06 juin 2007

LIVRE : Chanson de la Neige silencieuse d'Hubert Selby Jr - 1957-1981

Sans_titreIl y a 15 nouvelles dans ce recueil du grand Selby, écrites à des époques très différentes, et forcément le résulat est inégal. Mais quand même : ce qui frappe, c'est qu'à une ou deux exceptions près (une inattendue déclaration d'amour aux baleines, par exemple), les sujets et le style de Selby sont d'une homogénéité exemplaire.

Dans la plupart de ces textes en effet, la vie est une sainte horreur supportée avec plus ou moins de succès par des personnages au bord de la crise de nerfs (ou en plein dedans), que la dépression et la folie guettent sérieusement, et qui pètent de ce fait les plombs dans une violence destructrice. Tous les personnages de ces nouvelles, qui s'appellent la plupart du temps Harry, sont hantés par des obsessions, que ce soit un manteau (la plus belle nouvelle), une phrase malheureuse prononcée par leur épouse ou un biscuit porte-bonheur. Cette obsession maladive se transforme presque toujours en folie pure et simple, d'autant que le style "éssoufflé" de Selby fait tout pour les plonger dans des spirales morbides assez effrayantes. Le gars vous happe soudainement au détour d'une phrase, puis laisse filer son flot de mots, dans un style et un rythme incroyables, coutumier pour l'auteur de Last Exit to Brooklyn. Les phrases sont des menaces, étirées jusqu'à l'asphyxie, fourmillent de répétitions, d'onomatopées, de rythmes syncopés.

Du coup, les quelques coquetteries de style (les grands retraits à la ligne, les phrases sans majuscule...) arrivent à passer sans problème dans ce torrent. On ressort de Chanson de la Neige silencieuse à bout de souffle, et avec un abominable goût amer et épais dans la bouche. Pourtant, et c'est étonnant, Selby sait aussi voir les belles choses de la vie : au milieu des rats dévorés par des chats, au milieu des flots de bibine bon marché, au milieu des pubertés douloureuses, au milieu des violences conjugales et des humiliations journalières, quelques éclats de joie percent timidement. Comme la jolie nouvelle-titre, qui clôt le recueil, où un homme sort de la dépression en regardant simplement tomber la neige. Sous les habits du nihiliste bat bien un petit coeur vivant.

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28 Jours plus tard (28 Days later) de Danny Boyle - 2002

26Je veux bien donner une deuxième chance aux réalisateurs qui m'avaient soulé auparavant (et après les miteux Shallow Grave et Trainspotting du même Danny Boyle, c'est même une troisième chance), mais c'est à la condition qu'ils ne refassent pas les mêmes erreurs. Or, dans 28 Days later, Boyle patauge à nouveau dans les mêmes traces de pas, et ça finit par être embêtant.

Un gars se réveille sur une musique de John Murphy, après un coma, et s'aperçoit que Sarkozy est au pouvoir (c'est comme ça que je l'ai compris, moi) : il ne reste plus personne sur terre, sauf l'armée (et encore, ils sont plus que 9). Ben oui, un bête virus, répandu par des défenseurs des animaux (sympa), a une facheuse tendance à rendre le reste de la population un peu chafouine, genre je te vomis du sang partout en éructant des borborygmes peu amènes sur une musique de John Murphy. Le gars, après une errance sur une musique de John Murphy, rencontre une ch'tite famille à reconstituer, et combat les méchants zombies sous la pluie en disant yarrgh, et avec un rictus que n'aurait pas renié Schwarzy. Le tout sur des décors jaunes, et une musique de John Murphy. Il28_days_later_empty_street_small s'en sortira, et les producteurs pourront se taper une bouffe avec les gars de Pepsi et Benetton qui ont co-réalisé le film. John Murphy les rejoindra au café.

Tout énerve dans ce film : les velleités politiques semées ça et là (des allusions douteuses au 11 septembre ou au Sida), la piteuse morale americano-américaine du struggle for life, le jeu infâme de comédiens clicheteux, l'esthétique gerbatoire digne des clips ou des pubs des années 80, le total manque d'inspiration dans la mise en scène, le montage au petit bonheur de musiques "trop tendance" qui sont systématiquement des hiatus par rapport à ce qui est montré... Quant aux scènes d'horreur, elles sentent le 28_days_later_dark_run_smallmanque de moyens à 10 bornes, alors que ce n'est visiblement pas le cas, le générique de fin durant bien 47 minutes. Boyle évite soigneusement de nous montrer ses fameux zombies, se contentant de filmer chacune de leurs attaques dans un montage épileptique qui brouille toute lisibilité. On voit vaguement un acteur auquel on a collé des lentilles rouges agiter les bras en disant grouaarg, mais c'est tout. Un peu comme si on regardait un stroboscope en face pendant 30 secondes. Le film n'est même pas drôle, puisqu'il va de soi que Boyle est persuadé de raconter des choses vachement sérieuses, et demande à ses acteurs de prendre un air concerné pour nous aider à y croire. Boyle est naze et sans talent, définitivement.

