Okichi, l’étrangère (Tojin okichi) (1931) de Kenji Mizoguchi - incomplet
Comment dire... Voilà donc les quatre minutes qui nous restent de ce film muet de Mizoguchi qui durait à l'origine pratiquement deux heures. Si j'en crois la jaquette du DVD, il s'agirait même plutôt d'un "promotion film", ce qui sauf erreur, serait une sorte de "bande-annonce" de cette œuvre - une séquence qui se trouve dans le film ? Alors là, je vous propose plutôt de téléphoner à Noël Simsolo si vous voulez une réponse. Faisons la courte, en précisant simplement qu'on assiste à la danse d'une jeune femme sur une scène avec un petit bateau en décor. La musique en accompagnement est glaçante. La gazelle a l'air vachement triste voire limite désespérée, elle s'affale par terre, s'y reprend à deux fois pour mettre son épingle à cheveux, se cache derrière son éventail et se mord même la manche - sûrement à cause d'une douleur sentimentale mais je ne prendrai pas les paris. Pointu ? Ouais. Nécessaire, euh, ne poussons pas non plus le bouchon trop loin...
La Chanson du Pays natal (Furusato no uta) (1925) de Kenji Mizoguchi
Ah oui, là on est définitivement dans le pointu avec le premier film muet de Mizoguchi qui a survécu (Pratiquement tous les autres sont tombés sur le champ de bataille : ne nous reste plus, en entier, que Le Fil blanc de la Cascade et La Cigogne en papier (qui étaient à l'époque narrés par un "Benshi" - autrement dit "semi-muets") et seulement vingt-sept minutes de La Marche de Tokyo et quatre d'Okichi, l'Etrangère dont je vous parlerai tout de même si vous êtes sage). Je vous sens tout émus, mais ne nous emballons point, c'est une commande : il s'agit de l'histoire d'un sympathique gazier, Naotaro, à la campagne ; tous ses amis ont pu continuer leurs études dans le secondaire mais po lui parce que ses parents sont pauvres. Il est pas super jouasse mais il se dit que si tout le monde part en ville, ben il n'y aura plus personne dans les campagnes ce qui est assez logique en soi. Il tient un beau et grand discours à ses camarade en leur disant qu'il ne faut pas négliger le nucléaire, oups, l'agriculture. Ses compagnons, charmés par sa fougue et sa vision sont bien d'accord. L'ironie de l'histoire, c'est qu'il se verra proposer par un homme blanc bon et barbu de continuer ses études à la ville. Mais le gars décline la proposition, et d'une, pour ne pas abandonner ses parents, et de deux, pour être fidèle à son propos : il souhaite finalement devenir un grand et fort fermier. Voilà, voilà, le film a reçu le prix du Ministère de l’Éducation, ce qui n'est pas forcément une gageure de qualité, hein.
Mais attention, Mizoguchi n'est pas du genre à bâcler la chose : La Chanson du pays natal, c'est aussi une construction du récit pêchu (un flash-back quand le jeune gars se rappelle le sens de l'équité et du partage qu'il avait dès son plus son jeune âge, un flash-imaginaire (si, ça existe) quand il se voit étudiant à Tokyo), c'est encore de l'action - avec Naotaro sauvant un enfant de la noyade - et de l'honneur - notre jeune homme refusant toute récompense "parce qu'il est japonais", ça c'est dit -, c'est également du mélodrame - avec cette pauvre mère pleurant dans les bras de Naotaro parce que sa fille a décidé de partir à la ville, c'est enfin des chansons mais comme c'est totalement muet, c'est forcément un peu plus frustrant... On se régale (je tente de bonifier la chose pour vous convaincre) de ces plans champêtres ou de ces scènes où cette jeunesse échevelée s'adonne à la danse -Mizoguchi enfonce déjà La Boum). Belle leçon de courage et d'implication auprès des siens et de son pays... même si elle n'a po vraiment porté ses fruits, hein. 1925, c'est pas rien quand même et notons, pour faire un peu le malin, une belle fluidité dans le montage. Calmés ?
