30 juin 2014

L'Appartement (El Pisito) de Marco Ferreri - 1959

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Premier film de Ferreri, ce sera à peu près la seule chose intéressante à dire de ce film absolument terne et sans saveur. Depuis la lointaine Espagne, le Marco voudrait bien nous trousser une comédie à l'italienne pur beurre, et s'adjoint pour ce faire un scénario complètement dans cette veine-là : l'histoire d'un pauvre type qui, pour pouvoir se marier avec sa fiancée et obtenir un statut social élevé, est contraint d'épouser en premières noces une petite vieille, histoire de récupérer l'appartement qui lui appartient. On devine le reste : les jalousies, les gags sur la vieille qui ne se décide jamais à trépasser, les arnaques diverses et variées, etc. Sauf que, non : Ferreri, une fois son sujet trouvé, piétine au seuil de son film, ne rentrant jamais dans le vif du sujet, échouant à tous les postes, et celui de l'humour et celui de la satire et celui du portrait social. On aimerait que ça pète le feu, que ça rugisse et que ça fasse tomber les têtes de cette classe moyenne pitoyable ; ce ne sera jamais le cas, on restera dans la gentillette étude de moeurs pastel.

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On sent la critique sociale, le portrait d'un pays en crise contraint à brader ses valeurs morales pour parvenir à ses fins, et le film s'ancre dans un décor moderne qui prolonge cette intention : grands HLM moderne, rues grouillantes de monde autour des magasins, etc. La société de consommation s'organise, et les sentiments amoureux en font partie, les personnages étant peu regardants sur l'éthique de leurs comportements. Les femmes se prostituent plus ou moins, les hommes s'entubent à grands coups de gueule, et on sacrifie des êtres humains au nom du tout-argent. Plus qu'à son histoire, très fade, Ferreri s'intéresse au contexte, désireux visiblement de critiquer cette société sans pitié bouffée par le capitalisme. Mais pour ce faire, il eût fallu plus d'acidité, plus d'énergie, plus de frontalité. Or il a indéniablement de sérieux problèmes de rythme. Les scènes s'étirent en longueur sans aucune nécessité, chacune d'elles commençant par un plan d'ensemble de 18 minutes dont on se demande bien ce qu'il fout là. Le montage est lentissime, le gars ne sait jamais où couper, comme s'il avait voulu gonfler un court-métrage en long. Ca donne (très rarement) quelques scènes un peu plus inspirées, qui trimballent une mélancolie inattendue : la larme de Mary Carrillo qui coule le long de sa joue lors d'un bal mortifère, ou l'hébétude constante du héros (José Luis Lòpez Vàzquez) sur cette petite rengaine musicale enfantine, admettons, c'est pas mal. Mais ça donne surtout un ennui profond, spécialement dans les scènes qui auraient tout pour être enlevées et dynamiques : les harangues entre voisins, les disputes amoureuses, etc. Le carton "Fin" arrive quand on pense que le film va enfin commencer, et si quelques plans ont déjà cette saveur provocatrice du Ferrerri futur (notamment le dernier : un cortège d'enfants braillards et de femmes vénales qui suit un corbillard), on cherchera en vain quelques traces de talent dans ce film gagné par la mollesse. Complètement raté.

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28 juin 2014

Le Masque de Fer (The Iron Mask) d'Allan Dwan - 1929

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Un fleuron à fleuret du cinéma de cape et d'épée, messieurs-dames, tout simplement. Allan Dwan n'est jamais le dernier pour sortir les figurants, signer des devis à rallonge et en mettre plein les mirettes, et avec le roman de Dumas il est dans ses pantoufles. Il peut s'en donner à coeur joie dans les décors peints de 3 kilomètres, dans les combats valeureux et dans les grands morceaux de bravoure sur fond d'espionnage et de camaraderie crypto-gay.

