Inception de Christopher Nolan - 2010
Inception confirme ce que je pensais déjà de Nolan : grand scénariste, piètre metteur en scène. Pourtant, ce nouvel opus le fait nettement monter dans mon estime. Après l'inattendu Dark Knight, ce film met la barre un peu plus haut à tous points de vue, et même au poste de metteur en scène, Nolan fait ses preuves.
Il faut dire qu'il y a de la place pour la virtuosité là-dedans, et donc aussi pour le casse-gueule : le film s'attaque aux rêves, tentant d'en retrouver la texture, la chronologie déviante, l'étrangeté. Si dans la première demi-heure, on soupire devant le manque d'imagination (une ville qui se retourne sur elle-même, effet raté qui semble n'être là que pour justifier le chèque), si on se dit qu'on a visiblement confié un fort beau sujet à un piètre inventeur, on est forcé d'admettre que, par la suite, on est bluffé. Dès que Nolan pénètre vraiment dans sa trame (la manipulation des rêves par un groupe d'espions), on est impressionné par la tenue de la chose. Pendant plus de deux heures, le gars superpose les strates de rêves, donc les trames parallèles, sans jamais nous égarer. Il traite les différents "temps" de ses rêves avec une maestria impressionnante : une camionnette qui tombe d'un pont, avec à l'intérieur des gens qui rêvent d'un hôtel libéré des lois de la pesanteur, avec à l'intérieur des gens qui rêvent d'un hôpital perdu dans les neige, avec à l'intérieur des gens qui rêvent d'un amour perdu, etc..., tout ça filmé en parallèle, dans une façon d'étirer le temps qui force le respect. Certes, l'esthétique est sur-balisée (ces bleus métalliques, ces marrons bourgeois, qui sont devenus les deux couleurs sine qua non du cinéma ricain bourgeois), certes le film se perd parfois dans la répétition ou la longueur, certes le rythme est parfois un peu hâché ; mais on reste scotché devant la complexité formelle de la chose, et devant l'effort que met Nolan à affronter les difficultés de mise en scène.
Surtout, et c'est le plus beau, au milieu du grand barnum formel, le film parvient à parler de choses très intimes. C'est la trame sentimentale (portée d'ailleurs par une excellente Marion Cotillard, c'est assez rare pour le signaler), piste la plus intéressante du film. Toute cette complexité formelle ne se réduit finalement qu'à une chose : apercevoir le visage de deux enfants qu'on a abandonnés. C'est le thème de "l'image manquante", genre à lui seul dans le cinéma, et qui est ici traité avec beaucoup d'intelligence. Pour parvenir à un regard de ses enfants, Di Caprio devra en passer par une profonde psychanalyse, transformée ici en film d'action spectaculaire, s'enfoncer au plus profond de son subconscient, se libérer de l'ombre d'un amour enfui. Déchirante scène où il accepte de découvrir que le souvenir de son amoureuse n'est qu'une pâle copie de l'original, et que le monde qu'il s'est créé autour d'elle n'est qu'un leurre. Le film creuse le concept classique de réalité/fiction avec une belle intelligence et un sens du spectacle jamais démenti. Au détour de quelques scènes, de quelques dialogues, on sent qu'Inception est un hommage au cinéma, à son pouvoir de fascination ; tout comme les rêves, qu'on confond pendant quelques minutes avec la réalité, le cinéma est cet endroit étrange où on se laisse emporter par une histoire qu'on sait fausse mais dont on accepte les règles d'hypnose. On sait qu'on rêve quand on ne se souvient pas de comment on est arrivé dans cet endroit, quand on y est sans se rappeler le début de la scène, dit en substance Di Caprio ; tout comme un plan de cinéma, pense-t-on immédiatement. Nolan confond rêve et cinéma, dans une sorte de retour énamouré au grand cinoche d'évasion hollywoodien ; mais il y adjoint en plus une sentimentalité très contemporaine, et des effets spéciaux originaux et parfaits. Cet amour immodéré pour "l'ici et maintenant" fait toute la beauté d'Inception, grand film virtuose, spectaculaire, profond et souvent bouleversant. (Gols 04/08/10)