Le Destin de Madame Yuki (Yuki fujin ezu) (1950) de Kenji Mizoguchi
Les femmes mizoguchiennes (tiens, c'est pas très flatteur comme adjectif) trouvent souvent la volonté et le courage de se battre face aux hommes. Madame Yuki est, elle, un peu trop "tendre" pour parvenir à s'émanciper complètement de son mari... Celui-ci a une amante (ultra vulgaire, la preuve, elle passe son temps à mâcher un chewing-gum), est incapable de gérer une affaire et quand le père de Madame Yuki meurt, cette dernière, conseillée par son "confident" (Ken Uehara ), fait apparemment le bon choix : elle transforme une des dernières demeures familiales qui reste en auberge et la gère avec son ami. On pense qu'elle parviendra à couper définitivement les ponts avec son mari et finira par se remarier avec Ken... Mais la relation avec son mari est plus complexe qu'il n'y paraît.
Madame Yuki a des serviteurs qui lui sont dévoués, un confident qui fait tout pour son bien, ce qui devrait la mettre on ne peut plus en confiance ; mais à chaque fois qu'il lui faudrait envoyer paître définitivement son mari pour suivre sa propre voie, elle a du mal. Celui-ci est pourtant loin de la respecter - dès qu'il est saoul, il la force à s'unir à elle ; il amène dans l'auberge sa maîtresse ce qui donne lieu à une scènes des plus olé olé (celle-ci, complètement ivre, elle-même accompagnée d'un type louche et opportuniste, propose une petite partouze : cela sonne aussi bizarre que dans un bouquin de Modiano (Et pourtant, oui, les fans le savent...)). Qu'est-ce qui la retient à cet homme ? Un soir, elle finit par avouer, que son corps est comme habité par le démon quand elle est avec lui... Comme si tout son cœur était dévoué à Ken (artiste peut-être un peu "empoté", c'est une impression...) mais son corps attaché à cet homme brutal... Sa raison peine à faire pencher la balance... Ça sent le drame, oui...
On suit une partie de l'histoire par le truchement de sa jeune et innocente servante qui ne comprend forcément guère ce qui se joue vraiment dans l'esprit de cette honorable Madame Yuki. Un autre très jeune serviteur lui est également très attaché et ira jusqu'à tenter de tuer son mari. Mais c'est bien à elle et elle seule de prendre la bonne décision (divorcer et aller de l'avant avec ses "fidèles") avant que son mari ne se fasse complètement roulé dans la farine par sa maîtresse purement vénale. On sent qu'elle est au bord du désespoir : elle parvient à décevoir le Ken à force d'incertitude et, cerise sur le gâteau, elle apprend qu'elle est enceinte - de son mari, ne l'ayant jamais trompé. Après une nuit des plus agitées (une confrontation un peu pathétique entre son ami (bleu) et son mari, la tentative d'assassinat, l'amante qui presse pour prendre la direction de l'auberge...) elle erre au petit matin dans les brumes du lac voisin : c'est ultra poétique et romantique donc, oui (citons au passage ce magnifiquement plan à la grue lorsque Madame Yuki finit son errance à la table d'un restaurant en terrasse : au retour du serveur, elle a disparu), bientôt tragique...
Sa servante lui reprochera son manque de courage mais on ne peut qu'être touché par le destin de cette femme, incapable de trancher en temps voulu... Ne voulant sacrifier ni son ami, ni son mari, elle va forcément porter le poids jusqu'au bout de ses "faiblesses". Cette auberge est située dans un lieu paradisiaque et on apprécie l'atmosphère calme et sereine de l'endroit - Ken Uehara s’entraînant sur son instrument tel un maître zen ; seulement ce qui se joue dans l'esprit de cette héroïne est autrement plus complexe. Une indécision qu'elle paiera le prix fort...Encore un portrait féminin des plus touchants et une bien belle pierre dans l'édifice cinématographique mizoguchien, indéniablement.
