Nuages flottants (Ukigumo) (1955) de Mikio Naruse
Disons le tout de go, on ne sera ni le premier ni le dernier, Ukigumo est un chef-d'oeuvre, fait partie de ces films qui s'ancrent automatiquement dans l'esprit. S'agit-il d'une histoire d'amour qui n'en finira jamais de finir, d'un éternel rendez-vous manqué entre deux personnes faites pourtant l'une pour l'autre ou tout simplement de tragiques destins à la recherche d'un temps perdu ?... il n'en demeure pas moins que le film touche profondément. Il s'agit en tout et pour tout d'une touchante et pathétique relation entre un remarquable Masayuki Mori (Kengo), personnage qui parvient difficilement à soigner ses blessures patriotiques et sentimentales, et une sublime Hideko Takamine (Yukiko) (déjà magnifique dans Vingt-quatre Prunelles de Kinoshita et Les Soeurs Munakata de Ozu), jeune femme qui tente par tous les moyens de survivre mais qui ne peut se résoudre à oublier cet homme qu'elle a connu pendant la guerre. Le récit est dense, les deux personnages principaux ne cessant de se quitter pour toujours finir par se retrouver, et se passe dans le Japon ravagé de l'après-guerre où chacun semble avoir perdu tous ses repères.
La première fois que Yukiko vient rendre visite à Kengo qui vit dans une petite maison, avec sa femme et sa mère, on pense que les deux vont doucettement évoquer leur torride histoire d'amour qui a eu lieu pendant la guerre alors qu'ils étaient en Indochine ; on pense qu'un long flash-back va nous faire revivre les différentes étapes de leur liaison avec des retours au présent, pleins d'une tristoune nostalgie... On fait fausse route. On voit certes une ou deux petites vignettes de cette période indochinoise qui semble une sorte de paradis perdu pour les deux anciens amants, mais on revient rapidement à la dure réalité du présent. Yukiko, qui vit dans une minuscule baraque, se plaint de ces temps difficiles, Kengo se contentant laconiquement d'observer qu'il ne pourrait point en être autrement vu que "le Japon a perdu la guerre". Ces retrouvailles sont un peu mi-figue mi-raisin : on sent à la fois un lien extrêmement fort entre les deux mais aussi - et ce surtout chez Kengo qui est retourné sagement auprès de sa femme - pas vraiment d'illusion sur l'avenir de leur romance... Et pourtant.
Si Yukiko semble ne jamais pouvoir rayer Kengo de sa mémoire, elle ne se laisse pour autant jamais aller complètement à la dérive, prête à tout pour sortir la tête de l'eau. C'est ainsi qu'elle se fait entretenir pour un temps par un soldat américain ou encore qu'elle ose retourner chez le premier homme qu'elle a connu, qui l'a violée et qu'elle a fui, pendant la guerre. Ce dernier a monté une secte florissante (les gens sont crédules... et prêts à se raccrocher à n'importe quoi en ces temps troublés) et peut aisément se permettre de lui offrir un toit - on sent bien sûr que Yukiko se fait quelque part violence en prenant cette décision : l'une des premières fois qu'ils se retrouvent après-guerre, alors qu'il l'accuse d'avoir piqué deux trucs dans les affaires qu'il avait chez lui, elle lui lance : "Je pourrais te les rendre mais toi, tu ne pourras jamais me rendre ma virginité..." - On voit bien qu'elle est encore diablement vénère... Yukiko va tout de même croiser souvent Kengo, et ceux-ci vont même partir ensemble quelques jours dans une petite station, loin de Tokyo. Tout pourrait aller pour le mieux, mais Kengo ne tarde point à s'acoquiner avec la jeune femme (éblouissante Mariko Okada) du patron d'une petite auberge dans laquelle les deux amants ont fini par descendre (un parallèle s'impose alors entre les deux sublimes scènes de bains que Kengo prend avec Yukiko puis avec cette très jeune femme, comme s'il pouvait un peu trop facilement remplacer une femme par une autre). C'est à nouveau la séparation mais l'on sent bien qu'ils sont fatalement destinés à se revoir...
Pour Yukiko, il semble clair que Kengo est bien l'homme de sa vie. En ce qui concerne ce dernier, l'analyse n'est point aussi simple : certes, il contacte parfois Yukiko - notamment quand il est en manque d'argent - ou accourt immédiatement lorsque cette dernière, via des télégrammes, l'appelle au secours (fabuleux dialogue plein d'ironie lors de leurs 325èmes retrouvailles : Yukiko annonce qu'elle veut se suicider. Elle quitte la chambre et revient trente secondes plus tard en annonçant qu'elle n'en a plus envie. Kengo, un doux sourire aux lèvres, a cette petite remarque acerbe : "Tu as changé d'avis dans les W.C. ?". Il semble ne plus croire depuis longtemps à une fin "pleine de passion" de leur relation). Kengo est un personnage qui est certes blessé intérieurement (déjà, la défaite) et que la vie ne va point épargner (sa jeune maîtresse qui est étranglée et sa première femme qui meurt assez jeune d'une maladie); c'est aussi un personnage relativement égoïste, peu courageux, voire assez veule qui picore d'une femme à une autre sans trop se poser de question... Un homme quoi. Si Yukiko lui est indéniablement précieuse, il semble, malgré tout, surtout préoccupé par le besoin de retrouver une position sociale dans ce nouveau Japon ; pour se "reconstruire" dans ce Japon détruit, il semble souvent que cela va de paire chez lui avec la volonté de laisser loin derrière lui le passé - et donc Yukiko. But with or without you, I can't... On connaît aussi la chanson...
