31 mars 2007

Après la Répétition (Efter repetitionen) d'Ingmar Bergman - 1984

Bien qu'il soit un peu dommage que Bergman, ces dernières années, soit tombé dans un style un peu tropapr021 mortifère, il faut reconnaître que Après la Répétition est tout de même assez lumineux, au milieu de ces réflexions austères sur le théâtre et la vie.

Le dispositif est radical : un plateau de théâtre, 3 comédiens en tout et pour tout, et du dialogue, du dialogue et encore du dialogue. Seulement, quand c'est signé Bergman, cet aspect spartiate est transcendé par une intelligence filmique sans égale. D'accord, ce sont des procédés déjà connus, ces champs/contre-champs parfaits, ces brusques aapr142pparitions de plans d'ensemble (la scène étant filmée du point de vue d'un spectateur de théâtre), ces transformations subtiles des personnages en enfants, cette sécheresse de style qui rompt avec la richesse des dialogues. Mais chez le bon Ingmar, ces techniques vieilles comme le monde sont utilisées toujours avec une maîtrise parfaite qui va complètement dans le sens de son propos : les champs/contre-champs sont donc très attentifs aux acteurs, très bons, dont le moindre soupir, le moindre sourire est traqué par le montage tout en émotio de ces plans a priori banals ; les plans d'ensemble amènent sans esbrouffe apr008une mise en abîme bienvenue (le théâtre dans le théâtre dans le cinéma, complexe) ; les enfants sont utilisés avec parcimonie, Bergman se payant même le luxe d'un plan très compliqué sur une jeune actrice qui sort du champ pour revenir en petite fille, puis à nouveau en comédienne, tout ça sans coupe ; la sécheresse de style sert parfaitement ce fond très sombre sur la perte des idéaux de la jeunesse, les rapports entre la vérité d'un rôle et la gloire de son interprète, les amours piétinées, les rapports ambigüs entre un metteur en scène et ses actrices, et la perte d'identité du métier théâtral.

apr014Alors bien sûr, ce n'est pas tout à fait la fête à la saucisse de Morteaux. Après la Répétition contient peu d'hélicoptères qui explosent ou de gags hilarants. C'est un cinéma d'un autre âge, assummé comme tel, un cinéma de vieil homme qui s'intéresse à l'humain, et à la grandeur désuète de l'Art du jeu. Mais si on accepte que le cinéma, de temps en temps, se repose un peu, on ne peut qu'être séduit par cette déclaration d'amour morbide mais sereine aux actrices. La voix off, montée très audacieusement sur les dialogues en train de se dire, finit de convaincre que ce film est beaucoup plus complexe que ce qu'il veut bien nous montrer. Et la longue conversation finale, où un vieil homme et une jeune fille fantament l'idylle qu'ils n'ont jamais eue, amène un peu de lumière dans cet essai qui reste assez angoissant et difficile.

l'odyssée bergmaneuse est là

Posté par Shangols à 17:19 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


La Ballade du Soldat (Ballada o soldate) (1959) de Grigori Chukhrai

Encore un miracle du cinéma russe : une histoire simple comme bonjour - un jeune homme et une jeune femme qui se regardent plus qu'il ne parlent - sur fond de deuxième guerre mondiale. Aussi puissant et touchant que Quand passent les Cigognes, bref, un pur moment de bonheur.

Crit_0

Le jeune Alyosha se retrouve seul sur le front, pourchassé par 4 tanks allemands - on a droit à ce plan de ouf, où la caméra pivotante termine sur un plan à l'envers, Alyosha perdant pied devant le danger. Mais, dans un geste de désespoir, il se ressaisit, trouve un genre de grosse mitraillette (po fait mon service, désolé) et stoppe deux tanks dans leur course. Accueilli comme un héros par le général, plutôt qu'une décoration, il demande d'avoir le droit de retourner dans son village natal pour voir sa mère - le toit de sa maison fuit, c'est tout ce qu'il a retenu de sa lettre. En route, dans un wagon chargé de foin, il rencontre Shura, jeune fille montée clandestinement dans ce même train; celle-ci est toute apeurée au début, mais peu à peu retrouve confiance en présence de ce bien gentil garçon. Que dire sinon que Shura, Zhanna Prokhorenko, belle comme l'aurore, illumine la pellicule. Leur flirt en toute innocence est limpide comme de l'eau de roche du début à la fin. Qu'ils se cachent ensemble et savourent pendant quelques secondes suspendues une certaine intimité physique, qu'elle lui mente en lui disant qu'elle va rejoindre un soldat blessé, qu'il la défende face à un soldat qui fait du zèle, qu'il la perde en allant chercher de l'eau, qu'il la retrouve sur le pont d'une gare, qu'ils partent ensemble apporter deux bouts de savon à la femme d'un soldat qui trompe son mari, la tristesse se lisant sur leurs deux visages, qu'il la dissimule dans son manteau pour qu'elle prenne le train militaire, qu'ils se retrouvent face à face entre deux wagons se parlant avec les yeux dans un bruit infernal, que ses cheveux - à elle - flottant au vent caressent son visage - à lui -, qu'ils se séparent sur un quai, genre Les Parapluies de Cherbourg en aussi vibrant,... toutes ces séquences s'imposent par leur évidence, par leur simplicité, comme un début d'histoire d'amour.

