13 septembre 2011

La Découverte d'un Secret (Schloss Vogelöd) (1921) de Friedrich Wilhelm Murnau

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Le titre anglais fait allusion à un château hanté et on pouvait s'attendre au demeurant à une sombre demeure bourgeoise où il y a dans les coins des trucs qui feraient schmurk ou bouhhhhh et des gens qui alors qu'ils se rendaient aux toilettes la nuit pousseraient des arrrrrrrggghhh horrifiés, au moins avec les yeux vu qu'on est quand même encore dans du bon vieux muet. Que nenni, il nous faut rapidement déchanter, on aura en tout et pour tout que l'image d'un cauchemar avec l'immense main de Gols, point rasé, qui s'immisce dans le cadre via une fenêtre pour tirer de son lit un individu tout peureux - ah ben nan, c'était point vrai, ah que ouf. L'intrigue de Schloss Vogelöd se concentre en fait autour de la résolution d'un meurtre qu'Hercule Poirot résoudrait avant même le deuxième de couverture : on voit la tête du présumé coupable et comme on reconnaît la tronche de Philippe Khorsand, nos soupçons s'éloignent très rapidement ; par exemple quand on voit celle du chtit gars dans son coin qui parle po et qui détourne le regard même face à une mouche, forcément là, ça fait cling, cling dans notre ptite tête : toi, t'es po clair mon agneau. Quant au subterfuge pour démasquer le vrai coupable, on le voit également venir de très très loin et on ne peut donc pas dire qu'à ce niveau-là, le scénar, ce Murnau soit franchement passionnant.

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Bien dommage parce que dès les premières images, on est sous le charme de cette demeure - jolie maquette - sous la pluie et de ces multiples invités dans le manoir (qui passent leur temps à cloper, ne pouvant se lancer dans leur partie de chasse) qui m'ont paru se mouvoir avec un certain naturel pour l'époque - 1921 tout de même, ma grand-mère avait 9 ans. On sent que Murnau ne veut point faire œuvre statique et les expressions du visage des acteurs de ne jamais sembler qui plus est trop "exacerbé" - si ce n'est peut-être le personnage du "type anxieux" qui semble retenir, du début à la fin, une dangereuse flatulence ou, sur la fin, le personnage de la Comtesse Safferstätt interprétée par Olga Tschechowa qui en fait un peu des tonnes pour jouer les "spectres sous transe qui craquent" - elle détient un secret super lourd, et une fois qu'elle le lâche elle paraît vidée comme une douzaine d'huîtres après un soir de Réveillon... En fait, je crois que je me suis surtout concentré tout du long sur l'utilisation par le gars Friedrich des décors, de l'espace (joli plan que celui sur la fin de la Comtesse face au Comte, placés chacun à un extrême de l'écran dans une immense pièce, une fois que la messe est dite) ainsi que sur les portes du décor - vous allez peut-être pas me croire, mais il y a de bien jolies portes dans cette œuvre, mais c'est vraiment une truc réservé pour les esthètes ou les ébénistes... Au delà de ça, même si l'on peut aussi au passage admirer la sublime restauration de ces vieilles bobines (thanks to Eureka this time) et les magnifiques teintes du film, on reste quand même un peu sur sa faim. Loin d'être au niveau des grands classiques, c'est indéniable.