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D'Artagnan est le Jack Bauer du XVIIème siècle : quand il ne lutine pas la servante du Roi, il tabasse du garde à l'autre bout de la ville ; quand il ne creuse pas la roche à mains nues, il bondit sur les balcons. Il est partout, toujours coiffé nickel, toujours bondissant même quand il se gratte. C'est l'éternel Douglas Fairbanks qui s'y colle, avec son budget dentifrice à trois chiffres et sa carte de fidélité à la salle de sport de Versailles en bandoulière. Il faut reconnaître qu'il est épatant, toujours au taquet. La première partie, où il est tout jeune et amoureux, est la plus marrante, notamment les scènes où il dragouille Constance (jouée par Marguerite de la Motte, c'est dans la poche) : il te la fait valser dans les airs avec son rire tonitruant qu'on entend malgré le fait que ce soit du muet, il te fait des cascades complètement inutiles le long des façades, il rigole plié en deux en sens inverse, c'est un festival. Les décors, splendides, immenses, ont pourtant du mal à contenir l'énergie épatante du gusse. Et quand ses potes Riri, Fifi et Aramis arrivent, l'écran est proprement saturé. Les vilains gardes royaux, pitoyables, n'ont plus que quelques centimètres pour tenter de vaincre la fine équipe, autant dire qu'ils sont vite défaits. Ils sont donc condamnés à prendre des têtes de félon comploteurs, ce qu'ils font à merveille (les méchants sont excellents, notamment le fameux frère jumeau de Louis XIV, une parfaite ordure tout en sinuosités). Très énergique, cette première moitié est un hymne à la joie (le vin, les femmes, la camaraderie) opposée aux règles d'Etat (austérité et complots à tous les étages). Cette belle période prendra fin, en même temps que l'adolescence de d'Artagnan, avec la mort de Constance (quoi ? je vous apprends rien, si ?), véritable fissure qui coupe le film en deux.

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On retrouve d'Artagnan vieilli, qui fait du coup moins le malin, d'autant qu'il est privé et de son amour et de ses potes les mousquetaires. Mais la découverte du coup d'état anti-Louis XIV (un très bon gars, vachement sympa et simple, à en croire le portrait) fomenté par les méchants (qu'on reconnaît à leurs immenses ombres projetées) va le remettre sur les rails. Le voilà parti pour un bon vieux sauvetage, dans lequel il sera épaulé de nouveau par ses copains. Festival là aussi, surtout dans les dernières bobines où les combats à l'épée s'enchaînent. Dwan est épatant pour utiliser le moindre interstice de son décor. Le duel des quatre mousquetaires contre 1250 méchants dans un escalier, par exemple, est formidable : les mousquetaires sont absolument partout, montant, descendant, passant par-dessus les rambardes, se beuglant dessus, le tout en continuant de rigoler et de sortir des jeux de mots hilarants (malheureusement pas audibles, c'est toujours du muet). Les acteurs se donnent, aucun doute, entièrement au service du divertissement et du grand spectacle. Si Dwan semble s'ennuyer un peu (et nous avec) dans les scènes fonctionnelles, il s'éclate vraiment dans l'action et dans le suspense. Les personnages sont certes tracés à grands traits, mais tout de même : il y a notamment une scène entre le Reine mère et son salopard de fiston très fine dans l'écriture ; plus tard aussi, la mort de Portos (quoi ?) dont les derniers mots ne sont pas traduits par un intertitre, brusque accès de pudeur très touchant de la part de Dwan. Tout ça se terminera devant une toile peinte de coucher de soleil grande comme le trou de la sécu, et par une de ces idées improbables que le réalisateur sait faire passer sans problème : les quatre potes qui continuent leurs exploits dans l'au-delà, immenses dans le ciel pur. Culotté. Bref, ne coupons pas les cheveux en quatre : c'est fameux.

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27 juin 2014

Real Humans (Äkta människor) saison 2 - 2014

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Grand plaisir de retrouver nos hubots cabossés pour une nouvelle saison. Mêmes défauts que pour la première (épisodes un peu trop longs, rythme pas toujours très tenu, et toujours cette surexposition affreuse dans la photo), mais mêmes qualités aussi, le scénario poussant même un peu plus loin les promesses de la saison 1 : les hubots s'émancipent de plus en plus, plongeant Real Humans dans une ambiance qui tient à la fois de la science-fiction et de la métaphysique. En devenant de plus en plus indépendants sous l'influence d'un code informatique (caché de façon dérisoire dans une clé USB ridicule en forme de robot), les hubots apprennent le libre-arbitre, l'angoisse existentielle et même la foi religieuse. La série opère même un discret mais habile retournement de situation en nous les montrant souffrants (moralement ou physiquement) et donc presque plus touchants que les humains qui les torturent. En parallèle avec cette évolution morale, un virus se propage parmi eux, véritable sida qui les transforme en monstres tristes excellemment rendus.