L'Epée Bijomaru (Meitô bijomaru) (1945) de Kenji Mizoguchi
"C'est en forgeant que l'on devient forgeron", voilà, que dire de plus sur ce film où l'on démontre que le sabre doit avoir une âme ? Allons, il n'y a pas que cela tout de même. Non c'est vrai, il est également question d'un homme trahi par son sabre, d'un amour impossible (mais... ) entre un fabricant de sabre et la fille de son bienfaiteur, d'un amour possible (mais...) entre un seigneur et cette même fille ou encore d'une histoire de vengeance qui se mange froid dans une purée de pois (les artificiers n'étaient pas dans une grande forme, m'est avis...). C'est une histoire simple où il est question de sentiment, d'honneur et de trahison et au cours de laquelle l'ami Mizoguchi va se faire un devoir de nous montrer tout l'art de la confection du sabre. Sa fabrication est cinégénique en soi - ces milliards de petites étincelles qui scintillent quand on frappe comme un bourrin sur la lame rougeoyante - et permet à Mizoguchi de montrer toute la détermination qu'il faut pour arriver à la perfection. Alors que deux ouvriers forgerons, à la mort de leur maître, se révèlent longtemps impuissants (c'est le mot, vu le nombre de sabre qui finit en deux) à créer une lame solide et tranchante (un sabre qui doit servir à la jeune fille pour venger son père, un père assassiné traîtreusement par ce noble prétendant), ils en appellent à l'esprit de la jeune fille pour les aider : belle séquence où les trois complices se mettent à battre le fer à l'unisson et font des étincelles... Le Sabre vengeur est né.
On apprécie au passage les jolis décors en studio de ce récit épuré (l'ouvrier sous la voie lactée (les étoiles de la grande ourse brillent réellement, je vous jure), ce même homme avec la jeune fille au clair de lune pendant qu'un type, à l'arrière plan, joue un charmant petit air de flûtiau...) et la mise en scène de cet amour, qui met du temps à dire son nom, entre deux jeunes gens qui n'osent à peine se regarder sous l'émotion de leur engagement... Mizoguchi s'essaie aussi à la scène d'action à grande échelle - le combat final entre la jeune fille et ce traître avec en toile de fond une guerre qui oppose un Shogun et l'Empereur - , s'amusant avec moult pétards et fumigènes ; certes les effets sont un peu cheap et on aurait presque peur que le décor prenne parfois feu (bah, je suis caustique). Une sublime image magnifiquement restaurée (cela marque forcément des points) et une œuvre, sans être transcendante, qui se regarde comme un charme.
L'Amour de l'Actrice Sumako (Joyû Sumako no koi) (1947) de Kenji Mizoguchi
Même si Mizoguchi a apparemment pris de grandes libertés par rapport à la véritable Sumako pour en faire une film éminemment... mizoguchien (l'émancipation d'une femme dans cette société traditionnelle japonaise dominée par les hommes), ce film n'en demeure pas moins intéressant non seulement par le portrait inspiré de cette actrice interprétée par l'incontournable Kinuyo Tanaka mais également par la trajectoire de son mentor-amant : Shimamura (Sô Yamamura) ne va pas hésiter à quitter femme, enfant et travail - il est prof et metteur en scène de théâtre - pour se livrer à sa passion, ou plus précisément ses passions : cette jeune actrice et le théâtre européen moderne. Constituant une véritable troupe, il va devoir faire face au bout d'un an à quelques problèmes financiers. Pour parer à cela, il sera obligé de se lancer dans d'interminables tournées (au Japon, en Corée,...) qui vont se révéler exténuantes pour son actrice mais surtout pour lui. A sa mort, the show must go on, mais il tarde à l'actrice de le rejoindre...