Crit_1

Pas même un baiser, juste deux visages qui finissent par prononcer des mots d'amour alors que le train ne cesse d'augmenter la distance entre eux. Tout le reste est au final purement anecdotique. Ouais il sauvera des enfants lorsque le train est bombardé, ouais il retrouvera sa mère pour quelques minutes avant de repartir au front (la course de celle-ci dans les champs est limite pub de Chabat pour Pal, un peu too much certes), ouais on sait depuis le début de l'histoire qu'Alyosha ne reviendra jamais de cette guerre, mort dans une ville étrangère, mais la voix-off a beau conclure qu'il s'agit de l'histoire d'un simple soldat, on sait parfaitement que l'on vient d'assister à un pure moment de grâce entre deux individus.

Crit_0

Il faut du génie pour parvenir à trouver un ton aussi juste, la caméra malgré quelques morceaux de bravoure "à la russe" finissant par se faire complétement oublier. Chukhrai, que je ne connaissais dois-je avouer ni d'Eve ni d'Adam, réalise le film parfait, d'une fraîcheur, d'une limpidité et d'une jeunesse rarissime. Bon, va encore falloir que je fouille les bacs pour tomber inopément sur d'autres réalisations du gars.

Crit_1

Posté par Shangols à 12:14 - - Commentaires [4] - Permalien [#]

29 mars 2007

Le Mur Invisible (Gentleman's Agreement) d'Elia Kazan - 1947

Au milieu du magma hollywoodien des années 40, il y avait quelques cinéastes courageux et engagés, et en premier lieu Elia Kazan. Gentleman's Agreement a dû faire l'effet d'une bombe à l'époque, et il faut avouer qu'en nos temps sarkozo-poujadistes, il garde encore une irrévérence précieuse.

t03930yfvhtGregory Peck joue un journaliste à qui on commande une série d'articles sur l'antisémitisme. Plutôt que de se référer aux éternelles statistiques, il préfère choisir une option à la Albert Londres : se faire passer pour un Juif, afin de mieux observer de l'intérieur le processus infernal de l'ostracisme ordinaire. Déjà, à ce niveau, en 1947, c'est énorme, mais Kazan ne s'arrête pas là, et plonge son personnage dans un milieu aristocratique et plutôt ouvert. Dès lors, le journaliste va traquer l'antisémitisme dans son aspect le plus quotidien, le plus caché. C'est une chose de se faire traiter de "youpin", c'en est une autre de déceler la lâcheté dans un milieu qui se prétend de gauche. Et là, Kazan touche juste. A l'aide de dialogues extraordinaires, tout en théorie et en phrases bouleversantes, à l'aide d'un quatuor d'acteurs absolument fabuleux (je ne suis pourtant pas un grand fan de Peck, mais ici, il est magnifique dans ses faiblesses, sa dureté, ses doutes), le gars réussit à tracer un vibrant plaidoyer définitivement humaniste sur l'exclusion au quotidien, dans ses aspects les plus dissimulés, les plus "innocents". A la fin du film, on a franchement l'impression que Kazan a fait le tour du sujet : racisme frontal, racisme larvé, difficulté d'être un simple être humain dans une société figée par des codes moraux et religieux, discours politique sur l'importance de la jeune génération, et jusqu'à la paranoïa excessive éprouvée par les Juifs vis-à-vis des Gentils... Tout y passe, et tout le monde. Evitant la caricature, grâce à une absence totale de manichéisme et une grande attention à la complexité de ses personnages, il prend pourtant clairement parti pour une société égalitaire qui combattrait même les tentations "bien-pensantes" de ses collègues démocrates. Tu m'étonnes que MacCarthy appréciait moyennement Kazan.

