11 octobre 2014

New York Melody (Begin again) (2014) de John Carney

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7 ans après Once, l'Irlandais John Carney tente de nous resservir la même soupe froide à New York City : une nouvelle comédie-romantique-musicale qui bénéficie cette fois-ci de la présence de stars - Keira Knightley (elle se croit dans un film super indie donc elle n'arrête pas de faire des mines "ultra-naturelles" pour faire genre) et le routier Mark Ruffalo (plus free lance au niveau du jeu, je ne vois pas, où alors il faut remonter aux films de Claude Berri...). Forcément, on s'en doute, il y a quelque chose d'un peu putassier à vouloir ressortir les mêmes recettes ; on sert un peu plus les fesses au bout de 15 minutes quand on se rend compte en plus que le feeling est cette fois-ci méchamment resté au vestiaire - ou en Irlande... Certes, Once n'était pas un chef-d'oeuvre mais ses petites mélodies avait un je-ne-sais-quoi (pour peu que vous aimiez le Nutella et les chansons sucrées) qui permettait de vous mettre en joie. John Carney a beau forcer la dose, tenter de nous prendre dans les mêmes rets musicaux en répétant 2, 3, 4, 5 fois la même chanson, on reste malgré tout la plupart du temps affreusement à quai. Au niveau sentimental, le scénario ferait rire un enfant de 20 mois par tant de facilité (le vieux couple qui se sépare mais qui s'aime, le jeune couple qui se sépare et qui n'avait de toute façon que peu de points communs - si vous devinez pas "live" avec quelle donzelle Adam Levine va tromper Keira Knightley, relisez le club des cinq ; accessoirement, scénaristiquement, il est aussi question d'un manager sur la touche qui pousse une chtite jeune à faire un album...), au niveau musical Suzanne Vega se marre - on a rien contre la ptite chansonnette légère teintée de folk, non, mais l'abus d'easy listening donne malheureusement parfois des envies de meurtres ou d'écouter les Pogues à un niveau sonore tellement indécent que toute réconciliation avec les voisins serait par la suite mission impossible. Bref, on s'attendait à du gnangnan (attendez, diable, on ne peut pas toujours mater des films japonais muets dont il ne reste qu'une copie...), on est diablement servi.

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Mais, allez, je vais quand même tenter de positiver deux secondes quitte à me fourvoyer un brin. Il y a chez John Carney une telle volonté de vous faire croire "qu'une fois au fond du fond du trou, vous ne pouvez que remonter, qu'il y a des gens tellement sympathoches et cool in the world que tout est possible" qu'on aurait presque envie de lui donner une franche et amicale bourrade dans le dos s'il était en face de nous à la fin du film. Oui, c'est niais, oui c'est surjoué, oui la zique est limite, oui, il filme New York comme une plate et belle carte postale, oui c'est terriblement easy... Mais on sent que le gars est une bonne branche qui tente  l'impossible pour vous inclure dans ses vibes... même si c'est peine perdue, cela part quand même d'un bon sentiment. Bref, c'est raté mais un soir où vous êtes totalement guimauve, à la dérive, le truc sera capable de vous arracher un sourire de compassion humaine. C'est mieux que rien...