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23 mai 2011

Faust de Friedrich Wilhelm Murnau - 1926

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On n'est peut-être pas tout à fait à la hauteur des immenses chefs-d’œuvre de Murnau, mais il n'empêche que Faust est absolument sidérant, d'une ampleur visuelle extraordinaire, le film fourmillant de 150000 idées par plan. Au niveau de la mise en scène, on est effectivement cloué sur place, tant le gars ne lésine sur rien : que ce soit une course épique de démons sur des chevaux aux naseaux frémissants, ou une ronde d'enfants autour d'un cerisier en fleurs, que ce soit la description de la peste qui sévit sur la ville ou le mariage de la Princesse de Padoue, Murnau offre une palette d'effets esthétiques immense. Les plans larges sont toujours impressionnants, et on ne peut que reconnaître qu'au point de vue de l'ambition, le gars Friedrich est bien le meilleur de son temps. Il faut voir le diable étendre ses ailes sur la ville, ou la façon dont est filmé le petit village, tout en maisons tordus et en escaliers impossibles (les expressionnistes ne savaient décidément pas monter un escalier potable), ou la tempête gronder à l'intérieur d'une maison, ou la longue errance finale d'une Gretchen abandonnée dans un désert de glace, ou l'apparition de Méphisto dans un cercle de feu, pour mesurer tout le génie du gars quand il s'agit d'épater le bourgeois. De ce côté-là, Faust est une pure splendeur, qui n'a pas à rougir face à Griffith ou Von Stroheim. Murnau arrive même à insuffler au sein de cette immensité de moyens une atmosphère trouble, sulfureuse, qui sert très bien son récit beaucoup plus polisson qu'il n'y paraît.

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C'est d'ailleurs curieusement dans les scènes primesautières du milieu que le film prend vraiment tout son intérêt, dans ces jeux sexuels évoqués avec une pudeur de jeune fille, mais bien présents dans la subtilité de la mise en scène. Ces plans-là sont merveilleux, solaires, bacchiques disons, et annoncent déjà l'érotisme de Tabou. En plus, Murnau y montre un humour absent de ses autres œuvres (pas vu encore Tartuffe, dont j'attends beaucoup), avec cette rigolote relation entre Méphisto et une vieille mégère toute en œillades. Il abandonne pour un temps le côté très sombre de son histoire pour s'arrêter sur des jeux innocents et bucoliques très agréables à regarder. Porté par un Emil Jannings en sur-forme (et costumé au petit poil, sorte de clone de Keanu Reeves période Matrix, référence qu'on retrouve curieusement dans le duel entre Faust et le frère de Gretchen), le personnage de Méphisto est trouble et marrant à souhait dans ces scènes-là. Murnau semble d'ailleurs s'intéresser beaucoup plus à Méphisto qu'à Faust, effectivement un peu gavant dans ses poses de jeune premier blond (et lui costumé comme pour une fête chez la compagnie Créole).

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Bref, on va de scènes géniales en scènes géniales, malgré une propension gênante de Murnau pour le mysticisme le plus arriéré : c'est plus la lutte entre foi et chute qui l'intéresse que la fameuse réflexion métaphysique de Goethe. Du coup, le film est assez bien-pensant et lisse au niveau du fond. Mais tant pis : c'est un émerveillement esthétique, et c'est déjà énorme. (Gols - 25/11/07)


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Difficile en effet de ne pas être fasciné par cette merveille, toute la première partie avec cette rencontre dans les Cieux entre le Diable et l'Archange ayant personnellement ma préférence, chaque plan étant en soi une trouvaille visuelle. Je ne cache point non plus une certaine faiblesse pour toutes ces magnifiques petites maquettes - la toute première envolée de Méphisto et de Faust étant un éblouissement de chaque seconde : de cette cascade dans la vallée au palais de la duchesse (de Parme et non de Padoue, juste histoire de titiller le Gols), c'est un véritable feu d'artifice où chaque détail sidère. Murnau use et abuse, pour notre plus grand plaisir, des transparences mais en apportant toujours une petite variation qui fait son effet, que Faust et Méphisto s'engouffrent par une minuscule fenêtre au fond du décor ou que le visage de la pauvre Gretchen, appelant Faust à la rescousse, domine soudainement tout un paysage. Même sentiment d'hallucination à la découverte de toutes ces créatures animales inquiétantes, des chevaux sauvages fougueux de l'ouverture à ces inquiétants oiseaux préhistoriques qui envahissent le ciel en passant bien sûr par ces incroyables éléphants tout en mastic et en Carambar animés parfaitement crédibles. Il y a de la magie cinématographique à chaque séquence et ce Faust de Murnau demeure plus que jamais, 85 ans plus tard, la référence du genre.

