Les Diamants de la Nuit (Démanty noci) (1964) de Jan Nemec
Surprenante, cette oeuvre de Nemec qui désarçonne un peu son spectateur. Le gars a tout juste vingt-huit ans et il ose construire son récit de façon relativement éclatée et novatrice. Si on comprend assez rapidement, après un travelling de malade, que l'on assiste à l'échappée belle de deux individus - a priori des Juifs -, Nemec insère ensuite au milieu de la cavalcade des images "mentales" de l'un des échappés. Un peu comme des images de sa conscience prises sur le vif... Seulement ces images peuvent renvoyer aussi bien à des souvenirs, qu'à des souhaits, qu'à des associations d'idées, voire à des projections, et si cela est parfois diablement bien fait et "facilement" identifiable, on est parfois aussi un poil dérouté : difficile de toujours parfaitement saisir le fil de ces images mentales, d'autant qu'aucune voix-off ne vient nous orienter (les dialogues sont d'ailleurs eux-mêmes minimalistes). Mais c'est aussi ce qui fait tout le charme de ce film "ouvert" qui, jusqu'au bout, nous amène à bâtir des interprétations.
D'entrée de jeu, on voit bien que la caméraman n'est pas un manchot tant il parvient à nous plonger en un long plan séquence dans le feu de l'action. Un véritable travail de virtuose qui nous fait suivre le cheminement laborieux de ces deux comparses dans une forêt pleine d'embûches. Parmi les "flashs d'images" qui surviennent, il y a celui impressionnant et fortement bunuellien de ces fourmis grouillant sur le visage du gars (plus tôt, alors qu'il reprenait son souffle, on a vu des fourmis envahir sa main; l'image des fourmis sur le visage survient alors même que notre gars a décrété qu'il n'allait pas plus loin; s'imaginant dévoré par les fourmis (c'est en tout cas comme cela qu'on le perçoit), il finit par reprendre sa route); à noter aussi ces images de luges qui dévalent une pente enneigée alors que notre gars se désaltère dans une rivière (sensation de fraîcheur, de souvenir d'enfance et de plaisir primaire); ces arbres qui chutent comme si nos deux gars morts de faim étaient pris de vertige... Bref, on tente de faire constamment un lien entre l'action et le conscient, quitte parfois à se perdre un peu en route. Cela convient de toute façon assez bien à l'errance infernale de nos deux gars dans cette forêt de cauchemar; ils finissent tout de même par repérer une donzelle qui les mène jusqu'à une ferme. Le plus audacieux tente une incursion dans la cuisine et se retrouve face à la mère - cette fois-ci on assiste à plusieurs visions de notre gars (des envies de meurtres, des fantasmes sexuels, voire des idées de viol...) avant qu'il ne reparte tranquillement avec ses tranches de pain données par la fermière.
Dans la dernière partie du récit, nos jeunes gars sont pris en chasse par un groupe, une véritable milice, de vieux chasseurs (genre aussi abrutis que des électeurs de Pêche, Chasse et Tradition et ce depuis Mathusalem tant ils sont à la limite de la sénilité) sous les ordres d'un type de la Gestapo. La chasse est ouverte contre nos deux héros qui vont finir par se retrouver piégés. Debout, les mains au mur, affamés, ils doivent se taper non seulement le bruit des autres dingues qui trinquent et qui bouffent comme des porcs voire, pire, leurs chansons à boire... La torture est infâme et il semble clair que Nemec ne fait pas vraiment preuve d'un gros respect pour ses "aînés" - la gérontocratie au pouvoir a dû apprécier ainsi que les défenseurs de la "tradition" et du conservatisme... La fin, elle-même, demeure ouverte (à vous de vous faire une idée, ci-gît la mienne): on a droit à un plan fixe des deux gars morts, abattus sur le chemin (réalité ou projection des prisonniers, je pencherais plutôt pour cette dernière interprétation) puis on les retrouve les mains en l'air, tenus en joue par les vieux avant que ces derniers... les laissent partir : pour que cette chasse sans fin et monstrueuse reprenne ? C'est un peu ce qu'on est porté à croire. Mais là encore, tout n'est pas clair comme de l'eau de roche, comme ces images du jeune homme avec une jeune fille - images heureuses d'un passé évanoui ou espoir d'un avenir meilleur, po toujours facile de trancher... On est certes parfois un peu largué, faut l'admettre, mais l'expérience cinématographique vaut franchement le détour. Un petit diamant à se retailler à l'occase.