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10 octobre 2014

LIVRE : Photos volées de Dominique Fabre - 2014

photos-volees-fabreSi vous avez 58 ans, que vous êtes chômeur en fin de droit, sans compagne ni enfant et avec aucun espoir d'avenir, cet ouvrage est pour vous : en fin de lecture, il vous suffira de prendre une allumette et de vous immoler par le feu en brûlant cet ouvrage enfoui sous votre chemise. Vous avez eu une vie de merde, autant y mettre fin. Bon, ok, je noircis un peu le tableau. Reconnaissons tout de même que ce n'est pas le bouquin de la rentrée le plus gai. Dominique Fabre suit donc la trajectoire d'un homme gentiment mis au rebut par sa boîte et qui se retrouve soudainement face à lui-même 24h sur 24. Son seul réconfort, ce sont les photos qu'il a prises tout au long de sa vie : il y retrouve nostalgiquement quelques instants de grâce qui rendent encore plus douloureux le présent. Alors oui, certes, tout n'est pas totalement merdique. Il possède encore une poignée de vieux amis qu'il voit encore de temps en temps lors de longues soirées un peu tristes, il fait la connaissance d'un type débrouillard qui l'amène dans ses petites combines (du matériel "tombé du camion" qu'ils convoient et sur lequel ils prennent des commissions) ou encore d'une avocate avec laquelle un embryon d'histoire d'amour tente d'éclore. Tout n'est pas désespéré, désespéré... Et puis il y a ce jeune couple d'un ptit bar de quartier qui lui propose d'exposer ses photos - non, tout n'est pas complétement perdu. Mais tout de même, on ne peut pas dire que Fabre aime à se faire le chantre de la joie de vivre. Certes, lancerait l'ami Gols jamais à court de répartie, c'est souvent les ouvrages les plus noirs qui finissent par paraître de vrais diamants bruts. Bon. Tout le monde n'est pas Miller, ni Calaferte, ni Selby, hein. Le problème, c'est qu'on ne peut pas dire non plus que l'écriture du gars Fabre soit des plus séduisantes. Des phrases souvent juxtaposées, qui aiment à jouer du style indirect libre et qui souvent passent d'une situation à une autre sans qu'il soit toujours évident de suivre immédiatement le raisonnement, la logique. D'où une lecture, surtout dans la première partie (on finit par s'y habituer par la suite, sans forcément y prendre goût...), un peu "heurtée" ; on avait déjà du mal à vraiment se passionner pour cette bonne vieille petite vie de merde à l'heure des bilans, l'écriture de Fabre ne nous aide pas vraiment à apprécier les méandres de ce récit guère original et un peu poussiéreux - rah la société française, ma bonne dame, tout part en quenouille... Bref, vous l'aurez compris, autant avoir une grosse patate avant d'attaquer la chose. A la fin du récit vous saurez au moins ce qui vous attend en fin de carrière si vous continuez à vous mettre des oeillères... Des photos au final légèrement sépia et un récit qui n'a de modianesque que le titre.

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LIVRE : Debout-Payé de Gauz - 2014

CV-Gauz-CheeriOn ne sait pas trop si on doit rire devant ce bouquin, ou prendre sa tête dans ses mains et pleurer sur cette infâme civilisation mondialisée. C'est tout le talent de cet auteur mystérieux (premier roman, nom étrange) que de se promener habilement entre les genres, à la lisière de l'impressionnisme, du réalisme social, de la fresque politique et de la brêve de comptoir. Debout-Payé est le portrait autobiographique d'un immigré ivoirien débarquant en France dans les 90's dans l'idée de devenir riche et docte, et qui se retrouve vigile au Séphora des Champs-Elysées. A travers lui, Gauz retrace mine de rien toute l'histoire de l'immigration africaine de ces années-là, depuis les premiers "pionniers" jusqu'à la sale période de l'après-11 septembre. Par le détail, par le roman, par l'individu, il décrit ce que c'est que d'arriver dans ce pays, d'y habiter dans des centres sociaux sordides avec ses congénères, d'y exercer un métier absurde, puis de retourner (parfois) au bled aussi dubitatif qu'en partant. Une épopée finalement, qui passe par de grands monologues d'anciens, un véritable chant de souffrance et de dignité de tous ces sans-papiers transparents assis toute la journée dans une cahute devant une porte, ou plus souvent debout (d'où le titre) à jouer les gros bras (qu'ils n'ont pas) en matant les sacs ouverts des bonnes femmes.

C'est triste, presque tragique, et le style de Gauz ne refuse pas une certaine mélancolie prenante, cachée derrière des faits, des dates, des chiffres. Mais il sait aussi fournir des contre-points impayables, avec cette suite de phrases entendues ou de gestes aperçus durant ses heures de surveillance : comportements absurdes qui montrent encore une fois par la petite porte ce qu'est notre société marchande et contradictoire. Son statut d'ombre que personne ne remarque lui permet de capter avec une acuité extraordinaire les petites choses du quotidien, qui se transforment aussitôt en symboles de globalisation. Sous des dehors de témoignage à la première personne, le livre se montre alors d'une belle ampleur, et le style rythmé de Gauz ajoute encore au charme. Belle chose.

