22 mai 2007

Roméo, Juliette et les ténèbres (Romeo, Julia a tma) (1960) de Jirí Weiss

 1959_romeo_julie_a_tma

Superbe film tchèque, sur fond d'occupation nazie; une histoire simple comme bonjour: une jeune homme, Pavel, décide de cacher dans le grenier de son immeuble une jeune femme juive, Hanka, qui, sans nouvelle de ses parents déportés, refuse de se rendre aux autorités. Entre acte de courage et tension permanente, Pavel tente de résister à la pression des Allemands qui punissent toute aide aux Juifs de la peine de mort. Il n'hésite point également à rompre avec sa sublime camarade de classe blonde pour se concentrer sur cette nouvelle amie dont il va peu à peu tomber amoureux.

romeo1

Tout l'équilibre du film tient dans le jeu éblouissant des acteurs, d'un naturel confondant et dans l'alchimie qui se crée entre le protecteur et sa protégée; si une histoire d'amour entre eux semble inévitable, elle n'émerge que peu à peu: Hanka commence par se refuser, ne parvenant pas à cerner réellement les motivations de Pavel, et se dérobe à ses premiers baisers; cela fait suite à une scène de danse entre eux dans le grenier - instants magiques comme seuls les grands cinéastes savent parfois en capter - qui les amène au "septième ciel", les deux acteurs étant filmés tour à tour, sous des cieux cléments, avant un brusque retour à la réalité lorsqu'il font chuter un broc. Si Pavel parvient à garder le secret auprès de sa grand-mère chez qui il vit (elle qui est prête à toutes les concessions pour le préserver de tout danger), son grand-père n'est point dupe et aidera Pavel jusqu'au bout dans sa tentative. Malheureusement il y a une enflure de voisine qui couche avec un officier allemand (elle ressemble à ma prof de Science Nat, j'étais sûr depuis le début que c'était une vraie salope) qui hurlera aux quatre vents lorsqu'elle se rendra compte que l'on cache une juive dans  l'immeuble - je vous dis pas la fin, ça donnerait envie de casser un mur avec les poings. L'idylle entre Pavel et Hanka a tout de même eu quelques moments de répit et certaines scènes sont d'une grande intensité, leur visage collé l'un à l'autre guettant les étoiles et rêvant de se trouver dans un autre temps. Hanka a un petit quelque chose de la Juliette Binoche de Mauvais Sang et cela la rend d'autant plus craquante (la blonde, elle, est plutôt du type Laura Dern, belle à se damner mais sans cette petite pointe de charme en plus).

romeo_julie_tma

Le noir et blanc est quant à lui de toute beauté, et l'on finit par se dire que le cinéma tchèque dans les années soixante était d'une diversité et d'une qualité de premier ordre... Encore un cinéma qu'on a tué...

Posté par Shangols à 17:00 - - Commentaires [6] - Permalien [#]


LIVRE : Inquiétude (Tales of Unrest) de Joseph Conrad - 1932

2070375218_enquietudeInquiétude aurait pu tout autant s'appeler "trahison": c'est en effet le thème des deux nouvelles ("Kairin: un souvenir" et "La Lagune") qui encadrent le recueil (la veine des aventures malaises, avec l'emploi d'un conteur qui livre le secret de sa vie, sûrement les deux plus achevées), lorsqu'à chaque fois un homme avoue avoir trahi son frère pour l'amour d'une femme - une décision qui le hantera jusqu'à ses derniers jours. Conrad excelle dans sa façon de planter un décor, de conter la remontée d'un fleuve ("Nous laissâmes le fleuve derrière nous, enfilant à toute allure de clairs chenaux parmi les hauts-fonds, longeant le sombre rivage, côtoyant les plages de sable où la mer parle tout bas à la terre"), ou le halo mystérieux d'un personnage rongé par le secret et la faute. La nouvelle centrale, "Un Avant-poste du progrès" vaut également le détour avec le récit de deux beaufs en charge d'un très lointain comptoir totalement isolé ("De conserve ils ne faisaient rien, absolument rien, et ils prenaient un plaisir conscient à cette oisiveté pour laquelle ils étaient payés. Et avec le temps ils en vinrent à éprouver l'un pour l'autre une sorte d'affection" - toute ressemblance avec certains expats à Shanghai est le fruit du hasard). Une amitié qui sous les coups de boutoir de la solitude et de la faim va peu à peu s'effriter, les deux finissant par trahir leur vraie personnalité en se dressant l'un contre l'autre - une issue fatale se dessine à l'horizon... La nouvelle "Les idiots" se passe en Bretagne et met en scène un couple maudit des Dieux qui va enfanter quatre idiots. Trahison du ciel, hasard malveillant, l'homme finira par incarner la colère ambulante alors que la femme tombera dans la folie. Enfin dans "Le Retour"  que Conrad décrit lui-même comme un "ouvrage de la main gauche", une femme quitte son mari avant de lui revenir. On suit longuement les états d'âme de ce dernier et si l'on doit reconnaître tout le talent de Conrad pour enchaîner les dérélictions de son héros, le récit n'en est pas moins un peu laborieux et poussif; une trahison conjugale qui conduira l'homme à mener un combat contre lui-même.