La fin arracherait forcément des larmes à un chêne liège, mais derrière cette émotion, on garde en tête les multiples petites séquences de promenades dans la rue de nos deux personnages ; il y a comme une petite magie qui se dégage de ces instants volés, renforcée par le retour de l'extraordinaire thème musical plein de nostalgie, comme s'il portait en lui dans son tempo leur souvenir d'Indochine. Yukiko dit d'ailleurs une fois, lorsqu'ils marchent ensemble, qu'ils "ont l'air" ainsi d'un couple, comme si malheureusement ils n'en auront jamais que l'air... On ne sait si cette sorte d'inadéquation (ils ne parviennent finalement jamais longtemps à rester ensemble) est due au fait qu'ils ne pourront jamais retrouver l'état de grâce de leur première rencontre, si cet amour est finalement maudit ou si encore ce Japon dévasté et occupé rend impossible l'ancrage de tout sentiment... Naruse, en tout cas, nous tient en haleine pendant deux heures dans un état de petits nuages, complètement aimantés par ce jeu du chat et de la souris entre les personnages et cette atmosphère d'après-guerre qui semble plomber l'éclosion des sentiments. Un film passionnant, déchirant, euh... flottant. (Shang - 20/08/09)
Mon compère a tout dit dans son texte énamouré : je ne peux donc que confirmer la beauté de ce film sur les amours perdues qui ne reviendront plus, aussi émouvant que desespéré, aussi amer que poignant. Même si la mise en scène de Naruse est somme toute assez discrète (transparente ? ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit), on est obligé de lui reconnaître un talent énorme pour recréer cette atmosphère d'immédiate après-guerre, villes grises et tristes, hommes et femmes désemparées qui tentent de reconstruire leur univers physique et mental, sentiments enfouis sous des couches de malheur. Le film ne raconte que ça : comment un amour peut disparaître sans laisser de trace, même si on s'y accroche. Il y a un peu de cette amertume que, sur le même sujet, Demy parviendra à trouver avec Les Parapluies de Cherbourg : l'amour peut mourir. Le fait qu'ici, il meurt très lentement, sur deux heures de film, dans le calme, rend la perte d'autant plus profonde. Acteurs fabuleux, dialogues minimalistes superbes, délicatesse japonissime du traitement, sobriété totale dans la façon de gérer le mélodrame (sans cris, sans hystérie, on est à mille lieues de l'école américaine) : un grand film, rien à dire, et qui donne envie de se replonger dans l'oeuvre de Naruse... Ah, on me signale que c'est déjà fait par mon camarade de jeu. Dont acte. (Gols - 25/03/12)
Acteurs ambulants (Tabi yakusha) de Mikio Naruse - 1940
Modeste contribution golique à l'impressionnante entreprise d'exhaustivité shangiste en ce qui concerne l’œuvre du bon Naruse (à vue de nez, 813 films, et il en a vu 800, c'est un grand malade). Connaissant mal ce cinéaste, je ne peux que constater que c'est un film d'une grande tendresse que je viens de regarder : Acteurs ambulants fait de la modestie son cahier des charges, et nous livre une chronique lumineuse et drôle. Il s'agit d'une troupe de théâtre, et surtout de deux de ses membres : deux frères qui interprètent le rôle du cheval, comprenez : l'aîné, très fier d'être monté en grade et d'interpréter les pattes avant, et le cadet, plus novice, qui fait celles de derrière. Très amusant de voir ces deux-là passer leur temps libre à observer les canassons dans la campagne pour parvenir à exprimer l'essence même de la bête. Leur but : être aussi réaliste qu'un vrai cheval. Leur méthode à la Actor's Studio est impayable, d'autant que quand on les voit en action, on ne découvre que deux clowns assez ridicules. Naruse les regarde avec une infinie tendresse, mi-sourire mi-pitié. Quand, à la suite d'un accident et d'une bouderie, nos compères sont remplacés, le temps d'une représentation, par un vrai cheval, c'est le drame, et Naruse soutient délicieusement sa fablounette par un arrière-fond sur la place de l'acteur, la position de l'artiste par rapport aux financeurs, et sur les concessions que doivent consentir les créateurs.
Car derrière cette chronique légère et comique, on sent que le cinéaste veut dresser un certain état des lieux de sa profession de saltimbanque. Les rapports du chef de troupe avec le sponsor (qui veut absolument un rôle dans la pièce), ainsi que la posture somme toute très estimable de l'acteur-cheval (il ne joue que si son "art" est respecté), témoignent d'une réflexion, sinon prodigieuse, du moins intéressante de la part de Naruse : doit-on s'arc-bouter sur une conception noble et sérieuse de l'art, ou doit-on prendre tout ça dans un sourire et lever le pied sur ses convictions ? La fin, délicieuse, est ouverte en forme de grand point d'interrogation. Naruse reste toujours du côté de la comédie, accumulant les saynètes irrésistibles pour croquer ses petits personnages, ne tombe jamais dans le film à thèse, et se retire sur un ton presque "à la La Fontaine" qui fait merveille. Sa mise en scène, discrète mais qui marque par son côté lumineux, par son joli rythme entre les séquences, finit de remporter le morceau. Léger comme tout, et savoureux. (Gols 06/02/11)
C'est vrai qu'on reste du côté de la comédie légère, même si les mésaventures pathétiques de nos deux acteurs "train arrière train avant" se teintent parfois d'accents mélodramatiques : il faut les voir "battre la campagne" totalement désœuvrés après avoir été remplacés par un vrai cheval (une errance sans but où ils tentent d'évacuer leur colère - même dans ces moments Naruse parvient à insérer de mini-gags (le jeune frère passe son temps à imiter son aîné (shootant dans des cailloux, mâchouillant un brin d'herbe - dur de sortir de leur rôle...) ou remettant en place un poteau décanillé de rage par l'aîné) ou encore lors de cette séquence de quasi film "d'horreur" où durant un orage terrible, la tête d'une femme (provenant d'un mannequin suspendu au toit...) leur tombe dessus - un moment, pour ne pas dire un véritable cauchemar, plutôt saisissant qu'il est difficile de ne point lier d'une certaine façon au théâtre de la guerre (on est en 1940...)... La guerre, il y est d'ailleurs fait référence dès le début du film avec nos deux hommes qui commentent le départ d'un cheval réquisitionné : leur petite réflexion à son sujet ("on pourrait être à sa place...") prenant une sorte de double sens tragi-comique.