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Little Big Horn (1951) de Charles Marquis Warren

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Voilà une bien belle découverte : ce premier film de Charles Marquis Warren est bien plus qu'un western, bien plus qu'une simple série B, bien plus qu'une simple balade de soldats en territoire ennemi. Warren parvient à mixer avec une évidente maîtrise divers ingrédients (triangle amoureux, attaque sauvage, galerie de portraits, fatalisme proche de celui d'un film noir...) et nous livre un petit western de derrière les fagots qui tient diablement en haleine. Dès le départ, on sent que le gars calcule intelligemment ses plans (un joli plan séquence qui nous présente les deux personnages principaux et l'intenable tension qui va automatiquement voir le jour entre les deux : Marie Windsor annonce à son amant, le lieutenant John Haywood (John Ireland), qu'elle est prête à tout quitter pour lui. Pas de bol, dans un miroir, apparaît le mari, le Capitaine Phil Donlin (Lloyd Bridges) rentré un peu plus tôt que prévu de mission - en un plan et un léger mouvement de caméra, Warren a posé le problème : ces deux hommes ne sont pas faits pour s’entendre, clair). L'histoire ensuite est simple comme bonjour : les deux hommes, accompagnés d'une quinzaine de soldats, vont devoir traverser le territoirE sioux pour alerter le fameux général Custer d'une embuscade qui se prépare vers la rivière de Little Big Horn. C'est le Capitaine Donlin, of course, qui décide de cette mission-suicide, comme pour mieux tester Haywood... C'est alors parti pour une très longue cavalcade : un grand film d'hommes entre eux avec ses petites histoires, sa dose de testostérones et ses inéluctables tragédies.

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Warren, pour commencer, comme dans un bon vieux Fuller, a le don pour négliger aucun des personnages de la troupe. Tous ont droit à leur petite séquence, leur cinq minutes de gloire en quelque sorte, permettant ainsi de découvrir un pan de leur passé, une partie de leurs espoirs. Ainsi ce type dont la femme vient d'accoucher et dont il est sans nouvelle, ainsi cet autre qui "a commandé" au Canada sa future épouse, une bien belle femme qui devrait le rejoindre à la fin de cette mission. On s'attache à ces hommes... avant qu'ils ne tombent comme des mouches. Comme dans un bon film noir qui se respecte, les cadavres sont foison et les morts subites : Warren n'embellit en rien cette guerre en cherchant à truffer son récit de Sioux aux belles plumes faisant de longues phrases comme un Marcel Proust ampoulé. Que nenni, quand le Sioux apparaît, c'est pour attaquer et pour tuer. Arc, canif, fusil, il ne cherche pas à faire dans le détail. Parfois, tout de même, les Sioux poussent le vice en allant jusqu’à torturer un homme, le laissant en vie d’un fil pour attirer ses collègues de Cavalerie dans un piège. La guerre de terrain, c'est sale. Parallèlement, on suit avec jouissance la tension qui monte entre Haywood et Donlin. Ce dernier donne des ordres, sacrifie les siens à l'envi (you have to sacrifice a few to save many : c'est son mantra) et avance obstinément vers son but. Haywood, lui, sait avoir un mot pour chacun, tente autant que faire ce peut de limiter le carnage et se fait bien sûr dix fois mieux voir des hommes de troupe. En gros, pour Donlin, le cauchemar se répète : lui, le mari et leader, se voit à chaque fois préférer ce sacré Haywood... Verra bien qui vivra le dernier.

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On est engagé dans une fuite en avant d'une noirceur terrible : Warren est un type suffisamment malin pour tenter de nous attacher à chacun de ses hommes avant de les précipiter, les uns après les autres, dans l'enfer indien. Chaque fois que les indiens attaquent, ils nous font bondir de notre fauteuil comme s'ils parvenaient à chaque fois leur embuscade. Le rythme, assez cool au demeurant - petites discutes d'hommes entre eux qui ont tout juste le temps de se reposer (you have to sleep fast...) - s'accélère soudainement lors de ces attaques réglées fissa : l'indien, diablement rusé, parvient le plus souvent à ses fins : détruire l’ennemi. Jusqu'au bout Warren nous tient sur la corde raide : ces hommes, finit-on par se demander, ont-ils jamais eu une réelle chance de survivre, ne sont-ils pas tous condamnés d'avance par ce Capitaine qui les a conviés, pour assouvir une vengeance personnelle, à son enfer domestique ? La dernière séquence est radicale et nous laisse le souffle court. Little big Horn, grand western ; coup d'essai, coup de Marquis.