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Le scénario atteint une belle profondeur, pas tant dans les fatigantes intrigues presque "espionnage", où le fameux code s'échange par-delà les ordis et les robots, que dans la façon qu'il a de nous montrer les hubots face aux affres existentiels des humains. C'est la famille qui est la plus attaquée de ce côté-là : un grand-père qui revient à la vie grâce au clônage, une hubot avide de devenir mère, des conflits de génération entre adultes, "vrais" enfants et robots, transferts d'affection, etc. Les familles explosent sous l'arrivée massive de ces robots 2.0 qui peuvent maintenant, en plus d'apprendre l'arabe en 10 secondes, éprouver des sentiments, déclencher le désir sexuel ou souffrir. Les plus grands moments du film sont ceux où nos amis de synthèse découvrent l'horreur d'être en vie : le grand-père qui hurle devant l'ampleur de sa découverte du libre-arbitre, la petite Mimi en proie à des envies de suicide, Odie condamné à ne pas aller plus loin que son mètre de rallonge, ou la pitoyable rebellion de hubots-soldats au sein d'un stand de paintball (persuadés que l'univers en entier tient dans les quelques hectares du parc). Les robots apprennent l'humanité, et leurs difficultés à s'adapter mettent en évidence la monstruosité de celle-ci. Vous voyez les choses venir ? qui est le plus humains, celui qui est né humain ou celui qui veut le devenir, celui qui a créé l'humain parfait ou celui-ci ? Voilà le genre de questions que la série pose, et brillamment.

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Il y a toujours une sorte d'humour froid qui fait merveille, mais la monstrusité lisse des hubots, qui était plutôt fun dans la première saison, devient ici effrayante. Dès le premier épisode, le virus qui dilate la tronche parfaite d'un robot donne le ton : on va être dans un côté beaucoup plus sombre qu'avant. Les yeux s'emballent et changent de couleur, les gestes deviennent incontrôlables, les voix s'éteignent, et ces accidents physiques qui apparaissent sur des visages harmonieux sont d'autant plus terribles. La palme aux deux personnages les plus intéressants de ce point de vue-là : le grand-père (excellentissime acteur) qui, après sa bonhomie et son ridicule, devient un clown grimaçant et incontrôlable ; et Florentine, blonde platine sexyssime qui cache sous sa soif de normalité de sombres pulsions. Les vrais humains ne sont pas en reste avec leurs sectes anti-hubots, leurs ratonnades, leurs déviances psychologiques et leurs corps en déliquescence (l'un des personnages principaux porte un masque bleu très disgrâcieux pour cacher son visage brûlé, une autre met son point d'honneur à passer pour une hubot). Bref : le monde décrit là-dedans, baignant pourtant dans une lumière irréelle, est d'une noirceur totale. On est prêt à penser que la saison 3 sera tarkovskienne.

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LIVRE : Les Nuits de San Francisco de Caryl Férey - 2014

9782081324756,0-2101314Net et sans bavure, voilà le nouveau Férey, qui s'éloigne du polar pour se livrer à l'étude de personnages, la seconde lui réussissant autant que le premier. Les Nuits de San Francisco est très simple : c'est la narration d'une rencontre un soir entre deux déclassés. D'un côté, un clodo odorant d'origine sioux, complètement abandonné de tous ; de l'autre une unijambiste amère, traînant le souvenir de son viol comme une lourde valise. Tout les éloigne, mais le hasard va les faire se rencontrer, sans qu'on sache exactement quel sera leur avenir et s'ils en ont même un. Rien de très original dans la trame, c'est certain, mais Férey trouve exactement le bon angle pour raconter ça : le roman est séparé en deux parties exactement égales, commençant par nous donner le point de vue de l'homme, puis recommençant à zéro pour nous donner celui de la femme. Quelques dizaines de pages de biographie nous expliquant comment le personnage est arrivé là, dans ce parc nocturne de San Francisco, puis quelques pages retraçant la rencontre, répétées de la même façon les deux fois, avec juste un glissement de point de vue. C'est adroit et vraiment payant : sans rien perdre de son mystère (comment deux êtres aussi différents peuvent communiquer ?), la situation s'éclaire avec précision, rien que par son abord différent, par cette façon empathique qu'a Férey d'épouser le passé et les motivations de ses personnages.

Construction originale que vient renforcer une écriture d'une remarquable sobriété. Férey trousse ses dialogues avec une maîtrise qui rappelle Hemingway (le spécialiste mondial du dialogue) : étranges, décalés, ils sont pourtant très crédibles. Mais la rapidité d'exécution avec laquelle il dessine ses protagonistes, avec laquelle il nous fait comprendre leur biographie, est tout aussi remarquable. Le style est simple, épuré, privé de gras, mais va vraiment au plus direct pour nous parler de ces deux déclassés, et donc de la société américaine dans son entier. Très beau livre, au final.