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Mon camarade évoquait une certaine sensualité et j'acquiesce, qu'il s'agisse de cette nymphe que Méphisto fait apparaître lorsqu'un Faust rajeuni prend vie (de quoi lui donner immédiatement un ptit coup de bambou), de cette duchesse de Parme qui s'offre en un clin d’œil ou de la blondinette Gretchen et ses nattes de deux mètres qui malgré son air de ne pas vouloir y toucher ne tarde point à folâtrer avec un Faust qui n'a point mis longtemps à oublier ce pacte diabolique. Mais là encore comme l'évoquait Gols, Murnau semble préférer zapper pour un temps ces jeux innocents entre les deux jeunes amants pour nous livrer une petite séquence beaucoup plus explicite entre Méphisto et cette tante Marthe méchamment coquine. Il faut la voir boire le breuvage conçu par Méphisto (une recette de... Padoue, me semble-t-il, histoire d'enfoncer le clou) : si elle ne jouit point littéralement sur place, faut m'expliquer pourquoi elle fait de telles grimaces... Murnau se concentre ensuite sur la pauvre Gretchen abandonnée de tous. C'est vrai qu'au niveau des conditions climatiques, on est dans l'extrême : la chtite trimballe son bébé sous un vent à décorner le Diable. Peu de présomption d'innocence quand on la retrouve avec sa progéniture morte à ses genoux (ça peut arriver, bien fatiguée, de confondre un petit tas de neige avec un landau) et la voilà conduite derechef au bûcher.

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Il est vrai que la fin est un peu vite expédiée, voire, osons, un peu cucul avec ces deux amants qui s'élèvent dans leur petite bulle au paradis, tout cela pour nous dire que l'amour est salvateur... C'est un peu court. Le Diable est vert, et on le comprend après tout le mal qu'il s'est donné (se taper Marthe, fallait être motivé et avoir un sacré sens du sacrifice...) : se retrouver aussi facilement biaisé, il y a de quoi fulminer. Un film que l'on peut en tout cas revoir tant et plus - ma dernière vision remontait à à peine six ans - tant il se révèle bluffant esthétiquement, histoire de conclure de concert avec mon co-blogueur. (Shang - 23/05/11)

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26 novembre 2009

Les Finances du Grand-Duc (Die Finanzen des Großherzogs) (1924) de Friedrich Wilhelm Murnau

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Murnau se lance dans le film politico-comico-aventurier, et le résultat est tout à fait plaisant. Une histoire un peu alambiquée dont on devine dès le départ les tenants et les aboutissants (au second acte, on pourrait déjà pratiquement deviner comment le cinquième va finir), mais qui nous ballade dans de bien jolis décors naturels en Europe, notamment dont cette petite île de Rab en Croatie vraiment charmante. Des révolutionnaires qui ressemblent à des pieds-nickelés (la tronche du bossu !), un grand duc sans le sous mais loin d'être prêt à sacrifier la santé de son peuple pour sauver ses fesses (l'industriel qui veut exploiter les sulfates et qu'il conchie), un gentleman cambrioleur au grand coeur, une princesse russe anonyme qui se déguise en Gilbert Montagné, un vieil usurier maître-chanteur tout vilain... Bref toute une galerie de personnages qui nous trimballent entre cette île et le continent et un film qui, au final, ressemble surtout à une véritable petite partie de vacances sous le soleil méditerranéen.

