Sans Lendemain (1940) de Max Ophüls
Juste avant De Mayerling à Sarajevo, Max Ophüls avait déjà croisé Edwige Feuillère dans ce récit d'une femme sans guère d'illusion... L'Edwige, depuis la mort de son mari (un vrai truand), est sans le sou ; pour survivre, elle doit bosser dans un cabaret où elle s'effeuille (forcément) et tient compagnie aux clients de passage, un taff d'entraîneuse terriblement dégradant à ses yeux. Un soir, elle croise par hasard, un amour de jeunesse (George Rigaud) auquel elle a honte d'avouer sa déchéance... Elle va se résoudre à passer un deal guère catholique avec un truand parisien pour qu'il lui permette de louer un superbe appart, histoire de montrer à George que tout va bien pour elle... Ce qu'elle attend vraiment de lui ? A vrai dire po grand-chose : elle semble juste soucieuse de préserver sa fierté et sa dignité pendant ces trois jours, le temps de la visite de George (qui vient du Canada) dans la capitale... Après ça, Dieu seul sait ce qu'il adviendra d'elle...
Un petit passage ophülsien dans les coulisses du music-hall, un portrait de femme en Mère courage (Edwige doit en plus s'occuper d'un gamin qu'elle eut de son précédent mariage) qui donne l'occasion à notre héroïne de nous émouvoir sur tous les plans (elle semble résolument prête à tout sacrifier pour ne pas décevoir celui qu'elle a aimé et qui l'aime encore...), des petits dialogues amoureux qui ne mangent pas de pain (- Quand tu es là, tout est beau, dit-il / - Tout est loin, ajoute-t-elle. On se croirait au commencement du monde. / - A chaque fois qu'un homme et une femme s'aiment, c'est comme si le monde recommençait...), une magnifique photo... Oui, bon l'ensemble n'est pas déplaisant, on sent à quel point la caméra d'Ophüls est amoureuse de son personnage féminin et cela permet à Edwige Feuillère de montrer toute l'étendue de sa palette (mère aimante, amante passionnée, femme désillusionnée, personne désespérée...)
Ce qui m'a en fait le plus surpris "dans l'histoire", c'est la façon dont certaines séquences sont montées : on a comme l'impression qu'Ophüls tente de découper au maximum certaines scènes, variant à l'envi les angles de prise de vue et la grosseur des plans. On sait à quel point l'ami Max est un fin technicien (capable de passer une semaine pour chiader un plan-séquence) mais j'avoue que là le principe fut souvent un peu désarçonnant ; au delà des problèmes de son (ouais bon parfois, il y a de petites sautes de son d'un plan à l'autre mais ne soyons pas chien, on est en 40), ce procédé a un côté "petit exercice de style" qui n'apporte finalement pas grand chose à la séquence : c'est parfois relativement inattendu (des gros plans soudain en particulier) et assez amusant de voir ces variations d'angles "à 360 degrés" (ça change du traditionnel champ / contre-champ, on est d'accord) mais cela se révèle également un tantinet artificiel - plusieurs fois, je me suis demandé quel était vraiment l'intérêt de la chose si ce n'était pour épater la galerie et donner un maximum de rythme à des dialogues qu'on aurait presque du coup... un peu de mal à suivre. Je préfère en comparaison cette jolie et simple séquence où la caméra entre dans l'intimité de la chambre où se retrouvent les amants (qui évoquent, paradoxalement, leur volonté d'être "seuls au monde") s'approche de plus en plus de leur visage et se retire de la même façon "sur la pointe des pieds" (avec à chaque pas la fenêtre qui s'entrouvre et se referme comme par "magie") - c'était la chronique "technique" de la semaine... Pour le reste, reconnaissons que le scénario se déroule sans grande surprise même si le final amène son lot de tension dramatique - belle conclusion notamment sur ce quai des brumes... Une ptite phrase conclusive, sinon ? Allez. L'Edwige met son corps, son coeur (en hiver - la saison qu'elle incarne sur scène) et son âme à nu pour un Ophüls dont l’œuvre semble déjà centrée sur la gente féminine. De cela, on ne se plaindra point.
De Mayerling à Sarajevo (1940) de Max Ophüls
Ça ne pouvait pas faire de mal de se faire une piqûre de rappel sur le contexte de l'assassinat de l'archiduc héritier François-Ferdinand. Ophüls s'attaque au sujet en montant à la fois les idéaux de FF (sa volonté notamment de créer les Etats-Unis d'Autriche), ses divergences avec l'Empereur François Joseph (Jean Worms et ses méga rouflaquettes) et son antagonisme avec le Prince de Montenuovo (excellent Aimé Clariond tout en préciosité, capable des pires coups fourrés) et bien sûr son amour avec la Comtesses Sophie Chotek, Edwige Feuillère. Force est de reconnaître que ce n'est pas l'Ophüls le plus inspiré que l'on ait vu, même si le récit de cet attachement amoureux est mignon comme tout : une rencontre placée d'entrée de jeu sous le regard sévère de l'Empereur (sa statue qui domine le parc où nos deux jeunes gens se donnent un premier rendez-vous : on devine que ce dernier aura un terrible impact sur leur destinée respective), une ballade interminable en carrosse durant laquelle le jeune FF s'épanche sur le sein de l'Edwige, et une union qui aura toutes les peines à voir le jour, l'Empereur et le Prince faisant tout pour leur mettre des bâtons dans les roues. Inséparables, nos deux tourtereaux contracteront un mariage "morganatique" - il n'est jamais trop tard pour apprendre de jolis mots - la Comtesse renonçant au (futur) titre d'impératrice et les futurs enfants n'étant point reconnus comme d'éventuels successeurs. Un amour passionné qui sera proprement "assassiné" (avec la suite que l'on connaît), Ophüls ne pouvant s'empêcher de mentionner à la fin du film le début de la seconde guerre mondiale et l'invasion "barbare nazie contre les peuples libres".