"J'ai besoin de toi pour vivre. C'est une question d'équilibre. Quand t'es partie, ça m'a coupé les ailes. Depuis le plancher m'appelle..." Fallait du culot pour baser un gros blockbuster américain sur une chanson de Francis Cabrel, mais au vaillant Christopher Nolan rien n'est impossible. Oui, le cinéma n'est qu'un leurre, l'interprétation des rêves peut servir de base à la psychanalyse, rien de bien original à cela si ce n'est l'emballage "en poupées russes" avec des effets spéciaux qui feraient rougir n'importe quelle petite matriochka en bois. On n'hésite entre le "tout ça pour ça" (un homme d'affaires capable de trouver sa propre voie, un homme amoureux capable de revenir sur terre) et la volonté d'un Nolan de ne pas prendre totalement ses spectateurs pour des jambons (tu t'endors deux minutes pendant le film, t'es mort... ou alors, tu "rentres" réellement dans le film et là, débrouille-toi avec tes fantasmes, je t'expliquerai po la trame). C'est d'ailleurs bien ce qui a failli m'arriver - dormir - pendant ces interminables séquences de poudreuse durant lesquelles Nolan, cherchant sûrement à dynamiter l'action à l'infini, balance de la poudre aux yeux. Bon, sincèrement, il y a une évidente maestria scénaristique à nous faire zapper en un clin d'oeil d'un rêve à l'autre, mais comme me disait l'autre soir l'ami Basti** (qui cherchait, gentiment, à ne point trop m'en dire avant que je visionne Inception), il y a dans Passage pour Marseille, avec ce flash-back dans le flash back du flash-back, un petit côté précurseur et artisanal un poil plus touchant et osé. D'autant que, de mon point de vue, contrairement à l'ami Gols - intéressante analyse, c'est po le problème - au niveau de l'émotion, c'est quand même loin d'être l'extase. A force de vouloir brouiller les pistes, le couple DiCaprio/Cotillard reste totalement fantoche : de leur amour passé, on ne saura ainsi finalement que dalle ; il ne nous reste qu'à nous raccrocher à la mine complètement dépitée de ce pauvre Léonard qui porte résolument la poisse à ses partenaires féminins. Inception n'est point une totale deception (c'était trop facile de toute façon), juste une machine (à rêves... - pour le jeu de mot, alors) joliment huilée qui n'a de labyrinthique que le scénar et le montage. Au niveau de l'émotion et de la psychologie, cela reste aussi lisse et superficiel qu'une basique petite valise Samsonite. (Shang 19/11/10)
The Dark Knight de Christopher Nolan - 2008
J'avais été assez atterré par le Batman-movie précédent, déjà réalisé par Nolan, par son manque total d'humour et de second degré. Obligé de constater qu'ici, la naïveté du réalisateur emporte le morceau : The Dark Knight est beau justement de cet aspect adolescent, de cette totale confiance dans le mythe du super-héros. Nolan croit dur comme fer en la profondeur de son héros, et il a bien raison, tant le film convainc dans toutes ses arcanes scénaristiques.
Car ce nouveau Batman est d'une très belle profondeur dans son écriture. A travers une galerie de portraits ample et variée, Nolan parvient à parler, non pas d'un monde imaginaire comme celui de Burton, mais de cette bonne vieille société américaine (et donc mondiale) torturée par sa vision du Bien et du Mal et par ses doutes sur l'héroïsme. Les lectures sont multiples, grâce à des dialogues, certes très explicatifs, mais qui mettent à jour pas mal des phobies contemporaines. Où est la frontière entre terrorisme et héroïsme ? Une société viable n'a-t-elle pas besoin
de monstres ? Faut-il forcément un bouc émissaire pour que le monde tourne malgré ses horreurs ? Le Bien peut-il exister sans son revers de médaille ? Sur tous ces sujets, Nolan fonce tête baissée, avec une franche candeur utopique. Jamais le personnage de Batman n'avait été aussi trouble, et les dernières minutes lui confèrent même une aura ambigü : il sert volontairement de cible à la rage de ses contemporains, endossant à lui seul tous les maux de la société. Face à lui, le Joker est un personnage étonnamment profond, portant sur son dos toute la symbolique post-11 septembre d'une Amérique en perte de repères. Il y a aussi ce très beau caractère de député au grand coeur, convaincu de sa mission de sauveteur du monde, et que le Joker va renverser comme un pion : les bons d'aujourd'hui seront les vilains de demain, et trop de bonne volonté pour faire le bien peut vous transformer en monstre. Il est aisé de remplacer les noms des personnages par ceux bien réels qui turlupinent les ricains ces dernières années : on reconnaît facilement Bush Jr, Ben Laden ou Hussein, et
chaque séquence ouvre de nouvelles pistes de réflexion sur les rapports entre eux et la population. Celle-ci finira déifiée par un Nolan décidément bien naïf, qui a totalement confiance dans ses citoyens pour faire preuve d'héroïsme (oui, le film n'est pas réaliste). Les confrontations entre les différents héros de cette fable politique sont toujours brillament écrites, et ce sont d'ailleurs les scènes de pur dialogues qui sont les plus intéressantes. Nolan est en plus doté d'un sens des situations dramatiques qui fait mouche, qui peut rappeler les surrenchères scénaristiques des grandes séries à la 24.