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25 juin 2014

La Chambre obscure (Laughter in the Dark) (1969) de Tony Richardson

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Rares sont les adaptations de Nabokov au cinéma ; on aurait donc tort de s’en priver surtout lorsque celles-ci sont des « comédies cruelles » relativement réussies  -  je ne sais ce que le Vladimir pensa de cette œuvre mais elle a tout de même et du chien, et du poil.  L’histoire est une tragédie amoureuse relativement classique (tout du moins au départ) : une jeune femme drague un homme entre deux âges (marié, un enfant et… riche). Ce dernier connaît là la passion de sa vie, alors que l’objet de la passion ne cherche qu’à profiter au max (matériellement, of course). La donzelle s’ennuie tout de même rapidement (c’est chiant la vie de château) et prend un amant. Là où le film devient piquant, c’est que la Belle décide d’avoir son amant constamment sous la main - elle le fait engager comme assistant de son pigeon, grand amateur d’art. Là où le film devient cruel, c’est lorsque le pigeon, qui venait tout juste d’ouvrir un œil sur la relation coquine entre sa compagne et son assistant, devient aveugle. Les deux amants, sous son nez, vont continuer à vivre leur amour torride ; aidé par sa canne blanche, notre richard, habité par le doute, va tenter de trouver des preuves de l’enfumage de sa compagne… Jusqu’au drame, pensez donc.

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Comme la jeune femme n’est autre qu’Anna Karina , déjà, le film vaut d’être vu. Cette belle Anna, en cette année 69, semble avoir été créée pour porter des mini jupes et rendre dingue les hommes . Loin de jouer les potiches à la Bardot (oui, c’est gratuit), l’Anna, sourire mutin, grands yeux plus profond qu’une piscine municipale, tour à tour grave et légère, mène par le petit bout du nez notre bourgeois anglais. Cette petite ouvreuse qui vend des glaces dans le noir ne va pas tarder à flairer la bonne affaire et à manipuler notre homme comme un trombone - pas l’instrument. Ses tenues sont de plus en plus affriolantes (Anna Karina est belle même dans un emballage plastique : elle fait très bien le bonbon), ses baisers de plus en plus fondants, notre homme de plus en plus accro.  Il en arrive à organiser des fêtes dans son manoir avec hommes habillés en peau de zébu séchée (on est à la porte des années 70, mes pauvres amis) et femmes en tenues plus bariolées que la mire - ça fait mal aux yeux mais que ne ferait-on point par amour ? Seulement, c’est lors de l’une de ces soirées enfiévrées que l’Anna va recroiser un amour d’antan, Jean-Claude Druault himself - la belle gueule, le regard calculateur et froid, le type parfait pour aider l’Anna à plumer un pigeon.

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Le montage est parfois un peu abrupt mais ces passages un peu rugueux d’une séquence à l’autre permettent de faire avancer l’histoire relativement rapidement  - à l’image du tourbillon dans lequel se retrouve entraîné notre homme entre deux âge qui va lui aussi passer, en un temps record, de la vie pépère et conservatrice (sa femme semble sortie d’un musée, elle est déjà toute sèche, comme empaillée) à la vie moderne « trépidante » (et laide) avec ses canapés rouges gonflables (Anna a un goût sûr pour les horreurs visuelles de son temps) . La musique prend des accents deleruesques - derrière la petite mélodie amoureuse et sirupeuse traine des ombres violonneuses plus inquiétantes - et accompagne parfaitement ces histoires d’amour : l’une pathétique (l’amour est aveugle…), l’autre passionnée  et sans complexe (l’Anna et le Jean-Claude baisouillent  à la moindre occase, leur corps jeune et dorée s’unissant érotiquement sous l e soleil (spéciale dédicace à M.)).

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Le petit jeu des deux amants (qu’il est falot et ballot, tout de même, notre bourgeois : le Jean-Claude se fait passer pour un homo et l’autre n’y voit que du feu (puis plus rien…)) est un peu vaudevillesque mais  va prendre un tour beaucoup plus caustique lorsque notre pauvre bourgeois, aveugle, s’enferme avec l’Anna dans une immense villa au bout du monde. On pense à Locataires du gars Kim-Ki Duk avec cet amant contournant sans cesse le mari pour caresser la belle Anna. Cela paraît d’autant plus cruel que cette dernière partie se déroule sous le soleil éclatant de Majorque : les deux amants vivent leur passion « au grand jour » pendant que notre pauvre aveugle se fait posséder tant et plus, s’enfonce dans ses illusions. A force de jouer à ce petit jeu dangereux (le Jean-Claude est muet mais jamais à court d’idées pour s’amuser de notre pauvre aveugle),  notre richard va être en alerte (il a l’oreille fine, forcément). Dans les dédales de cette maison, il va à son tour tenter de trouver son chemin pour pister les deux petits rats qui l’entourloupent. Y a-t-il une justice ou la vie est-elle juste terriblement cruelle ? Tony Richardson nous sert un œuvre parfois un chouïa décousue (le montage, disais-je, des séquences en caméra portée un peu trop « flottante »…) mais relativement efficace dans son rythme (et, ce qui ne gâche rien, les acteurs semblent prendre un plaisir particulier à prendre part à ce « jeu de massacre » à l’humour très noir (forcément, haha) ) :  jubilatoire et nabokovien.

