07 juin 2011

La Belle Ténébreuse (The Mysterious Lady) (1928) de Fred Niblo

Ca commence comme une romance borzagienne avec coup de foudre, baisers qui tentent de battre des records d'apnée et escapade champêtre qui respire un bonheur aussi léger qu'un pétale de marguerite dans le vent, et ploum, tout d'un coup cela switche sur le film d'espionnage. Bon, on ne peut pas dire que la seconde partie soit vraiment digne d'un suspense à la Hitchcock, loin de là, mais le jeu de la Greta qui tente de se faire hypocritement coulante et pleine de charme pour mieux tromper ses vis-à-vis demeure un vrai plaisir.

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Conrad Nagel, the séducteur à la moustache qui a tellement le sens de l'honneur que tu pourrais lui confier ta filleule si elle est majeure, entre par hasard dans la loge d'une Greta toute seule et alanguie devant un spectacle d'opéra. Elle n'a pas besoin de faire grand-chose pour que le charme opère. Déjà sa robe, je la trouve terriblement échancrée pour l'époque et Dieu sait que je ne suis point un Quaker ; secundo, elle a la manie de faire tomber son mouchoir parfumé, et ça les hommes cela les rend dingues ; tertio, elle a pas l'air bien farouche. L'homme la raccompagne chez elle - elle a po de thune la bougresse -, elle lui offre un petit cognac, bien sûr, mais c'est sa robe en satin qui finit par monter à la tête de notre Conrad qui se jette sur elle comme un mort de faim. Greta résiste pour la route mais comme elle n'a pas froid aux yeux, elle a tôt fait de lui pardonner, et notre Conrad de ne pas se faire prier pour l'embrasser goulûment. Ils se retrouvent le lendemain - rivière, fontaine, l'air pur, l'opposition de Shanghai en gros - mais chacun doit reprendre ses occupations : Conrad doit notamment livrer un plan super secret à Berlin ; quelle n'est point sa surprise lorsque son oncle, chef des services secrets - le mien était primeur, rien à voir, clair - lui dit que la fameuse Greta est une espionne à la solde des Russes ! Quelle n'est point sa surprise bis lorsque la Greta entre dans son compartiment quand le train démarre : sa moustache qui frisait pendant l'aprème même est maintenant basse comme la queue d'un chien vexé et notre Conrad d'envoyer paître Greta qui lui dit pourtant, en le regardant droit dans les yeux, qu'elle l'aime. Il est tout vénère, la jette et... s'endort, le con. Forcément les docs ont disparu au petit matin, c'est po très professionnel tout ça.

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Conrad se fait arrêter pour haute trahison et cette scène centrale du film est assez impressionnante : une allée de militaires le dos tourné qui frappent sur leur tambour et notre Conrad dont on arrache tous les galons et les boutons un à un : il y a même des ralentis assez biens vus sur les baguettes de tambour ce qui n'est pas si courant dans les fictions muettes. Il est jeté en prison, salope de russkov, on peut lire dans ses pensées. Mais son oncle sait que notre gars est droit dans ses escarpins et va lui filer une seconde chance : retrouver Greta et savoir qui, au sein, de leur propre service, est leur traître (parce qu'il y a toujours un espion double). Conrad se repeigne la moustache et, déguisé en Richard Clayderman, traque cette gorette à Varsovie lors de soirées entre personnages haut placés. On va pas la lui faire deux fois, marche.

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Belle variété des situations et des ambiances et encore une fois un scénar bâti entièrement sur les épaules de la Greta qui joue à l'anguille chafouine avec un vrai brio. Niblo, pour faire monter la tension, nous sert un final au montage quasi eisensteinien avec 324 plans par minutes sur des danses russes alors que la Greta tente de se sortir d'un très mauvais pas dans lequel elle s'est fourrée. On sent que son costumier s'en donne à coeur joie pour lui dessiner des robes littéralement peintes sur elle et même si parfois son jeu est un peu limite - elle est po forte quand elle a peur, on a l'impression qu'elle vient de croiser la réincarnation d'un mammouth - elle fait preuve généralement de suffisamment de naturel pour faire passer le côté un peu surfait de certaines situations (le petit mot qu'elle fait passer à Conrad, sa réaction lorsqu'elle sent qu'on l'a captée...). Une Belle Ténébreuse de Russie qui n'a pas trop mal vieilli et qui se regarde sympathiquement - plusieurs images ont quand même méchamment morflé, mais c'est déjà bien qu'il en reste au moins une copie...   (Shang - 17/06/09)