Mizoguchi joue des parallèles entre les pièces jouées sur scène et la vie de ses deux personnages principaux (de la rencontre des amants via Ibsen à la "mise à mort amoureuse" via Carmen) ; la dévotion de Sumako et de Shimamura à leur art permet de faire découvrir à leurs contemporains toute une nouvelle forme de théâtre. Outre les ennuis d'argent, ils vont devoir faire des choix radicaux dans leur vie privée : difficile pour Shimamura de laisser en plan enfant, femme et boss (même trois mille courbettes ne suffiraient point à se faire pardonner...), difficile pour Sumako de faire face aux constants jugements de leur entourage (même après la mort de Shimamura, il y a cette terrible scène où elle vient s'excuser auprès de la femme de celui-ci et cette dernière, ayant à peine un regard en sa direction, de n'avoir de pensée que pour Shimamura et les choix qu'il a faits). L'amour et les relations entre Shimamura et Sumako ne sont peut-être que superficiellement traités, les plus belles scènes entre les deux ayant lieu... après la mort de Shimamaura (celui-ci sur son lit de mort, Sumako jouant sur scène la perte de l'être aimé, Sumako face à la photo de son mentor lui demandant en vain ce qu'il pense de son jeu...).
On prend également un évident plaisir à observer la science du cadre de Mizoguchi et son jeu avec la profondeur de champ (Shimamura discutant de cette nouvelle actrice avec sa femme et l'un des ses proches (ce dernier, à l'arrière plan le soutenant, celle-ci, au premier, le jugeant) ; Shimamura se rendant la première chez Sumako et les deux, qui à la fin de la séquence n'osent se regarder, sachant pertinemment le choix crucial qui les attend ; Shimamura prenant congé de sa famille la tête sur le tapis sous le regard froid des femmes de la maisonnée...). Une oeuvre dans la filmographie de Mizoguchi que certains (dont lui même) jugent mineure, autant dire que ce n'est qu'un grand film.
Cinq Femmes autour d'Utamaro (Utamaro o meguru gonin no onna) (1946) de Kenji Mizoguchi
Quel bien beau film que cette œuvre de Mizoguchi qui nous livre une nouvelle fois de magnifiques portraits de femmes, des femmes qui vont graviter autour de ce fameux Utamaro, peintre de son état, mais qui vont aussi avoir des relations avec d'autres hommes et parfois se livraient un combat pour les conquérir. Vous allez peut-être croire à force que je fais une petite fixette mais impossible de regarder ce film sans penser à Jules et Jim ou plus précisément à la relation des personnages d'origine - Henri-Pierre Roché et Franz Hessel - avec les femmes et l'art. Utamaro est certes un grand amoureux des femmes mais ce qu'il aime par dessus tout, c'est s'inspirer des ces corps, de ces courbes, des ces lignes qu'il se fait un bonheur de fixer sur le papier - des femmes comme sources d'inspiration, un ptit côté très Hessel. Son comparse, Seinosuke, qui a quitté sa propre école de dessin pour devenir en quelques sortes le disciple de ce grand maître, a beau prétendre vouloir dessiner ces merveilleux modèles féminins, il finit toujours par coucher avec - de la sexualité comme principale raison de vivre, un ptit côté très Roché... Un petit parallèle intéressant - enfin peut-être surtout pour moi, après... - pour tenter d'évoquer les deux grandes figures masculines du film (le troisième homme, Shozaburo, grand séducteur qui rend fou les courtisanes est tellement efféminée qu'il en est franchement drôle - lui, un homme qui aime les femmes ? Il me laisse diablement sceptique, le bougre... C'est d'ailleurs plus elles qui vont se battre pour lui que l'inverse : mou comme une chique, le gars) mais même si ces deux hommes sont à l'origine de la trame, les personnages féminins occupent finalement les tout premiers rangs de l'histoire - on va po refaire l'ami Mizoguchi...