Pour conclure cette jolie petite phrase de Conrad dans sa note de l'auteur: "Plus tard seulement je compris que, pareil en cela aux autres hommes, rien ne pouvait me délivrer de ma fatale identité. On n'échappe pas à soi-même". Et non mon bon.

Posté par Shangols à 09:04 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Liliom (1934) de Fritz Lang

a__Liliom_FRitz_Lang_DVD_Review_Charles_Boyer_PDVD_010

Loin d'être un sommet dans l'oeuvre du Fritz, cette romance qui tourne en eau de boudin est un peu trop sage et convenue pour vraiment emporter le morceau. Et puis Charles Boyer, on a beau dire, c'est pas Marlon Brando et son jeu se relâche cruellement au détour de quelques scènes - notamment lorsqu'il reste planté comme un pantin en n'ayant rien à dire.

a__Liliom_FRitz_Lang_DVD_Review_Charles_Boyer_PDVD_007

Un bonimenteur de foire qui officie sur un manège plaque tout pour une petite blondinette, bonne à ses heures. Notre Liliom est un peu lourdingue, plus porté sur la chose que sur les violons et à peine se met-il en ménage avec la chtite qu'il n'hésite pas à la bousculer à la moindre occasion - ah ben oui, il la frappe même on peut dire, ce qui rend pas le gazier vraiment attachant. Il en branle pas une, se comporte comme un chien, mais semble transcendé lorsqu'il apprend que Julie est enceinte. On se dit qu'il va se ranger des voitures, au contraire, il en profite pour faire un mauvais coup avec l'un de ses comparses en attaquant un caissier. Ils s'y prennent comme des manches et le pauvre Liliom se trouve acculé par les flics: plutôt que de se rendre, il se donne un coup de couteau qui sera fatal... Comme il reste 30 minutes de film, on se demande bien ce qui va se passer, et là juste après sa mort, 2 hommes blafards tout de noir vêtus viennent emporter son corps dans l'au-delà: petit passage relativement poétique et surréaliste et on se dit que le film va enfin prendre son envol... Ben non, il est reçu au commissariat du purgatoire comme il le fut dans une séquence précédente sur terre, les décors sont pauvres, les ailes dans le dos du commissaire sont pathétiques et on retombe dans un plan-plan poussif. Comble de la morale, Liliom a le droit de revenir sur terre après 16 ans dans les feux de l'enfer: il croise sa fille mais rapidement s'emporte et lui donne une tapette sur la mimine; il repart illico au ciel, avec une balance dans la justice du ciel nettement défavorable mais la mère et la fille se mettent à parler de lui et d'avouer en choeur que même lorsqu'il les bat, ça ne fait pas mal!!! Sa balance se redresse alors... C'est beau l'amour, mais pas sûr que le film ait un super accueil dans l'assoc "ni pute, ni soumise" (c'est toujours bon pour les mots clé en plus).


liliom2__2_

Quelques scènes où l'on sent un certain soin dans l'éclairage (au début du film sur la caissière notamment ou lorsque notre Liliom est emporté par les deux sbires au ciel), des dialogues qui tentent d'avoir une pseudo-gouaille un peu barbante - pas obligé de rajouter "pour ainsi dire" à chaque fin de phrase pour faire naturel -  et une amourette aà laquelle on a vraiment du mal à croire de bout en bout. Lang est définitivement meilleur dans l'angoisse que dans la romance...

Posté par Shangols à 08:31 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

21 mai 2007

Les Quatorze Amazones (Shi si nu ying hao) (1972) de Gang Cheng

Méga-production des Shaw brothers, ce film a à peine plus vieilli que moi - 72, grosse année on a beau dire.

