Journal intime (Caro Diario) (1993) de Nanni Moretti
Grand film des jours sombres, Journal intime fait partie de ces œuvres qu'on savoure pendant 90 minutes en bouffant un kilo de bonbon Haribo en solo, en oubliant que le monde alentour existe ou qu'il n'est peuplé que de Nanni avec son casque et de Jennifer Beals. Finalement guère revu, si je ne m'abuse (mais j'ai des trous...), depuis sa sortie en 93 - ben ouais le temps filoche - mais toujours la même magie à savourer cette œuvre en triptyque : Nanni en vespa ou le concentré des plus beaux clips des années 90, Nanni dans les Îles où enfants, télévision, évasion, civilisation moderne en prennent pour leur grade, et Nanni et les médecins ou comment vous convaincre une bonne fois pour toute de ne plus tomber malade - ou alors, au pire, au moindre symptôme, de boire un verre d'eau, le matin, pour toute cure.
Nanni se laisse aller à divers commentaires sur des quartiers de Rome - des plus populaires au plus tristement bourgeois - apprécie en esthète les façades, nous livre une petite compile musicale d'instants de grâce (Léonard Cohen, Angélique Kidjo, Khaled, Keith Jarrett) et se dandine sur son engin roulant tel un cauchemar ambulant pour la sécurité routière : on hume le bitume et on zyeute ces allées fleuries, Nanni au guidon de sa vespa is the king of the world. Moretti se permet également d'évoquer son rêve d'avoir toujours voulu savoir danser, se lance dans un petit duo improvisé lors d'un baloche (facilement reconnaissable, l'homme au casque d'albâtre, c'est lui) et rencontre "par hasard" la femme de ses rêves - l'inoubliable Jennifer Beals de Flashdance, vous pouvez pas comprendre. Une petite diatribe en passant contre un critique qui écrit les pires conneries en se gargarisant d'expressions trash (le Nanni tout ébaubi en quittant la projection d'Henry, portrait of a Serial killer, qui erre dans les rues romaines - immanquable) et une ultime petite visite - long plan-séquence qui suit l'éternel Nanni sur sa vespa avec en fond les simples notes émouvantes du Keith - sur les lieux où Pasolini a été assassiné. Déjà, on respire un peu mieux, on trouve la vie un peu plus belle.
Nanni cherche un vrai refuge pour se mettre à bosser. Il rend visite à l'un de ses amis qui étudie l'Ulysse de Joyce depuis des années, "isolé" sur son île. Le type n'a pas regardé la télé depuis 30 ans et le proclame fièrement. Une retraite propice à la réflexion ?... Est-ce vraiment possible encore ? Forcément tout va partir en live, d'île en île : ici c'est le bruit de la circulation, là un couple qui pète les roubignolles avec son enfant (une île où les enfants uniques ont pris le pouvoir... Nanni qui imite facétieusement le cochon le temps d'une scène comme une parodie plutôt grinçante sur ce "royaume d'enfantillages"), et même sur l'île rossellinienne de Stromboli, terre de Dieu, voilà nos deux personnages principaux amenés à discutailler avec un groupe de touristes américains du soap Amour, Gloire et Beauté... La triste pente savonneuse - ou volcanique - prise par la culture... Son comparse, qui, en route, est devenu gaga de la téloche, finira par quitter la dernière île en courant car il n'y a point d'électricité... Nanni se livre lui en solitaire a une partie de football sur un terrain pris entre deux bras de mer comme pour retrouver un poil d'innocence. Les îles, derniers refuges pour fuir la civilisation ? Tout juste un leurre ; le seul endroit vraiment paisible, lors de ce voyage, étant finalement, lors des transferts, le banc du bateau sur lequel on peut s'allonger. Le constat est amer.
Nanni et son prurit qui dégénère. Après avoir consulté moult dermatologues ou allergologues, après avoir essayé la médecine traditionnelle de grand-mère à base de légumes, les bains aux céréales et même la médecine chinoise, Moretti se retrouve non seulement avec trois milliards de traitements médicamenteux mais surtout sans aucune amélioration de son état... On se croirait retourné à l'époque de Molière avec cette armada de docteurs dans leur blouse blanche, aussi drôles qu'un stéthoscope est froid et qui racontent surtout n'importe quoi. Tout un ramassis de beaux parleurs incapables au final de vraiment tendre l'oreille une seconde vers leur patient. Malgré l'agacement évident du Nanni, l'épisode en devient hallucinant par son côté kafkaïen et surtout amusant tant le Nanni termine toujours dans les pires positions - le regard vide de Nanni dans le bain de céréales, franchement, que du bonheur. Le journal intime se referme, on a la bouche toute sucrée mais on se sent aussi plus léger, l'esprit empli d'une joie simple. Du très grand Moretti dans un sobre écrin. (Shang - 14/10/09)
AAAAAAHHHH c'est dans ces moments-là que je me sens l'envie d'épouser mon Shang. Il a su effectivement trouver l'expression adéquate pour qualifier ce chef-d’œuvre : avec Nanni, la vie est déjà un peu plus belle. C'est toujours difficile de parler des films qui ont changé votre vie (celui-ci est assurément dans les 5 premiers de mon Panthéon personnel), c'est pourquoi je ne le ferai que rapidement. Avec Journal Intime, on a la sensation d'un cinéma qui aurait enfin trouvé sa liberté, un cinéma sans chaîne, au fil de la vie. Sans jamais verser dans le nombrilisme ou dans "l'auto-fiction", Nanni nous propose juste de passer quelques minutes avec lui, nous prenant doucement par les épaules comme pour nous dire : regardez ce que j'aime, écoutez mes disques, vous connaissez la dernière qui m'est arrivée ? Inutile de dire qu'on le suivrait au bout du monde, tant son univers (concret ou imaginaire) est beau : la poésie, la musique, l'humour, la saine colère, la mélancolie, tout est proposé dans ce film, en un seul petit pack tout en modestie et en joie. C'est vrai que le dernier épisode est plus douloureux, c'est vrai qu'on croise aussi là-dedans la mort, la fin d'un certain état de la jeunesse, la perte des repères intellectuels, la ruine de la culture... Mais on en ressort avec l'impression d'une lumière éclatante. Moretti se moque complètement des règles cinématographiques : son film est un "auto-portrait universel", qui peut passer sans qu'on n'y voit le moindre souci d'une balade sans but dans Rome à un sketch plus narratif, d'un quasi-documentaire à un pur fantasme, d'une scène de comédie musicale à une critique sociale. Moreti regarde le monde avec amertume et humanisme en même temps : la critique est rude quand il capte ces adultes infantilisés par leurs propres enfants, perdant le sens du langage dans des cris d’animaux primaires ; ou quand la caméra s'attarde sur les centaines de boîtes de médocs pris inutilement par le bougre pour guérir de sa maladie ; mais le film est d'une tendresse craquante quand il filme la plage de Pasolini uniquement pour un hommage gratuit ; quand Moretti chante à tue-tête et sans aucun souci de justesse simplement parce qu'il aime une chanson ; ou quand, au détour d'un plan, le petit être solitaire au casque blanc se dédouble et nous montre sa petite femme coiffée elle aussi de la même façon. Pour moi, il suffit de m'envoyer le générique pour que les larmes coulent à flot : Moretti trouve l'exacte note, la justesse totale, l'harmonie entre douleur et joie, entre désabusement et amour de la vie. UN film fait par un être humain : c'est très très rare. (Gols - 11/12/11)
Habemus Papam de Nanni Moretti - 2011
Notre Nanni nous revient en pleine forme avec ce film subtil et émouvant, et même s'il a égaré en chemin pas mal de sa colère, il parvient toujours à trouver un magique équilibre entre comédie, drame, satire politique et tradition italienne, qui décidément n'appartient qu'à lui. Avec l'âge, il a en plus l’intelligence de napper ses irrévérences sous une couche de douceur qui la rend d'autant plus efficace : le film est aussi intelligent que drôle, aussi insolent que doux, et on ressort de là tout chose (euphémisme pour désigner les tonnes de larmes qui me sont montées aux yeux lors de la sublimissime dernière séquence).
Le personnage principal (dont le nom est Melville, allusion attachante à Bartleby, qui "préférerait ne pas") est élu pape, au grand soulagement des autres prétendants. Seulement, il ne se sent pas apte, pas prêt, pas à la hauteur. Il échappe donc à la surveillance de ses sbires pour se payer une dernière escapade dans la vraie vie, de petits hôtels en théâtres, tandis que le monde entier attend de le découvrir enfin. C'est donc à un épisode de la vie de Bouddha que Moretti s'attache, reprenant le thème du sage qui doit se frotter au peuple pour le comprendre vraiment. Dans le rôle du Pape, inutile de dire que Piccoli est bouleversant : à la fois enfantin et abîmé par les ans, sérieux et fantaisiste, fou et lucide, il traverse le film en vrai personnage lunaire, sobrement, et nous offre même une nouvelle étape dans notre fameux concours "les plus beaux cris du cinéma" : celui qu'il pousse pour refuser d'aller bénir la foule au balcon du Vatican est immense, un machin qui tient de la bête autant que de l'humain, du refus autant que de la terreur. Moretti a compris toute la puissance qui se dégage du visage de l'acteur, lui octroyant, notamment dans le premier quart-d'heure, des gros plans de toute beauté où Piccoli peut passer du sourire à l'anxiété en un tour de main.
Premier quart d'heure d'ailleurs brillant, où on découvre le lourd protocole de l’élection du nouveau Pape : Nanni y est caustique sans jamais rien appuyer. On n'est pas dans Roma de Fellini, ici, mais dans un regard qui tente d'être très sobre, et qui est convaincu que le seul enregistrement de ces cérémonies ridicules suffira à faire la drôlerie et la causticité du ton ; il a raison, ça marche, et on rigole bien en voyant ces évêques prier pour qu'ils ne soient pas l’Élu, ou annoner de vagues prières comme des automates. Moretti restera dans ce ton-là, ni tout à fait pamphlétaire, ni tout à fait innocent, et c'est très bien. Toute la partie centrale du film, où on le voit organiser un tournoi de volley au sein de cette communauté de curés coincés de la soutane est très drôle : elle renoue avec la violence de Palombella Rossa, mais est aussi très tendre, très humaniste. On peut regretter que Moretti ne soit pas plus agressif avec le milieu de l’Église Romaine, qu'il n'y aille pas plus frontalement. Mais franchement, on perd en violence ce qu'on gagne en humour et en tendresse, c'est pas plus mal. Si la partie centrale comporte quelques tunnels, à cause d'un ton absurde parfois en porte-à-faux avec le reste du film (le comédien fou qui récite du Tchekhov, par exemple, semble se situer dans un autre film), les très belles scènes de "sport ecclésiastique" convainquent vraiment : elles sont osées, originales et en même temps très justes. Il y a comme ça une foule de détails là-dedans qui sont parfaitement trouvés, comme ce valet engagé pour remuer les rideaux de la chambre du Pape pour faire croire qu'il est là, comme ce psy incapable de gérer le cas dès lors qu'il connaît la fonction de son patient, comme ce penseur interviewé qui craque en direct parce qu'il n'arrive pas à expliquer le sens de la disparition du Pape...
