09 avril 2008

Kapò (1959) de Gillo Pontecorvo

Voilà sûrement l'un des films fondateurs de la critique française avec ce fameux travelling qui fera dire à Rivette : «Voyez […] dans Kapò, le plan où [Emmanuelle] Riva se suicide, en se jetant sur les barbelés électrifiés : l’homme qui décide, à ce moment, de faire un travelling avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a droit qu’à mon plus profond mépris». Godard lui emboîta d'ailleurs le pas, refusant toujours toute concession esthétique pour montrer l'horreur quelle qu'elle soit. La question reste d'ailleurs posée : peut-on à partir de là traiter de l'horreur des camps de concentration, et de l'horreur en général au cinéma? La mort récente de Pontecorvo a resoulevé le débat ainsi qu'à son époque les films de Spielberg (La Liste de Schindler, Il faut sauver le Soldat Ryan). Mais qu'en est-il vraiment du film de Pontecorvo qu'on a réduit uniquement à ce plan ?

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Pontecorvo, paradoxalement, s'attache dans une majeure partie de son film à tenter de coller le plus possible au réel, sans jouer d'effets dramatiques gratuits. Edith, une jeune juive de 16 ans, est arrêtée à Paris avec ses parents et immédiatement conduite à Auschwitz; elle assiste dès le lendemain à la mise à mort de ses parents, mais grâce à l'aide d'un médecin, se retrouve transférée dans un autre camp en tant que prisonnière de droit commun et non plus comme juive. Désespérée, elle semble dans un premier temps perdre tout goût de vivre, avant d'opérer un brusque changement dans sa conduite; elle fait tout pour rentrer dans les petits papiers des responsables et des Kapos du camps pour être "promue" rapidement Kapo à son tour. La victime se fait bourreau et il est dommage que l'on assiste un peu trop rapidement à cette "conversion" sans pousser plus loin l'analyse psychologique : il aurait été sans doute plus intéressant de se focaliser sur ce personnage qui décide du jour au lendemain de tout faire pour survivre. Voilà un sujet "moral" digne de polémiques non plus tant sur la forme mais sur la véritable nature humaine : comment peut-on aller jusqu'à renier ses convictions, nier son être même, pour s'adapter le mieux possible à une situation ?... La dernière partie du film (qui créa également une divergence entre Solenas, le scénariste, et Pontecorvo peu adepte de cet ajout) se concentre sur une histoire d'amour venue d'on sait où, entre Edith et un prisonnier russe (Terzieff), et offre une possibilité de "rédemption" pour l'héroïne là aussi discutable au plus haut point...

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Pontecorvo, qui s'est attiré les foudres de la critique de la Nouvelle Vague se cristallisant sur un seul plan pour défendre une certaine idée du cinéma, mérite malgré tout d'être redécouvert (La bataille d'Alger est non seulement un excellent film mais surtout un des seuls qui colle au plus près aux événements en Algérie Française). Son film est loin d'être putassier à l'extrême (on a vu tellement pire depuis en plus... mais bon cela n'excuse pas tout certes) et fait preuve de véritables qualités intrinsèques dans son sens de la reconstitution et dans le parcours troublant de cette jeune fille. Mais le débat reste ouvert, d'autant qu'on risque de ne jamais voir la façon dont Rivette aurait évoqué ou traité cette tragédie.

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Posté par Shangols à 07:32 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]


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