06

Voulant venger leur chef, 14 gonzesses veuves (tous les maris étant tombés sur les champs de bataille), la grand-mère, sa fille et sa petite fille, les 9 tantes de cette dernière, la grand-mère paternelle et la cuisinière (ben ouais ça compte) - soit une équipe de foot au complet avec trois remplaçantes - décident d'affronter le méchant envahisseur encadré de ses cinq fils - rien que le générique avec la présentation de chaque personnage, ça prend 12 minutes - plus que les hymnes. Comme ce sont des gonzesses, le temps qu'elles discutent le bout de gras, qu'elles se maquillent, qu'elles aillent chez le coiffeur, ça prend vingt plombes avant qu'elles se mettent en marche, mais elles sont remontées à bloc. Leur stratégie est simple, "passer par derrière" pour éviter le combat frontal et capturer le roi - les femmes et la guerre ça peut faire marrer mais ne soyons point médisants. Le premier véritable affrontement a lieu à l'heure de jeu, on a un peu peur d'être perdu avec ces 150.000 figurants (soit les habitants d'un bourg chinois) mais comme les ennemis sont fringués comme le Père-Noël, on finit par suivre l'action assez facilement: bilan du score 1 partout, 1 prince de mort contre la tante numéro 4, soit le stoppeur, pas trop grave. Petit problème malgré tout, les donzelles ont perdu leurs vivres dans la bataille: on propose d'abord de manger les chevaux mais c'est cruel, tout le monde acquiesce, un soldat est prêt quant à lui à manger son chien (non, c'est pas une légende, je confirme) mais il se fait sèchement rappeler à l'ordre - et là c'est le coup de génie: on construit un bambouoduc qui transperce les sacs de grains de l'ennemi, le blé tombant directement dans des sacs - faut être minimum ingénieur pour avoir une idée pareil et construire le truc et ça marche.


03


Les femmes continuent ainsi leur progression et parviennent à un pont qui doit les conduire en territoire ennemi - malheureusement le feu a été mis à ce dernier, on tente bien par la technique pleine d'audace du roulé-boulé de l'éteindre mais cela ne suffit point et seulement une partie de l'armée parvient à traverser le pont - on perd en route la tante numéro 1, le goal, c'est déjà plus emmerdant. A lieu alors la scène la plus incroyable du film: le pont humain; la technique consiste à faire deux colonnes humaine de chaque côté du ravin, de se laisser tomber dans une synchronisation parfaite et de faire la jonction en tendant les bras lorsque les 4 colonnes se retrouvent 90 degrés plus bas: c'est de la folie, on se dit, surtout sans entraînement, mais le miracle a lieu: toute l'armée finit par passer mais on sourit en coin en se demandant comment ceux qui font le pont vont pouvoir s'en sortir- et ben vous allez rire mais il trouve le truc, même s'il y a une petite coupure dans le montage... L'attaque finale peut enfin être mise en oeuvre, on décide de pêter un barrage pour noyer une grosse partie de l'armée ennemie aux avant-postes et, j'aime autant vous prévenir, ça va fighter dru et gras - le chorégraphe de tout le bazar c'est celui de Hero, alors je vous dis po. Six gonzesses au final manqueront à l'appel à la fin du combat mais la partie restante pourra rentrer victorieuse et la tête haute car au départ personne aurait parié. Les Amazones obtiendront un gros respect de l'empereur et demanderont que le banquet en leur honneur soit donné en offrande aux veuves mortes au combat- comme quoi, on se moque et pis...


01


Pour conclure un petit best of des meilleurs répliques, car les Shaw Brothers c'est du grand spectacle mais aussi de la grande littérature: "Mes entrailles sont plus belles que tes tripes de porc", lance une amazone à un ennemi scié; "Toutes les bonnes choses vont par paire" - je vous dis pas à quoi elle fait référence, je laisse un peu de mystère ; "Il faut être plus rusé que le renard pour l'attraper"; "ma mère m'a toujours dit que porter une femme sur les épaules ça porte malheur" - c'est quand même le type en bas de la pile, on comprend son appréhension, et d'ailleurs le gars va mourir dans la séquence suivante; ou encore cette réplique sauvage: "mon fouet éclate la chair et absorbe le sang!". Que du bonheur.