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Go west, here

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09 octobre 2014

My Sweet Pepper Land (2014) de Hiner Saleem

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Bien que l'équipe de Shangols ait roulé sa bosse sur les cinq continents depuis 8 ans, My Sweet Pepper Land est le premier film "kurde" présent sur ce blog. C'est déjà un atout. Ajoutez à cela les paysages à couper le souffle du Kurdistan ainsi que la présence de la belle Golshifteh Farahani et avouons que ce n'est pas rien. Ce qui est dommage, c'est que c'est aussi à peu près tout... On est en plein dans le merveilleux film "du monde" écrit à gros traits (paysage touristique, histoire d'amour impossible, vie trop dure mais faut se battre putain, musique locale - une sorte de marmite renversée sur laquelle on tape avec les doigts et qui a le timbre d'une harpe...) et surtout manichéen à mort. On pensait que seuls les Américains et Luc Besson pouvaient encore nous servir ce genre de scénario en 2014. Et ben il faut ajouter à la liste Hiner Saleem qui débarque dans le paysage cinématographique mondial avec de très très gros sabots. D'un côté, un flic intègre, une jeune femme instite, des combattantes turques kurdes : ce sont les bons. De l'autre un "seigneur" de la région et ses hommes : ce sont les méchants. Même si vous avez redoublé votre CE1, vous n'aurez aucun mal à faire la part des choses. On se retrouve dans une petite ville du bout du monde - deux heures de marche à pied depuis la route pour accéder au bled - où l'on vit encore au Moyen-Age : le Seigneur de la région a les armes et règne en maître. Le gars n'aime pas l'intégrité, la sincérité (le flic), l'éducation (la femme), les femmes (les femmes). Voilà, un point c'est tout. Mais hophophop, attention, notre flic barbu est un rusé, pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. En plus, il a un penchant pour cette femme qui est mal vu car 1) c'est une femme 2) elle est célibataire. D'où confrontation inexorable entre les deux clans, la poignée de bons contre la foule de méchants. Heureusement comme dans tout bon film du monde qui se respecte (il faut bien rassurer les vieilles qui sont le public privilégié de ce genre de production téléramesque à voir à l'heure du thé): à la fin, le bien triomphe, ouf.

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C'est tellement attendu qu'on y croit à peine. Les personnages manquent pour leur part tellement de profondeur qu'ils feraient presque penser à des naans. On a beau tenter de s'extasier sur cette belle nature vierge (si on fait abstraction des bombes, of course) et sur le regard de la douce Golshifteh (aucun lien de parenté avec mon comparse, sauf erreur), cela ne suffit pas pour que le film passe la barre. A noter tout de même pour les plus observateurs la présence en cameo de Marc Esposito et d’Emmanuelle Devos - hum. On redonnera tout de même sa chance d'ici huit ans à un film kurde, on n'est pas chien.

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Miller's Crossing (1990) de Joel et Ethan Coen

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J'avais un bon souvenir de Miller's Crossing. Il restera. En premier lieu parce que les frères Coen réussissent leur galerie de personnages (tous fortement typés, certes) et troussent un scénar à la fois suffisamment compliqué et retors pour que tout adepte de noir ne se sente pas lésé, mais également suffisamment fluide pour qu'on ne se prenne pas non plus trop la tête. Les cadavres tombent de toute façon comme à Gravelotte et cela éclaircit forcément, à chaque quart d'heure, une partie du récit. Gabriel Byrne est aussi à l'aise qu'un requin en eaux troubles dans cet univers de magouilleurs, de tueurs et de parieurs... Il est le pivot de l'histoire, celui qui est toujours prêt à s'en prendre plein la tronche pour le spectacle, à baiser la donzelle du boss pour flirter avec le danger, à mentir à tout bout de champ pour tenter de sauver sa peau - un héros, un vrai. Il est tellement futé, le Gabriel, il est tellement habile à tirer toutes les ficelles du bazar, qu'on finirait presque par se demander s'il n'a pas lu à l'avance le scénar. Faut dire que notre gars est un héros coenien typique : un type hanté par un rêve (la fameuse histoire de la forêt et du chapeau dont on découvre les images en ouverture), un type affreusement pince-sans-rire et à la coule, un type qui suit hasardement son chemin pendant que le monde semble s'écrouler autour de lui. Un type zen dans un monde de brutes dont il se rit - intérieurement, of course. A Coen hero, yes.

