24 août 2014

Une brève Histoire du Temps (A brief History of Time) (1993) d'Errol Morris

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Si vous voulez tout savoir sur les trous noirs, si vous êtes certains qu'un Créateur est à l'origine de l'univers sans vous être jamais posé la question suivante "Qui a créé le Créateur ?", si vous êtes incapable de savoir pourquoi on se rappelle du passé mais pas du futur (je sens que Gols a une réponse toute faite, je lui conseillerais de ne pas trop faire le malin), ce documentaire est pour vous. Si, par exemple, vous ne savez toujours pas ce que vous allez manger ce soir, vous pouvez aisément faire l'impasse. Morris, vous l'avez compris, se penche sur les théories (gentiment vulgarisées) de Stephen Hawking. Après nous avoir conté son fabuleux parcours universitaire (le gars bosse une heure par jour et enfonce tout le monde - un peu comme moi en ping-pong) et sa malheureuse déchéance physique (qui l'a justement boosté à se pencher très tôt sur des problèmes épineux), de multiples interviews de spécialistes et du Stephen himself tentent de nous rendre un peu moins con sur la fameuse théorie du Big Bang et sur le phénomène d'extinction des étoiles, the famous black holes (and revelations).

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On s'accroche pour essayer de se mettre à leur niveau (eux-même s’abaissant plus bas que terre pour nous) et pour tenter d'imaginer la raison pour laquelle un astronaute qui tomberait dans un trou noir finirait comme un pauvre spaghetti. Hawking évoque aussi la possibilité d'une contraction de l'univers et un retour du monde dans le temps (retourner dans le ventre de sa mère risque de ne pas être chose facile) avant d'avancer sa grande théorie du Big Crunch (on semble en gros destinés à tous finir en grosse tablette de chocolat ce qui n'est pas forcément pour me déplaire). On hoche la tête dans son fauteuil pour faire croire à son voisin qu'on capte chaque explication avec une facilité déconcertante et on fait semblant de chercher au fond de son cornet de pop-corns quand défile toute une série de schémas géométriques du Steph - ah ouais, désolé, je vous aurais bien expliqué mais j'étais distrait : dommage parce qu'en terminale j'étais bon en courbes. Bref Hawking a révolutionné les grandes théories sur la création de l'univers et on est assez fier de lui - même respect (sans courbette, soyons franc) pour le gars Morris qui sélectionne chaque intervenant pour tenter de nous expliquer la chose. Cela ne nous empêchera pas malgré tout d'aller bosser demain, Big Crunch or not. Soyons lucide.

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Empreintes digitales (Big brown Eyes) (1936) de Raoul Walsh

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On avait quitté le gars Raoul dans une petite forme, il nous revient avec une bien sympathique screwball-detective story avec un Cary Grant et une Joan Bennett en pleine bourre. Il est flic et enquête sur un vol de diamants, elle est manucure et se fait journaliste pour aider son si beau boyfriend. Puis survient un drame terrible : des types impliqués dans le recel des diamants tuent un bébé lors d'une d'une fusillade dans un parc, damn it ! Grant et Bennett allient leur force pour coincer le coupable mais ce dernier, jugé, est relaxé. Pour les deux c'en est trop, ils démissionnent chacun de leur taff ; Grant part sur les traces de ce sombre assassin bien disposé à régler l'affaire d'homme à homme. Le final, dans le salon de manucure, mettra en scène nos deux courageux héros.

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Nan, ce n'est pas un chef d'oeuvre du gars Raoul mais on ne s'ennuie pas, grâce notamment à nos deux lovers qui passent leur temps à se lancer des petites vannes à bout portant : Grant, imitant une donzelle, n'a pas peur du ridicule (mais on peut tout lui pardonner) et prouvera que ses dons de ventriloque peuvent lui sauver la vie. Bennett est plus jalouse que ma mie mais cherchera toujours à prendre des risques pour sauver son homme (quitte à faire un titre complétement bidon en une d'un journal et à voler le flingue du Cary pour effrayer le complice de l'assassin). Un ptit couple qui fonctionne donc relativement bien malgré les légères chamailleries pour la galerie, toujours prêts à allier leur force... même pour ouvrir un tiroir. En seconds couteaux, il y a également du bon avec Walter Pidgeon en dandy-ponte de la mafia et ses deux assistants, l'imperturbable Lloyd Nolan qui te tue un gamin sans avoir aucun remords et le dragueur trouilloux Douglas Fowley qui ne fait pas le malin à sa sortie de prison.

