The phantom Light (1935) de Michael Powell
The phantom Light est en effet... un peu light, connaissant les réalisations futures de l'excellent Powell. On pense à la vue du titre et du générique d'ouverture (un genre de mort-vivant tout blessé sorti de nulle part et avançant cahin-caha) qu'il va être question de phénomènes mystérieux, de fantômes et qu'on risque même de mouiller sa culotte. Il nous faudra vite déchanter, l'intrigue se révélant n'être qu'une pauvre petite magouille financière sans qu'on tremble jamais une once. Ca commençait pourtant plutôt bien avec l'arrivée de ce nouveau chef de phare dans ce petit village gallois de Tan-y-bwlch où les habitants ont en effet une fâcheuse tendance à oublier les voyelles. Notre homme au caractère bien trempé n'est point effrayé outre-mesure quand il apprend que les deux individus qui l'ont précédé à ce poste ont mystérieusement disparu et que l'une des personnes restées sur place est devenue folle... Hum, hum. Il se retrouve à passer sa première nuit au phare avec trois gaziers dont les tronches sont tout un programme : un genre de Quasimodo qu'il prénomme instinctivement King-Kong, le fameux type dingue aux yeux qui sortent de la tête qui a de soudaines crises de violence et un jeune homme, Bob, un type étrangement normal en fait... Ils sont rejoints en pleine nuit, arrivés à bord d'une barcasse, par un soi-disant journaliste (moui) et une jeune femme apparemment en quête d'aventures. Cette dernière, Binnie Hale est la seule qui illumine vraiment le film dans son mini-short de fortune mettant en valeur ses bien jolies jambes - on se raccroche en effet à po grand-chose. Powell, fidèle à lui-même, a un évident sens du décor, l'atmosphère claustrophobique de ce phare où les ombres ne cessent de grimper aux murs étant assez bien rendue. Une fois que le pot-aux-roses est découvert, il y a bien deux-trois fights pour la galerie mais le suspense tourne tout de même très court - pas facile de s'échapper d'un phare, me direz-vous, surtout quand les escaliers sont bloqués... A moins d'être un grand plongeur ce que le Gallois n'est point. Croquignolette galerie de personnages pour un huis-clos qui n'apporte guère son lot de frissons attendu. Pour les amateurs des jambes de Binnie, quoi. So far, not so good...
L'Espion noir (The Spy in Black) (1939) de Michael Powell
Retour au cinéma avec cet excellent petit film d'espionnage signé du duo Pressburger (au scénar) et Powell. Juste avant la seconde guerre, ils nous transportent en 1917 dans le paysage brumeux des Orcades et nous donnent à suivre la mission d'un Allemand, capitaine de sous-marin, en charge de détruire toute une partie de la flottille anglaise. Tout se passe comme sur des roulettes jusqu'à ce qu'on se rende compte qu'il faut se méfier des apparences... Une pincée de romance, des personnages qui "jouent la comédie" avec art, et de multiples rebondissements dans la dernière ligne droite avec, en prime, une certaine ironie dans le récit de cet "arroseur arrosé". Bref, que du plaisir.
Ca commence de façon plutôt paisible et sur un ton bon enfant dans un hôtel allemand. Pas le temps de se reposer pour le Capitaine Hardt (Conrad Veid) qui, à peine de retour après une quinzaine de jours en mer, doit reprendre les commandes de son sous-marin pour effectuer une mission d'infiltration en territoire ennemi. Tout semble préparé aux petits oignons et notre petit coeur de commencer à palpiter avec le kidnapping d'une institutrice anglaise : une espionne allemande est censée la remplacer pour devenir, dans ce territoire situé au Nord de l'Ecosse, le contact du Capitaine Hardt. Un sombre paysage au bord des falaises qui fout les boules et notre pauvre chtite instite d'être la première à faire les frais de ce plan minutieusement préparé. Les deux espions allemands prennent rapidement contact et collaborent avec un Capitaine de navire anglais vendu à l'ennemi : ce dernier leur fournit toutes les infos sur la flottille anglaise pour que les Allemands puissent placer au bon endroit leur armada de sous-marins. Piece of cake, apparemment, reste à savoir qui joue réellement double-jeu... Un suspense joliment maintenu (chacun avançant ses pions avec finesse et autorité) jusqu'à ce qu'une histoire d'amour se révèle fatale : "en temps de guerre, il n'y a pas de place pour les sentiments", c'est bien là toute la morale de l'histoire. Notre espion en noir (bizarre, cette traduction française...) perd une bataille mais pas la guerre et, étant terriblement finaud, fera preuve jusqu'au bout d'adversité.