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Jersey Boys de Clint Eastwood - 2014

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Clint se promène entre bons films et navets ces dernières années, il faudra s'y faire. Après les pénibles trucs sur Hoover, sur la réincarnation ou sur le rugby, il revient fort heureusement à ce qu'il sait faire le mieux : la modeste chronique. Comme en plus il est question ici de musique, sujet qui a donné dans sa carrière moults sommets, on est tout contents, et le fait est qu'on se retrouve là devant un excellent Eastwood, tout en modestie et en élégance. Son meilleur depuis Gran Torino, en tout cas.

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La première demi-heure est même remarquable. On y découvre le héros, Tommy de Vito (John Lloyd Young, excellent dans ses poses à la De Niro), en plein dilemme : va-t-il tomber définitivement dans le camp de la mafia, en bon italo-américain qui se respecte ? Ou va-t-il tenter d'assouvir son rêve, devenir chanteur ? Après quelques prises de tête, il choisit... les deux. C'est la partie la plus drôle du film, ces constants allers-retours entre prison et boîtes de jazz, ces portraits de mauvais garçons à la voix d'or, cette façon de faire entrer la romance glamour des chansons dans le quotidien trivial des trafics en tous genres. Autour de Tommy gravitent plusieurs voyous du dimanche (dont le vrai Joe Pesci, personnage traité dans un émouvant hommage à Scorsese), tous aussi insolents que talentueux, aussi pathétiques que grandioses, le tout sous le regard du parrain local, porté par l'excellentissime Christopher Walken en mafieux pacifiste presque féminin à force de sourires bienveillants. Bien sûr, ce début d'intrigue est cousu de fil blanc, comme l'ensemble du film d'ailleurs : femmes fatales dont on sait bien qu'elles seront fatales, petits coups foireux, ascension du groupe, disputes internes, etc. Mais le soin apporté à la reconstitution (Tom Stern à la photo, Deborah Hopper aux costumes, respects), le ton très juste trouvé par Clint, cet humour bon enfant, l'ensemble posé sur la très belle musique des standards de l'époque, tout ça dégage un charme surranné absolument craquant.

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Quand Tommy et ses copains finissent par rencontrer le succès et deviennent les Four Seasons (Les...? Mais si, je vous jure que vous connaissez au moins trois chansons d'eux, sans le savoir), le film se fait encore plus académique, mais sans rien perdre de son charme. Eastwood filme merveilleusement la musique, les instruments qui se passent la parole, la joie d'être sur scène, ce genre de choses. Les acteurs font éclater leur jeunesse dans les nombreuses scènes musicales, et ça fait bien plaisir de voir notre bon vieux cow-boy s'extasier ainsi devant le charme de la jeune génération (ça n'a pas toujours été le cas, souvenez-vous de son Heartbreak Ridge bas du front). On bat des pieds, on tape sur des bambous et ça nous va plutôt bien. En plus de son habituelle élégance de mise en scène (très beaux mouvements de caméra, aussi discrets qu'amples, qui mettent parfaitement en valeur la beauté des décors), Eastwood trouve également une jolie idée de narration, certes pas nouvelle mais qui porte ses fruits : les protagonistes se tournent vers la caméra en plein milieu de l'action pour commenter, anticiper, revenir sur des épisodes, etc. Ça n'a l'air de rien, mais c'est plutôt audacieux, et permet une chose magnifique : faire en sorte que le personnage principal, Tommy, ne prenne jamais concrètement la parole (sauf à la toute fin du film, erreur à mon avis). Ses trois potes le font, pas lui, alors qu'il a droit à une poignée de regards caméra très beaux : on sent dans ces moments-là qu'il voudrait parler, dire lui aussi ce qu'il a sur le coeur, mais il en est comme empêché. Voilà qui donne à ce petit chanteur de romances sucrées une étonnante profondeur, et vous emporte sans problème dans l'émotion.