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Walter Pidgeon est un parfait beau salop qui n'hésitera pas à sacrifier ses propres hommes pour se protéger mais qui sera trahi par ses empreintes digitales (c'est pas bon d'avoir une cicatrice sur le pouce) ; il est parfait dans son rôle de truand-gentleman ; c'est d’ailleurs avec un flegme tout britannique que, lors d'une balade dans un musée, il annonce à deux tueurs aussi peu cultivés qu'un champ mohélien leur mission : descendre un type pour s'assurer une bonne marge. Cynique, traître, cool, Walter est forcément à l'opposé d'un Cary, speed, honnête, droit. Un ptit poil de manichéisme pour la bonne cause, puisqu'il permet au couple Grant/Bennett de briller entre deux scènes de ménages et de mignons ptits bisous rapidement échangés. Un film des thirties déjà bien huilé.

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Walsh et gros mythe,

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L'épouse de la nuit (Sono yo no tsuma) (1930) de Yasujiro Ozu

Comme dirait Thierry Roland, je peux mourir tranquille, maintenant que j'ai vu tous les Ozu. Je plaisante, il me reste à retrouver les films perdus (travail de longue haleine, j'en conviens). L'Epouse de la Nuit n'est d'ailleurs peut-être pas la plus grande réussite de Ozu, et on sent qu'il expérimente encore pas mal de choses, notamment au niveau du montage avant de poser définitivement sa caméra par terre. Mélange de styles aussi, puisque après une première partie de chasse à l'homme plutôt speed, on rentre à la fois dans le film social et dans le huis-clos, un mini drame moral se jouant dans un appart (décoré encore et toujours d'affiches de ciné américain ou de citations en anglais écrites sur les murs).

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Shuji braque un bureau en ligotant conscieusement les employés. Il est ensuite poursuivi par 3000 policiers et l'image est tellement sombre qu'on dirait presque une nuit américaine... tournée de nuit. Montage efficace qui enchaîne de courtes scènes, on sent qu'Ozu cherche à dynamiter son récit tout en faisant monter le suspens. Shuji finit par regagner au petit matin sa maison : en fait, sa chtite, Michiko, est diablement malade et sa mère veille au pied du lit ; la thune a été dérobée pour payer le docteur, on comprend que la sécurité sociale japonaise en 1930 avait de grosses faiblesses... Seulement un flic ne tarde pas à faire son apparition et la mère n'hésite pas à braquer le détective, le temps que le père s'occupe du bon rétablissement de Michiko. On s'endort à tour de rôle, Ozu opère de longs travellings dans l'appart pour signifier le temps qui passe et l'usure de la nuit, les flingues changent de mains, la tension ne cesse de changer de camp, mais comme on a, face à face, un gentleman cambrioleur et un gentleman policier, on se dirige vers une fin hautement morale à la Marchez joyeusement...

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Interprété avec une certaine fougue et une grande dignité, le film révèle à la fois l'énergie du désespoir et aussi une grande empathie en chacun des personnages. Chacun a conscience de son rôle (de père, de mère, de flic) et de ses fautes (braquer c'est po bien) et la situation de départ un peu "tire-larmes" tourne au drame psychologique de belle tenue. Un Ozu intéressant -forcément- au carrefour de thèmes (les problèmes sociaux, la famille, le polar) qu'il développera ultérieurement.   (Shang - 28/04/08)


Ah pour moi un très grand petit film du maître, déjà, qui mérite beaucoup plus de louanges que ça. Rien qu'après avoir vu le premier quart d'heure, on est convaincu qu'on est là face à du gros. Ozu est génial pour poser très subtilement les situations. Un type qui parle au téléphone, plan minuscule, puis une main qui se pose sur son épaule et le tire en arrière, on élargit le plan ; puis le canon d'un revolver, la situation se précise ; puis un visage masqué, ok ; puis on aperçoit un ou deux types ligotés, ça s'élargit encore, etc etc. Avec le montage, simplement, le gars dose parfaitement les informations successives qu'il donne au spectateur, et c'est vraiment génial de suivre le regard d'Ozu qui va au même rythme que le nôtre. Quand la situation est plantée, il y a cette série de plans très langiens sur la fuite dans la ville, décor désert et fantômatique duquel sort une horde de flics, comme issue de l'ombre, c'est magnifique.