De multiples petits gags qui font donc souvent mouche (pour manifester leur colère, ils n'hésitent point à ruer, forcément ; on pourrait aussi évoquer la scène avec le moustique qui les attaque quand ils sont dans leur costume sur scène ou leur concours de hennissement pour montrer leur professionnalisme à deux jeunes femmes qu'ils dragouillent) et un arrière-fond, comme le soulignait l'ami Gols, un peu plus profond sur la difficulté pour ces saltimbanques de se voir respecter dans leur "art" - eh ouais cinq ans à faire le train arrière et dix passés à l'avant, cela mérite d'être tout de même salué, pétard !... Même si leur entêtement peut prêter à sourire ("On va vous montrer qu'on peut être plus réaliste qu'un vrai cheval !"), on est le plus souvent plein d'empathie pour les multiples petites blessures d'amour propre dont ils sont victimes - si on ne respecte même plus les artistes, tout part en vrille, à l'image de cette scène finale "éche(va)lée" (ouh là, môssieur tente le jeu de mot ultra finaud !). Une comédie "douce amère", serait-on presque tenté de conclure qui correspond finalement assez bien en cette période troublée - faire rire pour remonter le moral "des troupes" tout en laissant le film baigner dans une sorte d'atmosphère teintée d'une évidente mélancolie (tout se perd, si on n'est plus capable d'apprécier les meilleurs amis/observateurs du meilleur ami de l'homme...)
Tout Naruse, là
Rêve de Chaque Nuit (Yogoto no Yume) de Mikio Naruse - 1933
Petite contribution modeste à l'entreprise de mon camarade concernant l'oeuvre narusienne. J'avoue que c'est un cinéaste que je ne connais pratiquement pas, mais vu l'enthousiasme de mon collègue, moi je dis banco. Et je le remercie dudit enthousiasme, puisqu'il est vrai que Naruse, en tout cas dans ce Rêve de Chaque Nuit, montre un style et un raffinement imparables. Sur une historiette à trois sous, il arrive à nous bluffer complètement par l'audace de sa mise en scène et par l'extraordinaire sensibilité qu'il induit par les seuls mouvements de sa caméra. C'est un film muet, période bénie, et il frappe vraiment par ses prouesses techniques, qui ne sont jamais gratuites mais toujours au service du sentiment, de l'intériorité des personnages.
Inutile de s'apesantir sur le scénario, vague mélodrame sur fond de misère sociale et de rédemption morale. Une mère contrainte de faire la geisha pour élever son môme, son loser de mari qui refait surface mais échoue à atteindre la sécurité à laquelle il aspire pour sortir sa femme et son fils du marasme, ça se termine mal, rien à signaler. Mais dans les détails, dans le déroulé de chaque séquence, Naruse fait preuve d'une virtuosité impressionnante. Sa virtuosité a d'ailleurs un nom : le zoom. Il l'utilise d'une manière toujours audacieuse, pour focaliser sur un visage, sur une émotion qui surgit, pour doper un simple plan, rendre spectaculaire chaque retournement de situation. Une phrase douloureuse, un événement tragique : hop, un zoom, qui vient cadrer un visage en détresse dans un mouvement d'une suprême élégance (malgré le côté haché de la chose, oui, on est dans l'artisanal fait main). Ca n'a l'air de rien, mais ça donne à l'ensemble de la mise en scène un dynamisme remarquable. Avec ce simple procédé, aidé aussi par une très belle utilisation de la profondeur de champs, Naruse explose ses décors austères (la plupart du temps, un intérieur misérable et nu, avec juste deux ou trois personnages), et rend l'espace sur-puissant. La mise en scène est très mobile, alors que le scénario est surtout constitué de dialogues et de jeu sur les tourments intérieurs des héros. Naruse sait toujours quand calmer les choses, livrant des plans ozuesques très exigeants dans les moments de simple conversation ; mais il sait aussi affirmer pleinement son style quand il le faut, notamment dans ces "descriptions" de décors, longs travellings où chaque personnage semble en lien avec les autres, où chaque geste se prolonge naturellement dans le mouvement de la caméra. Les scènes au cabaret où officie l'héroïne sont magnifiques dans l'ampleur qu'il donne à l'espace, où chaque figurant est vivant et crédible.
Les scènes d'extérieur ne sont pas en reste, cadres lumineux et joyeux sur des enfants qui jouent, petits plans charmants sur le quotidien vu à travers les objets (théière, linge qui sèche), chronique minuscule des faits et gestes innocents de la populace. Quand Naruse veut montrer la douleur, la solitude, le désarroi d'un enfant face à la pauvreté de ses parents, il le fait avec une infinie subtilité, par un simple recadrage ou un tout petit geste discret (le môme qui répare la chaussure trouée de son père avec un chewing-gum, ravageur) : c'est bouleversant. Je traînerai encore mes guêtres chez Naruse, pour sûr. (Gols 21/10/09)
Bien belle chose en effet que cette petite variation narusienne sur les difficultés d'une femme à élever son gamin, une femme combative très mizoguchienne sur un fond de misère sociale très ozuesque. Être hôtesse dans un bar n'est pas une sinécure - ces clients qui pour peu qu'ils donnent quelques biffetons se font trop pressants -, ni un taff honorable quand on a un gamin - comme certains se permettent de lui faire remarquer - mais c'est encore mieux que rien quand il s'agit de survivre... Le pseudo "mari" en prend, lui, pour son grade : absent pendant trois ans, incapable ensuite de trouver un taff pour subvenir aux besoins de sa compagne et de l'enfant, s'improvisant voleur (une séquence relativement impressionnante avec ces plans décadrés et ce montage au rythme effréné), il choisit finalement "une porte de sortie" qui pour Omitsu constitue la lâcheté personnifiée. La pauvrette à qui rien n'est épargné doit s'occuper qui plus est d'un gamin victime d'un accident de voiture (belle idée très expressive et tout en pudeur avec ces plans sur la miniature de la voiture qui s'emballe juste avant que le couple apprenne la nouvelle de la catastrophe) mais rien ne semble pouvoir arrêter sa volonté de subvenir à ses besoins, sans pour autant tomber dans l'immoralité - son refus de céder aux avances du Capitaine ou d'accepter l'argent du larcin.
