13 mai 2012

Dernier caprice (Kohayagawa-ke no aki) (1961) de Yasujiro Ozu

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J'avais finalement très peu de souvenir de cette pénultième œuvre du maître. J'ai même presque été un peu "bousculé" - pauv' chou - au départ, ne sachant trop dans quelle direction l'histoire partait. Bon j'ai tout de même vite repris mes esprits pour apprécier à sa juste valeur cette œuvre très ensoleillée où il est souvent question de rencontres et de mariages sans que cela aboutisse vraiment. Ganjiro Nakamura campe un patriarche plein de verve et de cachotteries et même si la fin est d'une certaine noirceur (le Ozu voyait-il la fin arriver à grands pas ?) quelques séquences pleines de légèreté et de complicité restent en tête.

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On retrouve comme dans le précédent opus (Fin d'automne) Setsuko Hara et Yôko Tsukasa sans mari, la première étant veuve, la deuxième cherchant le grand amour. Ce sont les deux petits soucis de la famille Kohayagawa qui se doublent non seulement de problèmes financiers (cette petite entreprise de saké bat de l'aile) et d'une plus grosse inquiétude par rapport aux activités du patriarche ; ce dernier, secrètement, s'éclipse de plus en plus en cours de journée et on finit par décider de le suivre. On ne tarde point à découvrir que le vieux se rend chez un amour de jeunesse (un "feu mal éteint" comme le dit poétiquement le Nippon) chez qui il en trouve une deuxième (jeunesse, s'entend). Cela inquiète la sœur aînée qui rabroue son père mais ce dernier n'en fait qu'à sa tête. Mais qui fait le malin a un malaise, et le vieux est à deux souffles de leur claquer dans les doigts. Il se remet miraculeusement, pète le feu et retourne de ce pas chez sa dulcinée (sublime partie de cache-cache avec son petit-fils pendant laquelle il en profite pour s'échapper). La deuxième alerte sera la bonne. Setsuko décidera de son côté de rester veuve (Ozu semble ne jamais vouloir la marier... un acte manqué ?) alors que Yôko finira par suivre les élans de son cœur, en allant rejoindre un ancien collègue à Sapporo, plutôt que de se marier avec le prétendant soutenu par la famille. La présence d'une multitude de corbeaux vers la fin du film apporte une touche un peu sombre qui tranche radicalement avec les cieux limpides dans lesquels baigne cette œuvre.

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Un casting qui semble ne réunir que des fidèles d'Ozu, une vraie grande famille cinématographique. Cela donne lieu notamment à deux plans magnifiques : toute la famille qui se lève soudainement et découvre que le pater, alité, vient les rejoindre tout pimpant, et il y a aussi cette ultime procession à la queue leu leu sur un quai, la famille tout de noir vêtue, après la mort du patriarche. Deux images très fortes d'une famille qui tente de rester unie en ces temps difficiles - ils ne semblent ne point se faire d'illusion sur l'avenir de leur entreprise familiale qui risque de se faire phagocyter par une plus grosse. Peu de scènes avec des enfants mais la partie de cache-cache est un vrai régal, le Ganjiro apportant toute sa fantaisie et sa joie de vivre à ce rôle de patriarche incorrigible qui tente de grappiller jusqu'au bout des petits instants de bonheur. Setsuko et Yôko sont elles beaucoup plus effacées et semblent avoir plus de mal à ouvrir leur cœur mais les quelques séquences où elles tentent de livrer leur secret intime (notamment au bord d'une rivière ou au sommet d'une colline) sont de vrais moments de grâce. Un Dernier Caprice qui vaut vraiment le coup, la vie étant si courte, ma bonne dame...   (Shang - 27/10/08)

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Ah c'est même ravageur, osons le mot. Il y a dans ce film une telle délicatesse, une telle pudeur, une telle virtuosité discrète, qu'on ne peut ressortir de cette chronique que bouleversé. Il y a là tout le talent d'Ozu : ça ne raconte rien, en tout cas rien de bien grave, et pourtant on sent son petit cœur se tordre de plus en plus devant les tourments non-dits de cette smala aussi unie que mélancolique. Entre les deux sœurs à marier et qui semblent accepter leur sort (épouser des gusses qu'elles n'aiment pas vraiment, alors qu'elles sentent le bonheur à portée de main), la jeune fille frivole qui passe de mains en mains (avec des amants américains uniquement, tiens...), et ce couple de petits vieux craquants qui espèrent retrouver quelques feux de leur amour passé, tout le monde est attiré dans le tourbillon de la vie , portant une douce tristesse qui ne dit jamais son nom. Le film est certes souvent lumineux, mais sous la légèreté couvent des "feux mal éteints" que la caméra d'Ozu capte avec une empathie et une modestie extraordinaires. Les couleurs somptueuses, tout en pastels, semblent représenter à elles seules le petit monde intérieur des personnages : les kimonos gris de la femme qui laisse partir son amour, le rose flashy de l'adolescente frivole, la blancheur virginale des chemises lors de la scène d'adieux des étudiants, le bleu passé du costume du vieillard, le tout placé dans des décors qui parlent beaucoup plus que les héros de l'histoire eux-mêmes : tonneaux de saké vides qui sèchent contre les murs, petites barques qui traversent des plans d'eaux, ponton d'une rectitude effrayante lors de l'enterrement, et puis surtout cette forêt qui borde la ville, porteuse d'un ailleurs qu'on ne verra jamais. Les plans fixes traditionnels multiplient les lignes de fuite en plein centre de l'écran, comme pour mieux faire ressortir l'inéluctabilité de ces destins que vient soudainement mettre en doute le "caprice" du patriarche qui décide de vivre un dernier amour avant de mourir... Bref, une mise en scène somptueuse, à laquelle il faut ajouter ces mouvements de groupe, presque dansés, réglés au millimètre : quand 5 ou 6 personnes se déplacent en même temps, chacune vient occuper une place précise à l'écran pour qu'on continue à toutes les apercevoir, tout en gardant la perspective apparente. Adoré aussi ces mouvements parallèles entre les deux sœurs en osmose, ou, dans la scène magistrale de l'adieu des amoureux sur un quai de gare, ces gestes qu'on fait exactement en même temps, pour compenser l'aveu des sentiments qui ne vient jamais.