Posté par Shangols à 20:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Film (1965) d'Alan Schneider

Si ça, c'est pas du pointu... Film est la seule incursion de Samuel Beckett dans le cinéma. Le film est en effet entièrement écrit par Beckett, et on sent sa marque dans chacun des plans de ce bidule expérimental improbable.

film_quaterpaneFilm montre Buster Keaton, le vrai, reconnaissable à son éternel chapeau et à sa démarche. Je dis : "montre", mais en fait Schneider suit le personnage dans ses (non-)actions sans jamais nous montrer son visage. Le film est d'ailleurs basé su ce principe : avec un style presque policier, la caméra cherche à dévoiler le personnage, à montrer enfin Keaton de face. Mais lui ne cesse de fuir le regard, que ce soit celui des passants, de ses animaux, ou de la caméra elle-même. On dirait que les déplacements de l'acteur sont conditionnés par les déplacements de la caméra. On reconnaît bien la marque de l'auteur de L'Innommable : n'existe que ce qui est regardé, mais ce qui est regardé est laid et nul. Après avoir annulé toute trace de regard autour de lui, Keaton s'endort, et la caméra en profite pour élégament faire le tour de son corps et le filmer enfin pleine face. Et là, boum, on fait du Beckett : le gars ouvre les yeux (en fait, il n'en a qu'un, il est borgne) et prend une mine ahurie. En face de lui, il y a son double qui le regarde froidement. Dernière image : un oeil qui s'ouvre en gros plan, hommage à Bunuel, emballé c'est pesé.

Cet OVNI étrange, muet et sans musique, est en fait curieusement simple. Linéaire, assez drôle (quelques gags discrets, quelquesfilm postures typiques, sont là pour rappeler le grand acteur burlesque que fut Keaton), il touche par ses allusions amoureuses au cinéma (entre Eisenstein et le surréalisme) et par sa simplicité. Beckett ne crâne pas, il montre humblement en images ce qu'il se tue à nous écrire dans ses bouquins : l'identité n'existe que par rapport aux autres. Qu'il filme un mur brut ou un petit chien, un doigt qui prend le pouls ou une petite vieille, Schneider se met au diapason du maître, en déploie l'univers avec beaucoup de grâce et une grande maîtrise formelle. Bien loin des poses des surréalistes médiocres, Film est un bidule impossible mais attachant.   (Gols - 12/12/06)


"Exister c'est être perçu" est la phrase du philosophe Berkeley que Beckett place en exergue du scénario de Film, tout ayant le soin d'ajouter qu'il s'agit d'"une proposition naïvement retenue pour ses seules possibilités formelles et dramatiques": bref, on est plus dans le domaine de l'expérimentation cinématographique que dans la recherche narrative à tout crin, nous voilà prévenus.

film1

Sans vouloir paraphraser les analyses pertinentes de Noudelmann sur le film dans la collection Mk2 - sur l'omniprésence des regards et l'éradication de la perception ou sur les thèmes de l'épuisement, de l'effondrement et de l'amoindrissement (chez Beckett tout est "en train de se finir" sans jamais atteindre totalement au néant) - ni reprendre ce qu'en disait mon vieux Bibice, je n'ai pu m'empêcher de penser à de nombreux thèmes qui se retrouvent déjà évoqués dans sa nouvelle "L'expulsé": il y a tout d'abord ce besoin de fuite; cette constante également de la maladresse notamment dans la chute de la personne agée (livre et film) ou dans les différents actes des héros; cette recherche inhérente du lieu clos (du ventre de la mère au tombeau, avec cette magnifique idée - dans le film - du rocking chair, à la fois berceuse et lieu dans lequel on s'endort, on (se) repose); ce condensé de vie - 1 journée dans la nouvelle, 6 photos dans le film (de la naissance à l'état actuel en passant par le mariage et l'éducation - la photo de l'homme face au chien qui se dresse me fait plus penser pour ma part aux longues années d'études lénifiante de Beckett faisant écho dans la nouvelle à "ces années impressionnables, celles qui président à la confection du caractère" ), autant de souvenirs qu'il finit par déchirer rageusement et à propos desquels il écrivait dans "L'expulsé": "C'est tuant, les souvenirs. Alors il ne faut pas penser à certaines choses, à celles qui vous tiennent à coeur, ou plutôt il faut y penser, car à ne pas y penser on risque de les retrouver, dans sa mémoire, petit à petit". On finirait presque par en avoir le vertige...