L'ami Gols soulignait à juste titre l'emploi magnifique de ces rapides travellings avant sur les personnages (sans vouloir faire le cuistre, il ne s'agit point de "zoom" dont l'invention même semble être ultérieure à cette époque) dès lors qu'une émotion intense les saisit, tout comme la parfaite maîtrise de Naruse de la profondeur de champ pour inscrire deux personnages dans le cadre (bien aimé, en particulier, lorsque l'homme rend pour la première fois visite à Omitsu, ce plan où celle-ci apparaît au premier plan, fumant une cigarette, avec la silhouette de l'homme, au second, disparaissant derrière l'écran de fumée : malgré son apparente bonne volonté, ce dernier ne pèsera pas bien lourd dans le destin de cette femme avec enfant). Naruse trouve en Sumiko Kurishima (qu'on retrouvera vingt ans plus tard chez le cinéaste dans Nagareru) une magnifique interprète au visage très expressif (ces deux petits grains de beauté en forme de larmes, ça ne s'invente pas) capable de faire passer en un plan toute la tristesse, la joie, le doute ou la compassion du monde. Son courage n'a d'égal que son dévouement envers son enfant pour lequel elle est prête à se sacrifier au quotidien. Que mon comparse n'hésite point à se plonger plus assidûment dans l’œuvre du nippon (oui, bon, on ne peut pas être non plus sur tous les fronts odysséens...), il en aura pour son argent au niveau des émotions et de la maîtrise technique. Que du bonheur dans chaque film. (Shang 17/04/11)
Tout Naruse est là
Rapport sur la Conduite du Professeur Ishinaka (Ishinaka sensei gyojoki) (1950) de Mikio Naruse
Trois petites histoires narusiennes pour le prix d'une, c'est ce que nous propose ce film champêtre du grand Naruse. Sous l'oeil bienveillant de ce Professeur Ishinaka, écrivain de son état, trois jeunes couples se forment dans des circonstances plus ou moins originales et amusantes. Derrière ces mignonnettes histoires d'amour qui peinent à dire leur nom, Naruse en profite pour épingler au passage les petits défauts de ses compatriotes tels que la cupidité, l'entêtement ou encore la timidité... Ces trois intrigues s'inscrivent magnifiquement dans le paysage (présence d'arbres fruitiers, de la montagne...) et les coutumes locales (festival en ville ou fête des foins) et touchent par la personnalité joliment dessinée de chacun des acteurs de ces mini-romances. Comme en plus on a droit à un épisode avec Toshirô Mifune (qui reviendra faire une apparition chez Naruse dans Coeur d'Epouse), il y a de quoi satisfaire tout grand fan du maître japonais.
Un jeune homme met en joie son entourage lorsqu'il raconte avoir enterré pas moins de 460 bidons d'essence dans un champ pendant la guerre. L'un des hommes qu'il a convaincu s'imagine déjà mettre la main sur un petit pactole et part vaillamment, pelle sur le dos, à la recherche du trésor... Seulement le jeune homme n'est pas vraiment précis quant à l'endroit où les bidons sont censés être et les deux hommes, accompagnés du Professeur Ishinaka, terminent leur journée bredouilles et harassés. Le jeune homme, lui, ne semble pas vraiment se soucier du résultat, fricotant à la moindre occase avec la jeune fille dont le vieux père possède le champ... Il apparaît bientôt que notre jeune homme a tout bonnement inventé cette histoire pour pouvoir revoir cette jeune fille qu'il avait entr'aperçue peu avant... Un mignon petit mensonge pour arriver à ses fins : Naruse filme les deux jeunes gens au diapason juste sous une pomme et il est bien difficile de ne pas voir là dedans un petit message symbolique - les deux amoureux croqueront d'ailleurs ensuite une pomme à pleine dent, la caméra suivant les deux trognons qu'ils lancent, en laissant nos tourtereaux, pudiquement, hors-champ...
Pommier avoué à demi pardonné, on connaît le proverbe... La cupidité, elle, en revanche, ne paye jamais. La déclaration d'amour du jeune homme qui avoue à la jeune fille son stratagème (on a même droit à un petit flash-back : dès qu'il l'a vue, dès qu'elle lui a tendu des pommes, ce fut le coup de foudre..) est craquante à souhait et les recherches pathétiques dans le champ (un coup de pioche dans une boite de conserve et hop, il creuse une piscine (...) autour avant de se rendre compte de la boulette) sont évoquées avec une douce ironie. Romantique et léger à souhait. Mangez des pommes.
Le second récit met en scène deux notables qui "s'offusquent" d'une affiche représentant une jeune femme quasiment nue : un spectacle de danse a lieu en ville ; l'un deux, libraire, a reçu deux tickets pour mettre l'affiche dans son magasin, tickets qu'ils s'apprêtent à déchirer, proprement scandalisé... Son interlocuteur n'a guère besoin d'insister pour dire que ce serait gâché (la justification à deux balles) et nos deux pères de se rendre directos à la représentation : du french cancan à la nippone devant un parterre d'hommes proprement hypnotisés - et, en prime, une des danseuses qui perd sa godasse et manque d'assommer notre libraire - j'en ris encore. Seulement, ils ne vont pas s'en tirer à si bon compte car leur fils et leur fille respectifs (dont on devine les affinités), intéressés pour faire un ptit chantage, les attendent à la sortie... Les deux hommes se rejettent la faute pour reconnaître qui a entraîné l'autre et le conflit dégénère, chacun des jeunes gens prenant la défense de son propre pater...
L'histoire se réglera chez notre Professeur qui recevra à tour de rôle chacun des protagonistes. La caméra souligne judicieusement le caractère vaudevillesque de la situation, faisant des allers-retours entre la pièce où se trouvent les personnes qui se cachent (l'un des paters puis le second quand les deux enfants arrivent) et celle où ont lieu les discussions sous le regard attentif du Professeur. Les deux amoureux se font la tête mais lorsque le professeur leur demande de montrer "en écartant les bras" la mesure des sentiments qu'ils ont l'un pour l'autre, leur geste se fait on ne peut plus expressif - et relativement fendard (le langage corporel - et celui du coeur - effaçant d'un trait tous les petits mots mesquins échangés auparavant)... L'happy end est forcément de rigueur.
Enfin une jolie histoire marquée par le destin : une jeune fille se fait lire la paume de la main et apprend qu'elle rencontrera son futur amoureux dans la journée... Elle revient chez elle sur une carriole chargée de foin, fait une pose en route, décide de dormir sur la carriole en attendant son propriétaire et se trompe de carriole... Stupeur quand elle se réveille dans un petit village bien loin de chez elle, sous le regard étonné du grand Mifune qui ne l'avait point remarquée jusque là. Elle passe la soirée avec la famille du Mifune, pétée de rire à la moindre occase alors que notre Toshirô est muet comme une taupe. Les deux jeunes gens vont avoir l'occasion de faire plus ample connaissance pendant la fête du village mais la jeune femme extravertie aura bien du mal à dérider son compagnon d'une timidité maladive, totalement muet dans un premier temps, bègue dans un second (Mifune avec un bâton de glace qui pendouille à la main, un grand moment de séduction)...