Comme dans le moins réussi Le Caïman, Moretti lâche tout sur la dernière scène. Elle est ici renversante et donne tout son sens au film. On comprend qu'il s’agit d'une réflexion sur le refus, sur le renoncement, avec ce petit discours très émouvant : il y a des rôles, dans la vie, pour lesquels on n'est pas faits, et puis c'est tout ; reste à savoir les reconnaître, et à avoir le courage de les refuser. Finalement, Habemus Papam pourrait bien être un film sur la rébellion, la vraie, celle qui n'a pas besoin de hurler pour être efficiente, sur le refus d'être autre chose que ce qu'on voudrait être. C'est fait avec la politesse et le respect de ceux qui n'ont plus à vociférer pour se faire entendre : c'est donc incontournable. (Gols - 12/09/11)
Ah cette résignation finale, cette humilité que celle de s'effacer comme un écho à ce vide intersidéral entre les deux rideaux rouges lorsque notre Papam hésite dès le départ à se présenter devant la foule - il lance au passage un cri munchien du plus bel effet, j'avoue... Dans un monde - attention je vais faire du lyrisme protestataire grave - où tout le monde est prêt à tuer sa mère pour marcher sur le dos de son voisin (votez pour moi, si vous ne savez pas pourquoi, moi je le sais) - qu'il est beau de voir cette image d'un type promis à de hautes fonctions - pape, c'est quand même pas tous les jours, surtout quand certains squattent le poste bien au delà de la date limite de consommation - se retirer lui-même du jeu... Il se refuse de devenir ce "guide" comme s'il reconnaissait ne pas être à même de comprendre cette époque cacophonique (la très belle scène lorsqu'il se retrouve avec les acteurs dans le restaurant), ce monde de bruit et de fureur où personne n'est vraiment capable d'écouter ce que dit son voisin, ou même les pseudo spécialistes, invités des plateaux télé, finissent par perdre le fil de leur pensée... Piccoli, le plus grand acteur du monde vivant, soyons lucide, tente de traverser, à pas feutrés, notre monde contemporain, et s'il n'est pas le dernier à s'émerveiller devant quelques moments de grâce - cette bien belle séquence de "canzone" italienne qui commence dans la chambre du pape et qui se continue, miraculeusement, dans la rue avec la véritable interprète du morceau -, il ne se sent point prêt à dicter aux autres ce qu'ils doivent faire...
Moretti, en effet, a tendance à ne point trop flirter avec ce ton persifleur qui a fait sa marque, mais que ce soit les journalistes de la téloche ou les psys, ils en prennent malgré tout pour leur grade ; entre ce couillon qui nous fait quinze minutes de non information sur la couleur de la fumée et ces auto-proclamés "meilleurs psys" qui ressassent à longueur de journée les mêmes recettes éculées, on ne peut point dire que Moretti se gêne pour balancer ses petites pointes acerbes. De la causticité, si, mais aussi un grand moment de "tendresse" (humaine) et d'union lors de cette séquence de volley-ball où Moretti, en arbitre fellinien de sa propre mise en scène échevelée, supervise les matchs. Le point marqué par l'Océanie constitue un véritable summum, comme si le cinéaste ne pouvait point donner meilleure leçon de solidarité et d'espoir - aidons-nous les uns les autres plutôt que d'avoir cette allure de ruche (les cardinaux au début du film avec leur soutane toute pareille - ah nan po lui, ça doit être la reine...), une ruche malheureusement totalement improductive - ces mêmes cardinaux qui se retrouvent chaque soir dans leur petite chambrée en solitaire et s'adonnent à leur passion... quand ils ne prennent pas leur petite gougoutte. Piccoli va aller à l'encontre de tous les pronostics et leur fausser compagnie pour s'accorder une réelle retraite salvatrice... Un retour aux sources en quelque sorte pour ne point perdre pied avant tout avec ce qu'il est (m'a bien plu ce ptit parallèle implicite entre les papes et les saltimbanques... Mais le sage Piccoli est un "mauvais acteur" - il a foiré l'entrée au conservatoire -, il ne pourrait endosser ce rôle - c'est plus de la mise en abyme à ce niveau-là). Un excellent Moretti, pour sûr, habeo completum daccordam sur l'occase avec mon compère néo-libraire. (Shang - 27/09/11)
La Messe est finie (La Messa è finita) de Nanni Moretti - 1986
Moretti creuse ici son éternel thème -le renoncement aux idéaux de la jeunesse-, et une fois encore il nous sert un de ces films doucement bouleversants dont il a le secret. Après toute la série des "films-Michele" (de Je suis un Autarcique à Bianca), il invente avec La Messe est finie un nouveau personnage, mais qui demeure étrangement proche du premier : Michele est aujourd'hui devenu prêtre, dans une démarche analogue au passé : se trouver une conviction, changer la vie, trouver le bonheur et le donner, comprendre son passé, brandir ses convictions. Les combats communistes se changent en combat pour le bonheur (sublime séquence inaugurale où, après s'être lavé dans une mer purificatrice, il célèbre un mariage en brandissant comme mot d'ordre : "De la joie !"), avec la même foi et la même conviction.
La grande idée, c'est de confronter ce personnage avec ceux de son passé, l'habituelle galerie de portraits de Moretti, faite de bras-cassés, d'inadaptés, d'excessifs : les camarades révolutionnaires d'antan sont tous devenus des errants, depuis le dépressif contemplant hébété les vestiges de son histoire d'amour jusqu'à l'illuminé qui fait feu de tout bois en choisissant la religion, puis le mariage, en passant par celui qui est resté fidèle à ses idées et croupit en prison. Face à eux, Giulio n'est guère plus avancé, conduisant la messe devant des bancs vides, hésitant dans sa foi (il a même envie de frapper les gens qui viennent confesser leurs péchés sexuels), perdu dans ces fausses valeurs qu'il voudrait bien défendre. Son combat est aussi terne que celui de ses camarades. Sa vie familiale est au diapason, soeur en instance d'avortement, père vivant une deuxième jeunesse auprès d'une donzelle toute fraîche, mère battant sa coulpe... La société montrée dans le film est en déréliction, et la génération Moretti la regarde sans trouver le moyen de la changer. Toute la conviction passée est abandonnée au profit de la survie. Terrible constat d'un trentenaire qui se rend compte de son échec.