beckett_eye

Un pur objet d'art, que l'on peut prendre plaisir à regarder sous de multiples angles, le mieux étant même peut-être de parvenir à se regarder le regardant - mais bon là, c'est vous qui vous voyez...   (Shang - 21/05/07)

Posté par Shangols à 12:07 - - Commentaires [0] - Permalien [#]



20 mai 2007

J'attends Quelqu'un de Jérôme Bonnell - 2007

18683695J'attends Quelqu'un est une aquarelle dans les teintes pastels, qui fait absolument son effet si on aime ce genre de petites choses tout en sentiments étouffés, en minuscules battements de coeur, en rires qui se transforment en larmes etc. Bref, on est dans la noble école Claude Sautet, pourquoi pas ? J'avoue que je préfère les couleurs un peu plus affirmées, et que ces tracas amoureux ne m'ont pas passioné outre mesure, mais bon, encore une fois, dans le genre, c'est pas si mal.

Dans ce film, donc, tout le monde attend quelqu'un : Darroussin (craquant, mais dans son costume habituel) en pince pour une prostituée triste ; Devos (un peu en-dessous pour une fois) est moyennement heureuse avec son mari (Caravaca, le m18716381eilleur du lot) et manque de goûter aux joies de l'infidélité avec un jeune garçon (Sylvain Dieuaide, qui se contente de placer des sourires sans vraiment jouer grand-chose) ; celui-ci est attiré inéluctablement vers une jeune maman dont on se rendra compte qu'elle est son ancienne amoureuse ; jusqu'à un chien noir qui a perdu sa maîtresse et préfère prendre la poudre d'escampette. Sujet certes peu original, mais assez bien écrit pour toucher parfois, grâce surtout à des dialogues précis, à un sens des situations assez fin, à une vision bien sentie de la vie d'un quartier, et à une mise en scène souvent surprenante dans ses cadres (un baiser dans une forêt qui se joue des espaces, un cadrage retardé sur les larmes de Darroussin qui fait son effet, ou une insistance au plan large sur une m18716383ystérieuse passante aux chiens blancs qui aura son importance dans la suite).

Tout ça dégage une petite musique mélancolique et sensible tout à fait communicative, on ressort du cinéma tout chaffouin, pas de doute. Mais il manque un vrai grand sujet là-dedans, quelque chose qui ne se contente pas de vous prendre gentiment par la main mais qui vous embarque avec élan. Les pulsations du coeur, chez Bonnell, sont discrètes et pudiques, ce qui est une qualité. Je préfère les sentiments plus sanguins, et sans serviette blanche pour s'essuyer.

Posté par Shangols à 20:13 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Tricheurs (1984) de Barbet Schroeder

213119Un petit film du Barbet sur l'enfer du jeu porté par le couple Dutronc/Ogier toujours impeccables. Si l'image pourtant signée du grand Robby Muller (non c'est pas un joueur de foot allemand) a un tantinet pris un coup de blues (bah mettons ça sur le compte de "l'esthétisme" des années 80), la tension reste malgré tout au maximum, bizarrement plus lorsque les joueurs trichent que lorsqu'ils tombent dans la déraison... (la fameuse folie du jeu); Dutronc et son éternel cigare est un parfait loser, plus humain d'ailleurs quand il finit les poches vides (cela lui permet d'apprécier la couleur du ciel et le passage des nuages) que lorsque la griserie de la victoire s'empare de lui. Bulle Ogier est, elle, constamment sur la corde raide et l'on finit par se demander si c'est elle qui va sauver le Dutronc de cet enfer ou celle qui va le faire plonger définitivement. On serre les fesses pour les derniers coups de roulette persuadé que l'on se dirige tout droit vers un sad ending. Schroeder nous mène un poil par le bout du nez et l'on se marre de voir ces deux âmes perdues dans ce château tant désiré et rêvé dans lequel elles s'emmerdent au bout de 5 minutes. Comme toute drogue dure, on est content de s'en sortir et de tourner la page mais on se demande ensuite ce qu'on va bien pouvoir écrire sur la page blanche... Pour joueur averti.

Posté par Shangols à 15:16 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

La Cinquième Colonne (Saboteur) d'Alfred Hitchcock - 1942

Les amis, voilà un festival Hitchcock, tout simplement, un trésor, un plaisir qui ne se relâche jamais. De laprotectedimage première à la dernière seconde, Saboteur fourmille d'inventions toutes plus taquines les unes que les autres, et il faudrait des heures pour relever toutes les idées contenues là-dedans.