Le lendemain, un policier et le Professeur sont appelés pour rédiger un "certificat de virginité" - situation peu banale, faut reconnaître, mais faut bien que les apparences soient sauves pour tout le monde : la chtite décrit précisément tout ce qui s'est passé (en un mot : rien, si ce n'est qu'elle a pris, elle-même, la main de Mifune - la scène est vraiment cocasse) pendant que notre Mifune reste dans ses petits sabots (collector)... Il la raccompagne chez elle le jour même et je ne vous fais pas de dessin pour vous dire que l'affaire est in the pocket... Trois récits croquignolets qu'on savoure seconde par seconde d'autant que cette odyssée narusienne, mes bonnes gens, tire malheureusement à sa fin...
Une Avenue au Matin (Asa no namikimichi) (1936) de Mikio Naruse
En à peine une heure, Naruse dessine le portrait d'une jeune femme de vingt-deux ans, Chiyo, qui quitte sa campagne (la très fraîche Sachiko Chiba - quatrième collaboration d'affilée (et dernière, sauf erreur) avec le cinéaste) , son arrivée en ville, ses premières petites déceptions, ses espoirs, ses peurs... Malgré une expérience marquée par une certaine désillusion - un premier amour est toujours trop beau pour être vrai... -, elle continue de garder un incroyable optimisme, comme une foi en elle qui ne peut la quitter. Chiyo, lorsqu'elle débarque à Tokyo et découvre que son amie n'a pu trouver qu'un travail d'hôtesse, pourrait vite baisser les bras et retourner illico dans sa campagne pour trouver un bon vieux mari du coin. Que nenni, elle tente de trouver d'autres opportunités, se résout rapidement à devenir hôtesse à son tour - en attendant mieux... - et même si ce n'est point la panacée au niveau social, une seule véritable peur l'habite : celle de changer en profondeur, de devenir une femme de mauvaise vie voire d'être désespérée comme certaines de ses collègues. Naruse multiplie les séquences où elle fait face à son miroir, comme si, au delà des apparences, Chiyo prenait plaisir à se retrouver fréquemment face à elle-même, pour être sûre que son âme, elle, ne change pas d'un iota. Une construction narrative assez surprenante - Naruse se prend pour Buñuel... un peu en avance sur son temps - et un final où la pugnacité féminine, malgré les aléas, parvient à triompher.
Naruse n'est peut-être pas Mizoguchi pour nous faire pénétrer la vie intime des geishas, mais parvient en quelques séquences à dresser un portrait assez vivant de ce bar d'hôtesses : il y a celles qui se font toujours avoir en tombant amoureuses du premier venu, celles prêtes à tout quitter du jour au lendemain pour un homme riche, celles qui "rêvent" de trouver un amant pour se suicider à ses côtés... autant de femmes qui ne correspondent point aux attentes de la très fleur bleue Chiyo : trouver un homme qui l'aime, et vivre avec suffirait amplement à son bonheur... Ayant la chance des débutantes, sa première rencontre avec le jeune Ogawa qui devient rapidement un assidu au bar, se passe comme sur des roulettes. Il n'est qu'un simple petit employé mais prend plaisir à partager toutes ses soirées avec sa douce... Quand il l'emmène en voyage en tentant de passer incognito, on craint tout de même le pire pour la chtite Chiyo : ne se serait-elle pas emballée un peu vite pour un jeune homme qui a tout l'air de vivre un tantinet au dessus de ses moyens ?... Chronique d'une désillusion - ou d'une illusion - annoncée, le récit, malgré le sourire de plus en plus illuminé de Chiyo (lorsqu'elle parle à son compagnon de l'argent qu'il faut économiser pour leur premier bébé (va vite en besogne la gourgandine) ou imagine déjà la visite champêtre qu'ils rendront, dans leur plus beaux atours, à ses parents) semble se diriger tout droit dans une terrible impasse...
Chiyo assume pleinement sa naïveté de petite paysanne qui a tout à apprendre, entend à loisir les conseils de ses consoeurs, mais son absolue confiance dans sa propre "pureté" pourrait bien lui jouer des tours... Sachiko Chiba a une bouille vraiment craquante - il faut la voir souffler face à un miroir, alors qu'elle a un peu abusé de la binouze, pour garder semble-t-il la tête froide - et on craint jusqu'au bout que cet Ogawa profite de sa jeunesse et de sa candeur. Mais la confiance que Naruse place en les femmes et en leurs ressources combattives - cette capacité à garder les pieds sur terre - est infinie... Portée par une petite musique des plus entraînantes, cette heure passe comme un charme malgré les multiples menaces qui planent sur notre héroïne - du clodo qui tourne autour d'elle à son arrivée à ces deux jeunes hommes ivres qu'elle croise le premier soir (mignonne Chiyo qui se lance dans une chansonnette, à la vue de roseaux, sous un lampadaire qui imite le clair de lune - le sens parfait du cadre narusien) en passant par ce premier flirt trop beau pour être honnête. Une bien belle partition du Mikio que l'on savoure forcément... (d'autant que notre odyssée commence à tirer à sa fin... heureusement que certaines oeuvres risquent de s'avérer très coton pour mettre la main dessus).
Et toi et moi (Ore mo omae mo) (1946) de Mikio Naruse
Mikio Naruse se lance dans le burlesque - un duo de cols blancs à la Laurel et Hardy, pathétiquement drôle ou sympathiquement ridicule - doublé d'une bonne dose de revendication sociale - marre du capitalisme, maaaaarrre du ca-pi-ta-lisme (retrouvez l'air adéquat). Si nos deux amis Anao et Ooki nous font un peu honte par leur petit côté lèche-cul, on se dit qu'ils vont bien finir par avoir un jour le courage de se révolter - nos prières seront exaucées, vive le cinéma. Un film d'hommes donc (sniff)... Heureusement, l'un d'eux (Anao), qui a perdu sa femme, est entouré de trois donzelles et d'un fiston (superbe sens du cadre pour mettre en scène cette petite famille - photogramme ci dessous), les deux aînées (que ferait-on sans les femmes narusiennes ?) se chargeant de le motiver pour qu'il parvienne à reconquérir un tant soit peu de fierté. Ooki, lui, trouvera l'inspiration dans une pièce bien gauchiste que répète son fils, étudiant inscrit à l'atelier théâtre. La nouvelle génération guidant l'ancienne, on sent bien que le vent tourne dans ce Japon d'après-guerre.
