19 mars 2010

La Chatte à deux Têtes de Jacques Nolot - 2002

vlcsnap_2010_03_18_19h45m49s232Voilà du vrai bon cinéma, trouble, douloureux, sensible, mélancolique, et qui n'oublie pas pour autant la mise en scène. Je suis toujours très sensible aux films "à la première personne", où on sent, par-delà le travail d'équipe et l'énorme entreprise qu'est la construction d'un film, la toute petite voix d'un seul homme : Nolot est cet homme-là, et La Chatte à deux Têtes un intimissime auto-portrait en cinéaste effrayé qui bouleverse avec grandeur.

Le dispositif est rigoureux : le film est une plongée en apnée au sein d'un cinéma porno parisien, dans une alternance entre deux décors, la caisse et la salle. Dans la première, une ouvreuse discute avec quelques clients, avec le projectionniste, évoquant un passé doré où le sexe était simple et direct ; dans la seconde, des hommes se branlent, baisent, échangent des passes furtives et basiques dans le noir. Nolot reste toujours dans cet endroit, sans jamais se départir de cette option. Il en résulte une sensation d'immersion complète dans ce milieu glauque et désespéré. Grâce à de sublimes travellings, toujours les mêmes (gauche-droite depuis vlcsnap_2010_03_18_19h18m07s248l'écran de cinéma sur la salle), la caméra attrappe comme au vol ces pans entiers d'existence résumés en quelques secondes : hommes seuls venus tromper le temps ou se faire sucer rapidement, travelos vieillissants, homos en mal de sensations, hétéros en perte d'identité, etc. Les repères sexuels sont complètement brouillés, à l'image de ces plans dans les toilettes où un homme a priori tout à fait "comme il faut" se change en quelques secondes en une follasse costumée, devant un petit vieux qui se branle doucement. Une grande tristesse émane de ces plans, le cinéma finissant par apparaître comme une sorte de Radeau de la Méduse secret, sombre, plein de recoins, de soupirs, de frustrations et d'espoirs. Les sentiments viennent s'échouer là, dans ces étreintes sans passion, dans ces regards froids des hommes sur eux-mêmes.

Au-dessus de tout ça, le personnage de Nolot lui-même, homo désabusé, séropositif, qui pose sur cette faune interlope un regard autant amusé que tendre, et qui a droit à quelques monologues sublimes de vlcsnap_2010_03_18_21h53m21s203douleur pudique : l'acteur joue sur sa fragilité, sur son amateurisme, sur ses maladresses pour dresser le portrait d'un homme qui a vécu l'amour sans frein, mais que le sida vient casser. Jamais le cinéaste ne pose un regard hautain sur tous ces êtres "parallèles", jamais il n'est supérieur à eux : le regard est doux, cru mais plein de compréhension et d'empathie. Ne reculant pas devant son sujet (quelques scènes de sexe filmées frontalement), mais sans non plus tomber dans la provocation ou le graveleux gratuit, La Chatte à deux Têtes est un exemple de "bonne distance", de subtilité par rapport à son sujet. C'est juste, beau, amer et nostalgique : c'est la vie, quoi.

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27 novembre 2008

Avant que j'oublie (2007) de Jacques Nolot

avant_que_j_oublie_0La vie quotidienne d'un homme qui atteint la soixantaine, séropositif depuis 24 ans, et qui arrive à l'heure des bilans. Il faut reconnaître à Jacques Nolot une grande fluidité dans la mise en scène et un naturel évident dans le sens des dialogues. Cette vie se partage entre la rencontre d'anciens amis qui semblent l'écouter d'une oreille, les visites chez son psy que l'on paye pour pouvoir se plaindre et le paiement de quelques gigolos de passage, même si le plaisir semble avoir déserté... Le héros qui vécut 35 ans avec le même homme, un certain Toutoune, avec lequel il a fini par acheter un caveau, vit assez mal sa récente séparation et se sent encore plus solitaire à l'heure de sa mort. N'héritant au final que de peu de choses - il avait lui-même détruit le dernier testament -, il assiste quelque peu dépité à la mise en vente des tableaux ou des affaires personnelles de son ami - dont la plupart devait lui revenir -, une vie que l'on brade lors d'une mise aux enchères. Nolot met ironiquement en parallèle ce "marchandage" d'une vie avec les courses que l'on fait dans une superette. Bref, c'est pas la fête du slip et le film s'enfonce de plus en plus dans une certaine noirceur; le héros commence en plus une trithérapie et panique d'ores et déjà en pensant aux divers effets seconds. Il semble payer le prix (l'argent ne cesse de circuler tout au long du film) d'une vie consacrée aux plaisirs et l'addition est lourde au regard de sa solitude; il part vers la fin à la recherche d'un petit jeune, comme pour reproduire le cycle de sa relation avec Toutoune, mais cela ressemble surtout à une ultime plongée dans les ténèbres. Ah c'est un film définitivement brut, po gai comme un pinson, une vie exposée comme une oeuvre, sans concession, dans toute sa rugosité. Morose...

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