Au trio principal, Powell-Pressburger ajoutent une galerie de seconds rôles assez truculents (le Révérend Matthews et sa femme, rois de la gaffe, cet autre pauvre Révérend John Harris - le fiancé de l'instite - qui met également les pieds dans le plat...) qui apportent, dans ce climat tendu, un soupçon de comédie. Après une grande partie de l'intrigue en huis-clos qui se focalise sur les relations ambiguës entre le Capitaine et son contact féminin (tentation dangereuse que celle de vouloir marier le plaisir au taff), on assiste à un final en extérieur rondement mené où la silhouette inquiétante de ce Capitaine tout de noir vêtu hante le pont brumeux d'un navire - magnifique image que celle de ce profil en ombre chinoise qui tente de passer inaperçu alors qu'il a douze mille hommes après lui. Une belle tentative désespérée pour tenter de sauver la situation jusqu'à ce que le destin s'en mêle : il pourrait en effet se révéler la première victime de cette soif de destruction... Un scénar très malin qui nous mène par le bout du nez et un film de genre qui, au final, a bien belle allure. Powell-Pressburger ont le power, that's it.
Le Voyeur (Peeping Tom) (1960) de Michael Powell
Très grand film de Powell, chahuté et abattu à sa sortie avant que des gars comme Tavernier en France et Scorsese, Coppola et Lucas l'aient amené sur le chemin de la rédemption. Powell - sur un scénario de Leo Marks, un type qui passait par là - remplace le concept de caméra-stylo par celui de caméra-stylet (ouais j'ai passé un super Noël...) et nous livre un film puissant sur l'imaginaire, la peur, la frustration sexuelle et le pouvoir... des images.
Traumatisé dès l'enfance par un père (joué furtivement par Powell himself...) spécialisé dans les maladies névrotiques, Mark Lewis n'a de cesse de courir après
cette enfance - tout comme son imaginaire - volée. On voit son père qui se plaît à le traquer constamment dans son sommeil avec sa caméra et une petite lumière blanche et qui teste les réactions du bambin devant le cadavre de sa mère ou en lui jetant dans son lit un gros lézard (là, moi, normalement je serais déjà mort...): s'il le rassure au final en lui essuyant ses larmes, il ne se doute point de toutes les conséquences psychotiques que ces épreuves auront sur l'enfant; Mark Lewis passera sa vie à la recherche de ses émotions perdues, filmant des femmes juste avant de les assassiner à l'aide du pied-épée de la caméra : mêlant images sexuelles fortes (on le voit souvent caresser ou embrasser sa caméra - caméra-phallus, Freud se marre) et horreur totale (les victimes voient leu
r image se refléter dans un miroir fixé à la caméra juste avant de lâcher le dernier râle), Powell excelle à nous montrer la psychologie détruite d'un homme devenu incapable de fantasmer et qui cherche à se reconstruire (quête impossible...) en volant les dernières émotions fortes des femmes (actrices, prostituées, pin-up...) qu'il emprisonne dans sa caméra - donner la mort comme acte de substitution à l'impossibilité d'éprouver la petite mort. Autour de Mark Lewis, personnage, froid, fuyant et timide (le germanique Carl Boehm dit le mari de Sissi...), on retrouve une future actrice hitchcockienne (Anna Massey -Frenzy-) l'élément tempérant du film qui essaie de lui donner un semblant d'amour et d'équilibre, Moira Shearer sans ses chaussons rouges et la plantureuse Brenda Bruce. Si les scènes d'assassinats que le bougre se repasse en boucle chez lui sont assez impressionnantes (sans parler du suicide final sous un crépitement de flashs,
procédé mis en place minutieusement par cet obsédé... des images), si dans l'esthétisme - ce mélange de couleurs vives (dès le premier plan sur la prostituée dans la rue) - on retrouve la patte de Powell, il y a aussi pleins de petits moments qui sont de véritables perles de cadrage et de mise en scène dramatique : les apparitions de Mark le soir à la fenêtre en train d'épier Anna Massey, ces images du miroir déformant monstrueuses, la chute des crayons qui tombent de la poche de Mark alors qu'il filme à leur insu les policiers enquêtant sur le meurtre qu'il vient de commettre, tout est orchestré au millimètre.