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05 juin 2007

Les Nuits de Cabiria (Le Notti di Caberia) (1957) de Federico Fellini

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Giulietta Masina en état de grâce, une alchimie parfaite entre le maestro Federico et la piccola Giuletta qui dans ses délires de doux dingues n'est pas sans me rappeler un autre grand couple de cinéma, celui formé par Gena Rowlands et Cassavetes: les mines boudeuses, les gestes agressifs ou nonchalants de Cabiria ne sont pas sans faire écho - dans ma mémoire, po dans la réalité historique - à certaines passages d'Une Femme sous Influence ou d'Opening Night. C'est dire - un prix d'interprétation à Cannes en tout cas pas volé.

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Cabiria, n'est donc qu'une simple prostituée, fière d'avoir tout de même sa maison mais d'une naïveté terrible, puisqu'elle se fait détrousser dès le début du film par son pseudo-protecteur - manquant d'ailleurs de se noyer dans l'histoire. Mais elle est toujours partante pour aller de l'avant et on la suit au gré de ses rencontres: elle va passer des bras d'un acteur célèbre qui l'enferme dans sa salle de bain le temps de se raccommoder avec sa femme, à ceux d'un quidam charmé par son innocence lors d'un spectacle d'hypnotisme, aura une passade mystique avant de se rendre compte que toutes ces dévotions sont parfaitement ridicules et inutiles, rencontrera une âme charitable qui fait sa tournée hebdomadaire dans les bidonvilles romains, un prêtre "de grand chemin" auquel elle aimerait raconter son passé pour mieux l'expier... avant de tomber à nouveau de très haut... Jouant de malchance, elle se rendra compte que les hommes n'en ont jamais que pour son argent et cette fin ultra-tristounette sera sauvée in extremis par quelques saltimbanques qui jouent autour d'elle: chez Fellini tant qu'il y a de la vie et de la musique, il y a de l'espoir.

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Masina fait un grand numéro, dans ses danses qu'elle improvise dans les night-club ou dans la rue, en se laissant parfois déborder par son tempérament, en se lançant à la tête d'une prostituée qui la provoque, dans cette sublime séquence d'équilibriste -elle joue les yeux fermés en se croyant au bras d'un homme- lors du spectacle de l'hypnotispost2eur (sa candeur balaie véritablement tout sur son passage, laissant les spectateurs muets), dans cette lumière d'espoir que l'on peut percevoir dans ses yeux-loupiottes lorsqu'elle a enfin l'opportunité de quitter son ancienne vie, dans ce cri de désespoir qu'elle lâche alors qu'on l'abandonne à nouveau, dans ce pâle sourire final avec cette larme en forme de virgule sous l'oeil gauche - plus volontaire que jamais pour ne pas se laisser engloutir par cette vie bien trop souvent misérable. La musique de Rota se fait peut-être moins dominante que dans d'autres films, mais le sens de la mise en scène chez Fellini, sans être aussi spectaculaire que dans ses oeuvres ultérieures, est déjà bien présent: ainsi toutes les scènes "de rue" ou Cabiria patiente la nuit avec ses amis en attendant l'éventuel pigeon qui n'arrive jamais, ou encore cette séquence qui grouille de monde à la gare où Cabiria retrouve celui qui se targue d'être l'homme de sa vie - excellente composition de François Perrier au passage notamment dans la scène hitchcockienne sur le promontoire qui domine la mer.

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Un Fellini qui n'oublie jamais toutes les petites misères et les faiblesses humaines sans jamais teinter son récit d'un quelconque misérabilisme (et c'est en cela qu'il est grand) grâce à cette énergie dévorante et salvatrice, cette humanité, qui habitent chacun de ses personnages. Le maestro oui, dont il ne faut jamais oublier les talents de direction d'acteurs.