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C'est comme si, sous le film qu'on regarde, se cachait un deuxième film, beaucoup plus bavard et signifiant. La pudeur de Ozu semble effacer tout ce qui peut être dit en termes de sentiments, et du coup le film qu'on voit est d'une fragilité incroyable, fait en dentelle fine. Les regards, les petites phrases suivies d'un court silence, la simple utilisation des champs/contre-champs (avec ces fameux regards désaxés, qui ne se croisent jamais), tout contribue à dire ce que les personnages n'arrivent pas à dire. Il ne se passe rien, comme je disais, juste la vie qui passe, l'amour qui naît, la tristesse qui s'installe, la nostalgie qui pointe son museau, la jalousie, la peur de vieillir, la soif de bonheur, l'enfance, l'envie d'ailleurs (l’occurrence des motifs de la culture américaine est assez troublante), les regrets, le désir... rien du tout, quoi. Dernier Caprice est une tuerie absolue, qui vous assassine à petits feux plutôt que d'utiliser les effets trop faciles du mélo. Aligato grave, Yasujiro.   (Gols - 13/05/12)

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18 septembre 2011

Histoires d'Herbes Flottantes (Ukigusa monogatari) (1934) de Yasujiro Ozu

f_ukigusa_monogatari_1_Première version assez mélodramatique de cette histoire de famille "dé-composée". Kihachi (Takeshi Sakamoto, une figure des films muets d'Ozu) est à la tête d'une troupe de théâtre et voyage avec son amie. Il s'arrête dans une petite ville, où il passe ses journées auprès d'une ex-maîtresse qui a de lui un fils adolescent (celui-ci pense que son vrai père est mort). Pour se venger, son amie demande à l'une des actrices de séduire son fils. Kihachi finira par pardonner (à son amie, à l'actrice, à son fils), l'actrice restant habiter avec son fils, et lui reprenant la route avec son amie.

Il y a dans ce film beaucoup d'éléments qui font la marque d'Ozu. L'on assiste tout d'abord à un mélange des genres, les aspects comiques (notamment lors des répétitions ou des représentations théâtrales avec les deux acteurs jouant le cheval ou le petit garçon jouant le chien) à un fond plus mélodramatique : il est étonnant de voir la colère de Kihachi s'exprimer si violemment dans un film d'Ozu, et une baffe à l'actrice, et une baffe à son fils : cette dernière claque permet à sa maîtresse d'annoncer à son fils que Kihachi agit ainsi car il est sonstoryfloat_screen3_1_ véritable père. La tension dans toute la dernière partie du film est portée à son climax, chaque acteur étant filmé séparement, chacun étant le receptacle d'une émotion intime profonde, et le spectateur vit à tour de rôle les états d'âme de chacun. Le jeu des acteurs est confondant de vérité, tout comme il est amusant de les voir constamment utiliser leurs mains (pour se gratter le dos, pour agiter un éventail...) dans de nombreuses scènes pour traduire différentes attitudes (la gène, l'immaturité, l'énervement...) (ça c'est pour faire plaisir à mon Bibice, obsédé par les mains).

Les parallèles, les scènes chorégraphiées tiennent également une place importante dans ce film, montrant la complicité ou la solidarité entre les différents personnages : ainsi cette magnifique scène de pêche où le père et le fils agissent à l'unisson, ces scènes où les deux actrices (Otaka et Otoki...) sont toujours maquillées exactement de la même façon, la séquence des échecs où le père emprunte la casquette du fils et le fils son mouchoir... Multiplicité de ces plans parfaitement mis en place qui donne une grande cohésion au comportement des personnages (l'entraide des deux femmes ou le père obsédé par la réussite de son fils). Il y a également une utilisation des objets qui viennent ponctuer le rythme du film : la tirelire en forme de chat de l'enfant-acteur ou la bicyclette du fils de Kihachi qu'il délaisse peu à peu à mesure que son amour progresse (la storyfloat_screen5_1_première scène de rendez-vous, la nuit, entre l'actrice et le fils, possède un mystère et un charme fou). La structure circulaire du film - on commence et on finit à la gare - montre quant à elle que l'on échappe pas à ses décisions ni à soi-même et que les choix passés de Kihachi sont inhérents à sa personnalité : il a pensé bien faire en laissant (et en abandonnant) son fils pour qu'il fasse des études - la carrière d'acteurs étant des plus inconsistantes (la troupe fait d'ailleurs banqueroute au cours de l'histoire) mais il est trop tard maintenant pour vouloir faire machine arrière. Il regrette que son fils, "comme lui", tombe amoureux aussi facilement d'une actrice mais il y a derrière cette remarque une pointe de fierté paternelle qui résume parfaitement le film : il ne l'a point éduqué, mais son fils restera quoi qu'il advienne son fils, ce dernier finissant même par l'accepter dans la douleur - il prononce encore deux fois le mot "oncle" avant de hocher la tête quand sa mère dit "ton père ?"... toute la pudeur asiatique mes enfants...

Il y aurait encore des tonnes de choses à remarquer comme cette pluie fine qui annonce la dissolution de la troupe, ou ces chutes fugaces de pétales de cerisiers, lorsque Kihachi s'emporte contre l'actrice, qui symbolisent, on ne sait trop quoi d'ailleurs, chacun pouvant y mettre sa propre interprétation (le temps qui passe, la répétition des mêmes faits (l'histoire d'amour parallèle entre le père et le fils...))... Qu'importe. Bon je vais me faire la version couleur vu qu'il fait toujours aussi gris ici.   (Shang - 29/11/06)