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Bah ouais ouais ouais, c'est bien quelconque quand même, tout ça, et s'il a pu arriver que Fred Niblo me convainque parfois (The Mark of Zorro, ça c'était rigolo), ça n'est vraiment pas le cas ici. Mon compère a relevé la seule scène un peu personnelle (celle avec les tambours), et franchement pas d'autres choses à dire sur ce film d'espionnage palôt, légèrement soporifique, et même pas brillant niveau glamour. Mon comparse est bon public sur la Garbo, et diable comme je le comprends, mais ouvrons les yeux : la belle n'est pas géniale là-dedans, condamnée à deux-trois expressions, regardée par un metteur en scène visiblement peu au fait de ses charmes, et devant porter un personnage monolithique sans intérêt. J'ai préféré pour ma part le gars Conrad, ne serait-ce que pour le geste impeccable qu'il a quand il ramasse le mouchoir parfumé de Greta : impossible à décrire, mais disons que c'est là qu'on voit toute la grandeur du muet, une espèce de mouvement quasi-invisible de va-et-vient de la main, avec double salto arrière des yeux qui se pâment, tout y est, manque plus que Cupidon avec son cul rose et sa flèche. Voià, on a fait le tour : pour le reste, le film est aux abonnés absents, fonctionel, commercial, facile et sans charme. Next.   (Gols - 07/06/11)

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14 juin 2009

La Tentatrice (The Temptress) (1926) de Fred Niblo

Garbo plus fatale que jamais, à tel point qu'elle semble en être la première victime... A peine approche-t-elle d'un homme - voire d'un barrage - qu'elle le brise et c'est évident qu'elle finit par s'attirer un certain ressentiment masculin... Dès le générique, un léger sourire plane sur les lèvres lorsqu'on découvre un "personally directed by Fred Niblo" comme s'il était bon de préciser le fait qu'il était présent sur le tournage, alors que la plupart des autres réalisateurs passent leur temps à la buvette du coin. Sacré Fredouille, qui nous emmène de la tourmente du gai Paris jusqu'au fin fond de l'Argentine. Si le déroulement du scénar reste parfois relativement prévisible, la fin pathétique et... christique est finalement assez inattendue - une belle déchéance en quelque sorte. (Pour les âmes sensibles, il y a également une fin alternative assez ridicule qui offre une sorte de rédemption à la belle mais qui malheureusement dénote dans le ton général du film).

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Lors d'un carnaval endiablé, Garbo fait la connaissance d'un homme à fine moustache et à peine ont-ils fait tomber leur masque - belle idée que celle de filmer le personnage en contre-champ lorsque l'un d'eux se dévoile - qu'ils se jurent des serments d'amour pour la vie. Garbo annonce qu'elle est totalement libre ce qu'il faut prendre au sens purement féminin du terme : en fait, comme notre ami Robledo en fait rapidement l'expérience, elle est non seulement mariée au pote de celui-ci mais, en plus, elle est la maîtresse d'un richissime banquier. Ce dernier offre d'ailleurs un banquet mirifique en l'honneur de la dame : bon, certes l'ombre de la caméra apparaît au départ sur le visage du banquier, mais le "travelling" arrière qui s'en suit sur la table démesurée des convives est assez impressionnant. Mieux, un plan ensuite sous la table, qui n'aurait sûrement point déplu au gars Truffaut, puisqu'il nous montre les nombreuses gambettes de ces dames qui flirtent à mort avec les pieds de ces messieurs. Le banquier se lance dans un discours dans lequel il annonce sa ruine totale, ruine dont la Greta est responsable - cela jette un froid - avant de s'effondrer comme une masse sur la nappe, le type s'étant empoisonné lui-même. C'est le scandale, vous vous en doutez bien, et le Robledo retourne dans son pays, en Argentine, pas si mécontent que cela de laisser la Greta dans la mouise.

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Lorsque le type revient au pays, il est accueilli comme Maradona au retour d'une coupe du monde. Tout le monde est en liesse pour saluer cet ingénieur qui s'est lancé dans la construction d'un barrage démentiel. 250px_Temptress7Deux ombres tout de même, rapidement, au tableau : d'une part un bandit du coin, genre de croisement entre Zorro et Brian Molko, qui lui pique une partie de ses ouvriers et vient le narguer, d'autre part son pote de France qui arrive... avec sa femme, la Garbo. Dès le premier soir, lorsque Greta vient à table dans ce salon rustique habillée comme pour une soirée de remise des Oscar, il sent bien qu'elle fout le bazar; tous les hommes à la table n'ont d'yeux que pour elle et c'est clair qu'elle risque de péter grave l'atmosphère. Pire ensuite lorsque Zorro-Molko débarque pour chanter une sérénade à Greta qu'il avait entr'aperçue à son arrivée. Robledo est vénère de cette intrusion dans sa cour et provoque Brian : ce ne sera ni un combat au couteau ni au pistolet mais "à l'Argentine" - on pense au départ qu'ils vont faire un match de foot mais pas du tout, il s'agit d'un combat au lasso. Les deux hommes se rendent coup pour coup et le film ne tarde point à ressembler à une pub pour des lasagnes. Robledo en sort vainqueur mais quasiment aveugle - il retrouvera la vue, je vous rassure. Molko-Zorro reviendra pour se venger et flinguera, accidentellement, le mari de Greta - il ne pesait de toute façon pas lourd dans le scénario.