On retrouve l'éternelle actrice mizoguchienne Kinuyo Tanaka dans le rôle de la courtisane Okita qui va avoir une histoire avec Utamaro et Seinosuke mais dont le grand amour n'est autre que ce bout de bois de Shozaburo - ah les goûts et les couleurs. Malheureusement pour elle, une autre courtisane a mis la main sur cet homme, Takasode (dont Utamaro a dessiné sur le dos le modèle de son magnifique tatouage), et s'est fait la malle avec lui. Okita n'aura de cesse de chercher à savoir où il se trouve, parviendra littéralement à le kidnapper (quand une femme a une idée en tête, chez Mizoguchi...) avant de le perdre à nouveau. Faut pas trop se mettre dans les pattes d'Okita qui décidera de prendre le taureau par les cornes et surtout un couteau - magnifique plan en ombre chinoise au passage, si je peux me permettre... Ça sent la tragédie et Kinuyo Tanaka de bénéficier, sauf erreur, d'un des seuls gros plans du films - un lent travelling qui la suit "dans son désespoir" et se rapproche de son visage où perlent les premières larmes... grand moment d'émotion, clair...
Une autre femme sera au centre de l'attention de nos deux hommes, la belle Oran (qui redonnera l'inspiration à Utamaro avant que Seinosuke l'embarque). On assiste là encore à une merveilleuse séquence dévouée à la grâce féminine : Oran fait parti d'un harem de jeunes femmes qui se dévêtissent (ne rêvez point, elle reste en - légers - sous-vêtements) sous les yeux de leur seigneur (j'ai enfin trouvé le métier que je voudrais faire plus tard...) avant de... pêcher pour lui - sublime ballet de naïades qui attrapent, en bord de mer, des poissons à mains nues... Utamaro parviendra à convaincre la jeune femme de poser pour lui, une scène là encore de toute beauté lors de laquelle le peintre a besoin de "palper" - c'est sobre - son modèle et de la positionner au millimètre avant de la dessiner. Les deux dernières femmes sont plus discrètes : il y a la chtite Yokie, amoureuse transie d'un Seinosuke qui préfère folâtrer ailleurs - la séquence où elle pleure sous un saule pleureur (ça ne s'invente po) juste après s'être rendue compte qu'il est partie avec Oran est touchante en diable - et la courtisane au physique de "lutteuse" qui finira par mettre le grappin sur l'assistant d'Utamaro... Toutes des femmes aux personnalités diverses dont l'ami Utamaro aime à être entouré et à dessiner le cas échéant...
L'autre - mais il y en a sûrement trois mille - magnifique idée du film est celle qui voit notre artiste se retrouver menotter pendant cinquante jours pour avoir fait un dessin du shogun qui a déplu à ce dernier. Utamaro accepte la sentence mais on le voit rapidement bouillir dès lors qu'une femme, par son attitude, l'inspire ; il faut le voir trépigner d'impatience après son ultime rencontre avec la criminelle Okita puis se jeter, sur la toute fin, sur ces pinceaux alors que ses mains viennent tout juste d'être libérées - préférer peindre plutôt que de se péter la tête au saké avec ses potes, c'est à ça qu'on reconnaît le grand artiste nippon..., non ? Il se lance "à corps perdu" dans ses dessins ce qui constitue une parfaite conclusion en l'honneur de la foi de cet artiste en son art et bien sûr de ces femmes, quelles qu'elles soient, éternelles source d'inspiration. Un Mizoguchi somptueux (donc un chef-d’œuvre mondial, ouais Simsolo) qui n'a absolument point à pâlir par rapport à ses ultimes œuvres en couleurs. Vrai coup de cœur, quitte à retomber dans un lyrisme plat.
Le Fil blanc de la Cascade (Taki no Shirato) (1933) de Kenji Mizoguchi
Il y a déjà en germe dans ce très beau de film de Mizoguchi toute la tragédie dont peut se parer le destin d'une femme : une femme non seulement prête à se sacrifier par amour mais aussi victime, chemin faisant, de la violence des hommes. Film muet mais narré par un conteur (un "benshi" qu'on dit) - je viens de mettre la main sur toute une collection nippone de ces "talking silents", vous allez jouir -, un genre hybride qui permet, certes, d'expliciter clairement le récit (on ne va pas s'en plaindre) mais qui peut aussi parfois, pour être tout a fait franc, venir un peu gâcher la force et la beauté intrinsèque de certaines séquences. On découvre donc la vie d'une "magicienne d'eau", une artiste itinérante qui va se prendre de passion pour un jeune homme dont elle va décider de payer les études. Après de multiples aventures, les deux jeunes gens finiront par se retrouver face à face (lui en tant que juge, elle en tant que coupable d'un meurtre), un drôle d'endroit pour des retrouvailles dont l'issue sera... forcement tragique - Mizoguchi rimant généralement guère avec happy end, faut bien l'avouer...