OZUstoryfwMESBah peut-être pas le plus grand Ozu, c'est certain, mais en tout cas un bien joli mélo tout en finesse, que mon camarade a parfaitement cerné. A cette époque, Ozu est encore relativement "mobile" avec sa caméra, livrant un de ses montages les plus dynamiques, avec ces alternances de plans larges, de plans américains (ça, c'est l'ordinaire du maître), et de plans plus complexes, notamment dans les scènes nocturnes ou dans celles dans le théâtre. On a même droit, ici ou là, à des contre-plongées, à des travellings et à des caméras qui prennent un peu de hauteur par rapport aux "plans tatami" qui ont fait la répuation de notre Yasushiro. Shang remarquait la fréquence des gifles assénées au cours du film, et c'est vrai que ça étonne de la part de notre sobre réalisateur. Mais il faut remarquer que la première fois que le héros porte la main sur sa copine, c'est filmé avec une pudeur remarquable : les acteurs sortent du champ, la caméra reste fixe un très long moment sur le décor vide, puis on voit la jeune femme avec sa main sur sa joue. Le film étant muet, ça marque de points : on a l'impression d'entendre le bruit de la baffe après qu'elle soit arrivée... Beaucoup aimé, comme le Shang, le parallélisme des gestes chez les gens qui sont faits pour s'entendre : la partie de pêche avec ces mouvements parfaitement synchronisés, ou ce môme qui pleure sans trop savoir pourquoi, juste parce que 0017bhbbl'un des comédiens déchus pleure également. Il y a comme ça des liens mystérieux qui se tissent entre les êtres, et que la caméra enregistre avec une douceur parfaite. C'est d'ailleurs le thème même du film, la paternité, la fidélité (aux êtres ou à ses propres convictions), et plutôt que de se livrer à de longs discours, Ozu préfère filmer ça, ces petits gestes quotidiens qui rapprochent les êtres humains. Malgré la puissance des situations, le film avance sans bruit (c'est muet, oui, mais c'est pas la seule raison), modestement, évitant à tout prix les débordements et le surenchérissement de pathos. Les petites touches de comédie sont très bienvenues, la sobriété est de mise : un bien joli film, voilà.   (Gols - 18/09/11)

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22 mars 2011

Crépuscule à Tokyo (Tokyo boshoku) (1957) de Yasujiro Ozu

"Un enfant a besoin de l'amour de ses deux parents."

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Un père, deux soeurs, une mère qui refait brusquement surface quelques vingt ans plus tard, sur une trame simplissime - plus question de travellings ou du moindre panoramique, plans fixes de rigueur - Ozu signe peut-être l'épure de ses films en noir et blanc. L'action la plus violente se résume à une bonne paire de baffes (aime bien les baffes, le gars, quand on y songe), et les cadres sur l'extérieur se limitent quasiment à ceux sur des enseignes de restaurant ou de club de Mah Jong ; il y a bien ici ou là un ou deux gros plans sur une lampe, une paire de chaussures à l'entrée d'un hôpital mais là encore c'est la ration miminum.

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Deux soeurs donc, l'aînée (Tetsuo Hara, l'ex-femme de mon ex-vie dans les années cinquante au Japon) qui décide de prendre un peu le large -elle a une gamine de deux ans, un mari qui picole quand ça le prend et qui bosse la nuit sur des articles ou des traductions ; le type a la partie congrue, jamais de scène avec sa femme, juste une petite confrontation avec le père - et la cadette, enceinte, et dont le petit ami ne cesse de la fuir ; sa mère l'ayant quittée à l'âge de trois ans, elle semble pâtir plus que tout de cet événement dont elle se sent - à tort - responsable, et décide d'avorter pour que son enfant n'ait pas à subir le sort qu'elle a connu - n'avoir qu'un parent pour l'élever. De cette tragédie intime de son enfance, elle semble incapable de se remettre et n'hésitera point à commettre l'irréparable... Ozu multiplie les séquences de discutes à deux (père/fille, mère/fille, père/tante...), voire à trois quand il se lâche - on est dans l'épure, j'ai prévenu. Quelques joyaux d'émotion émergent, cette magnifique scène de nuit sur un quai où la cadette et son petit ami sont filmés de dos, comme si elle avait déjà décidé de tourner le dos à l'avenir, ou ce plan sur l'enfant de sa soeur alors qu'elle vient juste d'avorter et fond en larme après une minute de silence. Il y a une scène, sorte de mise en abyme, à la fois plus drôlatique et dramatique, où une jeune connaissance du couple lors d'une partie de Mah Jong conte par le menu la trajectoire de cette fille innocente qui s'est jetée dans les bras de ce garçon insouciant. Tout est dans la retenue, souvent dans le non-dit, comme pour mieux capter l'absence de cette mère que personne - pas plus le père que l'aînée - n'ose véritablement évoquer, affronter. D'une pudeur totale, ce film renferme tout l'art d'Ozu à saisir ces minuscules instants de vie quotidienne où, derrière des demi-sourires, l'ombre de la tragédie n'est jamais loin.

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Si ce crépuscule convient parfaitement au rideau qui tombe peu à peu sur la vie de la jeune fille, il est plutôt synonyme dans la carrière d'Ozu d'aboutissement artistique. Inimitable.   (Shang - 14/06/07)


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Bien longtemps qu'on n'avait point vu de Ozu sur ce blog, et admettons-le : ça manquait grave. Il est bon de revenir aux sources parfois : Crépuscule à Tokyo est un pur chef-d'oeuvre de pudeur, une école de mise en scène et de sensibilité à lui seul. Comment définir cet art-là, aussi mystérieux que simple ? La caméra semble toujours à la bonne place, à la distance exacte pour déclencher l'émotion, et ce sans aucune ostentation. Plans rigoureux, simplissimes, réduits au plus petit nombre possible : 4 ou 5 décors, à l'intérieur de chacun d'eux 4 ou 5 plans possibles, et point barre. Il y a pourtant dans cette "pauvreté" une grammaire parfaitement tenue, et même quelques audaces qui font semblant d'être des plans banals : beaucoup aimé par exemple, cette façon de décadrer légèrement les décors, de filmer, mettons, une porte fermée avec les personnages en bord d'écran, pour mieux annoncer, deux ou trois coupes plus tard, l'entrée d'un personnage par cette porte. La disposition mathématique de la caméra n'est jamais sclérosante ; au contraire, Ozu s'en sert pour déployer d'autres façons de filmer, d'autres façons d'évoquer les sentiments. Contrairement à certains de ses films muets, on ne tombe pas dans le mélo ici, plutôt dans une tragédie du quotidien, rendue d'autant plus poignante qu'elle se déroule dans le confort pudique du foyer, de la famille.