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04 juin 2007

Oasis de Lee Chang-Dong - 2002

Oasie_4Sujet assez risqué pour ce film coréen de bonne tenue : les amours entre un déclassé ex-taulard et une handicapée cérébrale, sur fond de rejet familial et de société discriminatoire, on peut dire que Lee Chang-Dong ne choisit pas la facilité. Ce qui touche vraiment dans Oasis, ce sont les deux personnages. Ils sont non seulement magnifiquement interprétés (et je ne suis pourtant pas un grand fan de ces compositions à Oscar), mais aussi très bien dessinés par le réalisateur. D'un côté, le jeune gars : jamais à sa place, un petit pois à la place du cerveau, se marrant comme une baleine quand il faudrait se taire, ne comprenant jamais rien à la société qui l'entoure, c'est lui qui amène l'humour du film (eh oui, c'est souvent drôle) par son côté Gaston Lagaffe "malsain" ; de l'autre côté, la jeune handicapée, donc : tordue, effrayante de tensions, à la limite de l'Elephant woman, elle arrive pourtant à dégager une émotion étrange, et à apparaître subitement jolie comme un coeur.

Malheureusement, les promesses troubles du début sont trop souvent4 étouffées dans l'oeuf, à cause d'un récit trop illustratif (toutes les scènes où l'entourage rejette la jeune fille sont trop soulignées) et d'une tendance à la naïveté qui finit par s'approcher de la fleur bleue. Lee a des brusques accès de peur par rapport à son sujet, et désamorce le tout en plongeant ses personnages dans un monde rose bonbon qui ne colle pas au thème : rêves sucrés des tourtereaux (imagerie de conte de 2fées très mièvre), illusions de la jeune malade (les rayons de soleil se transforment en papillons), ou vision "subjective" des deux amoureux, qui deviennet tout à coup deux jeunes tout à fait normaux... Trop d'explications, finalement, nuisent au souffre véritable qui se dégageait d'autres scènes autrement plus crues. Dommage, parce que ces dernières ont parfois un réel pouvoir de transgression (photo "cradasse remarquable, en passant), et parce qu'un tel sujet pouvait donner lieu à un vrai brûlot. Trop de parfum pour cacher la merde.

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Elgar, the portrait of a composer (1962) de Ken Russell

russin5Réalisé pour la télé, ce film de montage à partir d'images d'archives et de scènes de reconstitution muettes revient en musique et porté par une voix off sur la vie du compositeur Elgar; quelques jolis plans sur la campagne ou la forêt anglaises nous montrant le jeune Elgar au gré de ses ballades en poney ou avec sa femme sur des ânes - ah ben oui, c'est ce qu'on appelle une vie simple; il faisait aussi du cerf-volant avec sa fille, si je peux rajouter une info cruciale ; on écoute bien sûr son oeuvre la plus célèbre, the famous "Land of Hope and Glory" -même moi qui suis une bille en musique classique je connais c'est vous dire - et on découvre (je parle pour moi, of course) quelques unes de ses marches ou ses morceaux plus intimes avec des accords de violons somptueux. Bon voilà, une petite respiration entre deux cours -ah oui grosse fatigue aujourd'hui- avec cette musique mélancolique qui convient bien à ce cinquième jour de pluie d'affilée...

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Les Clowns (I Clowns) (1971) de Federico Fellini

i_clownsAlors oui, il y a bien ce passage au début du film où Fellini, expliquant sa tristesse lors du spectacle du cirque, fait un parallèle avec tous les personnages réels de son village - scène hilarante du salut mussolinien des enfants dans le train, personnage zarbi de nonne naine -, il y a bien cette parfaite atmosphère de monde perdu dans lequel baigne tout le film, un parfum de nostalgie tristounet qui convient parfaitement au ton de ces rencontres avec ces clowns - tristes - vieillissants qui, la larme à l'oeil, se rappellent leurs plus beaux souvenirs, il y a bien ce final pétaradant avec ces clowns à bout de souffle incapables de retrouver le rythme d'antan et ce sublime duo de trompette, quelques notes jetées en l'air comme un ultime écho qui est tout ce qui reste d'une époque glorieuse, il y a bien enfin la musique super relevée de Nino Rota qui n'hésite pas à s'autoplagier en reprenant des mélodie de 8 1/2 ou du Parrain, mais j'avoue un certain sentiment de déception à la vision de ce film-concept; certes Fellini lui-même ne peut s'empêcher de relever que les gens ont peut-être perdu ce rire spontané  et un rien puéril qui venait saluer les numéros des clowns, mais la plupart des sketches re-mis en scène plongent souvent le spectateur plus dans l'ennui que dans le sourire amusé; l'ensemble manque de punch, comme si Fellini n'avait pas voulu lui-même faire de l'esbrouffe pour mieux coller à son sujet. Mais sans ce grain de folie, onF03396 lambine un peu au gré des rencontres de ces anciennes gloires du cirque, aussi déçu que Fellini lorsqu'il découvre les quelques secondes de métrages qui subsistent sur le clown Rhum. Ou on est peut-être tout simplement toujours un peu trop exigeant avec ces monstres sacrés du septième art, ne pouvant leur pardonner la moindre baisse d'intensité le temps d'un simple film - réalisé pour la télévision, faut-il le rappeler. Bon il ne me reste plus qu'à me rejeter sur Amarcord ou E la nave va pour me faire pardonner cette critique mitigée.