Quelques séquences sont assez "marquantes" ou particulièrement signifiantes, disons plutôt, notamment celle où l'Archiduc et l'Empereur sont à la chasse, tirent à la volée et évoquent la Comtesse : ils se rendent véritablement "coup pour coup" et l'on sent que l'issue de cette histoire sera forcément "déchirante" entre les deux hommes pour ne pas dire saignante - FF étant prêt à tout pour vivre son amour. Même une fois mariés les deux époux continueront à devoir subir les règles abrutissantes de cette cour, la pauvre Edwige, pour se rendre à une réception officielle, ne pouvant emprunter l'escalier principal ; FF hésite mais décide de rebrousser chemin à ses côtés, un affront au protocole que leur fera payer chèrement, des années plus tard, le Prince : sous-couvert de faire une faveur à Edwige en lui permettant d'accompagner son mari en visite officielle à Sarajevo, il privera celui-ci de la présence de l'armée (appliquant à la lettre les règlements protocolaires) ; on assiste à joli plan, là aussi, lors de cette confrontation entre une Edwige souriant de plaisir et le Prince dont le visage reste en grande partie dans l'ombre comme pour traduire son sombre dessein. Oui, bon, c'est vrai que lorsqu'on tente de faire le bilan, cette œuvre est loin d'être magistrale (...) : il y a certes ces petits instants de tendresse entre Edwige et son FF - autant de petits moments intimes et précieux au sein de la Grande Histoire en marche (Ophüls n'oublie également jamais, lors d'une poignée de séquences, d'aller faire un tour du côté du "peuple" pour montrer leur propre vision des choses sur les affaires d'Etat) ; mais même si le sourire de notre actrice française est bien joli derrière ses différentes voilettes, cela ne suffit point pour rendre ce récit historique réellement passionnant, avouons-le... Une cuillère et demie, pas plus, donnerai-je pour ce Max.
La tendre Ennemie (1936) de Max Ophüls
"Avec La tendre Ennemie, nous vous transportons dans le royaume du rêve, de l'imagination, de la fantasie-eu, j'insiste, de la fantaisie-eu. (...) Saluons enfin cette oeuvre avec d'autant plus d'allégresse qu'elle est française-eu, bien française-eu" - Monsieur Fernand-Bastide (vice président du Syndicat français des Directeurs de théâtre cinématographique - excusez du peu). Une introduction emballée et un tantinet cocardière (mais Ophüls, il est... roh ça va, oui) pour ce film tourbillonnant du cinéaste dans lequel on trouve déjà en germe quelques-uns des motifs (cette valse filmée à 360 degrés, ce "paysage" qui défile à toute blinde en fond d'écran...) et certaines des thématiques (l'adultère, la ronde des amants, l'amur toujurs, le cirque...) de ses ultimes oeuvres. Le film d'à peine plus d'une heure défile à 200 à l'heure (un enchaînement souvent impressionnant de "micro-vignettes" surtout au moment des flashs-back - et met en scène des morts contemplant leurs contemporains tels les anges des Ailes du Désir - Wenders y aurait-il puisé un poil d'inspiration, mouais, possible. La divine Simone Berriau incarne avec charme cette femme fatale qui va finalement bénéficier de circonstances atténuantes, et notre trio de mari et d'amants sacrifiés sur l'autel de son amour (lyrisme, ouais) de venir lui préter main forte pour que sa fille ne connaisse point le même sort. Le triomphe de la passion sur l'amour mou du genou dans un film rondement mené de bout en bout.
A l'occasion des fiançailles de la fille d'Annette (La Simone), le mari et l'amant de cette dernière se retrouvent : ayant tous les deux été des victimes (directes ou indirectes) de l'épuisante Simone, nos deux fantômes (ben ouais, ils sont morts) tapent la discute, en prenant place dans des lustres ou sur des fils électriques, en en profitant pour picoler dans la cave ou en se reposant tranquillement sur un banc. Le mari raconte par le menu tout ce qu'il a entrepris pour s'occuper d'elle (les fortunes dépensées en fringues ou en bijoux, les multiples soirées et autres sorties parisiennes...) avant qu'elle ne le quitte pour un dresseur de fauves (l'excellent Marc Valbel avec ces rouflaquettes en pointes)... Continuant sur sa lancée en sortant et en buvant plus que de raison, son foie finit par rendre l'âme... Destin guère plus glorieux pour l'homme de cirque qui finit par se faire dévorer par ses propres lions alors même qu'elle l'avait harassée. Les deux hommes se retrouvent liés par leur infortune et leur ressentiment envers la coquette et comédienne Annette jusqu'à ce que survienne une troisième ombre, l'amant de jeunesse d'Annette. Il leur fait comprendre que la pauvre, n'ayant pu vivre cette histoire d'amour - tragique (lui-même finissant par se suicider) -, ne se remit jamais de cette déception initiale ; d'où cette vie passée à aller d'homme en homme sans jamais être satisfaite... Comme il ne faudrait point que la fille ne réitère la même erreur (faire un mariage de raison au lieu d'épouser son jeune amant), ils vont tout mettre en oeuvre pour qu'elle échappe à son triste promis et rejoigne son aviateur chéri.