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Il y a les violents qui ne perdent que rarement leur sang-froid (Albert Finney as Leo, J.E. Freeman as the Dane), les violents qui suent comme des porcelets (Jon Polito as Caspar), les petits roublards dont le sourire est aussi coincé et douloureux qu'un doigt dans une porte (Turturro as Bernie, Buscemi as Mink), les hommes de main à la fine moustache ou encore les mastodontes qui font moins les malins lorsqu'ils se prennent une chaise de plein fouet dans la tronche : de parfaits seconds couteaux à la tronche adéquate. Les rapports, d'un clan l'autre, sont forcément archi-tendus et quand les mots ne suffisent plus (les dialogues sont toujours au cordeau), les flingues finissent par parler (de bien belles fusillades, ma foi, dont celle magnifique de cet homme pris sous le feu de Leo : il se lance dans quelques pas de tectonic sous LSD, notre gars semblant s'être emballé comme une vieille machine-gun vintage). Les Coen jouent à la fois sur les codes du noir mais parviennent très subtilement à les faire rentrer dans leur propre univers : même si tout respire "une certaine époque" (dans les décors, les accessoires, les costumes...), on ne peut s'empêcher un instant de douter qu'on est à 100 % (ou à sang-pour-sang) dans un film des Coen. Cela s'appelle une patte, un style, et cela tient à cette façon unique de patiner les décors, de poser un regard ironique et légèrement distancié sur les personnages (la caméra est toujours à distance "respectable" pour nous placer en spectateur averti), de filmer sobrement chaque plan tout en sachant soigner ses effets (c'est sanglant en un sens mais l'on ne se vautre jamais dans l'hémoglobine comme dans un Tarantino : un plan d'une poignée de secondes suffit pour qu'on l'on comprenne bien que le cerveau du type s'est mangé une balle, point, à la ligne).

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Un thème musical envoûtant, quelques séquences qui pètent le feu in the city et d'autres beaucoup plus aériennes dans la forêt - mais tout aussi tendues -, il n'y a sans doute qu'au niveau de l'érotisme que les frères Coen demeurent affreusement prudes - Marcia Gay Harden en soutif, faudra s'en contenter. Gabriel embobine son monde tout du long et garde tout son mystère et son aura jusqu'à la dernière seconde. Un héros libre - et malin. Pas de doute sur le fait que les Coen des années 90 gardent ma préférence, étant beaucoup moins preneur de leurs "grosses" comédies par la suite. Mais ils sont toujours debouts, vaillants, leur dernier opus étant des plus rassurants sur leur causticité minimaliste retrouvée.   (Shang - 13/04/14)

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Parfait article de mon compère Shang, on a aimé les mêmes choses dans ce film classique et bien balancé. Un an avant Barton Fink, qui leur fera peut-être trouver plus précisément leur patte, les Coen sont encore un peu trop enfermés dans le genre, et peinent un peu à trouver leur voix dans le cahier des charges du film noir. Mais ce qu'ils obtiennent est indéniablement dans la tradition, et on apprécie finalement de se mater un bon vieux Hawks en couleurs, l'humour caustique en plus.

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C'est dans le détail que le film trouve vraiment son émancipation. Beaucoup aimé cette histoire de chapeaux, véritables symboles de dignité des personnages. Le héros ne cesse de le perdre (souvent sous les gnons de ses détracteurs) et de le remettre sur son crâne, et il y a d'innombrables plans de chapeaux à terre, de chapeaux qui roulent, de chapeaux qu'on enlève avant de buter quelqu'un, etc. Il devient le vecteur de la déchéance des personnages ou de leur grandeur : il importe de mourir avec son chapeau sur la tête, un peu comme les samouraïs des films japonais ont leurs propres codes et rituels mystérieux. Bien aimé également cette musique moriconnesque qui donne une aura puissante aux scènes. Mais surtout, aimé l'humanité des personnages : même si leur jeu (à l'exception de l'impeccable Gabriel Byrne) tend à l'excès, voire au cartoon parfois, les Coen parviennent toujours à leur donner une crédibilité. Chez les Coen, quand on meurt, on hurle de peur, on vomit, on tremble, et on a rarement vu aussi bien filmée la difficulté qu'il y a à mettre une balle dans la tronche d'un gars : la scène centrale, où Byrne est censé exécuter Turturro dans un bois, est un grand moment de terreur dans ce sens.