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Le Grand Duc n'a pas plus une thune et se doit de rembourser une forte somme à un sombre grippe-sou. Il reçoit la visite d'un richard qui veut exploiter une partie de l'île en échange d'une grosse somme d'argent. Mais le Duc voit bien que cela risque de polluer méchamment l'île et l'envoie joyeusement paître. Il ne lui reste qu'une échappatoire : se marier avec la princesse russe Olga richissime, qui est prête à tenter le coup malgré l'opposition de son frère. Une sorte d'aventurier-voleur-gentleman (le sympathoche Alfred Abel dénommé de façon ridicule Phil(ipp) Collins - certes, bien avant que celui-ci sévisse sur les ondes radio F.M.) va intriguer, autant pour se faire de l'argent facile que pour le fun, et va se retrouver mêlé au destin du Duc : il va en effet racheter les dettes du Duc puis, sur le continent, rencontrer - pure coïncidence - la princesse Olga incognito qui tente d'échapper aux griffes de son frère, plus terrible qu'un Ivan. Lorsque le Duc sera lui-même sur le continent, un coup d'Etat va avoir lieu sur son île (à cinq, ils prennent le contrôle du pouvoir, c'est pire que Monaco) et à deux (rires), le Duc et Phil, ils réussiront à reprendre le pouvoir. Bon c'est un peu n'importe quoi, mais c'est bon esprit.   

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Il y a du Judex dans ce personnage de Phil, du Dumas dans "l'exotisme" de cette île, du Barbara Cartland dans cette romance (le mariage final entre le Duc et Olga tout jouasses sous le regard bienveillant du frère devenu soudainement moins terrible) et puis enfin une petite louche de comédie qui ne mange pas de pain : comme ça, dans le désordre, l'esprit carrément je-m'en-foutiste (vis-à-vis de sa fortune) et fataliste (mais ouais, il y a juste attendre que quelque chose nous tombe du ciel : justement, voilà un message de Russie parachuté par avion, trop fort) du Duc qui s'en sort super bien comme tout héros foncièrement juste et bon, les bras cassés de révolutionnaires affublés de déguisement terribles, le maquillage de carnaval de la princesse Olga en cavale, le sketch quand l'usurier rend visite à deux types déguisés en singe et en lion, les 312 lévriers de Phil Collins qui ravagent sa maison... Bref, c'est vraiment léger (mais la version, faut le dire est magnifiquement restaurée et superbement teintée) et on passe un assez bon moment de pur divertissement à suivre ces aventures du Grand Duc qui feraient presque penser à un épisode vintage et filmé de Tintin en Kroassie. 

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18 novembre 2009

Le Fantôme (Phantom) (1922) de Friedrich Wilhelm Murnau

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Bon déjà, si on s'attend à une histoire envoûtante de fantômes et autre ambiance mystérieuse, on sera forcément déçu. Le fantôme du titre fait référence à la rencontre d'un femme qui va disparaître et rendre notre pauvre Lorenz Lubita, petit comptable, écrivaillon poète à ses heures, complètement amok. De plus, en connaissant les dons du gazier Murnau à la mise en scène, on espère quelques leçons de haut vol - là aussi, on reste un peu à quai, en dehors de quelques séquences où notre cher Lorenz pète un peu les plombs et s'enfonce dans les tourments infernaux du divertissement...

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L'histoire donc d'un homme maintenant établi et bien sous tout rapport, qui décide de nous narrer son passé qui l'a conduit en prison - avant, forcément, de connaître la rédemption; oui, c'est moral et frontal. Notre ami Lorenz vit donc chez sa pauvre mère dont le regard est tellement fatigué qu'on croirait un croisement entre ceux de mère Teresa et d'un jeune chiot affamé. Il y a aussi son frère, pâle étudiant en art, qui fera pas de bruit dans l'histoire, et sa soeur, une gâte de mauvaise vie, comme ça, dès la première impression - cela sera confirmé plus tard. En route pour son taff, Lorenz se rend chez un vieux et sa fille, Marie (qui l'aime), à qui il montre ses poèmes. Ces derniers pensent que c'est un génie mais cette bonne nouvelle fera finalement chou blanc. En sortant de chez eux, il est renversé par des chevaux (forcément, c'est une blonde qui conduit) et il tombe raide dingue de la conductrice, une fille issue de la haute... Notre ami Lorenz va tomber alors dans une spirale infernale (les gonzesses, c'est dangereux, ouais): ne pouvant vraiment accéder à cette Veronika, il va s'accrocher à sa copie conforme (le vertigo de l'amour, Al), genre la fille facile uniquement intéressée par la thune, si vous voyez ce que je veux dire. Il va faire la bombe avec cet ersatz en ayant l'excellente idée d'emprunter de l'argent à sa radine de tante (elle pense qu'il deviendra un grand poète, pffft)... Il donne de la thune au marlou qui s'est mis à la colle avec sa soeur, et on voit bien, comme dirait ma grand-mère, qu'il file un très très mauvais coton. La tante se rebelle, lui donne trois jours pour rembourser et ce sera le drame... Qui fait le malin, tombe dans le ravin, l'adage sera respecté.