Si l'histoire démarre en fanfare avec un spectacle de toute beauté (bien jolies ses petites fontaines avec lesquelles notre héroïne, Taki no Shirato, jongle avec art) et une pointe de romantisme (un cocher qui a la suite d'un accident de carriole emporte la Belle sur son cheval : l’émotion est tellement forte - et la fatigue aussi, un peu - qu'elle s'en évanouie) mais qui par la suite nous donnera également son lot de drames... Taki retrouve par hasard le jeune homme, un soir, dormant sur un pont, le prend sous son aile et décide de l'envoyer à Tokyo pour qu'ils poursuivent ses études de droit... Tout ce qu'elle lui demande, en retour, c'est de l'aimer - si c'est pas mignon. Chaque mois, tant que son succès est florissant, elle lui envoie donc de petites sommes. Seulement la bougresse, qui a la main sur le coeur (un vrai panier percé dès qu'elle est confrontée aux malheurs des autres), va finir par se retrouver sans un rond en poche. Elle refuse une première fois de se prostituer (son art est a vendre, point son corps, dit-elle philosophiquement) mais va finir par craquer pour subvenir aux besoins du jeune homme qu'elle n'a pourtant point revu au cours de ces deux dernières années. En échange d'une rondelette somme, elle décide de se vendre à un ignoble prêteur sur gage: ce n'est que le début de ses malheurs. A peine sortie de chez lui, elle se fait attaquer par six hommes - dont un lanceur de couteau qu'elle avait pourtant aidé par le passé - qui la détroussent et l'assomment. Quand elle reprend conscience, elle retourne chez le prêteur qui avait tout manigancé, le fourbe, et ce dernier de vouloir à nouveau profiter d'elle - mais la Taki est au taquet et lui file un coup de couteau... Elle sera peu après rattrapée par la police et retrouvera dans des circonstances pour les moins inattendues son protégé, devenu juge. Mais la Belle préférerait mourir plutôt que de ternir l'image de celui à qui elle a tout sacrifié...
Mizoguchi nous gratifie tout du long de quelques mouvements de camera plutôt audacieux - une poignée de travellings latéraux et avant -, l'une des plus belles séquences étant sûrement celle ou l'on suit les traces de pas de Taki, après qu'elle a tenté de se suicider en sautant d'un train : ces traces nous mènent directement à l’intérieur d'une auberge dans laquelle elle trouve refuge. L'auberge est tenue par un jeune couple qu'elle a également secouru auparavant mais, malgré leur dévouement pour la cacher de la police, la pauvre Taki ne pourra échapper à son destin funeste. Le cinéaste, dans la dernière partie, alterne les gros plans sur notre héroïne, toute à sa joie malgré sa situation critique de revoir cet homme qu'elle a soutenu dans sa carrière, et sur ce dernier, forcément décontenancé de retrouver sa "promise" en ce lieu. La femme mizoguchienne semble toujours prête à aller au bout de ses sacrifices, la générosité et le dévouement prenant, d'une certaine façon, fatalement le pas sur son propre bonheur... Une passion tragique loin d’être cousue de fil blanc joliment narrée par un cinéaste qui semble avoir déjà trouvé ses marques aussi bien formellement (belle direction d'acteurs, d'ailleurs, toute en émotion) qu'au niveau thématique.