Pour le reste, complètement d'accord avec le Shang, du bien beau travail en bois bio.   (Gols - 09/10/14)

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08 octobre 2014

Barton Fink de Joel & Ethan Coen - 1991

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Barton Fink avait raflé tous les prix au festival de Cannes 1991, ce qui prouve bien que j'étais pas jury (d'autant qu'il y avait La belle Noiseuse dans la sélection). Le film a vieilli aujourd'hui, aucun doute, peut-être en partie parce qu'il a été beaucoup copié (par les Coen brothers eux-mêmes souvent), mais aussi peut-être parce qu'un tel formalisme ne peut que mal supporter le passage vénérable des ans. Le moins qu'on puisse dire en effet, c'est que les Coen ne s'épargnent pas pour ce qui est de produire du style, cherchant visiblement à implanter leur touche avec beaucoup d'insolence. Ca marche, pas à dire : on a là un vrai exercice de style, techniquement impressionnant, scénaristiquement intéressant, et il y aura certainement eu un avant et un après Barton Fink, dans la carrière des frères et peut-être même dans le cinéma américain.

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En surface : l'histoire d'un écrivain bobo qui, après avoir obtenu du succès dans le théâtre underground à tendance humaniste, se voit offrir l'opportunité d'aller à Hollywood pour y pondre un scénario de film de série B ; affres de l'inspiration, petites concessions et grandes trahisons envers soi-même, on voit ce que ça peut donner. Le portrait d'Hollywood, comme on s'y attend, est au vitriol, campé par une poignée de personnages caricaturaux et grotesques pointant la vénalité du milieu, son mauvais goût artistique et son côté "machine à broyer le talent". Les Coen, dans un style hyper clinquant (tronches tordues, jeu d'acteurs dans l'excès, couleurs tellement poussées qu'elles sont écoeurantes), trouve un ton assez fun pour se payer la tête des pontes du cinéma de divertissement, et c'est vrai qu'on se marre bien à les voir se dresser tels des chevaliers blancs contre l'entertainment à tout prix et la rentabilité sine qua non. Pourtant, ce n'est pas tellement dans ce côté-là que le film est le plus attachant. S'il n'était que ça, il serait juste drôle.

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Beaucoup plus réussi est le portrait de cet homme enfermé dans son univers mental. Plus que les décors rutilants de villas à palmiers, les Coen préfèrent filmer cette chambre d'hôtel sordide, comme s'ils filmaient un monde mental isolé de tout. Long couloir infini, papier peint suintant qui se décolle, portes qui font un curieux bruit d'aspiration, sons étranges venant des chambres voisines, sonnette d'appel interminable, garçon de service inquiétant : une véritable symphonie de l'enfermement qui rappelle Polanski (président du jury à l'époque, voyez ?), et qui leur permet de parler de leur vrai sujet : la maladie mentale que constitue le métier de créateur. John Turturro, en sueur et rempli de tics, traînant une pathétique boîte à chapeaux contenant ses espoirs de fiction et son bagage intellectuel (ou la tête d'une femme, au choix) est d'ailleurs parfait pour incarner cet artiste qui s'enferme tellement dans l'obsession de son travail qu'il finit par se couper du monde, et par rendre ses fantasmes concrets. Les arrivées du voisin (John Goodman) ou de la femme fatale (Judy Davis) ne semblent être que des projections de son subconscient, et l'univers entier avec eux. Ca prend la forme de bribes de romans, de scénarios, de fictions, passant du polar (une femme assassinée sur un lit) à une bluette sentimentale (une histoire d'amour avec l'égérie d'un écrivain alcoolique), que Barton n'arrive jamais à rendre concrets. Judicieuse idée : avoir prévu, au sein de ce monde qui part en lambeaux et en non-sens, une fenêtre de sortie, tableau naïf d'une femme face à la mer, qui constituera la seule issue pour Barton vers la santé mentale retrouvée. L'acte créateur est ainsi considéré comme une folie, et on a l'impression d'assister à l'autobiographie des frères Coen, contraints eux aussi de jongler entre leurs aspirations artistiques et l'obligation du succès ; ça rend la chose souvent touchante.