Le film, formellement, est certes moins intéressant que les autres Kazan. On le sent obnubilé par son discours fraternel plus que par le cinéma en lui-même. Trop de dialogues, une caméra un peu frontale et sans invention, quelques scènes narratives peu intéressantes, et une difficulté évidente à raconter une véritable histoire au milieu de ce manifeste humaniste. Mais Gentleman's Agreement reste un essai absolument couillu, qui fait partie de cette race de film qu'on aimerait rencontrer plus souvent : le film engagé envers et contre tous.

Posté par Shangols à 20:58 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

La Comtesse de Honk-Kong (A Countess from Hong Kong) (1967) de Charles Chaplin

countess_from_hong_kong_1_Les présences de Marlon Brando et de Sophia Loren ne suffisent pas à sauver du naufrage cet ultime opus du maître. Oui les Russes blancs sont venus à Shanghai en 1920, voilà pour l'intérêt historique. Pendant une heure, Brando et la Sophia s'entendent comme chien et chat puis tombent dans les bras l'un de l'autre d'un coup d'un seul, et le Marlon est prêt à tout sacrifier pour suivre sa promise. Les pauvres gags à chaque coup de sonnette où elle doit se cacher (elle voyage clandestinement) sont pathétiques, la caméra qui bouge pour faire croire que le bateau tangue est pathétique (c'est pas le même qui a réalisé L'émigrant, quelques 50 ans plus tôt, c'est pas possible...), les acteurs sont souvent filmés frontalement, bien face à la caméra s'il vous plaît, ce qui ajoute au côté ultra théâtral du bazar, les images d'archives insérées pour faire "comme si" sont ultra laides, les dialogues sont pauvres, et la direction d'acteurs est vraiment free lance: certes c'est Brando et Loren mais bon, un peu de feeling et d'entrain que diable... Vais pas non plus me déchaîner et disons simplement pour conclure que la musique sirupeuse avec 3000 violons composée par le Chaplin s'écoute tout de même gentiment. Promis, un jour on parlera avec le gars Bibice de Woman of Paris, un des multiples chef-d'oeuvre du Charlie pour ne pas avoir que cette note terne sur ce chtit blog.

Posté par Shangols à 17:05 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

Assassination (Ansatsu) (1964) de Masahiro Shinoda

Résumer l'histoire en 2 lignes quand il y a déjà 4 minutes d'introduction sur le contexte historique du Japon en 1953, est une gageure. Il s'agit surtout de dresser le portrait d'un homme, Kiyokawa, qui passe des alliances tour à tour avec l'Empereur et le Shogunat (qu'il trahit) pour mieux rester fidèle aux principes qu'il s'est fixé: servir l'Empereur pour débarrasser le Japon de la vermine américaine.

a_20Masahiro_20Shinoda_20The_20Assassination_20Ansatsu_20DVD_20Review_20PDVD_015_1_

Le plus impressionnant, une fois que l'on tente de faire l'impasse sur le contexte historique et les multiples clans et personnages qui gravitent autour de cette figure - charismatique mais pas forcément sympathique -, est la façon dont le récit est construit; c'est pas Citizen Kane, mais chacun y va de sa petite anecdote pour essayer de cerner cet homme mystérieux: des flash-back contés par les multiples personnages qui l'ont connu, sa dulcinée, ses compagnons de troupe, un jeune homme au service de l'empereur dont il a sauvé la vie (...) émergent des séquences d'une certaine virtuosité; ainsi ce fantastique combat entre samouraïs dans une auberge avec des clients qui courent dans tous les sens, les coups de sabre tombant comme une pluie tropicale; Kobayashi se permet même quelques arrêts sur image d'une grande force notamment quand, lors d'un corps-à-corps, l'un des deux hommes imbriqué demande à un troisième de tuer son ennemi en le transperçant lui-même - Gosh... Très bel arrêt sur image également lorsqu'il fait l'amour pour la première fois avec sa future compagne, Oren, l'image se figeant sur le visage de celle-ci pendant que la bande-son (des cris de souffrance ou de plaisir...) continue. Kiyokawa est on ne peut plus complexe - capable de trancher la tête d'un marchand, sur un coup de sang, puis ensuite d'avouer sa faute comme un enfant dans les bras d'Oren - mais son sens de la provocation et son arrogance (et le sake) vont finir par le perdre un soir dans une petite ruelle (mourir à 34 ans c'est con).

a_20Masahiro_20Shinoda_20The_20Assassination_20Ansatsu_20DVD_20Review_20PDVD_008_1_

Si la complexité narrative ne vous rebute point, hara-kirisez vous sur ce film magnifiquement mis en image par Masao Kosugi.   