Malheureusement, au niveau de la mise en scène, Nolan fait une fois de plus la preuve de son manque de talent. Scènes d'actions hystériques et incompréhensibles, bruitages intempestifs, lumière glauque vue et revue dans tous les films d'action depuis 15 ans, l'indigence est totale. Nolan confond rythme et précipitation, on ne comprend rien à l'espace et même à l'action elle-même : le gars trouve au début une idée biscornue de
montage (monter 3 ou 4 séquences en même temps pour donner l'illusion de la simultanéité), et ne se rend pas compte que ça brouille complètement la vision : il en sur-abuse donc tout au long du film, produisant une sorte de zapping visuel très fatigant. Il gâche son grand talent d'auteur par ce manque d'originalité totale dans sa mise en scène, c'est bien dommage. Je ne peux pas trop vous parler des acteurs, étant donné que j'ai vu le film en VF (on fait avec ce qu'on a), mais Heath Ledger en Joker a l'air pas mal, contrairement au reste de la distribution, constituée de physiques fâdes et de paresse (Michael Caine en majordome, quelle audace). Pas grave : le tout est brouillé par la bouillie visuelle du film. Un grand metteur en scène aurait fait un chef-d'oeuvre avec ce brillant scénario ; Nolan n'en fait qu'un bon film contemporain. (Gols 22/08/08)
Il est vrai que le scénario est un peu plus pêchu que d'habitude et que Nolan semble avoir pris plaisir à se coltiner une histoire en prise directe avec les problèmes de l'Amérique. Sans vouloir reprendre l'analyse de l'ami Gols, il faut tout de même reconnaître le sempiternel manichéisme américain : t'es bon ou t'es po bon; tu peux certes passer de l'un à l'autre, dans les faits (Harvey Dent) ou dans les esprits (Batman, sacrifié pour la bonne cause, pauvre bouc-émissaire renvoyé dans sa bergerie), mais l'entre-deux reste un no-man's land inconnu des Ricains, comme s'il n'y avait aucun territoire pour la discussion, la concession, le compromis : t'as tort ou t'as raison, c'est tout. Même si le Joker fait preuve d'une cruauté certaine, son discours pseudo-anarchique ferait presque du bien comme pour faire voler en éclat toutes ces représentations totalement figées de la Justice - Heath Ledger, paix à son âme, semble bien le vrai gagnant de cette énième mouture de Batman, par son ton sarcastique et sa volonté de foutre un peu le bordel dans les bonnes consciences - ses nombreuses histoires abracadabrantes pour expliquer les cicatrices de son sourire sonnent presque comme les multiples recettes pour tenter de redonner la banane au peuple américain : on peut raconter n'importe quoi, tant qu'il y a une part de fun qui colle le sourire attendu... Il est vrai que la fin - ces deux équipages sur deux bateaux différents qui doivent sacrifier l'autre pour espérer sauver sa peau (ouf, les deux s'en sortent, miracle...) avec un prisonnier qui fait preuve de toute la sagesse du monde (beurk) - est d'un ridicule décevant tant il y avait auparavant (on pense à V pour Vendetta) quelques prémices (ça va pas loin) d'un discours sur la responsabilité du gouvernement dans ce qui lui retombe sur la tronche, un début de réflexion sur les responsabilités de chacun... On enterre l'ère Bush à la mode hollywoodienne, on espère qu'Obama sera le joker (pas de jeu de mot) sinon la chute sera rude - et po de Batman à l'horizon; de toutes façons, lui aussi, en a plein la cape. (Shang 20/11/08)
Le Prestige (The Prestige) (2006) de Christopher Nolan