Le film défile tambour battant et on aurait presque du mal au départ à reprendre notre respiration : les multiples personnages sont présentés en deux plans trois mouvements de caméra, puis le premier flash-back (le récit du mari) survient presque dans la foulée avec des "ombres" qui défilent continuellement, à chaque séquence, en fond d'écran : le mari meurt après avoir brûlé la chandelle par les deux bouts, on a à peine eu le temps, nous-mêmes, de cligner des yeux. Même maestria pour nous conter l'histoire du dresseur, homme pourtant fort gaillard, qui se fit bouffer par un lion. La Simone, avec sa petite mine d'ange et son art pour les séduire, leur a fait mener une véritable vie d'enfer. Ils apprécieraient presque de pouvoir, dorénavant, prendre le temps de se poser pour discutailler. Ophüls mêle avec art et "fantaisie-eu" le monde des vivants à celui des morts, soignant toujours au millimètre les effets spéciaux à base d'images en surimpression (bien aimé notamment quand les fantômes sont irrités de voir ces vivants leur passer impunément au travers...). Le montage est au diapason (faudrait compter le nombre de plans, hein) et on termine ce film à bout de souffle en se disant qu'Ophüls est décidément un grand cinéaste aussi bien techniquement que dans sa façon de trousser sa narration. Quelle al-lé-gresse, mes amis.
Les Désemparés (The reckless Moment) (1949) de Max Ophüls
Petit budget pour Max Ophüls mais toujours grande classe : Joan Bennett (absolument parfaite dans sa capacité à garder la face autant que faire se peut, alors qu'une petite lueur de panique semble constamment luire au fin fond de ses yeux) est prête à tout pour protéger les siens en l'absence du pater familias. Pour empêcher à sa fille tout ennui, elle va aller jusqu'à dissimuler un corps mort accidentellement - un type louche qui avait une aventure depuis quelques temps avec son aînée. Si le corps ne va pas tarder à être découvert, une autre menace sans doute plus dangereuse que les détectives eux-mêmes plane sur la Joan : un curieux maître-chanteur (James Mason, un petit sourire narquois à la Columbo sur la face et une vraie nonchalance, voire un certain manque d'assurance dont on a du mal à voir au début tout ce qu'il pourrait cacher) exige de recevoir 5.000 dollars en échange des lettres d'amour de la fifille à ce type peu fréquentable... La Joan a beau tenter de la jouer décontractée - que prouveraient ces lettres pour la police, hein !, rien, ben alors... -, elle aimerait autant posséder cette correspondance pour que sa fille reste totalement en dehors de cette histoire. Mais 5.000 dollars, c'est une somme...
Ophüls excelle, comme à son habitude, pour mettre son intrigue "en mouvement" : qu'il s'agisse des séquences à la maisonnée où tous les membres de cette - grande - famille (du vieux père au plus jeune gamin) ne cessent d'aller et venir, des scènes en ville où la Joan, tentant de garder toujours la tête froide, trace son chemin au milieu de ces nombreux quidams (on choppe ici et là des bribes de conversation (joli sens du réalisme), le monde continuant de tourner normalement alors que la Joan a l'impression de vivre un enfer) ou encore des scènes "de couple" (celui formé par Mason et Bennett) où les deux se tournent constamment autour (comme pris dans un tourbillon sans pouvoir se permettre de mettre la main sur "la bouée"), la caméra du Max se fait particulièrement fluide, les nombreux plans-séquences s'enchaînant avec une merveilleuse légèreté. S'il s'agit, en surface de faire comme si de rien n'était, les zones d'ombre ne manquent point (Joan qui ne veut en rien trahir surtout auprès des siens, les multiples ennuis qu'elle traverse ; Mason qui ne veut point trahir la naissance de sentiments... ben ouais... pour la Joan), ce qu'appuient les poignées de séquences dans la pénombre. Notre pauvre Joan, fait son maximum pour ne point céder à la panique, pour tenter de mettre la main le plus rapidement possible sur ces maudits 5.000 dollars - plus facile à dire qu'à faire, on est po dans un vulgaire film de cinoche (hein, ben non, c'est du Ophüls, faut pas confondre quand même, c'est la classe au-dessus); alors que le Mason est à deux doigts de focaliser toute notre haine avec son petit air ironique et sa capacité à mettre la Joan dans la mouise, ce dernier ne tarde point à avouer sa faiblesse à sa "victime" : s'il ne tenait qu'à lui, il aurait abandonné depuis longtemps ce piètre chantage ; le gros problème, c'est son associé qui est, lui, bien décidé à toucher le pactole... Mason, vautour maître-chanteur, séduit bien malgré lui par la Joan, se fait soudainement protecteur... Sacré retournement de situation, l'air de rien.
Mason sait parfaitement qu'il n'a pas la "classe" (sociale) pour arriver à la cheville de la Joan, comme le lui rappelle laconiquement son associé. Il sait parfaitement qu'il ne peut, du même coup, rien espérer, sentimentalement parlant, de la Joan... C'est peut-être finalement lui le plus "désemparé" des deux alors qu'à bien y réfléchir la Joan ne cherche finalement qu'à protéger son petit bonheur familial confortable... A défaut d'obtenir son amour, il peut espérer au moins gagner son respect... Le pathétique Mason se rêvant en héros romantique, en figure tragique ?... Et pourquoi pas ! Belle association en tout cas - la volontaire Bennett qui surestime sans doute sa capacité à encaisser, le mystérieux Mason qui se fait tout Chamallow au contact de la belle (deux "durs" à l'intérieur "mollet")-, leur "complicité" se faisant de plus en plus perceptible à mesure que la pression - et le suspense - augmentent (la police qui rôde sur la plage, vers la maison de Joan, et surtout l'associé qui décide de prendre les affaires en main...). Je m'attendais à une oeuvre "mineure" du Max, et mon petit coeur a palpité de bout en bout : un suspense bien mené avec une Joan Bennett en mère de famille protectrice au taquet et surtout, en creux, une romance qui ne peut pas dire son nom avec un James Mason en "fébrile vautour blessé (au coeur)". Ophüls vole toujours aussi haut dans mon estime.