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03 juin 2007

Japón de Carlos Reygadas - 2001

afficheReygadas termine son film sur le sublimissime "Cantus in memoriam Benjamin Britten" d'Arvö Part, et rien que pour ça, Japón vaut le détour. Mais ce n'est certes pas la seule qualité de ce film-OVNI, très mystérieux, qui accepte de ne pas tout dévoiler de ses volontés profondes, et qui, à l'instar de toute une veine du cinéma hyper-contemporain (Kawase, Kiarostami, Weerasetakhul...), sait utiliser l'ellipse et la suggestion en maître.

Le personnage, très kiarostamien d'ailleurs, décide de se débarasser d'un passé trop lourd (lié visiblement à une femme) en s'isolant dans un hameau limite hostile en pleine pampa. C'est là qu'il a décidé de finir ses jours en se tirant une balle dans la tête. Mais le geste fatal est retardé par sa rencontre avec une petite vieille qui paye pas de mine. C'est tout ? C'est tout. Sur cette trame aride (mais pleine de tout petits détails à peine dévoilés qui l'enrichissent subtilement tout au long du film), Reygadas tresse un objet étrange, qui doit autant à la contemplation de la nature qu'à un voyage intérieur qui va doucement imprégner celle-ci. Visiblement fou de panoramiques, le gusse cadre avec une lenteur terriblement belle des visages tourmentés, des bouts de paysages, des animaux qui meurrent (la SPA n'existe apparemment pas au Mexique), mettant son point d'honneur à ne rien dévoiler de son scénario. Dans Japón, c'est la mise en scène qui mène le jeu, ce qui est d'ailleurs confirmé de façon quelque peu roublarde par un ouvrier qui se plaint que la direction du film ne lui donne pas assez à manger. Et la mise en scène est formidable : hormis ces panoramiques souvent parfaitement placés, Reygadas montre une maîtrise totale du cadrage, et un sens du rythme impeccable. Même s'il n'évite pasp2 toujours l'esbrouffe (dans une prise de vue en hélicoptère notamment, qui vient bêtement annuler tout le travail sur l'intériorité du personnage qui était mis en place), et même s'il faut reconnaître que ce genre de cinéma ne peut que laisser une partie du public sur la touche, le film aligne des effets bluffants et qui fonctionnent dans la plupart des cas.

Jusqu'à ce fameux plan/Arvö Part, que Tarkovski n'aurait pas renié : 5 minutes de travelling lattéral, allié à un panoramique incessant, couplé avec des zooms, le tout filmé d'un wagon en marche, sur un paysage jonché de cadavres. C'est beaucoup, certes, mais le fait est qu'on est soufflé. Alors d'accord, ce n'est pas le film le plus facile de la chrétienté, mais c'est un "bidule" intrigant, souvent génial, parfois énervant, en tout cas audacieux et expérimental dans le (très) bon sens du terme.

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02 juin 2007

Des Monstres et des Hommes (Pro urodov i lyudey) (1998) d'Aleksei Balabanov

t13983o3cs3Au début du siècle, des hommes louches photographient dans des décombres ou filment dans des apparts des jeunes filles fessues se faisant fouetter par une grand-mère, ou encore des enfants siamois nus (je vois pas trop le rapport sinon que ce n'est po commun?!); un film aux couleurs sépia pour faire genre "super vieux" mais qui tourne à vide de bout en bout: l'image est plate et sans relief, les histoires d'amour contrarié ou les meurtres sont sans aucune substance, bref un truc chromo, à peigne digne d'un téléfilm de France Picardie, durant lequel on s'ennuie terriblement - la chair, même celle de fesses féminines, peut être triste... Les Russes aussi peuvent faire des bouses, comme quoi... Je retourne à Jack Bauer qui t'aurait fessé tout ça! 

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31 mai 2007

LIVRE : Face aux Verrous d'Henri Michaux - 1954-1967

Sans_titreDe temps en temps, un petit tour dans les livres du plus grand poète du XXème siècle peut faire toucher le bonheur du doigt. Non pas que Face aux Verrous soit vraiment placé sous le signe de la fête pouet-pouet et des cotillons. Mais il y a toujours chez Michaux cette façon très douce et très (osons un mot banal) belle de parler de choses affreuses, et on sort finalement de ce livre plus lucide et plus calme.