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Puis on passe à l'appartement du sieur, grâce à un travelling que le gars Hitchcock a sûrement dû voir avant de faire celui, inaugural, de Rear Window. Une somme de détails pris dans un seul mouvement, et qui nous apprend des tas de choses sur le personnage : qu'il est fasciné par la culture américaine, surtout polardesque (une affiche d'un film avec Walter Huston), au point d'apprendre lui-même l'anglais (ce qui justifiera, plus tard, ses poses de gangster hollywoodien), la présence féminine avec la fleur, et le drame, avec ce médecin (représenté d'abord par son seul stéthoscope) tourmenté, puis l'enfant malade. N'importe quel cinéaste aurait mis 20 minutes à exposer la situation, Ozu concentre toute une vie en un travelling. On peut aussi évoquer ce superbe gros plan sur la main du médecin qui tapote le lit de la petite malade au rythme de sa respiration, de plus en plus doucement, élément visuel pour traduire un infini détail. Bref, cette première moitié est absolument splendide.

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Ensuite, le huis-clos, très tragique (unités de temps, de lieu et d'action respectées), fourmille lui aussi de grands moments. Ce qui bluffe le plus, ce sont les inserts, cette suite de gros plans innombrables qui traduisent à chaque fois une émotion, un état des personnages, une façon de faire avancer la micro-action qui se joue dans cet appartement. Il suffit par exemple, d'un geste du flic pour redresser une fleur dans un verre d'eau pour qu'on comprenne la douceur qui l'habite malgré les apparences. Il suffit d'un tremblement de la main du "bandit" pour qu'on voit qu'il n'est "bad guy" que pour de faux. Il suffit d'un tout petit regard de la demoiselle pour voir qu'elle ne tiendra pas le coup face à la situation, et que le drame va prendre un virage. Hyper subtil, le film avance ainsi avec une finesse incroyable, jamais versé dans le gros mélodrame qui tâche, toujours sous la pudeur des sentiments, exprimés par des détails, des objets, de tout petits gestes plus que par des situations enflammées. Les trois acteurs sont excellents dans ce sens là, tout en sobriété, très loin de l'expressivité outrée de l'époque. C'est toute une école qui se montre là, une façon de feutrer les grands sentiments pour mieux les mettre à jour. Quand dans la dernière minute, le flic trouve encore une minute pour fumer une clope avec le type qu'il conduit en tôle, on est achevé : c'est touchant à mort, intelligent et sensible comme tout, d'une tenue formelle jamais démentie. Un mélo sans excès, d'une rigueur et d'une émotion parfaites ; du Ozu, finalement.   (Gols - 24/08/14)

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LIVRE : Trente-six Chandelles de Marie-Sabine Roger - 2014

9782812606816,0-2240144Ô démon Daniel Pennac, sors de ce corps, et n'y reviens jamais, ô j'implore Belzébuth, Hapnonitek et Râ de chasser pour toujours le fantôme d'Amélie Poulain dans les tréfonds de l'anus de Thor pour qu'il ne revienne jamais plus polluer les pages des livres contemporains, ô Barbotis et Krüdnü !

J'ai peu goûté Trente-six Chandelles de Marie-Sabine Roger, et pour tout dire, si mon amoureuse ne l'avait pas apprécié, je ne me serais pas gêné pour en faire un joyeux auto-dafé dédié à la littérature outragée. Le livre suinte tellement de gentillesse et d'innocence qu'il en invente le concept de livre-tête-à-claques ; son écriture en est tellement piteuse qu'on en vient à rêver de lire La cuisine à la plancha (éditions Mango) pour y trouver un peu de style. Bref : Mortimer Decime (magie des noms) s'apprête à mourir. Tous ses ancêtres sont morts le jour de leur 36ème anniversaire à 11h, et il est persuadé qu'il va subir le même sort. Sauf que, non, il vit encore à 11h01. Cet évènement va être le point de départ de... non, rien. Une fois sa mauvaise idée mise en place, Roger ne sait plus quoi raconter, et se réfugie derrière des personnages sans épaissseur, des situations bêtement fantaisistes ou des flashs-back cocasses pour cacher le vide. Tous les vrais sujets qui pouvaient être abordés par ce biais sont occultés, et le livre préfère se vautrer dans la bonté de ses personnages, le consensus mou de son regard sur la monde et un humour dont on sent bien qu'il aimerait être légèrement noir (Roger rit de la mort, voyez l'audace !) mais qui n'est qu'inoffensif comme l'agneau qui vient de naître. Total : une accumulation de guimauve, des caractères qui mériteraient le pal tant ils sont oecuméniques, un fond moraliste absolument consternant. Quant à l'écriture, elle est calamiteuse, accumulant les mots et les phrases inutiles à l'envi, alors même que le livre est court et hyper-rapide. On croyait ce type de merdouille terminé depuis La Fée Carabine ; le ventre est encore fécond d'où ont surgi les Bisounours. De la bouse, oui, c'est ça, sauf le respect énamouré et légèrement intéressé que je dois à mon amoureuse.