Liebelei (1933) de Max Ophüls
Un film qui s'ouvre avec L'Enlèvement au Sérail de Mozart ("Vive l'Amour, lui seul nous est cher, que rien ne vienne attiser les feux de la jalousie" - non rien s'il vous plaît) et se termine avec La Cinquième de Beethoven (Qui a attisé les feux de la jalousie ?, hein, pasque ça sent le drame...) ne peut pas être mauvais surtout s'il est signé de l'ami Max Ophüls. Même si cette dernière oeuvre allemande n'a pas l'éclat du sublime La Signora di Tutti réalisé l'année suivante, il y a tout de même de bien jolies choses dans cette tragédie amoureuse ; l'histoire est, elle, diablement classique : un sous-lieutenant, Fritz, fricote avec une baronne. Il est à deux doigts de se faire pécho par le mari - un type à monocle qui n'a pas fait l'école du rire - et parvient in extremis à disparaître. Lors de cette même soirée un poil agitée, il fait la connaissance de la bien joulie Magda Schneider, mère de...; il doit cette rencontre à son pote, lieutenant de son état, qui a croisé deux jeunes filles au théâtre (elles ont échappé leurs jumelles sur sa tronche, ça crée des liens): il s'est gardé pour lui la chtite blonde, Mizzi, plutôt délurée, et laisse la brune pour son ami. Fritz n'est pas super concentré au départ mais va finalement rapidement craquer pour Magda... Seulement son passé va le rattraper et le mari de la Baronne, qui a fait entre-temps sa petit enquête, va le provoquer en duel. C'est là que Beethove intervient et qu'on commence à serrer des fesses.
On se régale lors d'une scène purement ophülsienne de valse lorsque Fritz et Magda tournicotent, seuls sur la "piste", dans la salle d'un café. Les deux sont parfaitement au diapason et la scène tranche avec la séquence qui suivra où Fritz se retrouve dans une soirée guindée au bras de la Baronne : au milieu de types empesés et sous l'oeil monoclé du mari, Fritz tente maladroitement de mettre fin à leur liaison - mais comme dirait Baudelaire, "il est trop tard" (...), le mal est fait... Beaucoup de vivacité, de rires spontanés, de joie, quoi, et de mouvement lorsque le quatuor (les deux potes et les deux amies) est ensemble, mais la fête va être de courte durée dès lors que l'ombre du duel planera sur Fritz. Nos deux jeunes amoureux auront eu l'occasion, auparavant, lors d'une féerique balade en calèche dans la neige, de se faire des sermons d'amour pour l'éternité, le seul problème étant que cette éternité risque d'être bien courte... Ophüls filme le duel avec une immense sobriété - belle utilisation de l'hors-champs alors que le premier coup de feu retentit - et saura aussi joliment "détourner son regard" au moment où Magda prendra "son destin en main"... Autant cela faisait plaisir au départ d'écouter un morceau de la cinquième sur un film (c'est rare, nan ?, sachant bien qu'un lecteur avisé saura fournir tout plein d'autres exemples...), autant on se dit que le gars Ludwig a tout de même, dès les quatres premières notes, sacrément plombé l'atmosphère. Ophüls en tout cas est "né" véritablement avec cette tragique oeuvre cinématographique, il peut quitter l'Allemagne nazie "sans regret" pour aller exercer son art sous d'autres cieux plus cléments...
La Signora di tutti (1934) de Max Ophüls
L'ami Gols ayant vu tout Tex Avery (il est fou, c'est po possible...), pour ne pas être en reste, j'ai décidé de me faire tout Ophüls en un jour - enfin non, je vais me limiter à deux dans un premier temps. Divine m'avait mis en appétit, La Signora di Tutti m'a laissé complètement abasourdi, émerveillé de bout en bout par cette histoire précurseur d'une "citizen Lola Montès" : il y a la magie formelle d'un Welles, la passion d'une Lola, n'ayons pas peur des comparaisons tant chaque plan, chaque séquence de cette oeuvre italienne du grand Max est du nanan. On assiste lors d'un long flash-back aux amours contrariées de la belle Gaby, actrice au sommet de la gloire qu'on a retrouvée inconsciente dans sa salle de bain. Un suicide qui laisse tout son entourage (d'affairistes, de son agent au producteur) totalement perplexe tant la belle n'était point connue pour ses frasques. Alors qu'elle est sur la table d'opération, son (lourd) passé défile, de son adolescence avec ce père autoritaire à son escapade amoureuse avec un richissime homme d'affaires italien. La vie d'une séductrice presque malgré elle qui, avant de devenir une star (une image connue de tous, une histoire intime connue de personne), a provoqué drame et passion. Une oeuvre d'à peine quatre-vingt-dix minutes aussi riche, passionnante et attachante qu'un film fleuve : Il était une fois en Italie...