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On serre quand même des fesses pendant une bonne partie du film devant ces scènes d'intérieur un peu plan-plan qui finiraient presque par nous assommer : la mère mourante qui devient ultra mourante, notre Lorenz qui se fait rouler dans la farine par le marlou, les discussions avec la vieille tante qui lâche rien,... on a beau disséquer la façon dont chaque plan est monté (on s'occupe) - c'est du bon boulot, certes -, on reste un peu sur sa faim. Il faudra attendre les séquences de Lorenz où il commence à divaguer - les façades des maisons qui se penchent sur lui et les ombres qui le poursuivent, po mal - ou celles (un peu fugaces malheureusement) où il se roule dans la fange avec son ersatz blonde (sympathique motif du cercle infernal : la scène qui s'enfonce dans le sol (un plan tourné dans un puits ?), les escaliers dantesques, notre couple, au spectacle, en arrière plan, avec un type, au premier, qui tourne dans "un tube" sur son vélo (j'ai mis la photo, c'est plus clair) pour que les pupilles commencent à briller. Il y a bien également cette vision obsédante des chevaux qui le renversent mais sinon, on s'ennuie un peu, disons-le franco. Notre homme saura saisir à pleine main sa seconde chance - cool - mais malgré les très joulies teintes et la musique au taquet, ce fantôme ne nous a guère touché et fasciné. Ca arrive, eh oui, même aux plus grands.   

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31 décembre 2008

Tartuffe (Herr Tartüff) de Friedrich Wilhelm Murnau - 1926

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Murnau ne faisant définitivement rien comme les autres, son adaptation du Tartuffe de Molière est forcément profondément personnelle. D'abord parce qu'il commence à l'époque contemporaine, et comme un Shakespeare : un grand-père est manipulé par sa bonne, qui le drague éhontément tout en lui faisant signer des documents notariaux en sa faveur. Le petit-fils, qui découvre le pot-aux-roses, va projeter au couple infernal un film, Tartuffe, censé ouvrir les yeux à son pépé sur l'hypocrisie de sa servante. On est plus du côté Hamlet que du côté Poquelin.

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Cette longue introduction est parfaite, en ce qu'elle fait comprendre que Murnau, avec ce scénario, veut nous ouvrir les yeux sur la contemporanéité du récit : il y aurait des allusions au nazisme grimpant de l'apoque que ça ne m'étonnerait pas. Le fiston se sert de l'art et de l'adresse directe pour faire passer son message politique, que Murnau accompagne avec beaucoup de volonté. On a même droit à un discours prononcé face caméra par le personnage, dans la grande tradition de l'apparté théâtral classique, mais aussi dans une sorte de distanciation brechtienne du meilleur effet. Quelques intertitres viennent enfoncer le clou, notamment le dernier (en substance : "les hypocrites sont partout, et vous-même, est-ce que vous savez vraiment à côté de qui vous êtes assis ?", le message est clair). Toute en inquiétude, en jeux d'ombres troubles et en comédiens sur-grimés, cette première partie est renversante d'invention et de drôlerie amère. Il suffit d'un plan fugace sur une chaussure abandonnée sur le sol pour qu'on comprenne le degré de manipulation de la bonne sur le grand-père. C'est subtil en même temps que frontal.

