Litvinenko : Empoisonnement d'un ex Agent du KGB (Bunt. Delo Litvinenko) (2007) d'Andrei Nekrasov
Des purges de Staline aux actions du FSB (branche des services secrets russes, "dignes" successeurs du KGB) de Poutine, il n'y a qu'un pas et les accusations de Litvinenko sont souvent édifiantes et sans appel : si lui-même et ses comparses, membres du FSB, se sont un jour rebellés, c'est parce qu'ils risquaient d'être de plus en plus impliqués dans des crimes contre de soi-disant ennemis de l'Etat. Nekrasov remonte le fil et évoque la troublante participation de ces services secrets dans la série d'attentats anti-russes attribués aux Tchétchènes; si les témoignages s'accumulent pour entériner ce fait, et ce malgré les menaces de mort dont les témoins sont victimes (menaces dont Litvinenko lui-même fera les frais ainsi que la journaliste Anna Politkovskaya), aucune preuve tangible n'est cependant vraiment montrée (certes, les personnes en passe de produire ces preuves étant assassinées les unes après les autres); cela dit, même lorsqu'Anna Politkovskaya prouve qu'un homme qui a participé aux événements du 23 octobre 2002 (la prise d'otages au théâtre de Moscou) est maintenant un proche de Poutine, il y a comme une indifférence glaçante de la part de la population par rapport à cette révélation... Intouchable Poutine qui laisse se dérouler les manifs néo-nazis et fait charger les forces armées contre les manifs communistes... Nekrasov fait parfois un peu son Michael Moore en allant de kiosque en kiosque à Saint-Petersbourg pour savoir si les journaux indépendants sont distribués (niet) et il aurait peut-être été plus intéressant d'interroger les vendeurs ou les distributeurs pour savoir le pourquoi de la chose... C'est d'ailleurs l'une des faiblesses de ce doc qui tente de soulever beaucoup de problèmes (l'implication de Poutine dans les années 90 avec un cartel de la drogue colombien et ses liens avec les services secrets allemands en Allemagne de l'Est, l'assassinat de Litvinenko, le rôle de Boris Berezovski...) sans jamais aller jusqu'au fond des choses. Si Nekrasov parvient à interroger les deux hommes soupçonnés d'avoir empoisonné le thé de Litvinenko au polonium 210 à Londres (passage d'humour noir terrible quand l'homme propose un thé au journaliste...), il ne dit point pourquoi Litvinenko a rencontré les deux hommes, ni n'apporte d'éléments venant vraiment corroborer cette thèse - malheureusement bien crédibles, mais... Litvinenko et Berezovski accusent d'ailleurs ouvertement le pouvoir en place sans toutefois jamais vraiment revenir sur le rôle qu'ils ont joué avant d'être en exil à Londres. On a de fortes suspicions sur le fait que Poutine ne soit pas un ange, mais cette enquête, pour intéressante qu'elle soit, est loin d'aller jusqu'au bout de certaines pistes. Autre faiblesse, cette fois dans la forme, avec le cadrage de certaines interviews à grand renfort de zoom ou de gros plans sur les mains (un best of avec l'intello Glucksmann) qui tente de foutre de la tension même quand il n'y en a point. On peut bosser avec un pied de caméra sans que cela fasse pantouflard, je vous jure - là, on a toujours l'impression que le caméraman est dans la ligne de mire et dans l'appart de Glucksmann, franchement, est-ce bien raisonnable ? Bref, Nekrasov enfonce le clou sur un système politique bien trouble, mais un peu plus de rigueur (et moins d'effets dans la forme), un peu moins d'éparpillement dans les sujets traités (que Litvinenko devienne musulman sur la fin de sa vie, n'est-ce point un peu hors-sujet par rapport au ton général du film...?), et des analyses plus en profondeur n'auraient rendu que plus évidente la pourriture du Vladimir.