Bon, commençons par les quelques (rares) défauts du film : un couple un peu fade (Robert Cummings et Priscilla Lane), qui ne se rencontre réellement jamais dans le film, et soutenu par des acteurs pas toujours aptes à la projection du spectateur ; une légère déception au niveau des dialogues, surtout qu'on remarque la présence au générique de la grande Dorothy Parker à l'écriture, et que son style n'apparaît pas clairement (à part dans une scène de prise en stop par un routier mal marié) ; une musique mal gérée, bizarrement omniprésente en 003752_19fond, sans caractère. Voilà...

A part ça, c'est la perfection même. Le style Hitch éclate en plein : un style uniquement voué au plaisir de l'aventure et du suspense. La plupart des idées de Saboteur ne servent à rien pour faire avancer l'action (une vente de charité forcée, un séjour dans une ville-fantôme...), voire sont complètement invraissemblables... mais c'est justement ce qui fait la qualité du truc : Bouddha se consacre totalement à nous, et nous en donne beaucoup plus que pour notre argent. Même si certains épisodes sont incompréhensibles (comment Cummings parvient-il sans arrêt à s'échapper des différents lieux où onsaboteur s'obstine à la maintenir prisonnier ? Mystère...), la gestion de l'action est parfaite. De la scène d'ouverture tendue et rapide comme l'éclair (un incendie dans une usine) jusqu'à la poursuite dans un cinéma (où les coups de feu sur l'écran épousent les vrais), de la poilante séquence dans une roulotte de cirque à la subtile rencontre avec un aveugle humaniste, on ne sait plus quelles sont les plus géniales, et on regarde ça comme un gosse, ébloui par la profusion de l'imagination de Bouddha. La fameuse scène finale sur la Statue de la Liberté est un des meilleurs exemples du fameux truc toujours renversant du détail le plus minime placé au sein d'un processus gigantesque : ici, c'est la couture d'une manche en très gros plan qui alterne avec la flamme de la statue en plan immense.

Il y a aussi cette longue séquence, parfaitement hitchcockienne, dans une soirée de bienfaisance, où l'innocent protectedimage1tente d'alerter les gens sur l'imminence du danger, sans que personne ne le croie : un vrai cauchemar de tension et de rage ; il y a un appel à l'aide inscrit au rouge à lèvres sur une feuille de papier que personne ne remarque (un montage de fou qui suit le papier le long d'un immeuble où chaque habitant écoute à la radio le récit d'un sabotage en train de se préparer), et on voudrait hurler de colère face à l'injustice de la chose ; il y a le doigt du terroriste qui s'approche dangereusement et lentement du détonateur de la bombe... bref, Hitch est un grand sadique, et qu'est-ce que ça fait plaisir !

C'est vrai que le fond politique de la chose est un peu léger (le discours humaniste du pâle Cummings face au nihilisme élégant de ses ennemis ne fait pas le poids), et qu'on sent que Hitch veut plus livrer un spectacle qu'une réflexion politique. Mais quand le spectacle, justement, est d'un tel niveau, on ne peut que s'incliner servilement. Un chef-d'oeuvre, que voulez-vous, encore une fois.

sommaire hitchcockien complet : clique avec ton doigt

Posté par Shangols à 12:14 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

19 mai 2007

Chaînes Conjugales (A Letter to Three Wives) de Joseph L. Mankiewicz - 1949

darnell3001A Letter to Three Wives est un très joli "mélodrame joyeux", où le scénario, en béton, est toujours soutenu par une mise en scène taquine et audacieuse. Le sujet est parfait : 3 femmes partent en promenade pour une journée. Juste avant de partir, elles reçoivent une lettre de leur principale rivale en amour (la fameuse Addie Ross, qu'on ne verra jamais à l'écran, mais qui irradie le film de sa présence vamp) qui leur annonce qu'elle quitte la ville avec le mari de l'une d'entre elles. Mais lequel ? Au cours de la journée, tour à tour, elles vont se souvenir d'épisodes de leurs vies où Addie Ross a pu remporter le morceau face à leur petit ménage quiLetter_20to_20three_20wives__20a_20_2__20_Mankiewicz_ part en sucette.