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23 août 2014

Bouge pas, meurs, ressuscite (Zamri, umri, voskresni!) (1990) de Vitali Kanevski

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Ce film n'est pas un hommage à la tragédie de Ferguson, soit dit en passant et en intro. Voilà 24 ans (je fais plus jeune heureusement) que j'avais vu le film en salle et je ne me rappelais pas en fait d'une telle violence. Avec ma petite gueule d'ado et mes cheveux au vent, j'avais dû être surtout charmé par cette sympathique amourette entre Valerka et Galia (pas la peine de revenir sur le fait que la direction d’acteurs, des jeunes et des moins jeunes, est tout simplement ébouriffante), une amourette, disais-je, au milieu de la gadoue, de la merdouille, des joncs et de la brume. C'est certes un des seuls aspects lumineux dans ce monde ruskof de bruts. Parce que mon Dieu, ou plutôt mon Staline et mon Lénine, ça cogne à tout va. Entre gamins (l'histoire des patins à glace), les adultes frappant les gamins (l'histoire du voleur, le chauffeur du train se défoulant sur Valerka...), entre adultes (le vol du bijoutier - qui reste sur le carreau -, la baston dans la salle de bal avec les deux culs-de-jatte qui restent à terre ainsi que trois béquille...). La moindre occasion semble servir de défouloir comme s'il s'agissait de bastonner pour oublier pour un temps cette terre d'exil.

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Complicité entre gamins, violence à tous les coins, la vitalité du film de Vitali se trouve dans ce constant oscillement entre rires et coups : la caméra traque les 400 coups de ce jeune personnage avec une facilité monstrueuse et l'on est rapidement englouti dans cet univers cruel du bout du monde, dans cette terre totalement oubliée par l'humanité sous le regard éternellement stoïque du camarade Staline. C'est la toute la "beauté" de ce film, si j'ose dire, de rendre vivant, à l'image de ce gamin plein d'énergie, cet univers de mort-vivants. Kanevski nous emmène à travers ce paysage de brouillard, de fumées des cheminées ou des trains, à travers ce terrain boueux, spongieux, ces mares de merde sans nous laisser jamais en rade dans cet enfer du gris. On sort à chaque coup du sort de cette mouise en collant aux basques de ce jeune héros pour un périple qui va nous mener le long des rails… jusqu'à une éventuelle voie de garage. C'est lorsqu'on sent que la vie est belle, que tout n'est pas si terne, que l'amitié peut tout sauver que l'enfoiré de Kanevski nous assène un ultime coup sur la tête qui nous laisse le nez planté pour toujours dans les gravillons sibériens...

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Bien content d'avoir revu la chose car ce film demeure un réel tour de force qui n'a perdu en rien de sa jeunesse, de sa force, de sa grandeur à filmer les petites choses, le malheur, la vie. On est à la fois passionné par les diverses aventures de Valerka et stupéfié par le monde menaçant qui l'entoure. Même si le gamin est malin, même s'il sait prendre au besoin ses jambes à son cou, il n'est jamais à l'abri d'un regard scrutateur (qu'il s'agisse de l'effrayant homme au chapeau ou de la chouette effraie) qui pourrait le pétrifier à jamais. Il semble malgré tout toujours capable de s’en sortir miraculeusement jusqu'au moment où il n'y aura plus de miracles... La Sibérie, quoi, comme d'autres évoqueraient l'escalade (...) ou la fatalité. Caméra d'or 1990 amplement méritée qui malheureusement ne fera pas beaucoup de petits (très vague souvenir ceci dit d'Une Vie indépendante qui n'avait pas, si je ne m'abuse, la même fougue). A ressusciter, forcément.