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L'émotion, de toute façon, il n'y a pas mieux que Clint pour vous la distiller aux moments choisis. Il fait encore une fois merveille de ce côté-là, vous tirant la larme avec une facilité déconcertante. C'est vrai que le gars, parfois, n'y va pas avec le dos de la cuillère, et fait parfois figure de tire-larmes ; c'est vrai que son film est un chouille long, et très attendu dans tous ses épisodes. Mais ce serait faire la fine bouche que de nier l'émotion mélancolique que dégage Jersey Boys, moment absolument charmant entièrement au service du spectacle, de l'émotion et de la musique. Ça se termine sur une pure scène de comédie musicale légère comme une plume, on est tout contents. Nickel.

All Clint is good, here

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LIVRE : Qui ? de Jacques Expert - 2013

9782253176084,0-1993169Qui a violé et tué, il y a 19 ans, la petite Laetitia ? Hein, qui ? Dans une petite ville de province, l'enquête piétine depuis tout ce temps, mais ce soir, grâce à une émission de télé, la vérité va enfin éclater. Parmi la poignée d'hommes en train de regarder leur écran, il y a le coupable, les amis, accrochez-vous au fauteuil, le compte à rebours est commencé. Voilà, j'ai fait la bande-annonce de ce polar de Jacques Expert, ne comptez pas sur moi pour en faire plus. Ce livre est en effet aussi passionnant qu'un dimanche de pluie, et c'est uniquement parce qu'on se dit qu'il va nous réserver une surprise finale qu'on se force à la lire jusqu'au bout. La surprise n'aura pas lieu, autant vous le dire, et nous voilà gros-jean comme devant.

En plein exercice de style de polar à la française, Expert emprunte à deux veines. D'un côté, Simenon : entendez par là que c'est mal écrit (héhé), mais en plus qu'il y a le passage obligé vers la critique des moeurs provinciales. Tout le monde se connaît, se soupçonne, les haines ataviques se réveillent sous l'influence de cette sordide affaire, et Expert adore montrer la somme de monstruosité et de petitesse cachée dans chacun de ses personnages. Mais ceux-ci sont hyper-caricaturaux, entre les hommes brutaux et les femmes soumises, et les nombreux dialogues que l'auteur met dans leur bouche sonnent aussi faux qu'une fanfare le jour de la Fête de la Musique. Il faut dire que le style est particulièrement infâme, prenant même des tournures de rédaction de collégien appliqué : non seulement Expert ne comprend rien à la psychologie, mais en plus il trousse des phrases avec une platitude consternante, jamais crédible, toujours moche.

Deuxième inspiration, qui lui réussit mieux : l'actualité. On reconnaît dans cette affaire un mélange entre celles d'Outreau (toute un réseau accusé tour à tour, plein de suspects innocentés, etc.) et du petit Grégory (les rancunes familiales, l'enquête au point mort, les lynchages médiatiques), et là, on y croit plus. L'idée de retracer toute l'affaire à travers une émission de télé est plutôt bonne : on suit la lente chute du coupable au présent en parallèle avec la narration au passé, c'est habile. L'émission sert, un peu comme chez Shakespeare (!), à faire craquer l'assassin, c'est là aussi une idée qui fonctionne. Et puis, Expert, en homme de télévision lui-même (il est patron de RTL, nous apprend-on en quatrième de couverture, ce qui explique peut-être la sorte d'analphabétisme du livre), aime l'actualité et parvient à rendre probable cette affaire. Le coupable, on s'en fout complètement, il faut dire, mais le contexte est bien dessiné. D'ailleurs, il y a la très mauvaise idée de nous faire suivre dès le premier chapitre et à la première personne les tribulations de l'assassin tout en nous évitant soigneusement d'en dévoiler l'identité, petit jeu qui finit par agacer et oblige Expert à jongler avec sa trame complètement inutilement. Voilà, un mauvais livre, quoi, hein, on va pas non plus non plus.