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Le film a de gros défauts de rythme, est parfois maladroit (les scènes too much de la fin), est souvent un peu prisonnier de ses références polanskiennes, veut trop ouvertement se la jouer, est un peu trop crâneur et sûr de lui. Mais il compense son côté poseur par un scénario habile et une direction d'acteurs au taquet. Ca sent un peu la poussière, les audaces de mise en scène ont pris quelques rides depuis que d'autres se sont attelés (souvent mieux) à ce sujet (Lynch, Cronenberg...), mais ça reste un film intéressant.  Voilà tout ce que je peux en dire. Prix du scénario, et peut-être de l'interprétation, c'est déjà bien.

 Quand Cannes,

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LIVRE : Le Dossier Alvin d'Alessandro Mercuri - 2014

9782940377787,0-2410215S'il en est un à qui on ne peut pas reprocher d'être un plagieur, c'est bien Alessandro Mercuri. Après le troublant et énigmatique Peeping Tom, il nous offre avec ce nouvel objet un trip indéfinissable et unique en profondeur, dans un dispositif aussi audacieux que personnel. Le sujet, Alvin, sous-marin américain dont Mercuri relève avec précision chacune des missions (la liste est disponible en fin de bouquin, un travail de geek fini). Ce sous-marin a effectué des missions reconnues, mais d'autres classées "top-secret", et il n'en faut pas plus à Mercuri pour imaginer la teneur de celles-ci, plus secrètes, plus ambigües ; à l'aide d'images d'archives, de débuts de bouts de pistes et de recherche effrénée, il va extrapoler à travers ce livre toutes les tâches auxquelles le bâtiment a dû se livrer : récupérer des bombes nucléaires, partir à la recherche de faune inconnue, ce genre de choses. Peu à peu, une sourde inquiétude naît du mystère opaque de ces chiffres, de ces images placées en vrac dans le texte, un inquiétude qui a à voir avec la paranoia, la peur des complots.

Mercuri tresse un très habile écheveau de causes et d'effets, de faits et de mensonges, d'allusions et de conséquences, liant chacun de ses "motifs" l'un à l'autre en une chaîne solide. L'image d'un film (la cinéphilie du compère est précieuse, fétichiste, amoureuse) peut envoyer sur un nom propre, qui envoie sur une date, qui envoie sur un évènement, une chanson, un article de journal, etc., en un seul mouvement. La somme des infos (vraies ou fausses) qu'on trouve dans ce livre devient immense, grossissant d'elle-même dans un mouvement très prenant, faisant des détours vers Cervantès, le yéti, les Beatles, l'hippocampe feuillu, Docteur Folamour, ou des îles qui n'existent même pas sur les cartes. C'est un peu comme si on zappait sur Internet, comme si un article ou une image renvoyait inlassablement à une autre, idiote ou géniale, importante ou superficielle, et que Mercuri gardait tout, même si les liens frôlent le coq-à-l'âne, même si le chaos menace. L'imagerie des fonds marins, des explorations à la Jules Verne est ainsi superbement exploitée, dans sa dimension onirique, fantastique, scientifique ou métaphysique, mais on apprend aussi pleins de trucs inutiles et précieux, sur le cerveau, Walt Disney ou Galatée par exemple. Le livre est en plus un magnifique objet (révérences pour les éditions Art et Fiction), joliment mis en page pour donner toutes leur place aux images et au texte. Un objet aussi graphique que textuel, aussi documenté que rêveur, une installation poético-scientifique vraiment bluffante. Une réussite.