Et pourtant, jamais La Messe est finie ne se laisse aller à l'amertume ou au cynisme. Le film respire le bonheur, la joie, la poésie. L'humour est toujours présent, bien que teinté de déprime, tout comme ce profond amour de la vie qui rend les films de Moretti si beaux : un homme qui regarde un enfant nager inlassablement, les larmes aux yeux, dans une piscine vide ; une partie de foot avec les mômes du coin ; un pas de danse esquissé sur une terrasse ensoleillée avec sa soeur et ses parents ; un sourire devant la mer ; un vers de Dante clamé alors qu'on est menacé de mort ; une colère qui jaillit soudain face aux platitudes d'un juge... Tout est là pour que la foi en la vie rejaillisse au moindre tournant. Giulio n'a rien perdu de son indignation, il l'a simplement rendue plus lumineuse, plus sereine, malgré les éclats : preuve en est cette longue séquence où il résiste face à la brutalité d'un type qui le noie dans une fontaine parce qu'il lui a piqué sa place de parking : à moitié mort, Giulio ne désarme pas, revient à l'attaque avec politesse, comme un dingue.
Nanni Moretti l'acteur n'a jamais été aussi bon qu'ici, tour à tour tourmenté (ses cris et ses coups sont ce qu'il y a de plus beaux au cinéma depuis toujours) et lumineux, capable de passer en quelques secondes par toutes les émotions du monde. Son personnage de curé est franchement atypique, et il a bien fait d'abandonner un peu son loser habituel pour créer cet homme-là. Autour de lui, il invente une multitude de seconds rôles très attachants, dans une construction de scénario qui avance par vignettes courtes, presque des successions de mini-métrages impeccablement écrits. Quant à la mise en scène, qui délaisse un peu la caméra fixe à tout prix pour s'ouvrir à quelques très jolis mouvements (ce travelling kiarostamien dans la pension, au début), elle laisse toute sa place au monde extérieur, aux petits détails : ça donne de la vie qui palpite, et un homme au milieu d'elle qui s'interroge sur sa façon de l'aborder. Touchant à mort, bien sûr, un des plus grands Moretti.
Courts-Métrages et Documentaires de Nanni Moretti - 1990/2007
On commence avec un moyen-métrage bien amer de Nanni, La Cosa (1990), réalisé après Palombella Rosa et qui en est le versant documentaire. Moretti s'infiltre à l'intérieur de réunions du PCI à l'heure d'une refonte complète de ses statuts, de ses motivations, de son nom même, bref à l'heure de son bilan guère réjouissant. Cadres la plupart du temps fixes sur ces dizaines d'intervenants, qui défendent tous une certaine mémoire de l'engagement tout en fustigeant la perte des idéaux, l'assagissement de leur révolte et les concessions passées. On ne sait trop si on doit s'enthousismer devant ces sorties lyriques, très concernées, et qui dessinent à la longue un engagement collectif encore bien vivace ; ou s'attrister devant le constat de la fin de la grandeur communiste italienne. Moretti se contente de regarder, sans commentaire, et garde ses postures pour lui, nous laissant le soin de penser par nous-mêmes. Le film est beau, presque flamboyant, rassure sur le genre humain, sur la beauté du dialogue et du rassemblement : ces générations qui s'affrontent dans un combat commun, ces gueules de prolos qui viennent raconter la ferveur de leur foi en une utopie, tout ça fait chaud au coeur. Mais La Cosa est aussi très triste : à l'image de ce plan final où tout le monde discute sans plus s'écouter, on a l'impression d'une parole qui ne fait que tourner en rond, qui ne résoudra plus rien. Un très beau film sur l'engagement, qui est aussi un renoncement et un adieu.
Hilarant et touchan
t à la fois, Le Jour de la première de Close-Up (Il giorno della prima di Close-Up - 1996) semble être un sketch extrait de Journal Intime. On y voit le Nanni fébrile comme jamais devant la préparation du film de Kiarostami qui passe dans son cinéma : perfectionniste jusqu'à l'obsession, il contrôle tout, depuis la garniture des sandwichs jusqu'à la taille des encarts publicitaires dans la presse, depuis l'accueil du public jusqu'au réglage de l'écran. Moretti apparaît là-dedans en dernier Mohican d'une cause perdue du cinéma, celle qui veut la perfection, celle qui le considère comme un art à prendre au sérieux. Implacables, les chiffers des entrées des concurrents sont égrénés tout au long du film (Le Roi Lion, Quatre Mariages un enterrement...), mais ces 6 minutes sont porteuses d'un espoir précieux. On y aperçoit fugitivement une scène de Close-Up, quelques secondes en lévitation au milieu de l'angoisse de Nanni, et on y découvre surtout un amour du travail bien fait, de l'artisanat, qui vous tortille le coeur. Profondément amoureux de son métier, Moretti est en plus franchement drôle là-dedans. Une petite bulle de modestie et de légèreté, teintée d'amertume.