Si le film est comparé à Psychose ou à Orange Mécanique, cela n'est point surfait car le film soulève des questions profondes dans les relations entre les troubles de l'enfance (peur et violence), les conséquences sur la vie adulte (frustrations et pulsions sexuelles) et le rôle des images (comme dérivés substitutifs à un imaginaire personnel en panne). Du grand art. (Shang - 26/12/06)
Effectivement un très bel essai théorique sur la puissance du cinéma et son aptitude à filmer l'indicible. Mon copain a bien fait le tour des moments virtuoses de ce film éminnemment intelligent, qui arrive à rendre concret un pur concept : le cinéma-vérité. Mark Lewis lutte contre les limites du cinéma, qui veulent que celui-ci soit inapte à enregistrer la mort, et surtout à enregistrer "la peur de sa propre peur". En ce sens, il est un frustré chronique, grande thématique sexuelle autant qu'artistique, que Powell transcrit génialement à travers cette foule d'idées. En ce sens, la dernière scène est assez prodigieuse : le cinéaste qui parvient, au dernier instant de sa vie, à capter cet instant magique, cet auto-portrait en homme terrorisé par sa mort. La multiplicité des allusions sexuelles est toujours bienvenue, chaque rapprochement entre les deux êtres semblant trouver un prolongement morbide dans une scène de filmage montée en parallèle.
Pour ma part, pourtant, Peeping Tom m'est resté comme un peu trop cérébral, ne parvenant pas à réussir le thriller horrifique visé par Powell. Celui-ci n'est définitivement pas Hitchcock, et rate tout le côté spectaculaire (alors que toute sa réflexion théorique est parfaitement réussie). Les idées affluent, qui auraient pu donner des scènes de suspense brillantes : les rapports entre le cinéaste et une aveugle, son obsession de tout filmer, y compris dans les moments qui le mettent en danger, et ces fameux meurtres au pied de caméra. Les idées sont là, mais l'exécution reste en surface, et certaines scènes semblent presque arriver comme un cheveu sur la soupe et s'arrêter tout aussi brutalement. La séquence où, filmant des policiers, Lewis laisse échapper des crayons de sa poche, ne mène à rien, n'est là que pour les deux secondes de virtuosité technique (une contre-plongée ralentie sur les crayons qui tombent) ; la scène avec l'aveugle ne conduit à aucun rebondissement dans la trame ; et les scènes de meurtre sont coupées très tôt, sans qu'on ait le temps d'être horrifiés ou fascinés. Powell apparaît dans ce film comme un grand auteur, comme un théoricien très intelligent, mais il échoue côté spectacle. Bouddha en aurait fait certainement un autre Rear Window. (Gols - 19/02/09)
Le Voleur de Bagdad (The Thief of Bagdad) de Michael Powell et Ludwig Berger
Voilà un film qui convient parfaitement à une fin de dimanche aprèm. On sent bien que le producteur Alexander Korda n'a pas lésiné sur les toiles peintes, les décors en carton pâte de mosquées et les 300 millions de pixels couleur; ça pète le feu au niveau de la musique, et cela sent le bon vieux film d'action où il y avait encore une joie à voir les fils qui dépassent (mention spéciale pour les 28 filins du tapis volant, l'araignée remportant pour sa part, sur le fil, la victoire du monstre le plus grotesque, juste devant l'immense génie à tête verte qui se transforme en poupon d'hypermarché à 4 euros lorsqu'il vole). Loin de vouloir y trouver une immense réflexion philosophique, on prend plaisir à l'aune du numérique à retrouver ces foules bigarrées de 1200 figurants tous humains, ces images en surimpression où le monteur et le responsable des effets spéciaux a dû se fracasser la tête pendant des nuits pour que tout colle pile poil ensemble (un cheval mécanique qui s'envole dans les airs, un petit théâtre animé magique comme tout, le voleur Abu en lilliputien dans cet immense temple...) et on pardonne gentiment, d'un revers de la main enfantin, ce gros panard du génie en plâtre peint à la main.