Anao et Ooki sont tout fiers d'être les favoris de leur boss ; ce dont ils ne se rendent pas vraiment compte, c'est que ce dernier aime à les exploiter et à les ridiculiser. Pour lui, les deux font la paire, comme un petit couple de clowns qui ne pourrait fonctionner en solo. Il les emmène en soirée pour qu'ils se donnent en spectacle - Anao, petit moustachu déguisé en femme, c'est poilant -, nos deux compères se renvoyant ensuite la balle dans leur pauvre imitation de kabuki. Quitte à vraiment les prendre pour des sous-fifres bien dociles, autant ne pas se gêner, et le patron les invite chez lui... pour qu'ils ratissent le jardin et coupent du bois (Naruse se busterkeatonise), les envoie dans un spa (cool !) pour qu'ils ramènent des tonnes de colis (po cool), les convie à l'anniversaire de sa fille... pour qu'ils refassent leur sketch en duo. "En passant, tiens, Anao tu ramèneras l'une de tes filles pour qu'elle fasse le service"... Les deux ne pipent mot ; heureusement la fille d'Anao (le prétendant de la plus jeune soeur est dans la salle) le prie gentiment de ne pas se ridiculiser devant tout le monde et de partir en douce. Quand le boss, voyant Ooki resté seul pour assurer le spectacle, lui fera remarquer que "comme les sandales (objets qui est l'un des fils rouge du film), l'un(e) sans l'autre, cela ne sert à rien", ce sera la goutte d'eau qui fera déborder le vase. Les deux acolytes mettront ainsi du temps pour prendre leur courage à deux mains mais finiront par dire ses quatre vérités au boss sous les vivats de leur collègue (eux-mêmes sous la menace d'un licenciement). L'honneur est sauf.
L'humour, même si parfois ça plane pas très haut, et la bonne humeur sont du côté de nos deux gaziers, véritable petit couple déconneur qui tranche avec les spectacles sérieux et terriblement statiques qui ont lieu lors de cette fête d'anniversaire bourgeoise. Heureusement qu'ils peuvent bénéficier de la lucidité de leur progéniture décomplexée (le fils avec sa pièce qui casse du patron et les deux filles, joliment émouvantes, lorsqu'elles remettent leur père les pieds sur terre) pour qu'ils cessent leur pitrerie. Les deux se lancent occasionnellement de petites piques mais sont copains comme cochon (le moustachu qui met son bras autour de son comparse, tout attendri lorsqu'un couple, en pleine lune de miel, se fait prendre en photo) et Naruse se plaît à multiplier les parallélismes entre les deux, qu'ils soient ensemble (leur course pour se rendre chez le boss) ou chacun de son côté (les deux se faisant masser, sitôt rentrés à la casa, après une dure journée). Film relativement léger du gars Naruse qui ose tout de même y aller de sa petite remise en cause sociale. Toi et moi, destinée, inutile de fuir mais pas d'lutter (retrouvez... oups)
La Bête blanche (Shiroi yajuu) (1950) de Mikio Naruse
Encore et toujours des portraits croisés de femmes dans l'oeuvre narusienne, avec cette fois-ci le parcours d'anciennes filles de joie que l'on envoie "se recycler" dans une entreprise de couture. Il y a les moins dociles, comme notre héroïne qui joue les fières à bras, les plus campagnardes, dont certaines pètent un plomb - la syphilis faisant des ravages -, ou encore celles qui peuvent un jour espérer recommencer à zéro en ayant un baby ou en se racoquinant avec leur fiancé revenu de la guerre... C'est pas forcément gagné d'avance, mais nos jeunes femmes peuvent au moins compter sur la bienveillance du jeune directeur de la boîte et sur l'infirmière qui les suit au quotidien. Révolte, crêpage de chignon entre femmes, violence masculine, vol, c'est pas toujours la joie pour nos jeunes femmes qui broient du noir mais une aube nouvelle est toujours possible dans l'oeuvre du gars Mikio.
Notre héroïne, nouvelle recrue dans cette entreprise, a beau vouloir se distinguer de ses congénères avec ses beaux habits blancs et faire l'apologie de la prostitution - "personne ne l'a jamais forcée", dit-elle -, ce n'est point pour autant qu'elle se sent particulièrement bien dans sa peau... Si elle sait parfaitement remettre à sa place le premier donneur de leçon sur "la bassesse des femmes qui se prostituent" - "vous et votre fils êtes les premiers consommateurs", et pan dans ta gueule -, elle est malgré tout la première à considérer son corps et son esprit comme salis. Si l'infirmière, toujours aux petits soins, fait tout pour la rassurer, notre jeune femme va mettre du temps à retrouver la sérénité : baston sauvage avec une voisine de dortoir (De l'action !! Naruse s'énerve, fusil), séduction farouche du boss (rarement vu scène aussi érotique chez notre cinéaste nippon avec cette femme alanguie sur le lit qui se caresse le corps... bloups... le boss est taillé dans un roc, moi je dis), jalousie envers l'infirmière dont elle pique le sac (un cadeau du patron)... notre nouvelle arrivée semble bien difficile à canaliser. Elle finira par tomber de haut - ben ouais, des escaliers - et aura droit à la scène incontournable, chez Naruse, du lit d'hôpital avant de pouvoir repartir sur de meilleures bases. Autour d'elle, on assistera à des destins tragiques (la campagnarde touchée par la syphilis qui devient starbée), dramatiques (la femme qui devra subir la violence de son fiancé) ou salutaires (celle qui accouche d'un enfant comme un message d'espoir pour toutes ces femmes laissées sur le carreau). Seuls le boss et l'infirmière qui ne se départissent jamais de leur calme apportent un petit côté fleur bleue à ce récit dans leur flirt relativement "timide". Ils tiennent cela dit littéralement la baraque, espérant toujours de meilleurs lendemains pour ces jeunes femmes traumatisées.