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LIVRE : Tristesse de la Terre d'Eric Vuillard - 2014

9782330035990,0-2240015Grandeur et compromis de Buffalo Bill Cody, éternelle légende du Far West, inventeur du concept de divertissement de masse, pionnier du western, ancêtre de Photoshop quand il s'agit de travestir l'Histoire, et personnage pour le moins fascinant. Vuillard, dans un style gentiment lyrique, nous raconte l'incroyable histoire du Wild West Show, énorme barnum mis en place par le Buffalo pour retracer les grandes heures de l'Amérique face aux Indiens : des centaines de figurants, des reconstitutions de bataille, de vrais Sioux en cachet d'authenticité, le Star Spangled Banner comme hymne, et un merchandising bien en place pour faire rentrer le fric de façon continue. Buffalo Bill, à la tête de cette immense entreprise, nous est raconté dans sa complexité, à mi-chemin entre une vraie fascination pour les Indiens et un manque complet de scrupules dans leur exploitation. Il recueille une orpheline, mais il en fait l'attraction principale de son show ; il va serrer la main à Sitting Bull, mais c'est pour le transformer en chair à spectacle ; il va pieusement visiter le champ de bataille de Wounded Knee, mais c'est pour mieux récupérer les objets indiens abandonnés sur place.

Vuillard transcrit à la perfection la frontière ténue qu'il y a entre légende et Histoire. Le centre du livre est occupé par le fameux massacre de Wounded Knee, justement, où des milliers de Sioux ont été assassinés par l'armée américaine... et que Buffalo Bill transforme sans vergogne en "bataille" de Wouded Knee, où les Américains se battent noblement contre les sauvages. Simple relecture de l'Histoire, passée au broyeur du spectacle et de l'opportunisme : le spectateur préfère voir une image positive du passé ? On lui en donnera, quitte à mentir. A force de mensonges, notre Buffalo finira par croire aux siens, et se construira une image de héros qu'il n'a jamais été. L'ambiguité du personnage, son intimité étrange, est mise en regard avec l'énormité des moyens mis en place pour le show, que Vuillard décrit avec attention et fascination. Les anecdotes attachées à ce bazar (le Wild West Show en France, très marrant passage) sont toutes passionnantes, et le livre a la bonne idée, en plus, de publier des photos de l'époque, vraiment très fortes.

Le livre est un peu trop court pour aller loin dans le sujet, on aurait par exemple aimé en savoir plus sur le passé du personnage, ou toucher un peu plus du doigt l'essence même de ce Far-West de légende, qui n'a visiblement jamais réellement existé. Mais il parvient avec ses quelques 150 pages à nous montrer ce que c'est que l'Amérique de l'entertainement, et comment elle parvient, dès le XIXème siècle, à construire sa légende et devenir une terre de spectacle. Le Wild West Show est une brillante couverture pour cacher les horreurs de l'Histoire du pays, et cet ancêtre du divertissement d'aujourd'hui est indéniablement un sujet en or. Excellent petit livre.

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Real Humans (Äkta Människor) saison 1 - 2012

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Une série suédoise pour changer des rythmes ultra-rapides des américaines, why not... Bon, c'est vrai que Real Humans, c'est un autre tempo, plus peinard, parfois proche même, si on veut être méchant, de la stagnation. En 10 épisodes de 55 minutes, il se passe autant de choses que dans un épisode de 24, et la série manque sérieusement de nerfs pour vraiment emballer. Mais ma foi tant pis : on se laisse bercer par cette lenteur, qui permet de développer beaucoup de choses que les Américains traitent par-dessus la jambe, la psychologie des personnages, la finesse des situations, les rapports humains.