Posté par Shangols à 07:47 - - Commentaires [0] - Permalien [#]



La Condition Humaine (vol 1): Il n'y a pas de plus grand Amour (Ningen no joken I) (1959) de Masaki Kobayashi

Premier volet (3h20 au compteur) de cette fresque de Kobayashi avec dans le rôle titre Tatsuya Nakadai, vu entre autres chez Kurosawa et Naruse. Sur fond de camp de concentration, le combat d'un homme pour traiter les prisonniers et les travailleurs chinois des mines de façon plus humaine. Pratiquement seul contre tous, il se frottera à la résistance des autres employés japonais, de son boss et surtout du commandement militaire. Une figure un peu salvatrice dans ce Japon d'après-guerre, comme si le combat d'un homme pouvait faire oublier toute l'inhumanité d'une époque - si on veut être un peu caustique.

sjff_01_img0348_1_

Mandchourie,1943: Kaji part avec cette femme dans cet enfer minier après avoir écrit un rapport sur l'intérêt de mieux traiter les employés chinois dans le but d'avoir de meilleurs rapports... et un meilleur rendement. Rapidement c'est le clash, avec l'équipe déjà en place qui est plutôt favorable à la manière forte. Etant également en charge de 600 prisonniers et du bordel adjacent -60 femmes-, il devra constamment lutter pour établir la confiance entre lui et les Chinois tout en se faisant le plus souvent trahir par les siens. C'est humaniste, c'est beau, ça part d'un bon principe même si les prostituées ressemblent plus à un groupe de jeunes filles en vacances -"les femmes de confort quoi" - qu'à des esclaves sexuelles -ce qu'elles étaient quoiqu'on essaie presque de nous faire croire ici, si je peux me permettre une légère remarque. Bref, ces quelques réserves de fond mises à part (tout de même), Kobayashi ne fait pas l'impasse sur le comportement bestial de la plupart des Japonais à l'époque, le fait d'être en guerre pour les personnes en charge justifiant les méthodes extrêmes : séquences hallucinantes des 600 prisonniers à leur sortie du train qui tombent comme des mouches et se ruent comme des morts-vivants sur les sacs de rations alimentaires, passage à tabac dans les mines, coupages de têtes pour des présumés évadés, barrières électriques à 3000 volts dans lesquels viennent s'encastrer ces prisonniers ... Kaji a beau jeu de chercher à discuter avec les chefs des prisonniers pour éviter toute évasion, il finira par être désavoué pour ces méthodes jugées trop douces et sa rebellion par rapport aux responsables, et cette première partie de se terminer sur son ordre de mise en route, alors qu'il avait reçu la promesse d'être exempté du front.

Il se pose tout autant en victime d'un système dictatorial que les hommes -chinois- dont il a en partie la charge. Nakadai, torturé également par les militaires, se transforme peu à peu en zombie et seul le soutien de sa femme lui permet de ne pas tomber plus bas. Son caractère paraît bien naïf et un peu tendre dans cet environnement sans foi ni loi, mais il ne déroge point aux règles qu'il s'est fixées : un peu de compassion, crénom. Reste à voir ce que cela donnera sur le champ de bataille.

Posté par Shangols à 07:17 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

28 mars 2007

L'Enjôleuse (El Bruto) (1952) de Luis Buñuel

el_bruto_1_Il est clair que la traduction française semble un tantinet à contre-courant du titre original. Bon je vous explique: la brute est un type de deux mètres qui bosse dans un abattoir (c'était ça ou vendeur de porcelaine) attaché au service de Don Andrès (qui serait le père illégitime que ça métonnerait guère). Le Don veut évincer une douzaine de familles (à vue de nez) d'un lotissement qu'il possède, seulement ces derniers font corps pour résister. La femme de l'Andrès, Paloma, l'enjôooooleuse donc, lui glisse à l'oreille l'idée de se débarrasser des leaders du mouvement de protestation, aussi simple à faire que de couper les queues des quatre fleurs qui dépassent de sa jardinière (clic,clic, clic, clic, ça c'est fait). Le Don fait donc appel à la brute qui d'une pichenette enverra au tombeau un des leaders déjà bien malade... Tout se compliquera quand Paloma enjolivera la brute et quand la brute de son côté tombera amoureux de Meche, la fille du leader décédé. Je vous laisse deviner la fin ultra-tragique, le créateur et sa créature (le truand Andrès et sa brute) faisant les frais de la jalousie de la Palooooommmma. Il y aurait bien un poil de Frankenstein derrière cette histoire-là, un Frankenstein qui ne connaît point sa force mais qui a un ptit coeur qui bat.