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Game of Thrones - Saison 4

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Eh oui, la série la plus hot et la plus bourrine du moment parvient même jusque dans les îles comoriennes - mais faut se battre, faut se battre... Alors quid de la saison 4 et de ses personnages dont les noms finissent par des consonnes (respect, Gols) ? Une saison moins décevante que les deux dernières car certaines positions commencent enfin à bouger. Même si du côté des enfants Stark, on frôle la malédiction (elle n'est pas prête d'avoir lieu la réunion de famille...), il y a une réelle évolution au niveau de l'histoire : tout d'abord, au revoir ce petit con de Geoffrey dont une fricassée de pigeons un poil empoisonnée va avoir raison. Le Roi est mort, vive le roi, un gamin de douze ans succédant à un ptit con à peine pubère. S'il fallait chercher un fil rouge au bazar, on serait tenté de jouer la facilité (on réfléchit guère, faut dire, devant cette série populaire) en soulignant les luttes à mort inter et extra familiales : est-ce vraiment la loi du plus fort, tenterait de souligner dignement Nietzsche ? Eh ben nan, justement, pas toujours. On a certes constamment l'impression d’assister à des combats entre "David et Goliath" mais le Goliath est rarement vainqueur - sauf quand il est capable de faire exploser la tête de son adversaire juste en pressant bien fort sur ses oreilles : c'est imparable et ça gicle jusqu'à l'intérieur de l'objectif de la caméra. Le nain contre son père, les défenseurs du Mur contre les géants, le chtit Stark contre les squelettes... Le plus fort, le plus puissant est souvent dompté à l'image des dragons de notre héroïne blondinette platinette préférée qui se retrouve obligée de leur mettre leur collier : griller un mouton, c'est pas bien, griller un gamin, c'est mal. Notre amie mélanchonniste (elle libère tous les esclaves - elle a heureusement plus de charisme et plus le sens de l'action que notre gars de gauche) va elle-même devoir réfréner les ardeurs de ses bestiasses ; car trop de pouvoir - en un sens - a vite tendance à devenir une faiblesse en ce bas monde gamethronien. Eternelle lutte, plus ou moins classe.

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La série a de plus en plus tendance à laisser tomber l'érotisme (faut dire que notre ami le nain passe une bonne partie de la saison au cachot : plus d'acrobaties) au profit de la violence : je ne serai pas étonné lorsque les générations futures décimeront leurs voisins à coup de pioche, de marteau, de fléau ; Game of Throne leur montre la voie et se révèle un véritable modèle d'initiation au fendage de crâne avec objet-que-tu-as-sous-la-main. Ça charcle à tous les étages notamment dans les deux derniers épisodes (à noter d'ailleurs, en passant, un petit plan séquence dans l'enceinte du mur qui vaut son pesant de pop-corn : le massacre à bien lieu à tous les étages...). Plusieurs personnages secondaires pour ne pas dire principaux arrivent "en fin de vie" et l'on est content, en petit spectateur jamais satisfait de la routine, de voir qu'il y en a plus d'un qu'on ne devrait jamais revoir - à moins d'être capable de se rescotcher la tête sur le tronc ; tout est possible, certes. Un vrai élan traverse ainsi les ultimes épisodes de la série, une série qui ne manque résolument point de souffle - à défaut d'intelligence, vi. Un "trône" fatal, c’est cela, l'ironie de la chose étant exploitée jusqu'à la trame... Raaaaooou (bruit de dragons, à ne pas confondre avec celui de la loutre).

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23 juin 2014

Jesus Camp d'Heidi Ewing & Rachel Grady - 2006

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Indéniablement un docu à ranger dans notre cycle "films d'horreur".  Les deux réalisatrices sont parties sur les traces des évangélistes intégristes cathos dans l'Amérique de Bush, se concentrant plus particulièrement sur le travail d'une ogresse, Becky Fisher, pour convertir des petits enfants à la crainte de Dieu et aux bienfaits de la victoire de George W. Le résultat est sidérant, et on ne pensait vraiment pas que l'Amérique bien-pensante avait pu pousser le bouchon aussi loin : au cours d'un camp d'été, on découvre une horde de bambins priant Jizeuss en hurlant de douleur les yeux au ciel, montant des spectacles de théâtre à base de treillis militaires en hommage aux Croisés, applaudissant aux discours propagandistes d'un anti-avortement ou apprenant d'immondes chansons à la gloire de "ôôôô Lôôôrd". Tout à fait convaincue de son bon droit, Fisher s'appuie sur les méthodes des jihadistes musulmans qui convertissent les âmes à la guerre sainte dès le plus jeune âge : les cerveaux des enfants sont malléables ? convertissons les enfants ! Il y a donc une sorte d'esprit à la "Joueur de flûte de Hamelin" dans ce film, qui montre simplement des enfants suivre en riant une sorcière qui les mène vers une société infernale.