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D'humain il est beaucoup question là-dedans, puisqu'il s'agit de nous présenter une société qui mélange les humains-les-vrais et les "hubots", robots sophistiqués à allure humaine et qui accomplissent toutes les tâches subalternes dévolues ordinairement aux premiers : travail en usine, ménage, soins aux retraités et éventuellement, bien trafiqués, services sexuels divers et variés. On découvre cette société, que les auteurs ont refusé de rendre futuriste (ça se passe clairement aujourd'hui), crédible dans toutes les pistes que cette habile idée développe : il y a les humains anti-robots, les robots qui s'humanisent, les robots rebelles, les humains dépendants de leurs robots, etc etc. Tout le spectre des réactions vis-à-vis de l'arrivée de ces androïdes est développé, et porté d'ailleurs par des acteurs inspirés. La série pose plein de questions intéressantes, concernant l'immigration, la déshumanisation, l'industrialisation, voire même tout simplement la nature humaine (un des questionnements essentiels étant de décerner ce qui sépare réellement l'humain du robot). Aussi bien du côté des hommes que des machines, l'écriture parvient à inventer tout un faisceau de pistes vraiment passionnantes ; on aura même droit à un robot en proie aux angoisses mystiques, une fliquette agent-double ou triple (pro-humain ou pas ? mmmm...) ou un petit vieux curieusement attiré par son robot. Si certaines idées ne mènent pas à grand-chose (agacé à la longue par ces robots rebelles qui veulent s'humaniser, par cette traque d'un rebelle dont on apprend le passé par flashs-back usants), d'autres sont fascinantes, comme ces scènes dérangeantes entre des cougars genre "desperate housewives" et des robots sur-virilisés qui peu à peu prennent l'ascendant sur elles. Certains personnages sont vraiment fouillés, comme ce minable terroriste anti-robots ou cet adolescent à l'identité floue amoureux de sa bonne.

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Dommage que la mise en scène ne suive pas toujours. Outre ce rythme beaucoup trop lent, outre la longueur inutile des épisodes, on grimace devant cette photo surexposée qui rend tout l'univers lisse et propre. Je comprends l'esprit, mais trop c'est trop. Beaucoup de séquences répétitives et inutiles, des robots un peu douteux dans leur construction (super sophistiqués, mais leur rallonge ressemble à celle de mon aspirateur de 1983, ils font des bruits super bizarres quand ils réfléchissent et ils ne sont même pas équipés de GPS ou d'internet, tout pourris), de longs moments de piétinement (on revoit 64 fois la scène de noyade du héros), une saison qui se termine sans avoir rien résolu ou presque, nous laissant sur notre faim, bref c'est loin d'être parfait. Une série intéressante, comme point de départ, disons : les Américains vont te trousser un remake de la chose, tu vas voir que ça va fuser, à mon avis.  (Gols 07/06/13)


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L'ami Gols n'est pas loin d'avoir fait le tour de la question concernant aussi bien les défauts que les qualités du bazar ; Real Humans propose une réflexion assez fine sur toutes personnes cherchant à s'intégrer dans une société en s'occupant de taches subalternes, qu'il soit finalement robot ou autre (et c'est là le plus terrible, comme si le rang social déterminait forcément la valeur "humaine" de chaque individu - la série s'aventure malicieusement sur ce chemin sans jamais non plus tomber dans l'oeuvre à thèse). Dommage en effet que plus la saison avance, plus l'on truffe les épisodes de flashs-back qui - jusqu'à l'épisode 10 - révèlent pratiquement que dalle : ils n'ont finalement qu'une certaine tendance à embrouiller inutilement les choses (dans le genre, partez pas, on va tout vous expliquer plus tard). Du coup, déception sur la trame principale qui part en vrille.

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Heureusement, il y a en effet tout ce petit réseau de scènes collatérales qui rendent la chose attachante. Gols en a cité certaines, on pourrait également évoquer les deux hubots au service d'un vieux (une vieille marâtre, sûrement le meilleur rôle de Christine Boutin, et un jeune éphèbe genre Pascal Sevran ressucité et jeune : leur poignée de main sur la fin est un grand moment, même la composition du cadre semble pour une fois maline) ou encore le grand retour d'Arielle Dombasle sous des tonnes de cosmétique en petite pétasse facile robotisée. J'avouerais personnellement une petite faiblesse pour cette serveuse hubot sinisante au regard plus doux qu'un pétale de rose ainsi que pour les deux hubots (Charles Denner jeune et un type avec une telle tronche de cake que chacune de ses apparitions me bidonne) asservis sexuellement aux deux femmes entre-deux-âges (pour une fois que les hommes ne sont pas les seuls à en prendre pour leur grade quant à la fascination pour les êtres-objets sexuels...). La saison 2 est là, on va se replonger illico et avec plaisir dans cette tranquille petite mécanique nordique.  (Shang 23/08/14)