A l'image de ce plan répété plusieurs fois où la caméra remonte progressivement sur la machine à coudre d'une travailleuse, ces femmes tentent de se reconstruire progressivement au fil du temps. Si les frictions sont incontournables et les tensions palpables, l'humanisme réel du boss - et de l'infirmière plus souriante qu'un bébé sous LSD - finit jour après jour par marquer des points : endossant plus le rôle de conseiller que de véritable gardien de prison (ces femmes amenées contre leur gré doivent rester au minimum un an dans la boîte), notre homme se fait un devoir de venir en aide à chacune. Malgré un sujet qui n'a rien d'olé-olé, le fait que le récit se passe presque exclusivement en intérieur - la petite scène de pique-nique n'apportant qu'une très brève bouffée d'oxygène - et un ton relativement grave, un relatif sentiment d'optimisme finit par triompher, sur le fil. Naruse a définitivement la foi en les femmes... Une oeuvre sombre mais solide, bénéficiant de personnages féminins touchants et joliment construite dans le croisement des intrigues : de la belle ouvrage même si l'on vibre peut-être un peu moins que dans d'autres oeuvres du sieur.
Les Descendants de Taro Urashima (Urashima Taro no koei) (1946) de Mikio Naruse
Sitôt la guerre terminée, Naruse s'essaie au film politico-social en prenant pour héros un personnage charismatique et pro-démocrate qui ne va pas tarder à être récupéré par un parti foireux (mené par des types en quête d'une meilleure image et dont le programme de fond va à l'encontre de notre homme): si le Japon se cherche des héros et peut facilement s'identifier à la spontanéité de ce personnage issu "du Japon d'en bas", attention à ne pas faire l'impasse sur ce qui peut se cacher derrière les discours de façade. Quant au personnage principal, Goro Ushima, fasciné par sa propre popularité, il mettra du temps à revenir sur terre et à retrouver toute son humanité. Faut reconnaître qu'on voit, malheureusement, venir le scénario d'un peu loin ; même si la chtite Hideko Takamine, journaliste un tantinet trop naïve, apporte toute sa fraicheur à ce film, la démonstration demeure, elle, parfois un peu lourde.
"HAA HAAA HO, HAAA HAAA HO" derrière ce véritable "cri d'après-guerre" se cache toute la détresse de notre homme Goro et du Japon. Lors d'un passage à la radio, il explique que dans une île du Pacifique, ce chant exprime le fait que "les gens ne sont pas contents" ; info ou intox là n'est point le problème, l'essentiel étant qu'il va tendre à devenir un véritable hymne : hymne exprimant le refus de la politique passée et actuelle, hymne prônant l'établissement d'une véritable démocratie au Japon. Hideko Takamine, jeune journaliste, ne va pas tarder à aller débusquer notre homme qui vit chichement pour que, du haut d'une tour, il lance son cri : pendant six jours, il fait ainsi la une des journaux ; Takamine, véritablement séduite au départ par l'esprit du bonhomme, réussit son petit coup médiatique et notre Goro accède immédiatement à une immense popularité. Pensant bien faire au départ, la jeune journaliste ne va pas tarder à convaincre Goro de rallier un parti politique pour pouvoir continuer son combat : seul problème, le succès aveuglant nos deux personnages principaux, ils ne savent pas vraiment dans quoi ils mettent les pieds...
Goro devient une véritable marionnette aux mains du parti (jolies séquences où notre homme est habillé de pied en cape et où sa barbe "castriste" - symbole du personnage - est soigneusement taillée): la fille du chef du parti devient sa secrétaire et sa plus grande fan (totalement dévouée à sa réussite, elle n'hésite point à virer Hideko de l'entourage de Goro) et notre Goro de se laisser séduire pas les sirènes de la gloire ; lors de la plus belle scène du film, on le voit tout de même se poser un véritable cas de conscience (son double "angélique" ayant les pieds sur terre, son double diabolique se tenant debout sur la table et l'invitant littéralement à voler), la tentation de planer toujours plus haut finissant par l'emporter. Inconscient d'être totalement manipulé (on l'utilise uniquement pour sa popularité et non pour ses idées), Goro devra subir une soudaine déconvenue par rapport à son image (une fois rasé, plus personne ne fait attention à lui) pour revenir sur terre.
On est quelque peu surpris de voir Naruse s'engager sur ce terrain politique (même si l'époque s'y prète forcément), la place laissée aux relations affectives (Takamine et la secrétaire se reliant auprès de Goro) se réduisant ici à la portion congrue. Les séquences de "HAHAHAHAHA HO" sont répétées à l'envi (même si certains passages sont relativement savoureux (la formation des représentants du parti), c'est parfois un peu saoulant) et d'autres scènes ont méchamment tendance à tirer en longueur (le spectacle de danse notamment, et le passage de comédie musicale entre la secrétaire et Goro : même si ces scènes traduisent dans quelle mesure Goro est tombé aveuglément, d'une certaine façon, dans "la société du spectacle", elles se révèlent un poil fastidieuse à suivre). Hideko Takamine n'a de son côté, il faut bien le reconnaître, pas grand chose à jouer dans ce rôle de la doublure "journalistique" de Goro (le succès prenant le pas sur sa lucidité et les désillusions de suivre). Une oeuvre à part dans la filmographie du Mikio qui ne tardera pas (bien lui en prendra) à reprendre rapidement les chemins de ses thèmes de prédilections, l'étude des sentiments et des relations familiales.
Un Visage inoubliable (Natsukashi no kao) (1941) de Mikio Naruse
Eh ben ouais c'est la guerre et Naruse de nous livrer un mignonnet film champêtre avec juste une chtite dose de propagande pour la peine. Koichi, le mini héros du film, vit avec sa mère et sa belle-soeur (avec un tout chtiot qui passe son temps collé à son dos) qui est mariée à son frère, parti faire la guerre en Chine. On comprend rapidement que la famille ne roule pas sur l'or (pour accompagner les patates douces, rien de mieux qu'une autre patate douce) et Koichi jalouse un peu ses potes qui possèdent des maquettes d'avion. Jouant avec l'une de ses maquettes - qui ne lui appartient donc point -, il la plante en haut d'un arbre: il s'empresse d'aller la récupérer et c'est le drame, il chut malencontreusement. Plus de peur que de mal, il ne se pète que le pied mais cela l'empêche d'aller en ville pour voir son frère qui apparaît, au cinoche, dans le film des actualités. Sa mère s'y rend mais, comme elle est toute en pleurs pendant la projection, peine à lui raconter ce qu'elle a vu. Sa belle-soeur prend le relais mais décide, au dernier moment, de ne pas entrer dans la salle, économisant la thune pour acheter un avion à Koichi. Forcément, bien difficile pour elle de raconter ce qu'elle n'a pas vu; le chtit Koichi se rend d'ailleurs rapidement compte qu'elle lui a menti quand un de ses camarades dit ne pas avoir vu sa belle-soeur dans la salle. Le gamin tout vexé de voir qu'on s'est sacrifié pour lui et surtout qu'on lui a menti va voir sa belle-soeur dans les champs tout claudiquant et chouinant: cette dernière, rassurante, lui explique que de toute façon elle n'aurait jamais osé rentrer dans la salle par peur de pleurer à son tour pendant la projection, geste égoïste en soi quand son compagnon est loin d'être le seul à participer à cette guerre. Coup de théâtre final, l'instit se pointe et leur raconte qu'il a décidé de passer le film au village, tout est bien qui finit bien - enfin sauf la guerre, mouais.
