et musicales. C'est ainsi qu'il décide d'une fête en l'honneur de son fils ou qu'il fait péter la classe d'une grande soirée, uniquement pour montrer à son voisin qu'il est - encore - le maître. Seulement au cours de cette nuit, l'orage, couve, puis gronde et c'est le drame... Il perd sa femme et son fils pris dans un tourbillon, sur un cours d'eau situé sur ses propres terres dont il avait négligé l'entretien. Notre homme s'enferme, congédie la plupart de ses serviteurs, jusqu'au jour où l'envie le titille de rouvrir le fameux salon de musique...
Roy est le type même du gars né avec une cuiller en argent dans la bouche, un seigneur qui contemple ses terres d'un oeil mou, bref un gros flemmard, mais c'est aussi un esthète, qui fait vivre les artistes et qui initie son fils à sa passion. Antipathique sous bien des aspects - ouais bon socialement, c'est pas l'abbé Pierre, on est d'accord -, il n'en demeure pas moins attachant (ses serviteurs lui demeurent d'ailleurs fidèles même dans la panade) dans sa dévotion pour sa passion et son je-m'en-foutisme par rapport à l'argent. La chute est annoncée, est même inéluctable (il paie aussi bien pour sa fierté que pour son dilletantisme) mais elle se fera dans la dignité. Son voisin, entrepreneur, annonce la modernité, mais pas forcément sous ses aspects les plus glorieux : bruyant (avec son groupe électrogène - qui contraste avec la magie des bougies de l'aristo), polluant (avec sa bagnole qui provoque des tourbillons de poussière - qui s'oppose à la démarche lente et majestueuse de l'éléphant de l'aristo), il finit par organiser une soirée musicale uniquement pour convier les notables étrangers et se faire mousser socialement. Quand l'art n'est plus apprécié pour ce qu'il est réellement, mais quand il devient un moyen... Visuellement, la qualité, donc, de ma version est assez honteuse, mais quelques sublimes séquences restent en mémoire : les gros plans sur les insectes - le cafard qui se noie dans le verre de l'aristo (annonciateur de la mort de sa famille mais aussi de sa propre fin) et l'araignée qui se balade sur le tableau qui le représente (il la chasse dans un éclat de rire comme s'il était délicieusement conscient de sa ruine financière après s'être permis un dernier bonheur musical); le long plan-séquence sur la danseuse, justement, proprement enivrant; les divers plans sur les bougies qui s'éteignent une à une comme un monde dont on voit les derniers feux; sa dernière cavalcade à cheval qui ne peut que finir par lui faire mordre la poussière... C'est la fin d'une classe sociale dilettante, évidemment, mais l'art n'est pas le domaine qui en sortira non plus forcément gagnant. Ray est un vrai maestro.
La grande Ville (Mahanagar) (1963) de Satyajit Ray
Vrai coup de coeur pour ce film de Ray qui n'en finit jamais de m'émerveiller. Une histoire pourtant d'une belle simplicité : une femme indienne qui, traditionnellement, n'est pas censée travailler mais doit rester au foyer, décide d'arrondir les fins de mois difficiles en allant bosser. En prime, elle a le courage de s'interposer contre les injustices, quitte à en payer elle-même le prix. Son combat personnel et professionnel est une telle leçon qu'on en reste, d'une part, baba et, d'autre part, on finit presque par se demander si, aujourd'hui, beaucoup de personnes auraient autant ce sens du sacrifice dans la tourmente économique...