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Ensuite, donc, on a droit à la partie molièresque, en costumes classiques. C'est vrai que la trame de la pièce est un peu expédiée, mais allez montrer la beauté de la langue de Molière dans un film muet, vous. En 45 minutes, Murnau s'en sort très bien, s'appliquant à filmer tous les épisodes de la pièce avec un brio de chaque instant. On sent ce qui a pu intéresser Friedrich dans cette ambiance austère mise en place par le Grand Hypocrite. Sa rigueur esthétique (économiser les lumières, par exemple) va de paire avec celle de Murnau, qui du coup s'en donne à coeur joie dans ces jeux de silhouettes éclairées par une seule bougie qui descendent des escaliers vertigineux. Les atmosphères déployées sont impeccables visuellement, depuis les costumes jusqu'aux maquillages, depuis les décors hyper-complexes jusqu'aux plus petits détails du jeu des acteurs. Dans le rôle-titre, Jannings est bien sûr énorme, et rejoint tout de suite la galerie des grands monstres murnauesques : bigger than life, monstrueux, grimaçant, inquiétant, laissant de côté toute tentative d'humour, il mèle le grotesque à la difformité avec son génie habituel. La scène où il s'apprête à violer la pauvre Elmire est un grand moment de film d'horreur, qui rappelle les dominations de Nosferatu ou de Faust.

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Murnau déploie tout une gamme sur les regards, sur qui regarde et qui est regardé, sur les apparences, etc., et c'est brillantissime. La farce de Molière prend des aspects apocalyptiques, très sombres. L'humour est d'ailleurs pratiquement occulté au profit d'une fable visionnaire sur l'hypnose et les dangers des convictions. Les cartons ne sont là que pour ajouter une touche de poésie littéraire à l'ensemble, Murnau se contentant de la seule force des images et des acteurs pour raconter l'ambiguité de son histoire. Grand film.

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29 novembre 2008

City Girl de Friedrich Wilhelm Murnau - 1930

2Un petit film méconnu du bon Friedrich, ça peut pas faire de mal. Bon, il se trouve que City Girl est assez loin du grand film, se contentant dans l'ensemble d'un honnête savoir-faire dans l'écriture, et réservant peu de place aux vrais moments de bravoure. L'histoire ressemble pas mal au sublime Sunrise, mais la comparaison s'arrête un peu là : un brave péquenot de la campagne épouse une "city girl" rêvant de champs de blés ; mais très vite, celle-ci se heurte à la dure réalité de la ruralité : paysans obsédés sexuels et lourdauds, tempête de grêle et surtout relations avec le chef de famille très tendues (celui-ci est d'une austérité totale, et va même jusqu'à lui mettre une torgnolle à assommer un cheval).

Murnau excelle dans les plans larges : magnifique découverte d'une campagne fantasmée, où les champs unis s'étalent à l'infini le long de petits chemins un peu trop hollywoodiens pour convaincre (c'est aussi propre que les Champs Elysées) ; 4travaux de la ferme filmés avec une admiration évidente, qui donne une partie documentaire vraiment belle ; ou utilisation impeccable des lumières dans toutes les scènes finales, où la tempête menace. Malheureusement, le film réserve peu de place à ces plans d'ensemble, et multiplie les scènes de dialogues en plans rapprochés. On s'ennuie un peu à suivre les tribulations psychologiques un peu palôtes de cette jeune urbaine aux prises avec les hommes. Les cartons sont eaucoup trop nombreux, et on sent pour une fois Murnau empêtré dans les problèmes du cinéma muet : City Girl voudrait être un film parlant. La sauce peine à prendre, d'autant que les enjeux du scénario sont faiblards : drague appuyée des métayers, difficultés à pénétrer ce monde fermé de la campagne, ou encore : arrivera-t-on à sauver la récolte de vlé avant la tempête ? On s'en tape un peu, pour tout dire. Pourtant, Murnau voudrait bien réussir une tragédie moderne, on le sent trépigner devant ce script sans aspérité. Il se lâche parfois, Sans_titrepar exemple dans une très belle scène de bagarre sur charette, où le montage fait merveille : plans courts et très rythmés, la tension monte très bien et l'espace est décuplé avec talent. Murnau voudrait faire de son héroïne une victime sacrificielle, mais peine à plaquer de l'affect sur ces scènes somme toute bien banales. La musique, ajoutée récemment, n'aide pas à entrer dans le film : trop légère, elle se contente de plaquer un style assez country sur ces images de campagne, on ne peut pas dire que ce soit très inventif.