La princesse June Duprez (qui remplaça Vivien Leigh) est mimi comme tout avec sa voilette et son décolleté vintage, le méchant Jaffar (Conrad Veidt) a un regard terrifiant et provoque une tempête marine qui ferait passer Moïse pour un surfer débutant, le prince Ahmad est taillé dans un roseau et se bat comme une quiche mais fait super bien l'aveugle (même quand il ne l'est plus) en clignant jamais des yeux, et même si on sait d'avance que tout est joué, que cela reste du cinéma bigger than life tout en studio (cela dit Bagdad a meilleur figure qu'aujourd'hui...), on suit cela d'un oeil compatissant devant cette volonté d'avoir cherché à illuminer la toile féeriquement. Michael Powell (et cinq autres réalisateurs tout de même) avait vraiment le power et tenait le cinéma dans sa main comme Abu dans celle du génie. Ne renions point ces jolies usines à rêves pleines de malicieux bricolages.
Le 49ème Parallèle (49th Parallel) (1941) de Michael Powell
Ce 49ème parallèle est certes une oeuvre de propagande (les teutons attaquent ma hutte au Canada) mais sans avoir forcément la main leste contre le régime hitlérien (le contraire serait surprenant...), il parvient à ne jamais tomber dans les énormes clichés du genre Allemands=tous pourris. On assiste surtout à la critique d'un système -justement de propagande- mis en place en Allemagne (jolie analyse des discours d'Hitler) et d'une idéologie véhiculée par Mein Kampf (disponible dans toutes les bonnes librairies chinoises) contre les valeurs fondamentales déjà existantes au Canada (notamment dans un groupe d'émigrés... allemands qui est venu quelques années auparavant y trouver refuge et y chercher un nouvel El Dorado).
Trois grands temps dans ce film: un sous-marin allemand est laminé à quelques encablures des côtes canadiennes mais un groupe de six hommes avait auparavant déjà débarqué sur les terres pour y chercher des vivres et du carburant. Première halte dans une cabane avec un Laurence Olivier en trappeur qui mélange français et anglais avec une grande drôlerie (ses "Mon Dieu" sont à mourir). Trois rescapés se retrouveront dans un "kibboutz mormon" (po exactement mais presque on va dire) géré par des émigrés germaniques donc. Les deux derniers feront passer un sale quart d'heure à Leslie Howard en esthète qui se vengera de la destruction d'un Matisse et d'un Picasso par la force de ses poings. L'ultime survivor, adulé par le régime fasciste, se retrouvera seul face à 11 millions de Canadiens, parviendra à passer le fameux 49ème parallèle mais les douaniers américains lui joueront, au nom de certains grands principes, un vilain tour.
Cette échappée belle qui mèle beaucoup de décors en extérieur est à la fois relativement passionnante au niveau des rebondissements (avions, trains, voitures, marches à pied, c'est super vaste le Canada, c'est clair) tout en alternant avec des discussions entre le lieutenant gagné à la cause du Führer et des locaux, partisans de la liberté collective ou individuelle qui le remettent constamment en place. Powell se paye même le luxe à plusieurs endroits de montrer la dimension humaine de certains soldats boches (celui qui donne le rosaire au trappeur mourant, l'ancien boulanger qui met la main à la pâte dans le "kibboutz" et regrette sa vie passée...) ce qui est plutôt culotté dans ce genre d'oeuvre à cette époque. Leslie Howard se lance dans un grand discours sur l'éternité de l'Art (le lieutenant brûlant gratuitement tous ses écrits et La Montagne magique de Thomas Mann...) tout en prônant l'action devant la violence de tels actes. Il y a même face à cette supériorité aryenne déclarée, une jolie défense des minorités lapponnes et indiennes (l'indien-à-l'oeil-perçant, c'est un peu grossier mais efficace dans le contexte...) du meilleur effet (on pourrait se demander si les Américains n'auraient pas pu faire leur propre procès mais passons). On en finit d'ailleurs par se demander ce qui a pu dans une telle civilisation éclairée produire une Céline Dion. D'autres temps, d'autres maux - moins dangereux certes.