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A partir de là, les relations entre Greta et Robledo vont être tendues comme un lasso, d'autant que les hommes de main de Robledo ne cessent de tourner autour d'elle. Lors d'une soirée épique où deux potes s'entretuent pour la belle et où Molko fait péter une partie du barrage juste avant une tempête apocalyptique, Robledo demande des comptes à la Greta qui a foutu un sacré bordel autour d'elle; elle a beau se défendre ("Ce n'est pas moi que les hommes veulent, mais mon corps; ce n'est pas mon bonheur qu'ils souhaitent, mais le leur" - elle a le sens de la formule, la bougresse), Robledo ne sait plus s'il doit la trucider ou l'embrasser... Bon, je laisse un soupçon de suspense...

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La musique moderne signée Michael Picton a beau suivre les mouvements de l'intrigue avec une belle ardeur, elle est tout de même parfois un peu envahissante par rapport aux images - il ne fait pas toujours dans la dentelle, plutôt dans la symphonie majeure... Cela dit, le film sert sur un plateau la gâte Garbo, sûrement trop belle pour espérer pouvoir vivre paisiblement où que ce soit... Elle ne doit plus avoir vraiment de souci à se faire sur la suite de sa carrière. Belle fin en tout cas en forme de rue sans issue.      

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29 mai 2009

Le Signe de Zorro (The Mark of Zorro) de Fred Niblo - 1920

Annex_20__20Fairbanks_20Sr___20Douglas_20_Mark_20of_20Zorro__20The__01Je suis très branché films muets en ce moment, et c'est donc avec joie que je m'attaquas à ce divertissement grand crin signé de l'oublié Fred Niblo (qui a eu une vie toute pourrie, vérifiez). Eh bien, grande satisfaction : The Mark of Zorro remplit son cahier des charges avec beaucoup de savoir-faire, pas avare en duels échevelés, en Mexicains opprimés, en fêlons punis et en donzelle qui se pâment. S'y ajoute en plus cet humour délicieux et involontaire qu'il y a forcément dans ces films des premiers temps quand on les regarde aujourd'hui. On n'est peut-être pas dans le grand cinoche, Niblo n'est pas Murnau, mais on s'en tape complètement : on se tape sur les cuisses et on suit les aventures trépidantes de Zorro qui, d'un geste, fait régner la loi et qui, vainqueur, il l'est à chaque fois.

La plus grosse surprise, c'est le personnage lui-même. Pour dissimuler son identité de super-héros, Don Diego (Douglas Fairbanks sr, les abdos un peu affaissés mais diablement agile quand même) se fait passer pour un lâche efféminé, qui fait des tours de magie à deux balles au lieu d'aller défendre l'opprimé, et ne sait pas faire la cour aux filles ; en un mot, une tafiole. Mais dès qu'il revêt son masque, il devient el grande Zorro, qui se la pète quand même pas mal, capable de rallumer son cigarillo ou de lancer une rose à sa señorita tout en se battant à l'épée. Ce côté Docteur Jekyll et Mister Hyde est vraiment réussi, et c'est presque plus les outrances de Diego en peignoir qui sont impayables, que les exploits de son double héroïque. La donzelle qu'il convoite, passionnée par Zorro, ne manquera pas de tomber dans ses bras une fois le masque tombé, quand elle se sera bien assurée que ce type qu'elle croyait inverti en a quand même une bonne paire. Autres temps, autres moeurs...

ZorroEt puis Niblo n'est pas manchot dans la mise en scène, très enlevée, avec un montage au taquet, et quelques minuscules audaces qui réjouissent (des plongées et des mouvements rythmés qui rendent bien l'espace). Il y a aussi l'idée du serviteur muet (ce qui dans un film muet, équivaut à un serviteur), et un discours fédérateur vibrant qui peut donner de belles prolongations à cette histoire : on est en 1920, et l'oppresseur du film peut en évoquer d'autres, plus teutons, d'autant que Zorro nous sort des pamphlets vibrants sur l'union qui fait la force et sur sus aux méchants. Bon, c'est vrai qu'il y a un problème d'intertitres : ils font au minimum 40 lignes à chaque fois, c'est un peu bavard pour un film muet avec des serviteurs muets dedans. Baste : The Mark of Zorro, c'est du cinéma comme on n'en fait plus, glamour, enlevé, creux et convaincu de son bon droit, et c'est charmant.

Posté par Shangols à 22:54 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]


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