Buñuel est toujours parfait pour mettre en scène les nombreuses séquences familiales, avec moult gamins01_elbruto_1_ qui courent, vieillards alités, et les cris et les baffes qui volent. Il excelle surtout à montrer toute la sensualité de la Paloma qui après avoir titillé la brute en bonne et due forme, s'offrira un soir, telle une communiante, les yeux fermés sur son lit. Rah, encore et toujours l'attraction fatale des femmes, et l'histoire d'un homme écartelé entre une sexualité bestiale sans amour et une vie amoureuse tranquille sans tambour (c'est juste pour la rime et l'équilibre): pauvre brute qui finira abattu comme un chien devant les yeux des deux femmes qui l'ont aimé - que la vie est cruelle mon dieu. Un Buñuel mexicain enlevé, avec en fond, une histoire relativement classique.

Tout Buñuel : clique

Posté par Shangols à 10:35 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

L'Ile Nue (Hadaka no shima) (1960) de Kaneto Shindô

naked

Cet ancien assistant de Mizoguchi réalise une nouvelle fois une pure merveille dans ce film dénué de tout dialogue: juste les bruits de la nature et quelques chants viennent ponctuer ce film d'un panthéisme hallucinant. Il a voulu réaliser, dit-il au dos de ma jaquette, "un poème cinématographique pour essayer de capter la vie des êtres humains qui combattent comme des fourmis contre les forces de la nature". Le moins que l'on puisse dire c'est que le résultat est bluffant.

naked2

Un couple vit avec leurs deux enfants sur une minuscule île, le problème étant... l'eau. On suit pendant près d'une demi-heure ce couple faisant des va-et-vient en bateau, de nuit comme de jour, entre leur résidence et la terre, d'où il ramène à chaque fois quatre seaux d'eau sur leur dos, porté par une musique qui rappelle un poil la Force du Destin de Vivaldi. Alors je vous vois venir: c'est mortel? Et ben po du tout, parce que tous les cadres, tous les mouvements de caméra sont au millimètre et ce ballet incessant de ces deux individus qui triment comme des boeufs pour remonter la pente et arroser leur culture en devient quasi-hypnotique, le spectateur serrant des dents à chaque fois que l'un des deux risque de trébucher. A la 28ème minute, c'est le premier incident de course: la femme glisse, un seau tombe, elle rattrape in-extremis le second; son mari s'approche calmement d'elle et lui retourne une baffasse qui la projette à terre. L'incident est clos. Après l'été, les saisons s'enchaînent, petites festivités en automne, hiver rude où il faut continuer de constamment de défricher, printemps pluvieux où il faut aller ramasser des algues... Les deux garçons pêchent un gros poisson qu'on va s'empresser de vendre en ville, fiesta, c'est le resto annuel, on se prive po sur le riz et l'eau (le Jap reste sage). Et puis après 1h02 de jeu, c'est le drame: l'aîné tombe malade, fiêvre, mort subite. Les enfants de l'école viendront assister à son enterrement, les parents pipent rien. Sauf la femme qui, un jour, alors que l'été est revenu, décide de renverser volontairement un seau et d'arracher de rage quelques plans d'ignames (je dis "igname", pour faire bien, c'est peut-être des carottes, hein...). Le mari reste stoïque cette fois-ci, la femme se calme et reprend son ouvrage. Le film se termine sur une vue aérienne de l'île (sublime) et l'on se rend compte pour la première de la taille minuscule de l'îlot. Scotché.

naked1

Posté par Shangols à 07:37 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

La Femme aux Cheveux rouges (Red-Headed Woman) (1932) de Jack Conway

redhead_1_On ne peut point dire que Jean Harlow ne soit pas la reine de la secrétaire rentre-dedans dans cette excellente comédie qui n'arrive pas à faire oublier malgré tout Harwyck, Lily, dans Baby Face.