En pleine crise d'inspiration, Moretti parvient tout de même à réussir brillamment Le Cri d'Angoisse de l'oiseau prédateur (Il grido d'angoscia dell'uccello predatore - 2003). En fait, il se sert justement de ses doutes pour nous offrir un des films errants dont il a le secret (ce sera également le sujet d'Aprile, dont ce court est une sorte de prolongement). Il est constitué de très courtes parties correspondant à chaque fois à une possibilité de film ébauchée par Nanni : doit-il faire une comédie sur les angoisses d'un père face à son bébé ? un documentaire sur la gauche et les concessions politiques ? une chronique sociale sur les quartiers de Rome ou de Venise ? Chaque sketch est une proposition, de style, de ton, de forme : tout fonctionne, mais on sent que Moretti est à un carrefour, que la dépression guette. Le film s'ouvre sur un discours de Berlusconi, annônant ses platitudes devant Nanni qui fume un pétard gros comme un arbre ; le spectre du politicien verreux va imprégner l'ensemble du court-métrage : si la gauche a un sursaut, si, à force de concessions, elle revient sur le devant de la scène, Moretti n'en est pas pour autant réconcilié avec le peuple italien et la vie en général. Le cri d'angoisse de l'oiseau semble bien être celui du cinéaste également. Profonde crise de doute que Moretti parvient à transcender élégamment en une comédie grinçante et parfaite. Il y a tout Nanni là-dedans, c'est un bijou.
On a déjà parlé dans ce blog de Journal d'un Spectateur (Diario di uno spettatore - 2007), puisqu'il fait partie de l'ensemble intitulé Chacun son Cinéma. Mais j'y reviens deux minutes pour admirer une fois de plus la simplicité du procédé, la douceur incroyable de ces petits souvenirs drolatiques de cinéma racontés à mi-voix (ou en hurlements) par un Nanni magnifiquement touchant. Tout comme le film sur Close-Up, c'est une déclaration d'amour totale à son art dans ce qu'il a de plus noble : comment écouter une musique (en l'occurence, celle de Rocky Balboa), comment regarder l'affiche d'un film (Domicile conjugal), comment simplement voir un film, peuvent changer une vie, sans bruit mais durablement ? C'est pas grand-chose, ces historiettes sans conséquence, mais on sent que pour l'amoureux qu'est Moretti, elles sont capitales. La mise en scène, toute en astreintes (filmer la seule salle de cinéma) est ici dopée par de choix toujours renouvelés de placements de caméra, d'angles de vue : c'est l'éternel exercice du "personnage placé dans un territoire", mais quand ce personnage est Moretti et ce territoire un cinoche, c'est bouleversant.
Sogni d'Oro de Nanni Moretti - 1981
Il faut pas nous énerver le Nanni, il a le sang chaud. Sogni D'Oro est sûrement son film le plus en colère, encore plus que le futur Palombella Rossa. Proprement hystérique en même temps que mollement déprimé, il nous montre un cinéaste en crise, torturé entre un public qui demande de plus en plus de divertissement bas de gamme, une femme qui ne le regarde pas, et l'arrivée de jeunes cinéastes qui vont peut-être bien le détrôner de son statut de "jeune cinéaste italien de génie". Il ne doit pas falloir pousser bien loin pour voir là-dedans un autoportrait en artiste qui doute, après le malentendu de son film précédent (Ecce Bombo, que tout le monde a vu comme une comédie alors que Nanni voulait faire une tragédie). En quelque sorte, voilà le Stardust Memories de Moretti, en encore plus amer et plus désespéré que Woody.
On se marre bien à ce film, qui cultive un humour noir et décalé absolument génial. Chaque séquence, qui peut être regardée en elle-même, comme en circuit fermé, pousse un peu plus loin le bouchon de l'absurdité et du dégoût. Moretti déprime, le sait, et en fait un acte de comédie ambigu qui rend le film assez dérangeant. Certes, la farce est là, dans ce duel entre cinéastes par exemple, qui se déroule sur un plateau de télé berlusconien où tous les coups sont permis : quand les artistes veulent se mesurer sur le terrain de la pensée et de l'intellectualisme, le public reste de marbre ; quand ils s'insultent ou se déguisent en pingouins, il exulte. "Publico di merda", finit par lui gueuler Moretti, et on sent bien que sous la blague se cache une vraie sincérité. Oui, le public est devenu merdique, tout comme les intellectuels, les cinéastes et la télévision, et on ne se gène pas pour le dire. Tout le film est saturé au niveau des voix, tout le monde crie, frappe, pète les plombs, comme si Nanni voulait donner à ce public friand d'action ce qu'il attendait. Même le "film dans le film" tourné par Michele, une biographie de Freud, tombe dans les travers du cinéma italien le plus basique, hystérie et grosses blagues de potache à la clé.
Sogni d'Oro en profite pour fustiger frontalement les tenants d'un cinéma encore plus rigoureux, polémique, poujadiste finalement : le peuple est érigé en héros indiscutable (un garçon d'hôtel acclamé alors qu'il n'a pas dit un mot, ou un "berger des Abruzzes", symbole du prolétariat soit-disant peu concerné par le cinéma de Moretti, qui fait tout le voyage pour rencontrer le public). Au bout du compte, après avoir tenté la comédie musicale, Nanni sort sur une dernière pirouette, se transformant in extremis en loup-garou, comme si la seule voie possible était de donner un os à ronger à son public. C'est bien amer, souvent très touchant (Michele qui se roule par terre d'amour, qui serre la main des critiques en répétant bêtement "C'est mon meilleur film", ou qui court dans la campagne en hurlant "Je ne veux pas mourir"), finalement beaucoup plus terrassant que drôle, même si on ne quitte jamais ce ton ironique qui n'appartient qu'à Moretti. On est étonné de ressortir de ça tout chose, comme si on avait frôlé un autoportrait métaphysique et glaçant tout en ayant cru assister à une farce. Grand moment, donc, à rattacher aux accès de déprime d'un Woody, d'un Kitano ou d'un Fellini.