Le film se laisse regarder, grâce à une très belle utilisation des lumières et à une très belle photo, grâce aussi à quelques détails de mise en scène mignons (la barrière qui sépare le monde urbain et le monde rural, bien utilisée, et qui finira par nous laisser clairement du mauvais côté dans le plan final). Mais ça reste du travail honnête, sans plus. De la part de Murnau, on peut attendre plus.

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01 novembre 2007

Tabou (Tabu) de Friedrich Wilhelm Murnau - 1931

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Tabu est définitivement un des plus grands films muets, une oeuvre visuellement spectaculaire, et poignante dans son scénario. L'équilibre parfait du film, entre documentaire et fiction, entre tragédie grecque et tableau renoirien, entre lumière solaire et sombres sorcelleries, lui donne une beauté que les ans n'ont absolument pas entamée. Mallick et son sénile New World devraient prendre de la graine, aussi bien esthétique que morale, de ce joyau attentif, amoureux des gens et respectueux d'un peuple. Murnau réussit partout où l'autre a échoué : son exotisme n'est pas de pacotille, et jamais les Tahitiens ne sont regardés de haut, ou résumés à des crétins ricanant au soleil. Il les filme à hauteur d'homme, d'égal à égal, fasciné par leur joie de vivre et conscient aussi de leurs souffrances, de leur "qualité d'homme".

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La première partie est quasi-documentaire, portant la marque de Flaherty (crédité au générique). C'est la lente mais bondissante description d'un paradis sur Terre, à travers les jeux des Tahitiens, leurs flirts sans conséquence, leur forme olympique quand il s'agit de traquer le goujon ou de s'ébattre dans la flotte. Ca court dans tous les sens, ça rame dans des pirogues qui foncent à 200 noeuds, ça se bat sur des rochers hyper-coupants, ça toboggante dans des cascades. Et surtout ça danse comme c'est pas permis, au cours d'une longue scène de fête montée au taquet. C'est muet, mais c'est saturé de bruits, de rires, de musique. Tout ça sous un soleil de plomb. Il n'y a absolument aucun carton dans le film, toutes les indications écrites étant "logiques" dans la trame (untel écrit son journal, untel reçoit une lettre...), ce qui ajoute au côté hyper-naturaliste de la chose. L'arrivée, en arrière-fond, du drame dans ce monde idyllique n'empêche pas ce début d'être d'une lumineuse légèreté. Murnau a sans doute potassé son Gauguin et son Matisse, ainsi que tout le statuaire antique, car ses personnages sont toujours très "artistement" filmés, dans des poses de dieux grecs, ou au sein d'une nature amicale (on attrape les poissons comme chez nous on cueille des cerises). On fait dans cette première partie connaissance avec les deux protagonistes de cette histoire, un couple idyllique et beau qui s'aime innocemment en s'envoyant des bouquets de fleurs. C'est joli comme tout, romantique sans être niais, et le coeur se soulève de joie.

