Policier, adjectif (Politist, adjectiv) (2010) de Corneliu Porumboiu
Le cinéma roumain n'est po toujours le plus olé olé au niveau du divertissement et de la poilade. Mais est-ce vraiment important quand derrière des atours apparemment guère affriolants (Porumboiu, monsieur plan séquence) résident une vraie finesse et une aussi grinçante causticité ? On pourrait faire très court à propos de Policier, Adjectif puisque l'essentiel du film réside à suivre un flic effectuant une filature. C'est pas vraiment l'affaire du siècle : un gamin fume des joints, il a balancé son pote qui le fournit. A défaut de pouvoir remonter la filière, le flic devra procéder à l'arrestation de celui-ci : en Roumanie, c'est sept ans de tôle, ça rigole po. Cristi, c'est le nom signifiant de notre flic (chacun sa croix...), se pose forcément un cas de conscience : cela vaut-il bien la peine de flinguer la vie d'un petit jeune pour un pauvre petit pétard quand, aujourd'hui en Europe (il revient d'un trip à Prague), cette pratique s'est autant banalisée ? On suit cette ombre de flic dans son taff, sans trop savoir toujours où cela nous mène (lui non plus, justement), dans sa vie privée (c'est pas vraiment l'éclate non plus dans le foyer de ce jeune marié). Il tente de réunir un maximum d'infos sur l'entourage du gamin - histoire d'avoir une piste un peu plus conséquente - auprès de collègues qui ne brillent pas par leur motivation, rencontre le procureur pour tenter de le sensibiliser à l'affaire (en pure perte), avant que l'on assiste à la confrontation finale entre lui et son chef : c'est le gros morceau du film après 90 minutes qui traînent gentiment en longueur, un plan-séquence d'une vingtaine de minutes en caméra fixe (on peut fermer les yeux sur un ou deux plans en insert) ; le chef veut qu'il procède à l'arrestation du gamin, notre flic lui oppose son refus : une discussion pointilleuse où chaque mot à son importance, le chef cherchant à mettre en porte-à-faux notre flic, plein de bonne volonté à l'origine, en lui faisant la leçon à l'aide du dictionnaire. De la définition in extenso des mots "conscience" et "policier" en passant par "moral" et "loi", il s'agit d'une démonstration implacable pour remettre à sa place notre ami flic, qui doute on ne peut plus de l'intérêt de la chose : la loi appliquée à la lettre vs l'empathie humaniste. Qui tombe à l'eau ?
Le film est construit intelligemment sur ce rythme d'une lenteur terrible (filatures et rapports s'enchaînent à la queue leu leu) jusqu'à ce final jouissif, véritable mécanique d'une efficacité indéniable. On suit au cours du récit ce policier pragmatique en diable (la discussion avec le type bedonnant qui veut jouer au tennis-ballon (po le niveau, po le niveau...), celle - drolatique - avec sa femme sur cette chanson aux métaphores à deux balles) qui, dès lors qu'il tente d'imposer un minimum de bon sens et de relativité dans son taff (sept ans pour un chtit pétard, à notre époque, diable...), se dresse face au mur pur et dur de la Justice : la Loi, c'est la Loi, bordel ! Porumboiu "se contente" de mettre subtilement en place son intrigue pour laisser au spectateur toute liberté d'interprétation, mettre chacun face à sa propre conscience... Oeuvre, nom, qui ne laisse pas indifférent, relative, et c'est tout à son honneur, expression. (Shang - 19/11/10)
Décidément, on commence 2011 sur une pointe d'harmonie, de douceur et d'amour, puisque me voilà moi aussi tout à fait d'accord avec mon camarade pour aimer ce film radical et exigent. Fascinant comment Porumboiu, avec rien, parvient à donner une grande profondeur à son film, jusqu'à traiter des problèmes philosophiques pointus : qu'est-ce que la loi ? qu'est-ce que la morale, personnelle et collective ? qu'est-ce que la désobéissance ? Tout ça avec une seule technique ou presque : le fameux plan-séquence qui semble être l'esthétique admise de toute une école roumaine récente. Dans un premier temps, cette technique est mise au service d'un rendu presque documentaire du film : pour rendre compte de l'ennui effarant du métier de policier, quoi de plus naturel que de filmer ces temps de vide dans la longueur, sans en exclure aucun creux ? Oui, le film est répétitif, long, lent, économe en évènements, parce que la vie de ce policier, et en particulier cette mission-là, sont répétitives, longues, lentes et sans évènements. Tavernier peut aller se rhabiller avec le réalisme de L-627 : la police roumaine n'a même pas le plaisir d'affronter des coups de théâtre comme la pénurie de crayon de papier ; ce pauvre flic ne fait qu'attendre, observer des allers et venues sans sens, ramasser des bouts de mégots douteux et rendre des rapports verbeux. On connait mieux comme glamour. Les deux tiers du film justifient donc cet emploi du plan-séquence par la morne durée des journées de ce contribuable banal. C'est vrai que, du coup, les scènes avec la femme, même si elles sont tout aussi radicales dans la forme et vides de sens, apportent une touche d'humour absurde bienvenue, et annoncent déjà la dernière scène : tout est question de définition, d'expression, de précision dans les mots. Le flic critique les paroles d'une chanson mièvre que sa femme passe en boucle, analyse le texte, raille l'imprécision et la poésie surrannée de la chose ; cette attention sur les mots va lui revenir à la gueule.