Ecce Bombo de Nanni Moretti - 1978
Une nouvelle comédie dépressive en provenance de Nanni, et encore une fois un grand moment d'humour à froid dont lui seul a le secret. Comme dans l'ensemble de sa filmographie, le sujet est sombre : ici, le portrait d'une jeunesse entre engagements politiques minables et tourments sexuels, qui tente de se constituer en communauté d'idées alors que rien ne lie plus les gens entre eux. Mais comme dans l'ensemble de sa filmographie, il se dégage de cet ennui infini, de cette perte de repères, de ce désoeuvrement languide, un ton infiniment drôle et touchant, qui vient franchement d'on ne sait où, et qui remporte le morceau. Un peu comme un Woody Allen en dix fois plus triste, Moretti joue avec le drame, avec la réalité sociale la plus désespérante, pour en faire une succession de vignettes impayables.
Les séquences sont en effet très courtes, tapant tous azimuths, parfois d'une jolie profondeur, mais parfois aussi d'une idiotie totale. Moretti ne refuse jamais l'absurde, ne recule devant aucune impulsion, même
douteuse : un flash-back annoncé par l'acteur lui-même qui fait des "boulouboulou" avec sa bouche faute de moyens, des réunions de famille tirées jusqu'au délire, des gros plas exsangues sur des jeunes gens sans énergie, des apparitions de musique disco dans les moments les plus vides, tout est bon pour lui. Bien sûr, c'est fatal, tout ne fonctionne pas, et Ecce Bombo est peut-être un poil moins réussi que l'anarchiste Je suis un Autarcique. Mais la plupart du temps, ça donne un mélange de liberté totale et de cérébralité qui force le respect. On a droit à quelques répliques impayables (Moretti, en groupe de discussion, avec son air de chien battu intellectuel : "Moi, je suis pour une sexualité diffuse et moite"), à des minuscules situations pleines d'imagination, et surtout à un sens de la rupture impeccable : dès qu'un moment risque de tomber dans le pathos, ou dans l'explicatif, on coupe, ou on désamorce avec un gusse qui débarque en slip ou une réplique inattendue. Le film nous perd
un peu sur la fin, hésitant sans doute sur ce qu'il veut exactement dire ; on le préfère quand il ne dit rien d'autre que le désarroi d'être un jeune politisé dans une époque qui n'est ni jeune ni politisée, la douleur de perdre un amour ou de passer ses vacances tout seul à Rome, la colère de ne pas savoir faire son lit et la peur de voir sa jeunesse en train de passer. Un grand moment, comme toujours, foutraque et mystérieux.
Bianca de Nanni Moretti - 1983
Un vrai plaisir de redécouvrir les premières oeuvres du Nanni, qui, avec ce film, peaufine tranquillement son style et son personnage, et commence à trouver un vrai caractère de cinéaste. La mise en scène reste simple, modeste, mais il y a dans Bianca les prémisses de ce que seront les grands films futurs, et Moretti s'affirme définitivement dans son originalité et son hyper-sensiilité très touchante.
On retrouve Michele, éternel inadapté, inlassable insatisfait, qui cette fois-ci est nommé comme prof de maths à l'école Marylin Monroe, sorte de paradis odieux où le proviseur est toujours mort de rire, les élèves surdoués et les enseignants heureux de vivre. D'ailleurs, tout autour de lui respire le bonheur : couples responsables qui s'aiment et se quittent sans éclats, voisin bedonnant qui se tape des minettes de 20 ans, vie douce et tranquille qui se déroule. Michele regarde, et réagit comme un spectateur qui voudrait être actif : romantique et asocial en même temps, il s'imisce dans l'existence des gens, veut comprendre, modifier les petites failles, intervenir concrètement dans cette vie qui passe sans lui. Très beau portrait d'un homme seul, Bianca est constitué de ces petites touches tristes et drôles à la fois qui dessinent le caractère d'un minuscule personnage perdu, en pleine crise intérieure, qui voudrait avoir droit à sa part de bonheur et la fuit dès qu'il la rencontre. C'est infiniment
mélancolique, et d'une douceur ravageuse ; on est souvent au bord des larmes devant la subtilité de l'écriture de Moretti, qui sait toujours désamorcer le moment où il pourrait devenir grave par des petits gags parfaits qui font apparaître une pudeur profonde.
Visiblement sous influence truffaldienne (des jambes qui défilent à la fenêtre de L'Homme qui aimait les femmes à ce final proche de La Femme d'à Côté, en passant par l'utilisation de la musique), l'écriture du scénario fait la part belle à une douleur douce-amère qui fait vraiment son effet. Même si le gusse ne refuse jamais le gros gag (une tartine de chocolat puisée dans un énorme bocal pour effacer un chagrin d'amour, une scène de sport hilarante, quelques répliques premier degré impeccables), c'est dans la finesse que le message passe : impossible d'être heureux dans ce monde qui l'est sans nous. En insufflant là-dedans des petits bouts de politique, quelques personnages attachants dans leur solitude et leur
soif de contact (un commissaire plus enclin à la discussion qu'à l'enquête, une professeure amoureuse de Michele jusque dans ses défauts), des scènes du quotidien très légèrement décalées par la verve de Moretti, le film vous choppe sans qu'on l'ait vu venir et vous laisse tout chose. Avec l'impression d'assister à l'affirmation d'un vrai rebelle au monde (le film aurait pu s'appeler lui aussi Je suis un Autarcique), critique envers lui-même mais clamant haut et fort son indépendance. Un film populaire dans le bon sens du terme, c'est-à-dire préoccupé par les gens, leurs faiblesses, leur beauté, leur vanité, leurs grandeurs ; un film sur l'impossibilité de vivre avec eux, malgré l'amour irrépréssible qu'on leur voue. Moretti est beau.
Je suis un Autarcique (Io sono un Autarchico) de Nanni Moretti - 1976
Comme tout premier long-métrage, Io sono un Autarchico est sûrement bourré de défauts, mais il est aussi tellement drôle et tellement juste qu'on les pardonne facilement à Nanni. Typique des années 70, ce film est pourtant très symptomatique de l'état d'esprit morettien depuis toujours : il est encore une fois question ici d'un homme qui arrive trop tard, qui n'est plus de son époque, qui envisage le monde sans en accepter les mutations. La grande qualité du truc, c'est l'auto-ironie sur ce sujet : Moretti est dépassé par le monde, et se fout tranquillement de sa propre gueule, dans une satire absolument hilarante.
