22 décembre 2008

La Couleur de la Grenade (Sayat Nova) (1968) de Sergei Parajanov

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Considéré comme un chef-d'oeuvre du type - il s'est pris quand même 5 ans de goulag pour la peine, le bougre -, ce film sur la vie du poète arménien Sayat Nova au 18ème s. (apparemment plus passionnante que celle d'un lanceur de poids Ouzbèke du 19ème, cela dit sans préjugés) est une série de tableaux animés pleins de bruits et de couleurs et dont le sens métaphorique m'a sans doute échappé la plupart du temps. Restent quelques visions définitivement, euh... originales, alors que l'on suit la vie du gars de son enfance à son trépas, en passant par sa visite à la cour d'un roi ou encore sa retraite dans un monastère. J'ai cru aussi reconnaître un moment Barbara dans le film, mais c'est en fait le poète qui aurait changé de sexe parfois au cours de sa vie d'où les grosses embrouilles par la suite de Parajanov accusé d'homosexualité - ah moi?, j'ai aucune preuve, j'en sais po plus. Bref au départ, c'est un feu d'artifice de couleurs - les teintures de tissus -, d'images impressionnantes - ces multiples livres que l'on sèche sur le toit de l'église - ou encore de "sensations visuelles" - les séquences sur ces corps dans les bains... On imagine dans quelle atmosphère a pu grandir le petit Sayat et Parajanov de composer chaque image comme un bouquet de saveurs, un festin esthétique.

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Rapidement cependant, ensuite (bon, c'est peut-être aussi parce que je suis po un spécialiste de l'art byzantin ni de l'iconographie du coin... je suis un spécialiste de pas grand chose, même, si vous voulez mon sentiment général), on se retrouve un peu dans la peau d'un Edouard Baer qui voudrait commenter le reste du film à un aveugle : c'est un étalage de tapis suspendus très jolis, un défilé de moutons dans une église - parmi eux quelques-uns se verront égorgés hors-champs (par exemple, les poulets, eux, très présents dans la mise en scène du gars, se feront couper la tête dans une ultime séquence où ils partent en vrille au milieu de bougies alors que notre héros agonise... Hein, oui, pas tout saisi, sauf que le poulet, vous remarquerez, a souvent un regard revanchard quand il est face caméra), il y a des troubadours qui font les marioles filmés en plongée, un angelot qui tourne souvent en arrière-plan, une séquence avec 3542 figurants qui font tous un truc dans chaque coin de l'écran - ah oui c'est beau!, hum... Le film s'achève et sans avoir un air consterné parce qu'on nous a dit que c'était un chef-d'oeuvre et qu'on est ouvert à la discussion, on termine avec un sourcil gauche légèrement abattu et un petit éclat dans le regard un peu éteint, po vraiment fier d'avoir pratiquement rien pipé à ce récit composé de séries de vignettes (Ah si, un moment un couple n'arrête po de triturer du coton, ce fut exactement mon impression dominante au cours de la vision). On se rassure en se disant qu'esthétiquement, fusil, c'est fort (il aime bien jouer avec les fils transparents le gars) mais qu'au niveau de l'émotion on n'a pas plus vibré que pendant un mariage chinois... Comme dirait la critique de ma jaquette "Truly sublime... an extraordinarily beautiful film" - ah ben ouais c'est facile à dire... J'ai presque envie d'avoir la même lâcheté, eheh ("Vraiment admirable ce coquillage sur ce sein, prodigieux!"). Je suis volontairement un peu caustique - l'univers visuel de Parajanov est franchement unique -,  mais beaucoup moins charmé, si l'on peut dire, que par Les Chevaux de Feu. Voilà, à vous de voir et d'être, si possible, ému...    

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04 décembre 2008

Conte sur un Poète amoureux (Ashug-Karibi) (1988) de Sergei Parajanov

Parajanov n'est pas un manchot quand il s'agit d'utiliser la couleur. Cela dit, même s'il utilise pour ses tableaux "vivants", tous les trésors artistiques de la Russie (tableaux, poteries, bibelots, kalashnikov...), franchement, je sais pas vous, mais cela finit au bout du compte par frôler l'effet pompier. Et puis ces chants kusturiciens de tsiganes qu'on égorge et ces acteurs, maquillés comme des Dieux hindous, qui hurlent plus qu'ils ne jouent, du matin, comme ça, c'est dur. Hein? ah ben non, sinon c'est jouli...   