Flash-backs qui mélangent allègrement le drame quotidien (la vie de ces femmes est bien tristoune) et des dialogues étincelants (malgré des sous-titres, chez Carlotta, assez catastrophiques) ; jeu d'actrices parfait, puisque les 3 protagonistes sont toutes différentes dans leurs maladresses féminines, leurs trucs de séduction qui n'amusent plus qu'elles, leurs ambitions d'arrivistes ; jeu d'acteurs au diapason, avec notamment un Kirk Douglas tout en énergie (j'aime de plus en plus cet acteur) ; plus quelques effets assez "labo" (les sons triturés, les flash-backs qui se moquent complètement des conventions de subjectivité)... voilà un film qui séduit sans peine, d'autant que la résolution du mystère (mais avec quel mec est-elle partie) est à la hauteur du suspense tenu pendant 1h30. Ca ressemble souvent, c'en estdarnell1026 même troublant, à la matrice de Desperate Housewives, mais c'est beaucoup plus subtil, amer et ironique que la série, et surtout bien mieux écrit. En plus, ça égratigne au passage la société de consommation (à travers une critique du show-bizz qui fait mouche), l'ambition prolétarienne, et les mariages tarifés. Très bon moment.

Posté par Shangols à 21:13 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

LIVRE : Dans la nuit Mozambique de Laurent Gaudé - 2007

image_uploadLe voilà, le grand livre de Laurent Gaudé ! Chacun de ses romans comporte certes des qualités, mais trop souvent éparses au milieu d'un style un peu trop sclérosant, qui finissent par bouffer l'émotion. Dans la nuit Mozambique, fort heureusement, est un recueil de quatre nouvelles, et Gaudé y concentre avec une maîtrise parfaite des récits ramassés, rapides, et d'où cette fois l'émotion éclate magnifiquement. La preuve que le gars est meilleur dans la forme courte, quand il n'a pas le temps de se regarder écrire.

Le premier récit est une très jolie fable à la limite du fantastique, une histoire de marins comme aurait pu l'écrire un Stevenson (énorme compliment sous ma plume). D'une histoire d'esclaves qui s'enfuient d'un bateau de trafiquant, Gaudé tire un inquiétant sujet, où l'Etranger (grand thème de son oeuvre) se tapit en vengeur de son sang et en opposant à sa misère. Grand récit d'ambiance, haletant et rageur.

La deuxième nouvelle est indéniablement la plus belle. Un vieux New-Yorkais se fait tabasser par une bande de voyous, et décide d'aller mourir dans l'hôtel où il vécut sa plus belle histoire d'amour. Le style de Gaudé ici, sa sensibilité toute en mélancolie violente, en plaintes douloureuses, touchent tout droit au coeur. On ressort de ce petit texte bouleversé, avec l'impression qu'il a touché du doigt quelque chose d'immense : la fuite du temps, le deuil, la perte d'un espoir ; tout ça sans sensiblerie, sans nostalgie facile. Immense.

Une petite baisse de rythme peut-être avec "Le colonel Barbaque", prolongation du beau roman Cris, qui reprend l'un des personnages de celui-ci pour montrer les répercussions des horreurs de la guerre de 14-18 sur un homme. Gaudé y a tendance à replonger dans la grandiloquence qui plombait La Mort du roi Tsongor, avec la différence appréciable que cette fois, son héros est une sorte de monstre de violence, nihiliste et désespéré.

Enfin, la nouvelle-titre est une pure merveille. Gaudé y laisse éclater son talent de conteur, à travers la rencontre de quatre copains qui se racontent des histoires tous les ans dans le même restaurant à la même heure. On dirait le début des nouvelles de Maupassant, vous savez ? ces paragraphes d'introduction qui donnent en gros : "Ce soir-là, les chasseurs avaient rangé leurs fusils et s'apprêtaient à écouter Raoul raconter son histoire"... etc. On est en plein là-dedans, et Gaudé a en plus le courage de retourner complètement son sujet, de faire du conteur le seul héros de sa nouvelle, et non ce qu'il raconte. Les dernières pages, inspirées, d'une tristesse d'autant plus belle qu'elle se mèle à la joie, laissent proprement sur le cul par leur imagination et leur rythme d'écriture. Les images jaillissent de ces simples mots. Gaudé a trouvé son rythme. Pourvu qu'il s'y tienne...

Posté par Shangols à 19:08 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :



« Début   513  514  515  516  517  518  519  520  521  522    Fin »