Une oeuvre modeste d'une trentaine de minutes du père Naruse, pleine d'humilité et de bon sentiment. Je ne reviendrais point sur le fait qu'on assiste pour la énième fois dans l'oeuvre narusienne à une séquence où l'un des personnages principal est alité - je pourrais cela dit me spécialiser sur le thème des "lits d'hôpitaux" chez Naruse (et Borzage) maintenant qu'on m'a grillé dans le domaine des "escaliers au cinoche" -, si ce n'est pour dire que notre mini-héros se retrouve à son petit niveau blessé moralement et physiquement pendant cette guerre - chacun ses expériences. La mère avait longuement hésité, avant d'entrer dans la salle de cinoche, à lui offrir cette avion qui la narguait à l'étalage d'un magasin en ville; on pouvait facilement deviner à l'avance que la belle-soeur ferait, elle, ce petit sacrifice - comme cela lui donne l'occase, après coup, d'y aller de son petit refrain patriotique, cela permet finalement de faire d'une pierre deux coups (savoir prendre soin des siens, c'est bien mais ne po oublier non plus la nation, ça non) - c'est de bonne guerre, faisant ainsi, me semble-t-il, pour la douzième fois le même jeu de mots... A défaut d'être l'oeuvre de Naruse la plus fracassante, on ne peut non seulement que se réjouir de voir qu'elle a réussi à survivre mais également constater au passage que le Mikio, même en ces temps d'horreur, continue de livrer de petits oeuvres personnelles et sensibles. C'est toujours ça de pris.
Cette belle Vie (Tanoshiki kana jinsei) (1944) de Mikio Naruse
Alors que la guerre bat son plein, Naruse se prend pour Capra et tente de livrer une oeuvre gonflée d'optimiste : rien de mieux pour le moral des troupes qu'une petite leçon de solidarité, de bonne humeur et de joie de vivre. Une parenthèse dans la vie d'un petit village où chacun aura l'opportunité de retrouver le sourire. Cette mignonnette contribution à l'effort de guerre fleure la gentillette propagande, mais un tel humanisme se dégage de l'ensemble qu'on en oublierait presque parfois dans quelle période troublée le film a été tourné. Naruse nous gratifie, pour la peine, d'un soupçon de comédie musicale (la chanson rythmée par les coups de marteau) voire même d'effets spéciaux surprenants ! (ouais, bon c'est pas Godzilla, juste quelques plans en surimpression illustrant, notamment, la danse de la pluie). C'est sans doute un peu facile mais rempli de petits moments où les bons sentiments ne sont jamais dégoulinants.
Le temps s'arrête soudainement aux pendules des maisons, un vent venu de nulle part souffle soudainement dans ce village nippon où chacun doit faire face à ses divers problèmes quotidiens en couple, et ne voilà-t-y pas qu'arrive une carriole chargée d'un vieux gars à l'air bonhomme accompagné d'une jeune fille et d'une toute chtite. Dès le départ, on pressent qu'il y a quelque chose d'un poil miraculeux dans ce drôle d'attelage, on ne fait point fausse route... Le vieux gars propose toute sorte de service à la cantonade - des "réparations" en tout genre (en fait de véritables baumes aux âmes humaines), un chtit coup de marteau par ci, un petit discours sur la récup par là -, la jeune fille n'hésite point à balayer chaque matin les rues de la ville et à donner de petites leçons de débrouille aux femmes qui viennent la voir, même la toute chtite y met du sien avec les discours philosophiques "positivistes" qu'elle n'hésite point à faire au premier gamin qui passe - faut toujours voir "the bright side of life", c'est en gros la teneur de ses propos, in japonese. Seul l'horloger du coin voit d'un sale oeil ce type capable de tout réparer, mais même lui finira par être dompté. Notre vieux gars se met en quatre pour donner de l'espoir au village, prêtant main forte dans les champs, s'improvisant diseur de bonne aventure ou organisant une chasse aux trésors durant laquelle chacun trouvera son dû ; c'est po grand-chose mais suffisant pour que chacun prenne conscience qu'avec un tantinet d'entraide tout le monde peut y trouver son compte. Et même les plus râleurs de se dérider. Une fois la mission réalisée avec succès, la carriole s'envolera pour d'autres cieux - Tokyo - pour tenter d'apporter sa petite pierre d'optimisme...
Bon le message est on peut plus clair, mais en ces temps difficiles, comment en vouloir au gars Naruse qui s'amelipoulinoïse quelque peu d'avoir voulu apporter un soupçon de gaieté à ses pairs ? Et ce d'autant qu'il y a plein de passages réellement lumineux (la fameuse chasse aux trésors où chaque villageois tout excité se retrouve à creuser comme un gosse), emprunts de drôlerie (manger un oeuf comme s'il s'agissait d'un poulet, tout un art...) voire mâtinés de merveilleux (comment quelques gouttes de pluie peuvent se transformer, par le simple biais du regard d'un enfant, en véritable spectacle). Il suffit parfois de petits riens pour transformer - dans le bon sens - le regard que l'on pose sur son environnement, les relations que l'on a avec son entourage. La roulotte magique du père Naruse peut reprendre sereinement la route avec le sentiment du devoir joliment accompli.




















