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22 août 2014

Sacro GRA (2014) de Gianfranco Rosi

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"Tout est parabole" disait Paul Claudel (oui, bon, on se répète, mais allez trouver 6000 incipits différents, hein). Gianfranco Rosi filme le périphérique romain, une idée comme une autre, me direz-vous. Seulement si notre ami se plaît à découper et à nous montrer de mini-tranches de vie, c'est pour tenter d’atteindre un sens beaucoup plus profond, attention. Tout comme ces saloperies de bestioles qui s'attaquent à un palmier (« le palmier qui est comme l'âme humaine », ce n’est pas moi qui le dis mais le spécialiste des palmiers - son argumentation demeure tout de même un peu sèche), qui ne le lâchent pas tant qu'elles n'ont pas bouffé jusqu'à la racine cette plante si pacifiste, il pourrait parfois en sembler de même pour ces simples individus qui semblent ne pas avoir tourné la page du XXème voire du XIXème siècle.

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Ainsi de vieilles putes qui mangent leur mozzarella dans leur camping-car garé au bord de l'autoroute (les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas : mais un jour, quand on est tombé au creux de son art, faut lâcher le morceau ; c’est certes le plus vieux métier de monde mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de limite personnelle…), ce noble d'un autre temps qui invite un confrère lituanien de l'ordre de Saint Casimir (voici venu le temps...), ce pêcheur qui lit d'un air outré les journaux sur son domaine de prédilection : la rivière et les anguilles (putana, on est sur le terrain depuis les calendes grecques et on ne nous demande jamais rien, à nous - tope-là mon gars, tu vas voir que François ne va même pas faire un détour en bateau de par chez nous pour connaître le pays), cet urgentiste qui se tape tous les jours des semi-morts et qui, en week-end, s'occupe de sa mère sénile... Bref de petites existences microscopiques (déménageur de cadavre. cela a l'air aussi sympa comme taff) qui tentent de faire entendre leur petit cri dans l’univers (tout comme les larves - métaphore filée, bien vu John) ou qui tente de sucer jusqu’à la moelle leur infime raison de vivre. C'est intéressant comme concept, je ne le nie point et les images ne sont pas mal troussées. Seulement c'est longuet. C'est d’ailleurs parfois tellement plan-plan que cela mériterait presque de se prendre sur la tête un Lion d'Or (and the winner is... je me répète, once again, mais le chianti devait être vraiment très bon en 2013...). Un documentaire sur de petites gens qui n'est pas inintéressant en soi, je ne dis pas, mais qui, amputé d'une bonne moitié, ne m'aurait pas moins satisfait...

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The very Thought of you (1944) de Delmer Daves

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Dès son second opus, Delmer Daves nous conte une bien belle romance qui nous laisse avec tout plein de petits éclats de larme dans les yeux. L'histoire est simple comme bonjour : après deux années passées en Alaska (attaqué également par ces salopiots de japs), deux militaires viennent passer leur permission à Pasadena. Une poignée de jours de repos et donc l'occasion pour nos deux sympathiques gars de traquer la gorette. Seulement voilà, parfois tu traques et tu tombes tout bêtement sur l'amour de ta vie... Pas simple, malgré tout, quand tu dois dans la foulée repartir au front. Sortez vos mouchoirs, bonnes dames.

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Parfois, l'alchimie (sentimentalement et cinématographiquement parlant) prend, que dire de plus ? Il y a le couple phare, Dennis Morgan et Eleanor Parker (divine), deux amants qui s'aiment comme on s'aime dans les premiers temps, l'un buvant les paroles de l'autre, l'autre se perdant dans le regard de l'un ; il y a le couple de "bons copains" (la craquante Faye Emerson et le petit rigolo Dane Clarke) toujours là pour venir en aide au couple phare ; et puis parallèlement, il y a les relations (compliquées) entre Eleanor et sa famille : sa mère aussi casse-couilles qu'un casse-noix (plus tue-l'amour maternel, je ne vois pas), sa pimbèche de sœur (Andrea King, d'origine frenchy), plus infidèle qu'une grue (la confrontation entre les deux sœurs, l'une croyant à l'amour éternel, l'autre cherchant à profiter uniquement du temps présent - le mari d'Andrea est sur le front et youpla, on s’éclate ! - constitue l'un des grands moments du film - le sublime classique Tristan et Iseut accompagnant, en rythme, la séquence marquant encore une fois des points) ou encore son frère, inapte, plus frustré et mal dans sa peau que Nadine Morano... seuls son père et sa chtite sœur viennent lui apporter un soutien constant dans ce flirt avec ce soldat venu du froid.