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Si le discours est assez moral et conventionnel (un enfant a besoin de ses deux parents, donc), les quelques personnages sont eux-mêmes d'une richesse impressionnante. C'est Tetsuo Hara qui semble être le pivot de l'histoire, celle qui évolue le plus au cours du film : on fait sa connaissance en femme abandonnée, en plein doute par rapport à son mari ; on la quittera apaisée, prête à en découdre à nouveau avec la vie. Entre temps, il aura fallu la mort d'un frère, d'une soeur, l'acceptation de l'émancipation de sa mère, la bienveillance envers un père trop muet, pour qu'elle accepte enfin que l'existence soit désirable et belle. C'est sans discours que Ozu dépeint ce personnage magnifique : lui, il préfère filmer les émotions grâce à un dos qui se tourne, une petite musique lancinante, quelques décors vides, des dialogues du quotidien. Plans d'une sensibilité effarante sur cette jeune fille abandonnée, torturée par le verbiage d'un patron de bistrot, et dont le dos se voûte au fur et à mesure qu'elle prend conscience de la perte de son amour ; ou sur cet homme (le grandissime Chishu Ryu, toujours aussi délicat dans sa palette d'émotions) devant faire face à la tragédie qui gagne son cocon familial, et qui réagit sans scandale, doucement, lentement, dépassé en même temps que zen. Par petites touches qui n'ont l'air de rien, Ozu nous amène doucement vers l'émotion la plus pure, vers cette femme qui attend sa fille derrière la vitre d'un train, vers cet homme contemplant fasciné sa petite fille de 6 mois, vers ces rendez-vous manqués, ces vies ratées, ces drames impossibles à réparer, et pourtant vers cette vie qui continue à battre et à être belle. Ah, vraiment, un bonheur ineffable, qui tient à moins que rien : du cinéma à l'état le plus pur.  (Gols - 22/03/11)

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16 juin 2009

Bonjour (Ohayô) (1959) de Yasujiro Ozu

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Ozu se la joue à la coule et décide de narrer par petites touches la vie d'une douzaine de personnes qui vivent dans le même voisinage. La vie d'un quartier en ces fins d'années 50, tout simplement, avec quatre générations qui cohabitent presque toutes sous le même toit - les cloisons ou les portes des maisons ne semblent point donner plus d'intimité au sein d'une famille qu'entre voisins. C'est drôle, léger comme un/du vent qui s'engouffre dans un caleçon, ça flirte en douceur entre célibataires, et surtout ça cancane.

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Les rumeurs ont tôt fait de naître et surtout de se répandre comme une traînée de poudre : une cotisation qui, dit-on, n'a pas été perçue, et c'est trois femmes qui s'offusquent, une machine à laver qui vient d'être achetée et c'est les soupçons qui pèsent sur l'honnêteté d'une personne, des gamins qui ne disent plus bonjour et c'est leur mère qui est accusée de rancune... Des femmes qui papotent, des maris qui boivent un peu trop (énorme, celui qui se trompe de maison et qui remercie toute la famille, pas la sienne, de l'avoir attendu) et des gamins qui font les 400 coups : entre concours de pets, crise de colère pour avoir la télé et petite fugue. Deux enfants décident d'ailleurs d'être complètement muets (on leur reproche de parler pour ne rien dire, ils rétorquent qu'ils ne sont point les seuls, les adultes passant leur temps à échanger des banalités) et ils sont hilarants dans leur façon de jouer le jeu jusqu'au bout. Ces petits mots de tous les jours (les "bonjour", "au revoir", "il fait beau"...) qui ne payent pas de mine sont en fait le vrai sujet de cette histoire : des petits mots banals mais qui donnent chaque jour un sens à la vie, à l'image d'ailleurs de cette oeuvre d'Ozu qui rend gloire à la quintessence de la vie quotidienne. Ces mots, le prof d'anglais les appelle les "lubrifiants" de la vie; sa mère hoche la tête mais lui rappelle que savoir dire enfin "je t'aime" à la personne que l'on dévore des yeux tous les jours, c'est quand même aussi vachement important... Il ne va point sauter sur sa promise mais faire un premier petit pas vers elle, tout en tact, chaque chose en son temps et Ozu le prend.

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Ce film, sur une musique souvent tatinesque, est d'ailleurs un vrai bonheur de tact et transmet son charme à partir de micro-touches (du Ozu pointilliste) qui vont droit au coeur. Un vrai bonheur d'intelligence qui met immédiatement de bonne humeur.   (Shang - 20/10/08)


J'avoue que de tous les Ozu que j'ai vus, Bonjour a toujours eu ma préférence. Il y a quelque chose de simplissime là-dedans, encore plus que dans les autres films du maître, pourtant peu porté à la complexité d'habitude. Le film est tout simplement magique, et brasse plein de thèmes sophistiqués avec une poésie et une sobriété totale.

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Méfiance de l'Occident, peur du modernisme, problèmes de communication entre les êtres, dangers du repli communautaire, difficultés de compréhension entre les générations, apparitions du cinéma moderne dans la tradition japonissime du cinéma d'Ozu : il y a tout ça là-dedans sous des dehors de petite histoire tatiesque sans envergure. Ozu construit avec son quartier de banlieue un monde complètement fermé sur lui-même, bouché par toutes ses issues (un terre-plein, un maigre chemin qui ne mène nulle part, des tas de cloisons coulissantes étouffantes), où tout le monde se connaît par coeur et médit de son voisin, où un mec un peu aviné peut sans problème se tromper de maison, où tout se ressemble. De communication, il n'y en a plus, sauf à échanger des banalités sur le temps ou à dire du mal dans le dos des gens. Mais au sein de ce monde fermé (qui apparaît presque comme une autocritique de son cinéma par Ozu), des motifs extérieurs vont petit à petit "polluer" le décor, depuis la télévision jusqu'au hoola-hop, depuis la musique jazz jusqu'à une reproduction de Renoir ou une bouteille de whisky américain. Si tout ça est encore mal assimilé (le petit qui lâche des "I love you" à tout bout de champ), on sent bien à quel point le monde traditionnel filmé avec malice par Ozu est en train d'être gagné par une autre culture. Qu'il en soit heureux ou non, ça reste un mystère ; mais jamais encore il n'avait si bien fait sentir le confort et en même temps l'oppression de ce monde isolé qu'est le Japon traditionnel.