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06 octobre 2014

Laurel et Hardy au Far West (Way out West) (1937) de James W. Horn

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Laurel et Hardy ne m’avaient jamais fait rire quand j’étais gamin. Ils continuent sur leur lancée avec ce western aux gags aussi lourds qu’une mule de trait. L’histoire, déjà, est à aussi passionnante qu’un rendez-vous chez le notaire : Lolo et Didi doivent remettre un titre de propriété (celui d’une mine d’or) à une jeune femme orpheline et sans le sou ; forcément, ils font une cagade, le donnent à la pétasse french-cancanisante du coin et à son mac et tentent ensuite le tout pour le tout pour le récupérer. On le voit, la trame est secondaire. Le problème, c’est que les numéros comiques / burlesques / artistiques le sont tout autant.  Et d’un poussif. Et d’un longuet… Oh mon Dieu. Tenter de faire rire sans être drôle, c’est pour moi pas loin de ce qu’il y a de pire au cinéma. Ce pauvre Laurel qui se dandine et rit comme une grue pendant que la pétasse le fouille (sur son propre lit : ohoh on fait dans le scabreux dis donc !) pour retrouver le titre de propriété : c’est pas drôle les cinq première secondes ni les 3456 qui suivent et encore moins quand le gag est répété 5 minutes plus tard. Nos deux amis dansent, c’est pathétique, ils accrochent un type à un lustre, ça dure deux heures, le temps de vérifier, surement, que le filin de sécurité est bien en place… Bref, je me suis ennuyé comme un rat mort devant Drucker. Il y a bien une mule qui tente de faire rire - et elle a plus de don pour ce faire que nos deux hurluberlus - en se retrouvant au premier étage d’une baraque ou en dévalant les escaliers comme une dingue, mais c’est franchement pour se raccrocher aux branches que j'évoque le bazar et pour tenter de garder 30 secondes dans ce film d’une heure terriblement long. Pour l’intégrale Lolo et Didi, je passe volontiers mon tour.   

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Go west here

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Les Diables au Soleil (Kings go forth) (1958) de Delmer Daves

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C'est un bien sympathique film que ce petit opus davesien qui se passe during the WWII in the French Riviera. Un casting de beaux gosses, Sinatra, Tony Curtis, une donzelle dans tout l'éclat de ses vingt printemps, Nathalie Wood, a real French touch (dès le générique, on reconnaît les magnifiques poteaux électriques frenchy qui ont fait notre gloire dans le monde entier : c'est en effet tourné "on location" à Nice et à Villefranche-sur-mer - avec de vrais Français qui parle un vrai français), une musique d'Elmer Bernstein plutôt entraînante, bref autant d'éléments qui permettent de passer un bon moment. Alors oui, it’s true, le scénar est loin d'être la trouvaille du siècle : Sinatra tombe amoureux de Wood, qui préfère le jeune Curtis, qui n'a pas plus de parole que le mime Marceau... Sinatra et Curtis sont associés lors d'une mission suicide dans un village occupé par les Boches : ça sent le règlement de compte entre les deux frères ennemis... ou pas. 

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C'est la guerre mais le visage de Sinatra s'éclaire que la Wood sort du bois - ou de sa maison cossue. Les bombes peuvent bien tomber autour du bunker qu'il tient avec sa troupe sur les sommets de la ville, une fois par semaine, il revoit sa douce - et cela lui suffit amplement pour lui donner envie de rester en vie. Il tique un peu lorsqu'elle lui annonce que son père est black (« black is beautiful » avait encore du chemin à faire…) mais le Frank règle rapidement le compte à ses stupides préjugés pour revenir dans le giron de la belle… Et Curtis avec sa trompette et son regard d'épagneul breton vit la charmante Nathalie. Sinatra n'a même pas le temps dire "ouf" que le Tony lui souffle sa promise... Romantic time, of course, lorsque le Curtis roule des pelles à la Wood au clair de lune. Sinatra ravale sa fierté, est prêt à jouer au garçon d’honneur mais le Tony n'a pas intérêt non plus à déconner. Et forcément il déconne, de la pire des façons…

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Dommage que le rôle de Wood soit un peu fade, dommage que les discussions entre les deux hommes manquent un peu de testostérone, dommage que le Daves déroule sans vraiment chercher à nous surprendre. L'ultime mission s'annonce couillue mais là encore on reste un peu sur sa faim - les deux hommes dans leur tour qui assistent plus qu'ils ne participent réellement à cette tuerie, un peu facile tout ça tout ça. Reste l'événement tragique et l'épisode dramatique qui tentent de nous cueillir sur le fil. On a quand même du mal de verser notre petite larme finale et ce malgré les grands yeux chagrin de Nathalie Wood qui sont un appel à l'humidité. Un film relativement méconnu malgré son casting de rêve et son tournage en France qui lui donne un indéniable cachet. A découvrir donc, forcément, même si les westerns tournés précédemment par Daves planent loin au-dessus. 

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Posté par Shangols à 18:50 - - Commentaires [4] - Permalien [#]



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