Michele est un acteur de seconde zone, tourmenté par des problèmes de couple et par un enfant dont il doit s'occuper après sa séparation. Il est engagé par un minable metteur en scène de théâtre expérimental pour jouer dans une cave une pièce fumeuse mélangeant marxisme et révolution. Le reste de la troupe n'est guère plus brillante : un obès
e simple d'esprit, un couple en fin de vie, un imitateur de Moravia... On suit l'entraînement physique, les répétitions puis les représentations de ce spectacle catastrophique.
Les parties consacrées au théâtre sont absolument poilantes : on y assiste à peu près à tout ce qu'il faut éviter : acteurs qui abandonnent la partie, discours politique abscons qui cachent mal une totale absence de culture, provocations imbéciles, kitscherie totale de la mise en scène. C'est un festival de ringardise et d'intellectualisme plat, et on voit assez bien les cibles visées par Moretti : l'art purement conceptuel, celui peut-être d'un Pasolini, d'un Straub. Pourtant, tout est fait avec une grande sincérité, et le film prend soin d'opposer à ce théâtre inregardable de poses à l'art du divertissement, aussi désespérant que lui : la liste des films qui passent au cinéma d'à côté laisse rêveur, que du spectacle à deux balles. Tout le monde en prend donc pour son grade, et finalement c'est bien le metteur
en scène minable qui s'en sort le mieux : il n'est pas fait pour ça, mais au moins il est sincère avec lui-même, conscient de ses limites, fidèle à ses idées. Malgré la charge satirique, les séances de répétitions sont vraiment crédibles, en ce qu'elle montre un mauvais artiste dont la création lui échappe, un gars confronté à l'échec.
A côté de ces scènes-là, on suit les errances amoureuses et intellectuelles de Michele, à travers quelques vignettes fendardes où on le voit avec son enfant, avec son ex, ou confronté aux autres acteurs. Le sens du gag est imparable (pas mal de traces de Woody Allen là-dedans), génialement rythmé : la caméra coupe toujours au bon moment pour laisser une situation se dérouler jusqu'au rire. Et Moretti a un don indéniable pour le gag "frontal" : un spectateur qui déteste le spectacle va se rouler par terre en hurlant, un homme en crise de couple va pleurer des seaux de larmes, un acteur énervé par un critique va l'assomer à coups de bâton...
C'est du premier degré total, et c'est impayable. Moretti, encore une fois en colère, encore une fois au bord de la crise de nerfs, encore une fois intellectualissime, encore une fois d'une tendresse bouleversante, pose dès ce premier film le personnage qui traversera toute sa filmographie. Bien sûr, c'est du grand n'importe quoi au niveau du filmage (cadres faits à la va-vite, photo assez immonde), mais c'est surtout de la pure comédie dépressive comme on l'aime. Politique, arty, clownesque, engagé, tendre : grand.
Palombella Rossa de Nanni Moretti - 1989
Ce blog ne donne pour l’instant pas assez de place à Moretti, manque que je m’empresse de compenser avec cette petite merveille de style qu’est Palombella Rossa. On repère son Nanni à 3 kilomètres, dans cette façon de jouer avec l’allégorie et la fable tout en faisant semblant de servir une comédie sociale sans ampleur. Ici, il s’agit de régler ses comptes avec son passé communiste, à l’heure où le capitalisme et la médiatisation à outrance du pouvoir commencent à imprégner la politique italienne (en passant, on aurait bien besoin d’un Moretti en France aussi).
.
Pour ce faire, le compère situe son action dans une piscine, au cours d’un match de water-polo. Après un accident de voiture (rater un tournant, déjà toute une symbolique de la posture citoyenne), le personnage plonge dans une sorte de questionnements sur ses convictions politiques, et la
partie va devenir l’image de ces questionnements : qu’il reste sur le bord torturé par des angoisses intellectuelles, ou qu’il participe au jeu harcelé par les règles d’un sport qui le dépasse, Moretti décline toute une gamme de motifs, drôlatiques ou graves, hyper-sensibles ou frontaux, qui tendent à dresser un état des lieux de sa position. On vient le sommer de délivrer un message définitif, on l’exclut du jeu, on lui balance des doctrines absconses, on le force à faire des choix nets alors que le gars est perclus de doutes : Palombella Rossa semble bien être un tournant dans la vie de Moretti. C’est finalement un film de deuil, le deuil d’idéaux qu’on sent fragiles, le commencement d’une période où on a plus envie de se laisser aller à la beauté simple de la vie qu’aux ratiocinations morales. Regarder Docteur Jivago, écouter Bruce Springsteen ou faire des grimaces à des enfants est ma foi plus tentant que chercher la cohésion de groupe, que réfléchir au marxisme ou que redéfinir ses choix éthiques (tirer à gauche, à droite ?, de l’importance du penalty dans la vie intellectuelle).
.
Hétérogène et abstrait, le film ne se perd pourtant jamais dans une posture trop cérébrale. Bien au contraire : la variété des styles, l’humour constant qui marque chaque scène, la mise en scène enlevée et très originale, font de Palombella Rossa un objet certes étrange, mais parfaitement passionnant. Moretti alterne tous les styles, du flash-back poétique au documentaire sportif, de l’allégorie à la chorégraphie (splendide plan final, audacieux et hyper-stylisé), de la comédie verbale (ses crises de colère sont toujours impayables) au sentimentalisme pur (une foule qui chante subitement dans une osmose parfaite, une suspension du temps autour de « I’m on fire » de Bruce, un public happé par une scène mélodramatique au cinéma). Moretti y déploie une écriture vraiment foisonnante, une maîtrise formelle qui ne lâche jamais rien, et un jeu d’acteur excellent : c’est sobre et en même temps survolté, drôle et en même temps profondément touchant et sombre. Tournant moral visiblement assez douloureux, et tournant esthétique qui plante définitivement le « nouveau » style Moretti (éclaté et symbolique), ce film est un vivier de sentiments hétéroclites. Plus qu’amoureux.