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La grêve de la parole décidée par les enfants va être le déclencheur d'une série de malentendus et de réflexions des adultes sur l'inanité de leur langage. Mais le plus joli est que Ozu aime ce langage simple, ces "bonjour, au revoir, il fait beau" qui font le ciment des rapports sociaux. Certes, les amoureux secrets n'arriveront pas à se déclarer leur flamme, certes les voisines continueront à médire, certes rien ne s'est vraiment passé suite à cette véritable révolution enfantine. On continuera à pêter à qui mieux mieux et à s'en contenter. Mais avec leur mini-rebellion, les deux mômes auront quand même réussi à mettre à jour une certaine nullité de la communication, et à apporter leur part de critique de cette société.

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Quant à la mise en scène, toujours aussi simple et rigoureuse, elle est un véritable enchantement. A travers cette grammaire épurée (plans fixes parallèles au sol, caméra basse, plans de coupe très simples qui sont comme des virgules musicales), Ozu parvient à déployer un style hyper-précis et pas si transparent que ça. Les champs/contre-champs, par exemple, sont des merveilles d'"illogisme", avec ces regards qui ne sont jamais dans l'axe, avec ces adresses qu'on croit tournées directement vers la caméra avant qu'on ne découvre l'interlocuteur. En annulant les repères dans l'espace lors de ces dialogues, Ozu accentue la solitude de chacun des personnages, qui parlent beaucoup mais sans jamais vraiment s'adresser à l'autre. Et puis il y a ces sublimes ellipses, qui prennent la forme de plans sur l'extérieur ou sur les objets, respirations absolument charmantes qui illustrent le temps qui passe avec une subtilité parfaite. Un bijou de finesse, qui adoucit le coeur et rend tout le monde joyeux (la rombière qui ne voulait pas payer à la caisse est ressortie en aimant tous les gens, la preuve est faite).   (Gols - 16/06/09)

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30 octobre 2008

Le Goût du Saké (Sanma no aji) (1962) de Yasujiro Ozu

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Tout a une fin, même la carrière du père Ozu. Un dernier film assez serein, au rythme paisible, teinté d'un grand coup de calcaire sur la fin : un vieil homme qui vient de marier sa fille se retrouve à moitié ivre dans la pénombre de sa cuisine. Son plus jeune fils est déjà couché et on a la triste impression que notre patriarche en a plus pour bien longtemps. Malgré cette terrible solitude qui semble envelopper notre homme sur la fin, le ton général du film n'est point trop larmoyant, mais nan.

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Trois amis se réunissent autour d'un petit verre de saké; l'un d'eux vient de se marier avec une jeune femme qui a presque l'âge de sa fille et forcément les deux autres le charrient à mort... Il est également rapidement question de la fille de l'un d'eux (Hirayama) qui, à 24 ans, s'occupe encore de son père veuf, sans être ne serait-ce que fiancée. C'est le genre de souci qui passe un peu dessus de la tête d'Hirayama, profitant de la présence de sa fille qui organise sa maison, cette dernière ne semblant pas forcément pressée de quitter le domicile paternel. Peu à peu l'idée va tout de même faire son chemin, notre Hirayama côtoyant l'un de ses anciens profs de lycée dont la progéniture, maintenant un poil décatie, est restée, c'est le cas de le dire, vieille fille. Ce pauvre prof, lorsqu'il sort avec ses anciens élèves, est rapidement rond comme une queue de pelle et a ce petit côté misérable d'un homme qui a gâché la vie de sa fille : cela finit par titiller notre Hitayama qui décide de marier la sienne, nom d'une pipe; première tentative, coup dans l'eau, le prétendant dont la chtite est amoureuse étant déjà fiancé; elle est tout chagrine et on se sent tout bêta devant ses ptites larmes qui coule sur ses joues roses. Po grave, le Hirayama a de la ressource et lui présente un autre prétendant grâce à l'aide de l'un de ses vieux potes. Bingo, la voilà dans une tenue traditionnelle toute mimi, la chtite a retrouvé un demi-sourire. Notre Hirayama peut s'en aller chez lui cuver sa tristesse, réalisant que le temps file vraiment comme po possible.

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Le récit a plusieurs ramifications : on suit aussi le fils aîné d'Hirayama, soucieux d'avoir tout le confort moderne et passionné de golf - l'occidentalisation est non seulement bien en marche et sa femme prouve que la nipponne, dorénavant, porte la culotte : c'est elle qui gère les finances du couple, point à la ligne ; on découvre également Hirayama dans sa tournée (enfin, n'exagérons rien) des bars : il a rencontré par hasard un ancien collègue de l'armée (leur salut et leur petite danse en écoutant l'air de la marine est bien pathétique...) et dans le bar où ce dernier l'emmène, notre vieil Hirayama fait les yeux doux à la patronne qui lui rappelle sa femme; on sent que le vieux soldat voudrait presque mettre ses dernières forces dans la bataille mais cette envie reste coincée derrière son petit sourire et sa fine moustache. Si la conclusion, avouons-le une ultime fois, est un peu amère, Ozu traite, avec son immense humanité habituelle, de temps qui passe, sur une petite musique qui reste bien légère : voilà, c'est un fait, laissons les jeunes générations se faire les dents sur ce nouveau monde et Ozu tire sa révérence sur la pointe des pieds dans un film où l'on trinque abondamment. Kampai! bon mot pour la fin... On a de notre côté fini notre première odyssée, je devrais fêter cela dignement, ce soir, dans un resto japonais... Forcément.

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23 octobre 2008

Fin d'automne (Akibiyori) (1960) de Yasujiro Ozu

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Ozu joue sur du velours, peut poser sa caméra dans n'importe quel coin de la pièce, c'est toujours le bon angle, le bon positionnement. Les acteurs jouent souvent face caméra, le regard ou le profil orientés au micron près, les cadres dans le cadre sont réglés comme du papier à musique (très belle d'ailleurs, on en parle pas assez), les séquences où les personnes sont côte-à-côte toujours dans la bonne perspective. Ca respire la jeunesse avec la lumineuse Yôko Tsukasa (Ayako Miwa) et la pimpante et magnifique Mariko Okada (Yukiko, son amie). Ca respire la seconde jeunesse avec les trois compères Shin Saburi, Nabuo Nakamura et Ryuji Kita qui tentent d'orchestrer la partition - le mariage de la fille et éventuellement de la mère, veuve. Et bien sûr le sourire immuable de Setsuko Hara (Akiko Miwa), "fraîche fleur sous la pluie", qui irradie le film.