Arati (l'extraordinaire, le mot est faible, Madhabi Mukherjee (Charulata, Le Lâche)) est dévouée envers son époux; elle voit bien néanmoins que ce dernier trime pour subvenir aux besoins de leur enfant, ainsi que de la jeune soeur et des parents (de son mari) qui vivent avec eux dans une tristoune maison. Elle décide de chercher un taff et reçoit l'accord de son homme, un peu gêné, d'autant que ses propres parents vivent super mal la chose. Vendeuse, elle fait du porte à porte pour vendre une sorte de métier à tisser et ne tarde pas à sortir son épingle du jeu... Seulement, même lorsqu'elle ramène son premier salaire, les parents continuent de faire la gueule; son mari, qui souhaiterait un peu reprendre la face, d'autant que le chtit réclame de plus en plus l'attention de sa mère, lui demande de quitter son boulot... Il a l'impression qu'elle lui échappe de plus en plus (et il a tort) surtout quand il trouve dans son sac à main, scandale, un tube de rouge à lèvres. Respectant et aimant son mari, elle va, la mort dans l'âme, à son taff avec une lettre de démission... Seulement, coup du hasard, son mari perd entre temps son travail dans une banque. Elle garde son job, demande même pour la route une augmentation - qu'elle obtient -, mais devient complètement vénère quand elle se rend compte qu'on vient de licencier une de ses collègues, injustement. Impulsive, la bougresse dit ce qu'elle en pense à son boss qui fait les gros yeux. Celui-ci ne cédant en rien sur sa décision, elle démissionne derechef, nom de Diou... La fin est craquante comme tout : elle retrouve son mari - les deux sont au chômage, po la fête du slip - mais leur confiance l'un en l'autre, leur amour l'un pour l'autre, les persuadent qu'il devrait bien finir par retrouver un boulot dans cette grande ville... L'Arati nous scie, et on lui tire notre révérence.
Avec une mise en scène d'une immense sobriété et d'un étonnant réalisme, Ray nous bouleverse avec la trajectoire de cette femme qui impose peu à peu ses opinions, tout en cherchant à ne jamais blesser les siens. La scène où elle regarde son reflet dans un miroir avec sa première paye à la main est d'une densité éblouissante. Son beau-père, empêtré dans ses traditions (n'acceptant point l'aide financière de sa belle-fille mais prêt à mettre sa fierté personnelle au rencard), est beaucoup plus pathétique : il fait la tournée de ses anciens élèves pour leur demander un service gratos, voire de l'argent, estimant qu'il a contribué à leur succès (cela dit, ne cotisant point pour la retraite, il serait temps que je constitue un fichier, moi... eheh - ok ça va je plaisante - pour vos dons, vous avez l'adresse e-mail). Cela va plutôt mal finir pour le vieux, ses démarches lui étant presque fatales... Beaucoup plus touchant, les rapports entre les deux époux que Ray capte avec une grande intensité : malgré les légers petits moments de flottement, quand le mari se demande si sa femme n'est pas en train de changer, on ressent toujours un lien très fort dans leur relation - le jeu totalement naturel de Madhabi Mukherjee, ses regards pleins de volonté et d'empathie, y étant pour beaucoup... Bon, je suis décidément dans une grande période Ray !
Le Lâche (Kapurush) (1965) de Satyajit Ray
Bien sympathique historiette que cette relation triangulaire indienne. On retrouve la sublime Madhabi Mukherjee, déjà vu dans Charulata, dans le rôle de Karuna : jeune femme mariée avec un planteur alcoolo et bon vivant, elle retrouve plusieurs années plus tard, par hasard, son amour de jeunesse; ce dernier, écrivain de scénar, s'est retrouvé en carafe dans une station service - panne de bagnole - et a accepté l'aimable invitation de ce planteur en manque de compagnie. Dès le premier regard qu'il pose, en entrant dans la demeure du planteur, sur Karuna, l'ambiance est tendue comme une peau de tigre, et ça tombe plutôt bien vu qu'il y en a une sur le mur. Avant de se coucher, prétextant un besoin de somnifère, le jeune homme parvient à discuter avec Karuna, froide comme le repas du pique-nique du lendemain (lui-même y fera allusion). Il se remémore alors en trois flashs-back leur relation : leur séparation, quand il n'eut point le courage de la marier sur le champ; leur rencontre - lui, fixant sa nuque, payant son billet de train sur lequel elle ne remet point la main mais n'osant s'asseoir à côté d'elle -; et enfin leur premier rendez-vous où il dû prétexter savoir lire dans les lignes de la main pour pouvoir toucher la douce. Bref, il ne s'est jamais vraiment comporté comme un conquérant, et maintenant qu'il se retrouve dans la jeep du planteur en route pour un pique-nique, ne pouvant plus poser ses yeux sur la nuque de Karuna, voilée, il se maudit sa mère. A la fin du pique-nique, le mari ronflant, il va tenter sa dernière chance pour enlever la belle... un peu tard ou sait-on jamais ? Po de suspense les gars, je vous le dis tout de suite, on est en Inde, po dans une foire au vin.