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Adapté d'un conte de Lermontov, c'est l'histoire d'un mec qui veut se marier mais qui peut po, il a pas de thune; il doit faire tout un périple avant d'espérer revoir sa belle; seulement, sa donzelle a un autre prétendant qui pique les vêtements (ah c'est malin!) de notre héros lorsqu'il traverse une rivière et revient au village en faisant croire qu'il s'est noyé... La promise continuera-t-elle malgré tout de croire en notre héros ? C'est un peu les Amours d'Astrée et Céladon, si vous voulez, mais en territoire, euh, folkloriquement slave. Ashug-Karibi erre avec son saz (c'est une guitare avec pas mal de cordes, je dis cela uniquement pour les spécialistes musicaux) et rencontre que des tyrans; comme il est dit un moment : "En territoire ennemi, il n'y a que des ennemis" (c'est la seule phrase qui me reste, le chat a dû me mordre le pouce à ce moment-là). Il doit jouer de son saz pour leur faire des louanges mais il finit toujours par avoir des problèmes - il doit combattre par exemple un tigre en peluche qui fait bien marrer quand même. On apprend vraiment plein de choses utiles pour la vie courante : ainsi ne pas oublier de garnir la tombe d'un gars du coin avec des poupées à clochette, ou comment s'habiller si l'on est invité à un mariage entre autochtones aveugles. C'est plein de bruits et de couleurs et, pour être vraiment honnête avec vous, je me suis ennuyé comme un rat mort - moi les pétales de fleurs rouges qu'on lance en l'air, cela me fatigue assez vite en fait; certes, j'étais peut-être mal luné...

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27 août 2008

Les Chevaux de Feu (Tini zabutykh predkiv) (1964) de Sergei Parajanov

Il est clair qu'un film dans les Carpates sur les Goutzouls, déjà c'est tentant. Mais quand on sait en plus que c'est Parajanov, un gars mythique, à la réalisation, on se dit qu'il pourra venter tant et plus dehors, rien, pas même une canette de bière fraîche, ne devrait nous distraire pendant l'heure et demie qui vient. Et puis ouais, en effet, c'est magistral, une leçon éthnographique qui n'a d'égale que la virtuosité de la caméra et la beauté somptueuse des images.

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Le gars Ivan n'a pas vraiment de la chance; en deux séquences il perd son frère (un arbre, en caméra sujective, s'écrase sur ce dernier qui tentait de mettre à l'abri Ivan) et son père qui, lors d'une baston à la sortie de l'Eglise, est victime d'un coup de hache (là aussi, le père, en caméra subjective, et le sang qui coule chevaux_feusur l'objectif de la caméra sont du meilleur effet) - on avait bien dit qu'il ne fallait pourtant pas toucher la hache... Pour parachever le tout notre jeune Ivan Palitchouk tombe amoureux tout petit de Maritchka Gouténiouk (leur nom est déjà tout un poème), fille justement de l'assassin de son père... La séquence des deux enfants au bord de la rivière est nabokovienne de légèreté et de luminosité et la caméra portée comme un Dieu par le chef op nous a définitivement emportés et conquis en moins de 15 minutes. On se dit que l'on va assister à un genre de Roméo et Juliette ukrainien et un rictus d'émerveillement commence à se figer sur notre face. Ivan va s'occuper des brebis, il communique avec sa dulcinée via les étoiles, bref, c'est le bonheur... Et pis catastrophe : la Maritchka fait la maline en allant chercher une petite brebis noire égarée dans la montagne, celle-ci chute dans la rivière en contre-bas et dans le même mouvement notre Maritchka tombe à l'eau... Qu'est-ce qui reste ? Ben notre pauvre Ivan désespéré qui s'embarque sur un radeau alors que des torches s'agitent dans la brume : la scène est transcendantale (la caméra voltige au-dessus des flots), aussi magique que dans Le Temps des Gitans de Kusturica... Le corps de la Mari repose définitivement endormi au bord de l'eau, notre Ivan s'en approche comme d'une bête fauve, en délire, le caméraman est encore une fois au taquet, de l'eau plein les bottes, et tient sa caméra comme une brute malgré les petits cailloux pointus. Respect. Et là il reste bien encore une heure de jeu...