Résumer un film d'Ophüls serait toujours faire quelque part injure à la beauté de sa mise en scène ; on pourrait la jouer minimaliste (un homme marié qui craque pour elle, le scandale, la colère de son père qui la couve, un bal chez un jeune homme de la haute, son flirt avec celui-ci, son attachement pour sa mère, la passion qu'elle provoque chez son père...) avant de s'épancher plus longuement sur ces séquences magnifiques qui clouent dans son siège par leur maestria... Pourquoi pas, mais la liste est longue. Franchement, qu'est-ce qui nous a le plus éberlué ? Il n'y a vraiment rien à jeter... Gaby (Isa Miranda, un regard fatal) est une jeune choriste et, à peine a-t-on découvert sa chevelure blonde au milieu de cette chorale de jeune fille, qu'elle s'évanouit : elle vient d'apprendre que l'homme qui l'aime, son prof de chant, ne reviendra jamais et pour cause... Ce geste la trahit : elle se fait renvoyer de l'école et rend son père particulièrement fumasse ; on écoute, off, la colère bouillante de ce dernier alors que la pauvre Gaby erre dans les couloirs, serre bien fort le chien de la maison (scène d'une tendresse terrible) avant d'avoir à subir directement l'ire de son pater. On sent bien qu'elle n'est pas vraiment coupable des sentiments qu'elle a provoqués, ce sera le drame de sa vie...
Quelque temps plus tard, elle reçoit avec sa soeur, Anna, une invitation à un bal donné par un certain Roberto Nanni ; le père donne le feu vert et Ophüls nous transmet la joie délirante des deux soeurs : sa caméra se fait virtuose pour suivre les bonds délirants d'Anna, toute excitée par l'événement. C'est le grand soir, Gaby est esseulée dans la salle du bal, un jeune homme au balcon la remarque, descend les immenses escaliers, l'invite à danser, et la caméra en apesanteur de les suivre, en rythme, tout du long. Ce Roberto qui l'emmène dans un jardin sera-t-il le grand amour de sa vie...? Encore faut-il qu'elle se fasse accepter par cette famille... Elle charmera non seulement la mère invalide (sublimes séquences, sur une colline ou au bord d'un lac, où irradie la beauté des paysage, alors que Gaby se retrouve auprès d'Alma Nanni (touchante Tatyana Pavlova)) mais aussi... le père, Leonardo : cet homme affairé, toujours en voyage, revient de plus en plus souvent au foyer, charmé par Gaby (magistrale scène "en parallèle", la Gaby en barque sur le lac, Leonardo en auto sur la rive). Il ne va pas tarder à lui avouer son amour lors d'une scène tonitruante digne des meilleurs thrillers : il donne rendez-vous à Gaby dans le jardin et la mère de s'inquiéter de l'absence de sa protégée qui devait dormir dans la chambre attenante : elle crie, sort de son lit, enfourche sa chaise roulante (cette ombre inquiétante défile sur les murs), parvient jusqu'à l'escalier, s'apprête à prendre ses béquilles,... et c'est le drame, que dis-je, la tragédie.
Grand remue ménage dans la maison, Gaby est effondrée... - une scène d'une intensité terrible où la musique joue un rôle "décisif" (rien n'est laissé au hasard dans l'univers constamment signifiant d'Ophüls). Gaby et Leonardo tenteront de consommer cet amour coupable lors d'un voyage au bout du monde (montage en surimpression du meilleur effet) mais seront rattrapés pas la réalité. Gaby tentera de repartir à zéro, partira en France où elle connaîtra la gloire : on retrouvera ce pauvre Leonardo détruit, errant dans une immense salle dédiée à la gloire de Gaby (une pseudo autobiographie venant de paraître), une scène teintée de toute la mélancolie du monde qui s'achèvera par un nouveau drame. Gaby tentera bien de recoller les morceaux (de son passé)... sûrement trop tard...
Ophüls retrace en quelques magistraux coups de pinceaux cinématographiques le destin d'une femme victime de son propre charme. On sent bien à quel point elle a surtout eu à subir les passions qu'elle provoquait (le père plus prompt à déclarer sa flamme que le fils), une mise en parallèle avec sa gloire et sa célébrité s'imposant forcément. Le cinéaste nous emporte dans le tourbillon de cette vie en alternant les fortissimos (l'opéra, la chute de la mère, la folie de Gaby...) et les pianissimos (le flirt avec Roberto, les moments apaisés passés auprès de la mère, les retrouvailles dans la forêt avec Roberto) donnant un dimension presque épique à cette oeuvre : le récit d'une femme que tout le monde voulait posséder qui n'a jamais pu... s'appartenir. Un chef d'oeuvre méconnu d'Ophüls ? Oui.
Divine (1935) de Max Ophüls
En 1935, Max Ophüls a déjà des fourmis dans les bras, et sa caméra tourbillonnante de nous faire pénétrer dans le monde du music-hall. C'est tout un monde en ébullition qu'il nous fait suivre en s'engouffrant dans les coulisses, un monde de personnages forts en gueule (le directeur surexcité, le gros acteur Lutuf-Allah "doré sur tranche" - un maquillage qui cache bien son jeu...), de jeunes femmes, tout en gambettes, très solidaires, de petits techniciens qui courent dans tous les sens... Difficile pour la chtite Simone Berriau, qui vient d'sa campagne, de ne pas avoir le vertige quand l'une de ses amies, montée bien avant elle à Paris, l'introduit dans ce monde plein de bruit et de fureur. La Simone est drôlement attifée, semble bien mal à l'aise avec son body un peu mollasson, mais va rapidement "s'arranger", comme disait ma grand-mère, pour capter le regard de ces hommes qui pullulent. Si au niveau du taff, elle réussit à faire son trou, pas de doute que, moralement, elle se sent à cent lieues de cet univers parisien dans lequel il est facile de se perdre. Mais notre campagnarde a les pieds bien sur terre et va savoir garder la tête froide : elle flirte d'ailleurs gentiment avec un livreur de lait, forcément pur...
