Les Yeux de Julia (Los Ojos de Julia) de Guillem Morales - 2010
Agréable surprise que ce petit thriller espagnol dans la tradition. Morales, avec sa caisse à outils vintage, pourrait en remontrer à nombre de petits malins bardés de palettes graphiques compliquées : il arrive à nous mettre les jetons en utilisant uniquement les vieilles recettes de grand-mère, dans une confiance absolue dans les pouvoirs du cinéma, et il s'amuse en plus avec le champ, le hors-champ et les limites de son écran, sans éclat mais avec de vraies idées. C'est cela qui touche le plus : constater que ce retour aux bonnes vieilles ficelles de la flippance réussit son coup.
Le sujet, c'est le regard. Une femme atteinte d'une maladie qui la rend aveugle enquête sur le soi-disant suicide de sa soeur, atteinte de la même maladié. Elle est convaincue qu'un homme a poussé cette dernière à cet acte, un homme que personne ne voit autour d'elle, mais qu'elle commence à percevoir de plus en plus menaçant. Toute la mise en scène est centrée justement autour de ces va-et-vient entre ce que l'héroïne voit, ce que nous voyons qu'elle ne voit pas, ce qu'elle voit que nous ne voyons pas, ce que les autres voient d'elle, etc. Morales semble beaucoup s'amuser à retravailler le concept du hors-cadre qui fait peur, celui à la Tourneur : lui filme les choses, et notamment cet homme qui effraye la donzelle ; mais il coupe systématiquement son visage, le montre de dos ou caché par des objets, ce qui augmente un peu plus le mystère qui entoure cette
présence/absence fantômatique. Au fur et à mesure du développement de la maladie de Julia, tout l'univers (y compris celui du spectateur) semble se resserrer, devenir de plus en plus parcellaire, et Moralles auculte petit à petit tous les détails de son film. Le résultat est une belle atmosphère paranoïaque comme on les aime, où on voudrait sans arrêt que les bords du cadre soient repoussés pour qu'on ait enfin la clé du mystère. En cachant comme ça, physiquement et mentalement, tous les personnages sauf Julia, le film déploie un style très personnel, risqué (et parfois un peu systématique sur les deux heures de film, disons-le) et efficace. Superbe idée, par exemple, que l'utilisation de cette fillette, dont on ne voit pendant 20 minutes que les jambes, et dont on ne découvre le visage (qu'on attend horrible) que lors de sa mort violente.
Le regard est LA thématique du film d'horreur depuis toujours, oui, mais Moralles renouvelle joliment la chose, et se livre à un exercice de style assez réjouissant. En plus, tout ce qui est raté d'habitude dans ce genre de productions est ici réussi : actrice impeccable (Bélen Rueda, vraiment convaincante y compris dans ses scènes les plus casse-gueule où elle devient aveugle), musique délicieusement anxyogène, atmosphères
classiques du thriller mais qui nous épargnent pour une fois les filtres bleus et les fumigènes à la con, et intéressants détails psychologiques chez les personnages principaux (le méchant, sans rien dévoiler, prolonge finement cette thématique du "qui voit qui ?"). Enfin, dans les scènes de vraie flippe, Morales est bien là, toutes ces séquences sont franchement impeccablement rythmées. Ma préférence à ce final plongé dans le noir, simplement strié par quelques images subliminales dues au flash d'un appareil photo : on est aussi ébloui et avide de voir que Julia, on est proche d'une sorte d'abstraction visuelle qui enlèverait toutes les images sauf les plus traumatiques, et on a en plus un mignon clin d'oeil à Rear Window. Peu importe, après ça, les défauts du film (trop long, s'encombrant de sous-trames inutiles, s'essoufflant un peu à mi-parcours, multipliant les coups de théâtre invraissemblables) : on a pris un grand plaisir à embarquer dans cette histoire de regard qui meurt, qui fuit, qui cherche, qui renaît, et on ne peut que respecter la mise en scène honnête et droite de ce cinéaste espagnol inconnu.