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Ivan s'enfonce dans la solitude, l'image dans le noir et blanc : il devient hirsute, tout pas beau, il erre, sa moustache dépasse de partout... Et pis avec le temps, on pense que la tristesse s'en est allée, il rencontre la chtite Pagnola qui n'est pas la dernière à l'aguicher, notre Ivan se marie, le "joug" au cou - une sorte d'échelle à deux barreaux qui ne présente pas le mariage sous les meilleures auspices. Le temps des moissons180px_Shadows_of_Forgotten_Ancestors est pourtant là, notre Ivan faucille, notre Palagna martèle de ses pas la récolte, elle serait bien pour un petit coup, là maintenant dans les foins, mais la tête de l'Ivan, on le voit bien, est ailleurs... La fête de Noël arrive, c'est pas la joie chez notre couple Goutzoul, pas d'appétit quoi, rien, même le veau au pied de la table s'ennuie à mourir... Ivan revoit dans un songe Maritchka à la fenêtre, scène qui fera écho avec celle des huit enfants derrière la fenêtre à la fin du film. Parce qu'avec Mari, cela n'aurait pas trainé qu'on se dit, il y en aurait bien déjà une ribambelle de gosses, mais avec Palagna, c'est le calme plat. Celle-ci va même jusqu'à faire appel à un sorcier pour briser le sort : notre ami moustachu déclenche un véritable tsunami en Ukraine (un peu trop poussés, les ventilos, m'est avis), met le feu à un arbre mort et cette image tarkovskienne tendrait bien à prouver que la Palagna passe à la caisse... D'ailleurs dans la scène suivante, le sorcier et la Pala sont copains comme cochons, le Ivan réagit à peine dans un premier temps... -ah non on avait bien dit pourtant de pas toucher la hache mais c'est trop tard - s'approche... et se prend un coup fatal en plein front... Cela lui ferait en fait presque plaisir car il se voit déjà rejoindre la Mari dont le visage défile derrière des branches - encore un plan somptueux, c'est le 72ème. La caméra se met à tourner sur un rythme endiablé alors que la fête (pas d'autres mots là franchement) de l'enterrement bat son plein, on est tout étourdi, on se dit que Parajanov à dû s'ennuyer ferme en URSS en pleine guerre froide.

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Bien que les effets de mise en scène soient multiples, tous les angles et les mouvements de caméra y passent, plongées infernales sur la cour de la ferme, contre-plongée dantesque sur l'Ivan dans son bain... - j'en passe, c'est une bible technique - rien chez Parajanov ne finit par faire maniéré, tant il semble en phase avec son sujet : les gens sont montrés dans leur quotidien le plus brut, la caméra se pose sur les paysages comme une ptite goutte de rosée, cette virtuosité n'est jamais qu'au diapason des scènes de fêtes, danses ou de violence qui ont lieu. Bref c'est un tourbillon émotionnel dans le fond, un enchantement dans la forme, Parajanov, mon fils, Tarkovski a dû être fier de toi.   (Shang - 02/12/07)


2517864101_4de2d64341Ah ben oui, totalement d'accord, c'est une merveille formelle, qui effectue souvent de splendides plongeons dans le kitsch total, mais qui a au moins le mérite de tout tenter pour en foutre plein les mirettes. Mes coups de coeur vont  : 1) à cette contre-plongée improbable prise de la base de la tige d'une fleur pour venir cadrer un couple qui danse, et qui fait apparaître ladite fleur comme un arbre immense (ça a dû faire frémir d'horreur le père Straub) ; 2) à ces deux plans sous-marins qui montrent Ivan boire dans la rivière, je vous conseille de manger après seulement ; 3) à ces travellings circulaires tourbillonnants pour filmer des groupes en train de faire la fête : la caméra file à 200 à l'heure, on est au bord de la montagne russe, et le plus beau réside dans le fait que les personnages ne s'animent que lorsqu'ils sont cadrés, comme si le cinéma leur donnait vie. C'est là la grndeur des Chevaux de Feu : le cinéma y est envisagé comme un art qui a à voir avec la sorcellerie, avec l'exorcisme, avec la magie. Loin de n'être qu'un exercice de style, la mise en scène de Parajanov a une confiance totale en la puissance évocatrice de la technique cinématographique. Chacun des plans du film (et ils sont tous sur-chargés de mise en scène, aucun n'est anodin) est un tableau à cheval sur le surréalisme barré (mon poteau citait Kusturica, et ça saute aux yeux que sa principale inspiration est là) et le réalisme (finalement, le film montre assez bien le quotidien ardu de ces Goutzouls).

ch001Entre conte champêtre (je ne jurerai pas qu'aucun mouton n'a été maltraité au cours du tournage) et allégorie morbide, entre galerie de portraits dopée à la vodka (j'adore la tronche de cake du gars ci-contre) et reportage rural, Parajanov utilise systématiquement tous les boutons de sa caméra, épuise ses chefs-op et envoie la purée au niveau musical : si vous aimez les grandes trompes qui jouent faux et les chansons  de la campagne braillées par des femmes en pleurs, vous serez heureux. Sinon aussi, on se marre bien à voir ces fêtes sans joie, ces cris de douleurs sur fond de hurlement sonore, et ces séquences primesautières sur le joli printemps qui étale ses mille feux sur nos bambins épanouis. On se fout complètement du scénario (tout comme Parajanov, qui le relègue au second plan) pour rester bouche bée devant ce "documentaire poétique" d'une virtuosité éclatante. Et la sobriété peut bien aller se faire foutre.   (Gols - 27/08/08)

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