On est scié de voir de quelle façon Ophüls sait nous rendre ce monde vivant, multipliant travellings et panoramiques sans jamais nous perdre dans les couloirs étroits de ce cabaret. Ludivine (la Simone), accompagnée de son amie blonde comme les blés, débarque dans ce théâtre toute effarouchée et le cinéaste de nous gratifier d'un petit plan à 360 degrés dont il a le secret pour déjà nous emmener dans sa ronde. Elle croise une foule d'individus, chacun ne pouvant s'empêcher d'y aller de son petit mot bienveillant. A peine a-t-elle finit de visiter cet univers grouillant des coulisses que notre Ludivine se voit baptisée Divine. En un ptit tour de plateau et en un tour de main, elle semble déjà faire partie des meubles ; elle retrouve le calme, dans l'appart bordélique que lui a laissé son amie partie en tournée, en y remettant de l'ordre : moins exubérante que son amie, elle semble raison garder, se refusant de vouloir jouer aux "Artistes". Elle connaît rapidement un certain succès d'estime - ou disons plus précisément... grâce à son physique avantageux - mais elle est loin de se sentir véritablement dans son élément : qu'il s'agisse de jouer avec un serpent vivant (je me demande jusqu'à quel point la Simone joue vraiment la scène...) ou de se faire arracher sa tenue d'esclave pour dévoiler son corps au public (elle est la seule à résister farouchement en plein spectacle), on sent bien, à chaque fois, qu'elle vendrait son âme pour retourner dans les champs. Heureusement, il y a "Le Lait", ce charmant livreur qui chaque jour tente de la séduire. Elle n'est point gorette facile, mais entre les bonnes intentions de ce jeune homme (il l'emmène faire un petit tour à la campagne pour lui faire retrouver les simples plaisirs champêtres) et les avances perverses du gros Lutuf-Allah (il l'embarque dans son incroyable appart chinois pour lui faire fumer de l'opium), son coeur a heureusement vite fait le choix : ce dernier, vexé, tente de profiter de son innocence pour la mouiller dans un trafic de drogue, la police veille, elle est soupçonnée... mais on sait bien que le lait parvient à combattre tous les poisons.
Entre le monde apaisé et tranquille de nos campagnes et cet univers furieux et grisant du music-hall, on voit parfaitement lequel à la préférence d'Ophüls ; adaptant à merveille la forme au fond, celui-ci apparaît souvent brouillon et informe (un montage d'une rare efficacité où l'on passe d'une scène à l'autre en un clin d'oeil, un décor d'une rare complexité dans lequel la caméra tente bon an mal an de tracer sa route - un exercice dans lequel Ophüls excelle) quand celui-là apparaît lumineux et posé (elle est-y pas mignonne notre chtite Simone, à genoux, avec ses deux poussins dans les mains au milieu de la basse-cour ?). Divine va-t-elle malgré tout brûler ses ailes d'angelot campagnard aux feux du music-hall ? Allons, on sait bien que le Max n'est pas un mauvais garçon et qu'il peut jouer aux anges-gardiens de la (bonne) morale. Divin, peut-être point, mais pétillant comme une jolie gambette dévêtue et savoureux comme du bon pain.
Pris au Piège (Caught) (1949) de Max Ophüls
Pauvre Barbara Bel Geddes qui, avant de devenir la pomme toute ridée de la cruelle famille Ewing, a dû se coltiner un Robert Ryan tyrannique - un personnage clairement inspiré du gars Howard Hugues qui a dû en avaler sa chique. C'est bien beau de vouloir épouser un milliardaire, encore ne faut-il point devenir son esclave... Barbara va en faire la triste expérience, elle, simple petite aspirante mannequin qui va tomber dans les rets du capricieux Robert. Le pire c'est qu'elle tombe vraiment amoureuse du bonhomme jusqu'à ce qu'elle se rende compte qu'il se sert d'elle comme d'une potiche. Faut dire, on était en droit d'attendre le pire, vu que le gars, après une simple engueulade avec son psy, avait décidé sur un coup de tête de se marier avec la dernière gonzesse croisée. La lune de miel ne va pas durer longtemps, et Barbara de reprendre son destin en main en décidant de quitter la luxurieuse maison du Robert et de trouver un petit taff. Simple assistante de deux docteurs, elle va vite creuser son trou en bossant comme une tarée. Comme l'un des docteurs n'est autre que le fringant James Mason, on sent venir de loin le coup fourré : il y aura forcément de la romance dans l'air... Petite complication toutefois au bazar, Barbara est enceinte de son mari et ce dernier, conquérant sur tous les terrains, est bien décidé à remettre le grappin sur elle. Barbara est aux abois, wouf.