La Fête et les Invités (O slavnosti a hostech) (1966) de Jan Nemec
Petite perle de la Nouvelle Vague tchèque, bannie à jamais dans son pays d'origine (ce qui est souvent le signe des chefs-d'oeuvre), une démonstration d'une rare subtilité sur l'habileté de l'homme à s'adapter à un quelconque système politique autoritaire. L'art de Nemec, c'est de ne jamais chercher à forcer le trait sur la violence physique (juste quelques chahutages ici ou là, "juste pour rire gamin") mais de montrer à quel point il est facile psychologiquement de dompter peu à peu les pauvres hères que nous sommes.
Ca commence gentiment avec un petit déjeûner sur l'herbe à la campagne, entre couples, les dialogues fusant sans jamais qu'ils semblent forcément se répondre l'un à l'autre, phrases souvent banales comme vidées de toute substance (on pense presque à du Ionesco dans cette enfilade de clichés), puis on enchaîne avec un petit passage sensuel sur des femmes se lavant et s'habillant au bord d'une rivière... tout cela est bien champêtre ma foi. Les couples se rendent à l'anniversaire d'un de leurs amis et le premier hic apparaît lorsqu'ils se retrouvent entourés d'une bande assez louche qui leur force un peu la main pour qu'ils se rendent en terrain découvert; une banale table est posée derrière laquelle prend position le curieux Rudolph qui sans intenter directement un véritable procès, maintient une pression sourde par ses remarques tranchantes: les hommes et les femmes se mettent en ordre, un cercle les entoure duquel ils ne doivent point sortir, si ce n'est en franchissant la porte symbolisée par deux pierres. Si l'un des hommes tente de s'enfuir - vite rattrapé par les hommes de mains qui le mettent "tranquillement" à terre, un des hommes à lunettes rentre dans le jeu de Rudolph en consentant peu à peu à toutes ses remarques - plus ou moins futiles. Une tension s'installe qui ne se détend qu'à peine à l'arrivée de l'hôte qui tente de les rassurer (Rudolph est son nouveau "fils adoptif", on ne peut s'empêcher de faire un lien avec une quelconque police secrète obéissant à l'homme de pouvoir) et les femmes sortent du cercle en ayant soin de bien passer par la porte...
Tout ce petit monde se rend ensuite à un banquet, l'homme qui ronchonne est placé près de l'hôte (toujours garder à vue les dissidents éventuels), l'ambiance n'est pas au grand discours (aucun speech n'est fait, comme s'il n'était même pas la peine de se baser sur une quelconque doctrine) mais tout le monde pour peu qu'il ait à boire et manger semble se contenter de la situation (l'opium du peuple?). Seul un homme, muet jusque là parmi les couples du départ, s'est discrètement fait la malle, ce qui a le don de perturber leur bienveillant hôte. Il y a une scène soudaine de brouhaha et de va-et-vient, chacun se rendant compte qu'il n'est pas vraiment assis à sa place mais cela rentre rapidement dans l'ordre comme si tous les convives étaient finalement interchangeables. Une traque sera organisée - avec berger allemand - pour retrouver la trace du "fuyard", toujours dans une relative bonne humeur, comme si chacun s'était fait une raison en trouvant inacceptable que quelqu'un ne puisse pas venir "s'asseoir à la table".
Il serait presque réducteur de n'y voir qu'une critique du communisme tant il semble bien que la capacité de l'homme à s'adapter à une quelconque condition, à un quelconque gouvernement, par opportunisme ou par volonté de conciliation, soit on ne peut plus que jamais d'actualité. Beaucoup moins démonstratif qu'un Zelig de Woody Allen, Nemec parvient en à peine un peu plus d'une heure à décrire tout le processus d'intégration
d'un quelconque groupe sous une autorité qui les garde à l'oeil. Objet cinématographique rare (les décors, les costumes, le soin apporté à chaque petit détail sur cette table de banquet - il me semble avoir aperçu un scarabée/cloporte sur la table, Kafka n'est pas si loin) d'une immense portée politique, il s'agit d'un véritable bijou ciselé, d'une grande pureté, qui ne traite jamais son sujet de manière frontale, toute liberté d'interprétation étant laissée au spectateur. La collection "Second run dvd" a décidement le don pour dénicher de petites merveilles.