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Complètement immergés dans cette infernale colonie de vacances, on regarde hébétés une poignée d'adultes détruire (peut-être définitivement) l'esprit de quelques gosses au nom d'une vérité qu'ils sont persuadés de détenir. Les outils de la propagande rappellent les pires heures de l'Histoire, comme dans cette séquence du "pro-life" qui, à l'aide de poupées mignonnes et de mots savamment choisis, prèche des contre-vérités totales à travers le jeu ; ou dans cette façon de faire entrer dans la tête le discours anti-darwinien, simplement, par quelques suggestions perfides. Le film pourrait être souvent drôle (les moyens de la colonie de vacances sont restreints, et ce Bush Jr en carton-pâte manque un peu de grandeur ; drôle aussi cette scène où Fisher bénit chaque élément du camp, allant jusqu'à chasser le diable de son Powerpoint préparé avec soin pour qu'il ne subisse pas de panne) s'il n'était aussi effrayant. Parce que, finalement, ce qu'on voit, et filmés de nombreuses fois et dans la longueur, ce sont des visages d'enfants en pleurs, comme souffrants, et des adultes qui appuient encore plus fort sur cette douleur au nom d'un Dieu unique et malveillant.

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Le film est loin d'être parfait : dans sa volonté d'être spectaculaire, il tombe parfois dans des travers eux-mêmes propagandistes (l'utilisation de cette petite musique au piano est légèrement putassière). Il a également du mal à ouvrir son sujet : en s'accrochant à une poignée de protagonsites, peut-être parmi les plus extrêmistes, il échoue à nous faire comprendre l'ampleur de ce danger prosélytiste qui semble gagner l'Amérique ; tous les mômes ne sont sûrement pas aussi fadas que cette petite qui va d'elle-même tenter de convertir une adulte au bowling, et on aurait aimé voir aussi des enfants plus modérés, pour se rendre compte des choses. Mais malgré ces défauts (après tout, Jesus Camp visait l'Oscar, et l'a eu, ce qui nécessite l'emploi de quelques ficelles), il reste un docu fascinant, que sa tentative de neutralité honore, et qui vous fera en principe cauchemarder de nombreuses nuits.

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22 juin 2014

D'Homme à Homme / La Mort était au rendez-vous (Da uomo a uomo) (1967) de Giulio Petroni

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Un  ptit western spaghetti pour ne pas dire carbonara tant celui-ci est copieux. Le scénar est couillon comme un film de Tarantino (Quatre sales types, sous les yeux d’un gamin, violent sa mère, sa soeur, et flinguent sa famille : il va se venger later !) mais le film reste de très belle facture. Il y a également le grand Van Cleef qui va venir épauler le gamin devenu grand - appelons-le Arpel, cela n’a pas grande importance : il ressemble étrangement à Terence Hill avec la voix de Garou, un truc bizarre. Van Cleef - dont on sait qu’il s’est fait filouter par la même bande des 4 : 13 ans de prison que cela lui a coûté au Van -  et Arpel ne vont cesser de se tirer la bourre pour tenter d’être le premier à loger une balle entre les yeux de leurs ennemis.  Mais forcément, une certaine complicité va finir par émerger de ce compagnonnage entre le type d’expérience, moitié chauve et chenu et le beau gosse instinctif et la tête près du sombrero.

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On pourra apprécier les gros plans sur ces sales gueules - le balafré, le tatoué… - et les multiples rebondissements que nous offre le gars Petroni : Van Cleef et Arpel déciment mais se retrouvent également capturés par les méchants ; au lieu de leur planter une balle dans le crâne (ce qui raccourcirait forcément le film), ils ont toujours une bonne raison pour les garder au chaud dans le but de se servir d’eux. C’est forcément complétement con - Cleef et Arpel sont des graines de Jack Bauer, ils reviennent toujours de l’enfer - mais on peut se fendre de la façon dont nos deux héros se retrouvent humiliés (tu connais le coup de la trappe qui te fait atterrir dans la cave ? Tu connais le coup du type qu’on enterre en lui laissant la tête au soleil pour que les fourmis le dévorent micron par micron ?...). Certes, dira-t-on c’est ultra-manichéen. Encore que le personnage de Van Cleef pourrait, à la limite, passer pour plus complexe qu’il n’y paraît - mais il est tellement « sur le chemin de la rédemption » que « l’homme qui ne sourit plus » capte automatiquement notre sympathie. Dommage que Morricone, également sur le coup, nous serve une BO un poil surchargé et brouillonne : on sent qu’il tente de faire monter constamment la tension (mouarf) mais il rate tout lyrisme - auncune petite mélodie entêtante. Petroni fait le taff par rapport au cahier des charges et signe un film relativement solide dans le genre (avec des dialogues aussi ballots qu’une pluie de grêle sur un service en cristal mais on s’attendait guère à du Prévert ou du Jouvet). Nous prend pas en traître, quoi.

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Posté par Shangols à 12:10 - - Commentaires [37] - Permalien [#]



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