Grande variété de tons dans ce recueil : on y passe de poèmes très abstraits sur le mouvement, inspirés de dessins brossés par la maître, à un long récit presque dantesque sur de mystérieuses ombres dangereuses qui menace une morte, des délires d'un homme transformé en insecte (et qui copule avec une chenille) à une série de maximes quasi-lettristes. C'est d'ailleurs dans cette dernière partie que Michaux développe avec le plus de génie son humour étrange, avec des phrases définitives comme "Celui qui parle de lion à un passereau s'entend répondre : tchipp", ou "Poux de baleine ne grossissent pas", ou encore, plus abstrait, "Quand le son devient aigu, jetez la girafe à la mer"... On le voit, le bestiaire du sieur est étendu, comme toujours, et on sent dans ces courtes phrases un ancrage très ferme dans les choses concrètes de la nature, dans les émotions simples déclenchées par les animaux. Toujours été touché dès qu'on écrit le mot "girafe" ou "hippopotame", moi.

A côté de ces mini-poèmes lumineux et taquins, Michaux n'oublie pas de nous asséner ses célèbres fresques absurdes sur la dépression, la mort, la solitude, dans des constructions de phrases toujours bluffantes, toujours surprenantes. Le gars torture la grammaire sans forfanterie, ou plutôt en retrouve les arcanes et les beautés originelles, par de simples moyens (inversions de mots ou de groupes, réhabilitation de verbes placés là pour leur seule résonnance, utilisation hyper-subtile de la ponctuation...). Ces longs poèmes sont d'une tristesse terrible, et ils ont pourtant un pouvoir, magique sûrement, de dopage sur le pauvre lecteur que je suis. Comme de longues plaintes chantées sur une toute petite mandoline, dirais-je.

Bon voilà quoi, encore une fois, un chef-d'oeuvre sous la plume du brave Henri, dont il faut bien sûr lire l'intégralité de l'oeuvre. Personellement, j'en vois le bout, à vous de jouer.

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L'Homme qui voulut être Roi (The Man who would be King) de John Huston - 1975

Ma foi c'est la grande époque du divertissement du dimanche soir, certes pas la meilleure veine de Huston, mais The Man who would be King s'en tire fort honorablement, grâce à son sens du spectacle bien senti et à ses acteurs au taquet.

ManWouldBeKing

Huston se permet même de prolonger la jolie nouvelle de Kipling, non seulement en introduisant l'écrivain lui-même dans son récit (ça, on peut considérer que c'était dans le texte), mais en développant toutes les 2036possibilités des différentes péripéties de l'aventure, pour le plaisir des grands et des petits. Le couple Connery-Caine fonctionne très bien, notamment dans toute la première partie, où leur flegme tout britannique, leur inconscience d'aventuriers et leur orgueil démesuré donnent lieu à des scènes délicieuses : c'est un fou-rire au milieu d'un glacier désolé qui déclenche une avalanche salvatrice, c'est des filouteries de vieux briscards menées dans la légèreté pure, c'est des dialogues assez rigolos, et c'est une complicité constante : on sent que les deux comédiens sont admiratifs l'un de l'autre, se laissent toute la place, et gèrent leur jeu en man_king01fonction des propositions de leur partenaire. A ce petit jeu, c'est Caine qui s'en sort le mieux : il est parfait dans la distance qu'il met dans son jeu aussi bien que dans ses accès de folie douce.

La trame est pleine de rebondissements comme il se doit, on sent parfois qu'on frôle un univers à la Tintin, avec une petite touche de violence morbide en plus. Le léger discours politique qui vient en arrière-plan dans la deuxième heure est bienvenu :man_king02 on est d'accord, le pouvoir ça peut vous monter à la tête, ça peut briser une amitié. Bon, on n'est pas non plus dans une étude philosophique sartrienne, et Huston préfère se concentrer sur les rocambolesques évènements qui émaillent son scénario, et tant mieux. Tout ça est très bien habillé par la musique de Maurice Jarre, la photo d'Alexandre Trauner et les costumes d'Edith Head (quel casting, quand même), c'est du très bon spectacle pro et rigolo comme tout. On est en droit de préférer les sombres ambiances de The Misfits ou de The Treasure of the Sierra Madre, mais c'est en tout cas un Huston agréable, à voir en famille comme dit Télé 7 jours.

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