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Trois bons vieux potes se retrouvent lors d'une cérémonie à la mémoire d'un de leur ancien ami disparu. Ils y croisent la veuve et la fille de ce dernier. Ils se mettent martel en tête de trouver un bon parti pour la fille, mais celle-ci semble avoir beaucoup de mal à vouloir se séparer de sa mère, qui se retrouverait forcément toute seule. Ni une, ni deux, germe alors l'idée chez nos gars de remarier la mère avec l'un des trois compères qui est veuf. Cela va provoquer quelques anicroches, les trois gaziers s'y prenant parfois un peu comme des manches. Le thème est un des plus classiques dans la filmographie d'Ozu, mais il est ici exploité au maximum pour varier les scènes entre les différents personnages. Tout d'abord les trois compères s'en donnent à coeur joie en se rappelant leur ancien amour pour Setsuko Hara (deux d'entre eux regrettent ouvertement de ne point être veufs, ça fait toujours plaisir) et pour lancer des petites vannes, limites grivoises, lorsqu'ils constatent qu'avec une femme comme Setsuko un mari est forcément vite épuisé - ce qui ne risque point d'arriver à celui de la vieille matrone du bar, rires. Il y a les séquences pleines de douceur et de complicité entre la mère et la fille jusqu'à ce qu'éclate un petit malentendu à propos de leur mariage respectif - Setsuko étant la dernière informée (elle a d'ailleurs une phrase superbe à propos d'un éventuel remariage : "il est difficile de repartir en bas de la colline"... l'amour perçu comme un véritable voyage au long cours où rien n'est gagné d'avance). Il y a enfin l'électron libre Yukiko qui va un peu se charger de faire le lien entre tout le monde; elle ne va pas hésiter à rentrer dans le lard des trois "vieux sages" pour leur faire comprendre que leur façon de faire manque totalement de tact - une jeunesse qui sait et qui dit ce qu'elle veut, une belle façon d'injecter du sang neuf dans l'oeuvre du maître au diapason des idées nouvelles dans ce Japon en pleine mutation.

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Des discussions au taquet, des personnages parfaitement campés et quelques séquences pleines de vie : lorsque les sept jeunes partent en excursion à la campagne, lorsque deux d'entre eux saluent du haut d'un toit d'immeuble le train dans lequel se trouvent deux jeunes mariés, la mère et la fille dans le même peignoir pour une ultime escapade à deux à la campagne et le saké ou le whisky qui coulent toujours à flots pour célébrer une quelconque occasion. Beaucoup de sérénité se dégage de l'ensemble (comme d'hab, certes, mais presque un peu plus...) et si cette fin d'automne est chargée en émotion, coule en elle une sève salvatrice et revigorante. Demain je publie mon recueil de Haïkku. Gloire à Ozu.      

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16 octobre 2008

Le Goût du Riz au Thé vert (Ochazuke no aji) (1952) de Yasujiro Ozu

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Derrière ce titre éminemment ozuesque, se cache une belle étude des relations de couples et de l'évolution de la société chinoise - en particulier par rapport au mariage arrangé; c'est peut-être pas le Ozu que je préfère - sans Setsuko Hara, mon coeur vacille moins - mais il livre quelques jolis moments de quiétude, notamment par l'intermédiaire du personnage joué par l'excellent Shin Saburi, mélange de lamentin et de bouddha (je mets une photo pour vous éclairer).

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Le cloisonnement entre hommes et femmes apparaît dès les toutes premières séquences; Taeko Sakate, kimono de rigueur et raide comme un piquet, ne sait quoi inventer pour passer un week-end dans un spa avec ses amies et sa nièce. Elle raconte un bobard gros comme Carlos vivant pour pouvoir se casser de chez elle; son mari (Shin Saburi) ne semble pas vraiment dupe, mais semble s'en battre comme de l'an 40. On retrouve nos quatre papoteuses dans des peignoirs couleurs peau de vache - c'est un style -, Taeko n'y allant point de main morte pour se moquer de son sombre mari. Sa jeune nièce en est presque outrée. De son côté, le bon Shin fait quelques sorties en tout bien tout honneur avec un jeune homme frais émoulu de l'université, entre resto et parties de patchenko. Le film suit un rythme paisible, un peu plan-plan, jusqu'à ce qu'on propose un mariage arrangé à la nièce. La chtite se rebelle (vu la tronche de son prétendant, on la comprend), fait faux bond à sa tante et part s'éclater avec son oncle et le jeune homme, assistant à des courses de vélos ou... jouant au patchenko (tous les loisirs dans ce film sont en "o", c'est comme ça). Elle se prend une chasse par sa tante, son oncle fait mine de la gronder (scène ozuesque par excellence) mais la chtite est bien décidée à ne pas se laisser enferrer dans ce genre d'union. On présume déjà qu'avec le jeune homme, cela devrait mieux coller... On la délaisse un peu pour revenir sur le couple-phare des Sakate où décidément rien ne va plus : pour Taeko, non seulement son mari mange comme un porc, mais en plus elle en a plus que soupé de ses désirs simplets. Complètement prisonnière des apparences, elle ne trouve chez son mari que grossièreté et décide de se casser à l'autre bout du Japon sans préavis. Notre Shin prend cela relativement paisible, doit à son tour partir pour un long voyage en Uruguay et prévient sa femme. Elle revient volontairement après son départ, se retrouve un peu bêta chez elle et voilà-t-y pas que son mari revient en pleine nuit, l'avion ayant eu des problèmes de moteur. L'heure de la réconciliation va sonner autour du plus simpliste des repas. Elle est po belle la vie ?

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Si la nièce, boudeuse et volubile, apporte un peu de frivolité, il est clair que sa tante, guindée et étriquée, ne respire pas la joie de vivre; complètement enfermée dans sa petite vie de luxe, prenant son mari pour un pauvre balourd sans éducation, elle finit par taper un peu sur les nerfs. Heureusement qu'il y a ces deux très jolies scènes, celle où son mari, prenant presque un air coupable, lui avoue ses petites faiblesses - on a l'impression, en 20 ans de mariage au moins, que c'est la première fois qu'ils parlent - et cette magnifique séquence finale où, en l'absence de la bonne, les Sakate découvrent pour la première fois de leur vie LEUR CUISINE : ils partent ensemble en véritables explorateurs dans ce lieu inconnu (gosh!) et la préparation de ce riz au thé vert, ce petit repas simplissime, va finir par ouvrir les yeux de la Taeko et les souder comme jamais. C'est mignon comme tout, alors qu'on craignait vraiment le pire pour l'équilibre du couple... On termine par une petite discussion animée entre la nièce et le jeune homme, scène de rue lumineuse et drôle, qui tendrait à prouver que rien n'est jamais gagné d'avance dans un couple, mariage arrangé ou non. Bon, moi, je vais me faire un thé. CHERIE, l'eau chaude c'est où ??? 