Regret terrible du jeune homme qui ne peut maintenant qu'inventer des histoires comme s'il était passé à côté de la sienne, ironie du planteur qui rappelle qu'au ciné c'est toujours la même histoire : "Boy meets girl, boy gets girl, boy losts girl" et fierté évidente de la Karuna fataliste : ce qui est fait est fait, mais cela ne veut pas dire pour autant qu'elle trouve le sommeil facilement... Peut-être que l'écrivain n'est pas le seul qui est lâche, le planteur acceptant tranquillement le système des castes et la jeune femme n'ayant point la foi pour quitter ce trou où elle habite désormais... Seulement, si elle pouvait voir son amant sans chaperon dans sa jeunesse, ce qui est une certaine liberté, ce n'est pas pour autant dans cette société que la femme ne reste pas dépendante de l'homme, de ses décisions. Choix bien tardif du jeune homme qui ne peut que se morfondre en repensant aux yeux de biche de Karuna. Le film est relativement court et il est filmé avec une grande élégance - joli mouvement de caméra lorsque la jeune femme et le jeune homme se retrouvent sur la terrasse, légère contre-plongée sur les personnages pour montrer leur abattement en fin de plan... -; empreint d'une certaine nostalgie, il se double d'une réflexion sur cette société qui peine à se sortir de ce système figé (les castes ou le rôle de la femme) et que les Anglais ont laissé en l'état...
La Complainte du Sentier (Pather Panchali) de Satyajit Ray - 1955
Ce premier volet de la "trilogie d'Apu" a à priori tout pour me révulser : une vision de l'enfance tournée vers l'innocence et la pureté, un scénario doux-amer fait de minuscules et finalement banals faits, un ton gentillet et nostalgique pour parler des souvenirs du passé. Sur le papier, on a très peur de tomber sur un Jean Becker indien, ce qui n'aurait ce me semble pas d'équivalent dans l'horreur.
Heureusement, derrière la caméra, il y a le grand Satyajit, qui transcende cette histoire un peu délavée par une puissance visuelle impressionnante. Dès les premiers plans, on est rassuré : un sublime noir et blanc pour montrer une étrange forêt onirique, une petite fille opaque, une musique (de Ravi Shankar) qui ne cède rien aux archétypes ; l'image et les rythmes sont parfaits, et on sent bien que derrière ces quelques plans fugitifs il y a un vrai regard, une vraie réflexion sur ce que c'est que de filmer des souvenirs
d'enfance. Si Pather Panchali est plutôt tourné vers la gaieté et l'innocence, malgré une dernière demi-heure beaucoup plus grave, Ray sait toujours y insuffler une part de déviance, un petit grain de sable salutaire pour faire balancier : les gentils larcins de la petite fille, la pauvreté de la famille, le père absent, sont des éléments scénaristiques qui donnent une épaisseur à cette chronique lumineuse. Il y a également une grand-mère cabossée et trash (qui pique des trucs dans la cuisine) qui apporte, en tout cas visuellement, une dose d'impureté dans ce monde lisse.
Et puis après tout, pourquoi ne pas se laisser aller, aussi, à la simple solarité de ce film charmant, qui regarde des êtres vivre ensemble avec chaleur et amour ? Ray filme des petits chats, des zébus étiques, des mères aimantes, des mémés rigolotes et des enfants aux grands yeux, c'est certes un peu trop gentil, mais comme il filme aussi une tempête, un énorme serpent et des voisines salopes, on lui pardonne de pleurer sur son enfance bénie, et on apprécie ce beau moment de mise en scène. Pather Panchali s'approche souvent du conte pour enfants, celui romantique des Allemands du XIXème ; Ray semble aussi avoir vu quelques films américains (la contre-plongée sur le corps de la mamie rappelle les westerns grande époque) ; et pourtant son film reste à 100% indien, ce qui est tout à son honneur. C'est vrai que j'ai du mal à déceler le chef-d'oeuvre total là-dedans, mais je reconnais la grande beauté de l'ensemble, et mon coeur s'est comme il se doit serré sur la fin. Beau travail.




