Quand Lillian (Lil'... c'est le prénom qui veut ça ou quoi?) a décidé de coucher avec son patron, bien que déjà marié à une femme qu'il aime, elle n'y va pas pas quatre chemins : photo du boss sur la jarretière, entrée intempestive dans sa demeure pour lui apporter son courrier quand sa femme n'est pas là, croisement et décroisement de jambes d'école, et scène très hot dans une cabine de téléphone où elle accule celui-ci qui se retrouve... dos au mur. Elle provoquera le divorce et se mariera en profitant d'une soirée arrosée, suivra un plus gros ponte à New York (le roi du charbon, c'est quelque chose...) tout en vivotant avec le chauffeur, Albert, Charles Boyer, le charme français en marche, tout dans la moustache et l'accent frenchie... Malheureusement, le père de son boss enquêtera et photos à l'appui prouvera à son fils et au ponte que la coquette ne fait po de la fidélité son karma (excellent dialogue entre le père et le ponte: "- Lillian a une liaison / - Depuis quand? / - Elle est arrivée quand à New York? / - Le 16. / - Ben, depuis le 16.") Elle se retrouvera, comme Lily, à Paris, où la bougresse arrivera à rebondir avec un vieux barbu qui possède des chevaux de course... et avec toujours l'Albert en chauffeur. Jean Harlow se targue même d'une petite phrase en français où on comprend un mot sur deux, mais c'est bien tenté.

a_20red_headed_20FORBIDDEN_HLLYWD_RHW_WB_9preston_20sturges_20_1_

C'est bien enlevé dans l'ensemble, même si son mari Chester Morris semble venir un peu trop directement du muet, et si Jean Harlow a tendance a en faire un peu des tonnes en fille parvenue, un poil agaçante à la longue; mais on lui pardonne tant elle semble connaître la faiblesse des hommes et parvient toujours à ses fins... Il y a également une scène d'anthologie lorsqu'elle échange son pyjama avec son amie, tournée en plan séquence, avec une caméra qui fait un va-et-vient des pieds de l'une à la tête de l'autre, en frôlant à chaque fois les parties du corps mises à nu. Plein d'énergie donc et coquinou à souhait. Mais c'est po Harwyck...

seethru_1_

Posté par Shangols à 06:57 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

27 mars 2007

Top Hat de Mark Sandrich - 1935

060223_cb_topHatEXRendez-moi Gene Kelly ! Que dire de ce Top Hat poussif, lourdosse, fâde, jamais joyeux comme ont pu l'être les grandes comédies musicales hollywoodiennes ? Je ne sais pas d'où sort ce Mark Sandrich, mais l'évidence est qu'il ne connaît absolument rien au genre : rythmes affreusement pauvres, dialogues laborieux, direction d'acteurs inexistante. Avec lui, la caméra désespérément figée semble filmer en deux dimensions, à cause de la platitude des décors, du peu d'inspiration des chorégraphies. Fred Astaire, trop technicien dans ses danses, et trop grimaçant dans ses scènes de comédie, alourdit encore plus un scénario indigent, reposant sur une seule idée : un quiproquo qui fait long feu, et que n'importe quel autre scénariste aurait traité comme un simple rebondissement de trois minutes. Sandrich, lui, en fait 1h40, et c'est laborieux, allangui, jamais drôle. Le gars ne sasjff_01_img0500it jamais quand couper une scène, et on assiste à un naufrage dans les tempos sur toutes les fins de scènes, où les acteurs semblent perdus dans des plans qui auraient dû se terminer 5 secondes avant.

On sourit gentiment à cette légère ambiguité sur les relations entre les couples (l'échangisme est abordé doucement, sans bruit), et à ce personnage d'épouse blasée qui regarde une autre femme se laisser séduire par son mari. Mais à part cette subtilité, qui n'est d'ailleurs pas menée jusqu'au bout de sa logique, le film se traîne désespérément. Les chorégraphies sont plates, avec ces espèces de ballets ringards trop préparés, manquant de fantaisie, trop carrées. Bien qu'engoncée dans des robes ridicules, Ginger Rogers, dans les parties dansées, s'en tire un peu mieux que son partenaire, elle est un peu plus libérée dans ses mouvements, apporte une touche supplémentaire d'humour. Mais tout ça donne l'impression d'un film sous vide avec la mention "prêt à livrer" collée sur l'étiquette. Un naufrage, qui permet tout de même de se rappeler l'immortel génie d'un Gene Kelly, qui, lui, savait faire voler en éclat tous les cadres, toutes les conventions de la danse, et savait surtout ce qu'était la légèreté. Ca, un classique ? Au secours !

Posté par Shangols à 20:36 - - Commentaires [2] - Permalien [#]



« Début   513  514  515  516  517  518  519  520  521  522    Fin »