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C'est d'une simplicité parfaite, cette complicité-coup de foudre entre deux âmes : l'entente est parfaite, l'accord est parfait et l'on se rassure en bon desprogien qu'on est en espérant que cela ne va pas durer, qu'au mieux l'un des deux va mourir. Mais le bon romantique en nous réussit à reprendre le dessus, émerveillé qu'il est de voir cette douceur, cette tendresse (le ptit soldat qui s'endort sur l'épaule de son aimée), cette pugnacité (ce mariage décidé en un coup de dé), cet amour jeune et sauvage (la seconde lune de miel sur plage). Lorsqu'ils se retrouvent séparés pour la seconde fois, on se met à prier et à re-croire en Dieu pour le principe en attendant le générique de fin : l'ami Delmer est suffisamment quelqu’un de confiance, se dit-on, pour ne pas nous sortir un coup de Trafalgar qui nous laisserait sur le carreau... Suspense. Superbe conte amoureux en temps de guerre, perfide portrait de famille, une très belle surprise que ce petit film méconnu des débuts - un Daves qu'il faut forcément avoir vu comme les 29 autres.

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LIVRE : Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive de Christophe Donner - 2014

9782246800323,0-2264296Claude Berri, Maurice Pialat et Jean-Pierre Rassam : le bon, la brute et le truand. Très intéressant sujet que celui choisi par Christophe Donner pour son docu-roman, le cinéma français de l'immédiat après-Nouvelle Vague ayant eu trop peu les honneurs d'une narration aussi amoureuse. Les personnages et l'époque sont pourtant passionnants. On suit parallèlement donc, l'ascension de Berri, brave gars avide de succès en tant qu'acteur et réalisateur, et se repliant peu à peu derrière la production à succès des films des Charlots ; celle de Pialat, véritable chieur qui accumule les frustrations ; et surtout celle de Rassam, flambeur grandiose qui brasse les millions, soudoie les membres du jury à Cannes, va sauver les enfants de Milos Forman à Prague, mise tout sur les films trotskystes de Godard, saute des putes et se vautre dans l'héroïne. Trois caractères très différents mais curieusement liés par un lien sacré, surtout constitué par les femmes, les soeurs des uns épousant les autres. Ce qui les lie aussi, c'est cette soif d'arriver à faire du ciné, quel qu'il soit, populaire ou exigent.

C'est un vrai bonheur de se ballader le long de ces trois existences, dont on nous narre seulement quelques années (en gros de la sortie du Vieil Homme et l'Enfant à celle de Nous ne vieillirons pas ensemble), de retrouver quelques grandes figures de l'époque (Godard, hilarant dans ses postures d'intello que personne ne prend plus la peine de comprendre ; Macha Méryl, touchante ; Michel Simon, véritable dictateur pornocrate...), de se rendre compte de ce que c'était que de faire du cinéma de ce temps-là : les projets se font souvent lors de soirées poker avinées, les grands films se concevant sur des coups d'éclats ou des paris idiots. Mais derrière la formidable énergie, parfaitement rtetranscrite par le style incisif et rapide de Donner, on voit se dessiner des sentiments beaucoup plus sombres : la frustration, la jalousie, la violence, et la mort. Le livre s'ouvre sur le suicide de Raoul Lévy, se clot sur la mort de Rassam, et est vraiment imprégné de la part sombre et tourmentée de ces existences (surtout celle de Pialat, véritable ange noir de la chose). Des existences en pleine tempête, sûrement géniales quelque part, mais tout autant dérisoires. En tout cas, le livre est délicieux, très loin des sérieuses biographies habituelles, et nous plonge avec empathie dans les tourments grandioses et minables de ces gusses. Très agréable.

Posté par Shangols à 10:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]



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