Trois personnages parfaitement dessinés - Robert Ryan, mâchoire plus fermée qu'un pitbull sur une espadrille qui traîne, Barbara Bel Geddes en jeune femme charmante un peu trop tendre au départ qui va faire preuve d'une belle combattivité pour ne pas se faire phagocyter, et James Mason, dont le sourire m'a toujours foutu les boules (même quand il est heureux, on croit qu'il a la colique) en docteur séducteur bien décidé à ne rien lâcher. La confrontation entre le Robert et le James est un véritable duel de western - les deux discutant de part et d'autre d'un immense comptoir, chacun campé à une extrémité (on ne
serait pas surpris d'en voir un soudainement dégainer) avant de se retrouver ensuite face à face, en présence de la pauvre Barbara qui ne cesse d'aller et venir - son coeur balance entre la sécurité (qui a un prix...) et le véritable amour. Max Ophüls excelle d'ailleurs, lorsqu'il s'agit de donner un mouvement de balancier à sa caméra, l'une des plus belles séquences étant une discussion entre les deux docteurs : Mason annonce à son pote (le Dr Hoffman) qu'il a demandé la main de Barbara, l'autre, au courant qu'elle est enceinte, ne sait pas trop comment lui annoncer que cette union est loin d'être gagnée d'avance, et la caméra, avant de se fixer tour à tour sur l'un et l'autre, de cadrer le bureau du Dr Hoffman sur lequel, devine-t-on, se trouvent les résultats des analyses de Barbara. Une mise en scène d'une grande fluidité qui ajoute une bonne dose de suspense à cette petite discussion. Ce n'est d'ailleurs pas une surprise de voir Ophüls toujours au taquet dans sa mise en scène - cette caméra notamment qui passe littéralement à travers les murs lorsqu'une première fois Ryan vient chercher Barbara dans son petit appart pour la ramener illico chez lui : rien ne résiste à la tempête Robert ; ou encore ce magnifique plan sur un Ryan assis au premier plan et la pauvre chtite Barbara à l'autre bout de l'écran, en haut des escaliers, petit point qui ne pèse pas lourd face à l'irascible Robert. Beaucoup aimé également ce plan sur un Robert, victime d'une crise cardiaque, écrasé par son flipper : à vouloir trop jouer avec le feu (et avec les individus), on risque de se faire écraser par la lourdeur de sa propre suffisance. Jusqu'au bout on craint le pire pour la chtite Barbara, totalement cloîtrée dans sa chambre et rongée par le remord, qui risque, en ayant simplement voulu s'échapper des griffes du Robert, de sombrer dans la folie douce...
Ophüls décanille le rêve américain (l'argent, le pouvoir... connerie, ouais - toujours dit que je préférais être pauvre, moi - ben si...) à travers cette histoire d'une Cendrillon qui tombe sur un gros enfoiré de prince charmant. Une histoire solide, parfaitement menée et interprétée, une oeuvre du Max de qualité, sans que ce soit la peine d'en rajouter.
Lola Montès (1955) de Max Ophüls
Quitte à faire grincer quelques dents, je ne suis pas un fan inconditionnel de Lola Montès, préférant les trois précédents films du Max. Il serait néanmoins un peu bêta de faire la fine bouche, d'autant que cette version restaurée est pétaradante de couleur et d'images à la beauté viscontienne. La virtuosité de la mise en scène du cinéaste explose lors des séquences de cirque, et si l'on retrouve les "traditionnels" mouvements de caméra du maître en forme d'ellipse qui épousent la forme de la piste de cirque (la scène notamment où, sur un fil, Lola se déplace de ville en ville) jusque dans les séquences de son passé (la visite chez les peintres (pour réaliser le tableau de Lola) où le roi de Bavière choisit, magnifique idée, le plus laborieux d'entre eux pour garder Lola le plus longtemps possible auprès de lui; ou encore lorsque le Palais de Lola est attaqué par les manifestants), on a droit également ici à des mouvements à la verticale, notre Lola, mise en pâture au public, s'élevant toujours plus haut dans les cieux infernaux du cirque... Plus dure, vous connaissez la suite...
Là où le bât blesse (à mon très humble avis, fort contestable), c'est plus au niveau du rythme des séquences de "reconstitution" de son passé. Rien à dire au niveau des décors, de l'utilisation des paysages en scope comme pour mieux accentuer le côté "carte postale" de ce "conte", simplement moins charmé, aussi bien par le (non) jeu d'une Martine Carol qui manque terriblement de relief que par une certaine mollesse des situations qui finit par plomber un peu l'ambiance. Dommage que toute ces vignettes du passé ne soient pas à l'image de cette magnifique séquence pleine de peps et d'efficacité lorsque Lola quitte brusquement la scène où elle danse pour incendier le chef d'orchestre (elle apprend que ce dernier lui a menti, pour devenir son amant, en lui disant qu'il était divorcé) avant d'aller s'excuser auprès de la femme de ce dernier qui assiste à la scène. C'est fulgurant, à l'image de l'honnêteté foncière de Lola; même si dans les autres séquences (à l'exception de l'ultime flash-back, en Bavière, où elle trouve un certain apaisement) Lola est rarement à son avantage face aux hommes qui ponctuent sa vie - la mise en scène traduisant du même coup un certain malaise qui lui pèse -, en tant que spectateur ces longs morceaux, formellement splendides, sont un peu moins faciles à digérer à la longue... A moins que l'atmosphère ultra lourde et humide d'un Shanghai post typhonesque m'ait assommé, mais po sûr.
Il faut reconnaître, malgré cette petite pointe de déception qui perce, à voir enfin ce film dans sa version originale, qu'Ophüls se permet les plus extravagantes trouvailles comme ce cadre qui ne cesse de diminuer
pour les séquences plus intimes et de s'élargir au max lors des séquences "spectaculaires" du cirque. On sent constamment chez le cinéaste la volonté de ne rien laisser au hasard sur le plan technique, ce qui ne l'empêche point d'expérimenter les choses les plus osées. Ophüls, comme dans La Ronde (on retrouve d'ailleurs un manège) s'attache une nouvelle fois à boucler la boucle en situant le premier et le dernier flash back dans un carrosse. Si le premier est d'une taille démesurée, sans doute à l'image de la grandeur des espoirs de Lola quant à son destin, le dernier est minuscule comme si son avenir était dorénavant bouché, l'essentiel de sa vie étant derrière elle... Elle a tout essayé et finalement tout perdu, elle semble la première consciente. A la fin du spectacle, elle finit par être exhibée dans une cage, se "vendant", au sens propre, aux spectateurs (comme elle a déjà vendu sa vie en en faisant un spectacle) qui, pour un dollar, peuvent venir toucher ce phénomène de foire... (on pense forcément à Freaks, revu - ah ben ça alors quelle coïncidence! - justement ce matin). C'est trrrrrrrrrrès beau, indéniablement, la mise en abîme dans le concept de la mise en scène de la mise en scène d'une vie (ce passé de l'héroïne "reconstitué", entre réalité et imaginaire, et offert comme divertissement aux spectateurs - du cirque et du film...) mais un tantinet décevant au niveau du rythme de l'ensemble - vous avez droit, ceci dit, de me lancer un oeil torve et de faire une petite moue de dédain.