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13 octobre 2008

Eté précoce (Bakushû) (1951) de Yasujiro Ozu

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On entre définitivement dans les grandes histoires de famille du maître. Les cadres - voire les cadres dans le cadre - sont au millimètre, les personnages sont placés aussi pointilleusement que sur un échiquier, chaque apparition de Setsuko Hara apporte des bouffées de fraîcheur et l'intrigue qui tient sur deux lignes se déroule dans une sérénité exemplaire. Avant la série des films en couleur, on est pas loin du summum du père Ozu.

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Trois générations sous un toit : les grands-parents, lui, fine moustache, bonne pâte, elle, un peu épaissie, calme comme un lac; l'un des fils (le second n'est pas réapparu depuis la fin de la guerre, cela commence à dater...), docteur de son état et qui sourit quand il se brûle, marié à une élégante femme et avec deux gamins à casquette, deux photocopies ambulantes; enfin, Noriko, la divine Setsuko, 28 ans et bonne à marier. Rapidement l'essentiel des discussions tourne justement autour du sujet, la nouvelle s'étant propagée comme une traînée de poudre que le boss de Noriko aurait un ami intéressé - et intéressant : chef d'une boîte et avec de la thunasse donc... Toutes ces petites rumeurs et discussions en aparté ne troublent en rien la bonne humeur de Noriko qui passe la plupart de son temps avec ses amies, l'un des jeux favoris semblant le badinage entre femmes célibataires et femmes mariées; Noriko et sa meilleure amie finissent toujours par remporter la manche dans un éclat de rire. Noriko va-t-elle donc accepter ce mariage arrangé ou surprendre son monde en choisissant un ancien ami de son frère disparu ?... Quoiqu'il en soit, sa décision entraînera la dissolution de la petite famille, les grands-parents ayant décidé à son mariage de se retirer dans la maison éloignée de l'oncle, vieux comme un parchemin.

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Le ton, si ce n'est les quelques tensions sur la fin, est résolument léger, une grande quiétude semblant régner sur ce (gros) noyau familial résolument soudé. Les gamins sont plein d'espièglerie - le chtit qui traite l'oncle de "stupide" pour tester sa surdité -, n'hésitant point à fuguer quand leur père au lieu de leur ramener des rails de train miniature leur offre un gros morceau de pain, les discussion entre jeunes femmes vont bon train et sont pleines de vannes, l'ambiance au taff est gaîte comme un pinson... Bref tout le monde a l'air zen. Techniquement, c'est du lourd, Ozu va jusqu'à nous gratifier d'une séquence avec une grue (diable) lorsque Noriko et sa belle soeur se retrouvent au bord de la plage pour faire le point : sûrement la scène la plus sensible qui s'achève par un travelling classique et majestueux du master, filmant de dos les deux jeunes femmes qui marchent côte à côte sur la grêve. On sent qu'Ozu a une totale confiance en son art et qu'il pourrait déployer à l'infini cette intrigue, en piochant au hasard dans les discussions quotidiennes. Certes le frère fait un peu la tronche lors du choix final de sa soeur et cette dernière s'effondre un peu lorsqu'elle prend conscience de l'éparpillement de la famille, mais comme le rappelle sagement le père, chaque chose en son temps, chacun doit forcément faire sa vie un jour ou l'autre, indépendamment. Tout coule comme de l'eau de source. Une toile qui frôle la perfection et l'équilibre absolu.

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01 octobre 2008

Une Poule dans le Vent (Kaze no naka no mendori) (1948) de Yasujiro Ozu

On est dans l'après-guerre, et Dieu sait qu'il faut se serrer les coudes pour tenter de s'en sortir. Il faut parfois faire des choix et des sacrifices, surtout lorsqu'on est une femme... Dans la veine sociale et réaliste de Ozu, ce film à la trame relativement simple est un hymne au pardon dans le couple, à la solidarité, pour tenter de vaincre, dans la douleur, le sens de la culpabilité.

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Tokiko (l'actrice mizoguchienne, entre autres, Kinuyo Tanaka, un physique un peu ingrat - bon moi aussi j'ai un double menton, ok - mais un regard empli d'une tristesse infinie) vit avec son enfant et tente de joindre les deux bouts en attendant le retour de son mari qui n'a pas encore été rapatrié. Elle vend ses kimono les uns après les autres à une femme de "mauvaise vie" qui tente de la persuader de venir se vendre. Elle résiste farouchement jusqu'à ce que son gosse tombe subitement malade... Là forcément ça coûte bonbon et la pauvre Tokiko de se regarder désespérément dans son miroir avant de franchir le pas... Elle se fait avoiner sec par son amie, reconnaît sa boulette et, fallait s'y attendre, son mari revient. Quelques instants de bonheur volés, le temps des retrouvailles, mais la pauvre Tokiko, tout contrite, ne tarde pas à avouer à son mari par où elle a dû en passer pour soigner le gosse. Ce dernier est vénère, en oublie même de se raser, l'histoire de cette trahison ne cesse de lui ruiner le sommeil et il finit par se rendre dans ce lieu de prostitution... Il y rencontre une jeune fille de 21 ans qui lui ouvre les yeux sur les aléas de la vie. S'il parvient à la comprendre, la voie pour le pardon de sa femme est encore loin d'être gagnée. On aura droit à une "chute" finale qui nous prouve qu'Ozu peut aussi être le roi de la cascade... Le message final est finalement plein d'espoir en ces temps bien difficiles, ma bonne dame.