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Mais les ombres envahissent de plus en plus l'écran, et la deuxième partie commence, déroulement d'une tragédie insupportable en plusieurs étapes. La fuite du couple d'amoureux interdit se termine dans la civilisation, donc forcément, comme dans Sunrise, dans le règne de l'argent et du mercantilisme. Murnau parle de ça, certes, mais avec une subtilité qui force le respect, préférant aux passages obligés les scènes de danse (encore !). Il y a un plan sublime de bal, où il ne filme que les pieds des danseurs, nus ou en chaussures coûteuses, pour montrer le mélange des cultures et la bonne entente, finalement, entre les peuples. Certes, le héros se verra écrasé par ses dettes, ne connaissant pas la valeur de l'argent ; mais cet aspect de son histoire est finalement dédaigné par Murnau, qui préfère resserrer son intrigue sur les rites sclérosants des Tahitiens (le fameux tabou). Le film devient alors vraiment immense visuellement, avec ces apparitions surnaturelles du petit vieux représentant le fatum qui s'abat sur nos tourtereaux, avec cette scène géniale de pêcheur bouffé par un requin uniquement représentée par une corde qui se déroule à toute vitesse (faut le voir), avec ces finesses dans la direction des acteurs. Essayez de ne pas pleurer en voyant ce minuscule geste de la main de la jeune fille se rendant compte que son destin est noué et qu'il faut qu'elle se sacrifie, ou en suivant cette hystérie finale, qui montre le garçon déchiré par le chagrin affronter les vagues pour rattraper le bateau de sa bien-aimée. Le soleil a fait place à l'obscurité la plus totale, et la fin est terrassante. Il faut voir et revoir Tabu des milliers de fois.

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23 octobre 2006

L'Aurore (Sunrise) de Friedrich Wilhelm Murnau - 1927

sunriseJe ne me lasserai jamais de revoir ce fleuron du cinéma muet qu'est Sunrise. C'est non seulement mon Murnau préféré (il se tire la bourre avec Tabou, mais tout juste), mais c'est un des plus grands films des débuts du cinéma. Toute la grammaire du cinéma y est déjà : profondeur de champs, gros plans, transparence, travellings de folie, surimpressions, fondus... Dans ce film, Murnau fait vraiment la preuve que c'est lui le grand inventeur du cinéma, point barre.

Alors, certes le film est assez cul-bénit, très moraliste : il exalte les vertus du mariage contre les tentations de la ville et de la passion. Les liens matrimoniaux, représentés par une blonde diaphane qui ferait passer Calimero pour un skinhead, font pourtant, au final, pâle figure face à la vénéneuse brune longue et fourbe, qui fume des clopes et prend des poses à la Rita Hayworth, et représente donc la Tentation. Mais bon, on est en 1927, on ne va pas demander à Murnau de faire un éloge de l'échangisme. Le film est une pure merveille, et puis c'est tout. Murnau fait s'alterner d'un côté un univers très épuré, dans lequel on reconnaît quelques peintres classiques (à mon avis, Raphaël et Millais entre autres, mais je veux pas me mouiller), très lent, une campagne apaisée et "pabstienne" ; et de l'autre côl_aurore__f__w__murnau__1927__agr5té la fureur épileptique de la ville, la danse, la foule, les jeux, la légèreté (on assiste à une course de petit cochon qui vaut son pesant de boudin noir). Les deux parties sont pareillement fascinantes, l'une pour la grande rigueur des rythmes et le jeu impressionnant des comédiens, l'autre pour le délire barroque et le déploiement de moyens (il y a un paquet de fric là-dedans, ça éclate dans tous les plans). Que ce soit dans un simple geste (environ 8 minutes pour toucher une joue, c'est quasi-japonais) ou dans une danse endiablée, Murnau impressionne sans arrêt. C'est vraiment un maître, les enfants : il y a une idée/seconde, avec pour moi la Palme d'or pour ce plan (sur la photo) où un homme en proie aux affres de la tentation sexuelle se fait littéralement encercler par des fantasmes de sunrise2femmes en surimpression. On reconnaît avec émotion quelques récurrences expressionnistes (notamment dans le décor tout en ombres aigües de la cabane du héros) qui prouvent que malgré son exil hollywoodien, Murnau reste bien un Allemand. On est touché par les personnages, par l'action et par le feu d'artifice d'invention qui jaillit de chaque plan. L'émotion est très forte. "Le plus beau film de l'histoire du cinéma", a dit Truffaut. Bien joué, François.

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