Car, oui, cette dernière scène hallucinante, plan fixe de 20 minutes dans le bureau du chef, où on discute sens des mots, sens du devoir et importance de la conscience, résume tout le film. Une fois "l'action" effectuée (ces longues filatures ineptes), il importe de se confronter à la morale de la chose, avant de passer à son accomplissement (qui n'intéresse pas Porumboiu, il termine avant le climax du film). La séquence est à la fois drolatique, tendue, gênante, et absurde. La fatigue du flic et sa tension, la servilité de son collègue, le sadisme de son chef et sa colère, tout y est rendu par un seul plan d'ensemble, froid et fonctionnel, et par une façon unique de pousser le bouchon très loin dans le non-sens. La scène remplace allègrement une année de cours de philo, et brasse des tonnes de pensée en faisant mine d'être banale. On se rappelle l'autre radicalité roumaine récente, celle de 4 mois, 3 semaines, 2 jours, et on se dit que Porumboiu mériterait le même sort. (Gols - 02/01/11)
12h08 à l'Est de Bucarest (A fost sau n-a fost?) (2006) de Corneliu Porumboiu
Avant la Palme d'or, les Roumains avaient raflé la Caméra d'or avec ce petit film qui est un bijou de causticité (c'est ce qui s'appelle la communion d'esprit avec mon co-blogueur car j'ai vu le film hier soir) . Le Roumain est un grand caustique, qu'on se le dise, qui manie l'auto-dérision et un certain sens de la critique voire de la complainte avec un certain brio (d'où sûrement une communauté de pensées avec les Français, si je peux me permettre).
Après un début un poil poussif - on suit différents personnages dans leur quotidien (qui de se réveiller avec la gueule de bois et de se faire tancer par sa femme, qui de se faire materner par sa mère, qui de se voir choisi pour faire le Père-Noël), on se dit que comme dans un film de Haneke, ils vont bien finir par se rejoindre: à la moitié du film, bingo, voilà nos trois caractères principaux réunis dans un studio de télé minable pour une émission de télé minable - et le film de véritablement
s'enclencher; le débat s'annonce passionnant (...): y'a t-il eu ou non une révolution (c'est d'ailleurs le titre roumain du film, ne me remerciez pas, je suis multilingue) dans cette petite ville il y a 16 ans de cela ? - décembre 1989 Ceausecu et sa femme, mais oui, vous aussi vous y étiez. Cela semble rien mais le présentateur veut savoir précisément si les manifs ont commencé une fois notre dictateur parti en hélico (soit précisément à 12h08) ou si elles ont précédé son départ - au quel cas, oui c'est une révolution... sinon, que dalle. Notre sympathique poivrot qui prend la parole déclare derechef que dès 10h30 ce matin-là, avec d'autres de ses collègues, ils ont commencé par forcer les portes de la Mairie. Comme automatiquement, une foule de personnes qu'il cite nommément et d'autres quidam interviennent au téléphone pour le contredire, cela tourne vite à la panade générale. Sa déconfiture est rapidement évidente et son air dépité traduit le sentiment de tout un peuple qui aurait pu être héroïque, qui aurait pu changer en profondeur les choses alors que la Roumanie d'aujourd'hui ne semble être guère différente de celle d'hier, en tout cas pour les gens "d'en bas". Rien n'est venu rompre le déroulement des choses, ce que les lampadaires qui s'éteignent et qui s'allument au début et à la fin du film il-lustrent parfaitement (jeu de mot, 10 lettres). L'atmosphère, si elle est tendue, reste quand même baignée d'un humour très à froid, entre le présentateur qui cite des philiosophes grecs à tout bout de champ (et sans rapport avec la choucroute), le vieux grincheux qui fait des bateaux en papier à l'antenne et qui préfère raconter sa vie comme si c'était cela le plus important (et pour lui ça l'est forcément) et l'alcoolo dont la mauvaise foi est évidente et qui s'enfonce peu à peu dans son mensonge pathétique. Grinçant pourrait-on dire comme le rire jaune du père Ceausecu.