La Ronde (1950) de Max Ophüls
Max Ophüls nous entraîne dans ce tourbillon amoureux qui bénéficie d'un casting de rêve. Par l'intermédiaire de ce personnage omniscient qui nous prend par la main, nous est contée nous est contée une demi-douzaine d'histoires sentimentales qui semblent
faire le tour des relations amoureuses. Les décors sont somptueux, la musique d’Oscar
Straus nous fait valser d'une séquence à l'autre et la mise en scène est comme
toujours chez le cinéaste réglée au millimètre.
Hommage tout d'abord aux acteurs qui apportent tous une profondeur et une
âme à leurs personnages : Anton Walbrook, acteur d'origine allemande malgré son
flegme très britannique, promène sa nonchalance et son humour à froid d'un
décor à l'autre : personnage chargé de la visite, c’est lui qui guide le
spectateur dans les dédales de ces histoires pas toujours romantiques ;
Simone Signoret , en prostituée au grand cœur a rarement été aussi belle
(les gros plans sur son visage énamouré sont, sur la fin, d'une incroyable
beauté) – elle tenait elle-même à endosser ce « premier rôle » pour
être sûr de réapparaître en conclusion du film ; Serge Reggiani
amène son côté hâbleur à ce soldat qui collectionne les conquêtes ; Simone
Simon est pétulante et apporte une dose d'érotisme terrible à ce personnage de
servante prête à s'abandonner ; Daniel Gélin, encore débutant, apporte sa
spontanéité, toute la maladresse de jeunesse à ce fils de famille : il
succombe au charme de la servante puis aux attraits de la sublime Danielle
Darrieux - femme mariée volubile en recherche d'émotion ; Odette Joyeux est...
joyeuse et pétillante dans son rôle de grisonne rapidement affranchie ;
Jean-Louis Barrault joue au poète imbu de son art, avec son éternelle allure d'adolescent
sur le fil du rasoir ; Isa Miranda apporte son charme avec cette voix
râpeuse qui fait merveille pour ensorceler les hommes ; et Gérard Philippe
enfin, le visage blafard, s'amuse dans ce rôle de comte ivrogne qui finit son
périple au bout de la nuit dans le lit de Simone Signoret, bouclant la boucle.
Ophüls donne le tournis en usant jusqu'à la trame des figures de cercle, de boucle, de ronde ; les allusions à cette thématique sont multiples que ce soit dans les éléments du décor, la structure narrative, les dialogues ou la technique cinématographique: le manège emporte tout le monde dans son parcours circulaire, les escaliers sont en colimaçon, les mouvements de caméra sont forcément panoramiques, les sentiers sont toujours en épingle, les aiguilles de la pendules entament un circuit infini, le vin et le champagne font automatiquement tourner la tête, la valse fait tourbillonner les couples toujours en quête de plaisirs ... C'est une véritable démonstration dans le fond et dans la forme. Celle-ci ferait presque écho à un film d’un autre cinéaste esthète, Stanley Kubrick : dans Orange Mécanique (A Clockwork Orange), on retrouve en effet cette même passion pour les figures circulaires. Entrainé sur le carrousel des sentiments, le spectateur a l’impression qu’il s’agit toujours des mêmes éternelles histoires qui se répètent, des « aventures » amoureuses qui sont le plus souvent teintées de déception. Si les attentes amoureuses donnent toujours un véritable élans aux personnages, cet élan ne tarde jamais à perdre son souffle, comme si une corde finissait par s’enrouler autour du cou des personnages.
Les multiples apparitions du narrateur au sein mêmes des différentes séquences du film sont teintées d'ironie, comme si celui-ci se jouait autant des personnages que du spectateur; deux séquences sont particulièrement - et paradoxalement – relativement « jouissives » : lorsque Daniel Gélin connaît une véritable panne sexuelle, ce narrateur provoque un court-circuit dans le manège ; rapidement cependant on s'empresse de le faire redémarrer pour ne point faire perdre la face au personnage… De même, quand les ébats s'annoncent très chaud entre Isa Miranda et Gérard Philippe, ce même narrateur prend les devant sur la censure en coupant quelques images de la bobine. Cette séquence n’est pas seulement pour se moquer de la censure cinématographique de l’époque ; elle vient rappeler que la pièce de théâtre d’Arthur Schnitzler, dont le film est adapté, a été victime en son temps (au tout début du XXème siècle) de condamnation et d’interdiction – une étude de la sexualité et du désir qui sentait forcément le souffre. (Rappelons d’ailleurs en passant que le dernier film de Kubrick sur les problèmes sexuels d’un couple, Eyes Wide Shut, est également inspiré d’une nouvelle de Schnitzler)
On ressort toujours de la vision de film complètement envouté, prêt à reprendre un ticket pour remonter sur le manège, tout en sachant parfaitement à quel point le cercle est vicieux… Même si cette Ronde est vaine, cela vaut le détour de s'y ac-croche-r, plutôt deux fois qu'une... Un film magique, une œuvre tourbillonnante et vertigineuse.





















