Il y a le premier effet kiss-cool: le type qui est mort au début n'est jamais vraiment mort en fait à la fin; il y a le deuxième effet kiss-cool: avoir un double ou un jumeau c'est toujours super troublant, encore plus dans une histoire de magiciens; et il y a le troisième effet kiss-cool: après avoir basé tout le film sur la logique et l'absence d'existence d'une réelle magie dans n'importe quel tour (que des trucs plus ou moins malins), inventer une machine à dupliquer les êtres humains, un bazar sorti tout droit de Star Trek, qui fout toute la logique du film par terre. A part créer des rebondissements du genre, "eh t'as vu celui-là, po facile à deviner, hein?" (on les voit en plus venir plus ou moins de loin), cette veule machinerie américaine en donne pour son argent pour les amateurs de scénarii ultra alambiqués qui veulent finalement pas dire grand chose. N'étant par ailleurs pas fan de Christian Bale ni de Hugh Jackman - sans parler de notre pauvre chtite Scarlett Johansson dans un rôle de bimbo ridicule -, il n'y a bien que la présence de David Bowie qui apporte quelques éclairs... Abracadabra, badaboum.
Batman Begins de Christopher Nolan - 2005
Je crois quand même que pour faire un film tiré d'un comics, il faut une certaine dose d'humour. Burton ou Raimi l'ont compris. A priori, pas Nolan. Son Batman Begins affiche un sérieux papal, alors que, franchement, si on se pose deux minutes, c'est quand même poilant, à la base, un type qui se déguise en chauve-souris pour affronter des méchants qui s'appellent genre Nar Al'Gul ou une connerie comme ça. Eh ben non : ce long film boursoufflé (et boursoufflant) se prend franchement au sérieux, est persuadé que sa philosophie de gamin de 8 ans va révolutionner la conception du bien et du mal dans le monde moderne.
Il est vrai que Nolan semble avoir potassé la table des matière des bouquins de Jung : remontant à la source (la chute du ch'tit Bruce Wayne dans un puits plein de chauves-souris (il serait tombé dans une mare pleine de têtards, vous imaginez le costume...)), il tente de développer toute une symbolique psy autour du personnage de Batman. La première moitié du film raconte donc, à force de symboles lourdosses (épouvantails, couleur noire, ville larvaire et crépusculaire), la naissance d'un mythe. C'est la partie la plus soûlante, on n'aime jamais le personnage, dont la seule qualité réside dans les doutes moraux qui l'assaillent quant au bien-fondé de sa mission. Le gars affronte loyalement un Liam Neeson ridicule (le fameux Plou tur Gul), lui pête la gueule, et devient Batman. Bon.
Ensuite, la deuxième moitié est le film d'action banal, avec son lot d'explosions de train, de bagarre contre
des méchants armés jusqu'aux dents, de sauvetage de jeune fille frêle. La totale incapacité de Nolan sur les scènes purement spectaculaires rend le film illisible. Le mépris total du montage, qui fait qu'un plan simple est haché en douze morceaux pour insérer des plans d'autres actions simultanées, forme un gloubi boulga au rythme épileptique inefficace. Pourtant, la lumière et les décors de Gotham City sont assez bien pensés, il y avait là un matériau esthétique qui aurait pu donner quelque chose. Mais non, l'action n'est jamais jouissive, on s'ennuie ferme.
Côté scènes plus intimes, Nolan nest pas mieux, avec des plans qu'on voit venir 10 minutes à l'avance, et un gros relâchement dans la direction d'acteurs. Bale est aussi pâle en Bruce Wayne qu'il est ridicule en Batman (il a travaillé à mort une voix d'outre-tombe qui ne marche pas du tout, et son costume le boudine). Seuls s'en sortent les vieux de la vieille, comme Michael Caine, délicieux, ou Rutger Hauer, en roue libre. Bref, le projet était ambitieux et viable, le résultat est plat et mortellement mou. C'est quand la date de sortie de Spiderman 3 ?