Le Caïman (Il Caimano) (2006) de Nanni Moretti
Voilà un film curieux, très éloigné de ce à quoi on s'attend en lisant la presse ces jours-ci. Remettons donc les pendules à l'heure : Le Caïman n'est pas un film sur Berlusconi. En tout cas, même si les attaques sur le clown politique sont nombreuses, ce n'est pas sur ce terrain-là, étrangement, que Moretti convainc le plus.
Les skuds lancés contre Berlusconi sont souvent lourds et mal amenés. Moretti hésite entre la critique politique pure (mais peu de faits directement politiques sont montrés), la critique de l'aspect médiatique du président (ça, c'est plus réussi, Moretti reste un grand filmeur de culture populaire), et critique de l'Italie dans son entier (corruption, mollesse des opinions, image extérieure, etc.). Tout ça dans un style parfois très réaliste (les images d'archives, par ailleurs totalement effrayantes, des discours du vrai Berlusconi), parfois beaucoup plus "farcesque" (une valise de billets qui tombe du ciel, une rencontre entre politique et justice sur fond de pages arrachées,...), parfois très sombre (la dernière scène, le procès de Berlusconi et ses retombées sur le monde politico-judiciaire, là aussi terrassante). Ce qui gène, c'est qu'on se souvient des engagements jouissifs passés du gars Moretti
(notamment dans son sublime Palombella Rosa), et que du coup, Le Caïman apparaît très fade, assagi, ce que confirme le jeu très rentré de Nanni lui-même. Il n'a plus envie de rire, et je dois avouer que c'est un peu dommage. Même s'il est vrai que Berlusconi est un personnage effrayant et qu'on peut avoir du mal à rigoler avec ce fascisme larvé. Cela donne un dernier plan un peu trop chargé : Moretti, qui joue Berlusconi, dans sa voiture aux vitres fumées, s'éloigne du tribunal qui vient de le condamner ; le tribunal explose sous la pression populiste ; pas une émotion sur les traits de l'acteur ; musique qui rappelle à mort Dark Vador... Lourd, lourd... C'est très bien de prendre la politique au sérieux, mais encore faut-il savoir viser la bonne cible.
Là où par contre, Moretti est énorme, c'est dans la simple histoire d'amour. Sa veine Chambre du Fils, en quelque sorte. Je suis persuadé que le vrai sujet du film est là, dans le portrait d'un homme qui commence à glisser sur la pente de la dépression, abandonné par sa femme, perdu dans son travail, se rendant compte des concessions qu'il a dû faire toute sa vie Il y a des scènes très simples (un match de foot, un enfant qui joue aux Lego, une femme avec un enfant, des peintres qui repeignent une maison, etc.) qui sont de vrais moments de bonheur. Le film touche par ces scènes-là, par un regard ému sur le monde, par une vision simple de la vie. La vie est triste et gaie, difficile et simple. Le choix des musiques (il faut clamer que Moretti est un des grands cinéastes musicaux, son choix est toujours judicieux), le jeu fin et "droopyesque" du grand Silvio Orlando, le rythme magnifiquement doux des scènes de famille, la simplicité des plans alliée à la complexité discrète du montage, tout ça fait que Le Caïman est un très joli film d'amour, une romance desespérée et amoureuse pourtant de la vie. Peut-être que c'est là que Moretti doit chercher maintenant.
Je ne suis donc pas déçu par ce Moretti nouveau-né, puisqu'il confirme ce que je savais déjà : il est le grand cinéaste des tourments du quotidien. (Gols - 27/05/06)
J'arrive un peu après la pluie, et je suis qui plus est relativement d'accord avec ce qu'en a dit mon Bibice (je suis possessif ce soir, j'ai le droit non?).
Moretti joue à Berlusconi (sans que cela le fasse beaucoup rire) dans les 10 dernières minutes et c'est un peu le film en fait que l'on s'attendait à voir. Au lieu de ça on est entre la chronique familiale et -même si c'est un peu poussé- 8 1/2 puisque l'on assiste également à un film en train de se faire avec les affres et les problèmes quotidiens du réalisateur. Silvio Orlando, omniprésent, joue en effet plutôt en retenue mais il a des envolées colèriques qui valent le détour. Margharita Buy qui joue son ex-femme est étonnante en analyse footbalistique (... Bon là Bibibe a fait l'impasse, je le vois bien) et la chtite Jasmine Trinca est délicieuse de fraîcheur. Il est tout de même intéressant de voir ce père 100 fois plus concerné par ses enfants que par Berlusconi comme si Moretti avait un peu perdu la foi en son projet en cours de réalisation. Combien de fois ne lance-t-il pas que tout le monde sait très bien que Berlusconi est un bandit pour peu qu'on veuille ouvrir les yeux ? Ce père désabusé politiquement plus que jamais, l'est aussi amoureusement (désespérant de reconquérir sa femme), même si une ultime scène de séduction entre les deux époux nouvellement divorcés - qui ne cessent de se dépasser en voiture pour mieux se jeter des regards complices - laisse une porte ouverte... Un projet un peu brouillon au final, comme si Moretti ne savait plus tellement à quel saint se vouer. Une chtite dépression Nanni? Allons, tout passe, même le Berlusco a fini par dégager. (Shang - 02/12/06)