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Ozu nous sert que deux travellings mais qui sont de toute beauté : lorsque la femme se saisit de son enfant pour aller à l'hôpital et lorsque son mari se rend d'un pas décidé au bordel; on sent que le destin est en marche, les personnages sont pris à chaque fois de face puis de dos et ces deux moments sont les deux pivots de l'histoire. Il y a également un autre parallèle que l'on pourrait faire entre deux séquences : celle où Tokiko et son amie connaissent quelques minutes de calme, les fesses dans l'herbe, à tenter de puiser la force pour continuer d'y croire et celle où son mari discute au bord du fleuve avec la prostituée qui l'a suivi jusque là; chacun tente de garder la tête froide, de profiter du silence et du vent pour faire de l'ordre dans sa tête et une belle sérénité finit par transparaître lors de ces deux moments qui font "respirer" l'histoire. Ozu est forcément d'un tact extrême pour nous faire comprendre que Tokiko a fini par vendre son corps - on ne l'apprend d'ailleurs que de façon indirecte, lors d'une partie de mahjong, et à l'aide de quelques plans sur une chambre vide - mais ne nous épargne point la confrontation entre la femme et son mari; on le sent bouilloner d'une rage intérieure alors que celle-ci se consumme littéralement de chagrin sous nos yeux - le regard que leur lance le gamin, rêveillé par leur dispute, est tout aussi terrible. Ah oui, on est dans le drame, mais la réconciliation finale - elle, blessée physiquement, lui, atteint moralement - est un grand moment d'entraide entre deux éclopés de la vie. C'est presque un peu too much (c'est aussi l'époque qui veut ça), mais digne d'un Ozu qui ne cesse jamais d'insuffler son humanisme et sa foi en ses personnages bourrés d'humilité. Je me demande si le titre, par exemple, ne serait pas une allusion à une chanson d'Elton John... "Likeuhhhh a hen, in the wiiiiiind" - trop abusé du sake, encore, hier...    

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29 septembre 2008

Les Frères et Soeurs Toda (Todake no kyodai) (1941) de Yasujiro Ozu

Dès la toute première image, deux plantes, l'une dans un petit pot, l'autre dans un grand pot, on sent qu'il sera autant question de relations entre les générations qu'entre les frères et les soeurs du titre. Après un départ où Ozu nous perd un peu entre les différents membres de la famille et où il est un peu difficile de percevoir le véritable fil conducteur de l'histoire, tout devient limpide, les grands et larges sourires d'usage faisant place peu à peu à des réfléxions vachardes, l'hypocrisie familiale et les petites bassesses montant en puissance avant d'exploser à l'heure des règlements de compte. Frontal donc, après une première partie toute en douceur.

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Une réunion familiale pour l'anniversaire du père, le plus jeune des frères traîne un peu des pieds mais tout finit par se mettre en place. Ellipse sur le repas et on retrouve le père, le soir, qui a encore un peu abusé du sake mais qui est heureux, tout en dignité. Puis des douleurs le prennent, on appelle un peu en catastrophe les différents membres de la famille pour les prévenir - le jeune frère est déjà parti à la pêche à Osaka. Ellipse, une rangée de chapeau noir, ah ben oui c'est l'enterrement du père, cela n'a pas traîné... C'est l'heure des bilans et le frêre aîné constate que le papa (honnête et incorruptible, peut-être un peu trop...) avait laissé des dettes - il faut vendre la maison familiale. Le plus jeune fils se bat un peu la coulpe de ne pas avoir toujours été présent mais l'on sent bien que c'est sûrement le plus affecté par cette mort, alors que les autres semblent tout occupés à grapiller deux trois objets de l'héritage. Ce fils, le seul non marié, part en Chine, à Tianjin (territoire occupé en 1941 et terre "d'aventures") mais une question se pose : qui va héberger la mère et la plus jeune des filles ? Cela ne se bat pas au portillon mais le fils aîné semble assumer.

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Rapidement la mère et la jeune soeur ne se sentent pas vraiment les bienvenues : elles passent d'une maison à l'autre (ici on leur reproche leur manque de courtoisie avec les invitées alors qu'on a tout fait pour les éloigner d'une petite réunion entre bourgeoises, là de s'occuper de ce qui ne les regarde pas (la grand-mère avec son petit-fils), voire même, pour la chtite, de vouloir s'abaisser à faire n'importe quel taff ce qui souillerait le nom de la famille... ); souvent l'ambiance est tendue comme un tatami et les réflexions qui partent comme des flèches frôlent le manque de respect total - c'est vraiment la plaie quand on est dépendant des autres, impossible de moufter... Elles finissent dans une villa familiale au bord de la mer, loin de tous... Mais quand le plus jeune frère revient pour la cérémonie de la mort du père, un an déjà, la réunion familiale va charcler grave; il n'a pas de mots assez durs pour condamner l'attitude des ses frères et soeurs et il ne prend pas de gants pour mettre chacun devant son absence de sincérité et d'empathie : même Festen, à côté, c'est une douce rigolade - c'en est jouissif dans le genre "remise à l'heure des pendules", cette bonne société japonaise pleine de vertu en apparence en prend pour son grade dans la vacuité de ses valeurs familiales et de ses valeurs tout court.

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Après une petite période de flottement, le temps d'installer la base de sa trame, la tension grandissante et la violence des échanges qui surviennent après de longs moments de gêne (cette pauvre grand-mère muette et cette chtite qui subissent avec le sourire, terrible) illustrent parfaitement la capacité d'Ozu à décrire les relations humaines, l'air de ne pas y toucher. C'est tout un art dans la précision de la mise en scène, dans le cisèlement des dialogues qui fusent quand on s'y attend le moins, dans le jeu des acteurs parfait de naturel - le comportement tout contrit des uns, l'orgueuil des autres, la mollesse de certains, la vachardise de certaines - et l'on achève le film avec encore et toujours le sentiment qu'Ozu est un grand maître dans l'acuité de ses observations et sa capacité à nous les transmettre. En ces temps historiques troublés, à peine une allusion au contexte - si ce n'est la Chine occupée -, mais une grande justesse pour s'attaquer à la racine du mal : et si le Japon avait perdu son âme ? Ces membres de la famille qui sont incapables de prendre en charge la mater familiae et de voir plus loin que le bout de leur nez sont définitivement un signe d'immense faillite morale. Une leçon pleine de tact (l'entraide finale et la confiance entre le jeune frère et la jeune soeur, sublime), et pas seulement de cinéma.   

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