Flamme de mon Amour (Waga koi wa moenu) (1949) de Kenji Mizoguchi
Même si je suis un poil à la bourre (c'était hier), voilà un film qui conviendrait parfaitement pour la Journée de la Femme. Mizoguchi, grand défenseur de la condition féminine devant l'éternel, nous livre une oeuvre (on ne peut plus démonstrative, il est vrai : difficile de passer à côté du message...) qui se déroule à la fin du XIXème siècle (1884 pour être précis), époque où les femmes n'étaient point à la fête... Mizoguchi annonce d'entrée de jeu la couleur (ce film est "un appel aux jeunes générations pour une véritable libération des femmes"), preuve que le combat est loin d'être terminé (Nico, c'est pour toi...). Jeunes femmes dominées ("Tu as oublié que tu étais une femme"... euh, nan...) ou vendues par leurs parents (si t'es po capable de faire un chtit sacrifice, t'es bien égoïste, dis donc), femmes abusées, avilies, emprisonnées, battues, violées, c'est un véritable catalogue de toutes les vilénies qu'elle peuvent subir auquel le cinéaste nous convie... On retrouve dans le rôle principal l'actrice fétiche de Mizoguchi, la ronde et pugnace Kinuyo Tanaka : une femme qui va connaître de multiples revers du sort mais qui ne va jamais cesser de croire en son combat. Si la thèse est lourdement appuyée, Mizoguchi sait heureusement se faire plus subtil dans sa mise en scène et la composition de ses cadres. Je garde malgré tout, encore et toujours, une sérieuse préférence pour la dernière partie de son oeuvre.
On va suivre en particulier le destin parallèle de deux femmes (Eiko (Kinuyo Tanaka) et Chiyo (Mitsuko Mito)) qui vont quitter la ville de Okayama pour se rendre à Tokyo. Si celle-ci a été vendue par ses parents, celle-là quitte de son propre chef cette petite ville provinciale où tout avenir pour elle est fermé (son école a été fermée) : à Tokyo, elle espère retrouver son ami Hayase qui s'est engagé dans le Parti Libéral et pouvoir continuer ses études. Dès le début c'est un peu la douche froide, ce dernier ne semblant guère jouasse de cohabiter avec elle. Heureusement pour elle, l'un des responsables du Parti Libéral, Omoi, va la prendre sous son aile - il l'emploie dans le journal du parti - et cette dernière va s'engager à ses côtés dans la cause de ce parti progressiste. Chiyo est, de son côté, exploitée dans une usine de confection (terrible image que celle de cette pauvre femme, l'une de ses collègues, que l'on voit ligotée comme... un cocon - femme ou vers à soie, même combat...), les heures sup semblant consister à se faire violer... Elle se rebelle, met le feu à l'usine, croise la route de Eiko présente sur les lieux pour manifester contre les responsables de l'entreprise et les deux femmes de se retrouver en prison... En 1889, elles bénéficient d'une amnistie "pour les crimes d'Etat" suite à l'application d'une nouvelle constitution. Eiko retrouve Omoi (qui sort également de prison) pour continuer la lutte. Le parti d'Omoi triomphe aux élections, Eiko, qui s'est décidée à s'occuper dorénavant pleinement de Chiyo, l'emploie comme servante, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes... Euh nan, pasque cet enfoiré d'Omoi n'est pas du genre à être vraiment fidèle et la chtite Chiyo passe rapidement à la casserole... Eiko est outrée (roohhhh, ça va, tente-t-il de se défendre, toi, je t'aime, elle ce n'est jamais que... ben une simple concubine, tu vois - la classe) et balance un petit laïus qui n'aurait point détonné lors de la journée d'hier : "Tant que l'homme ne considèrera pas la femme comme un être humain à part entière et la considèrera comme un ustensile domestique, il n'y aura ni liberté, ni droits du peuple". Parfaitement. Elle est bien décidée à remonter une école (l'éducation des femmes, c'est la priorité, of course) et trouve en Chiyo une fidèle alliée... Omoi est vert.
Mizoguchi aime à jouer avec les profondeurs de champ faisant passer son héroïne, face caméra, au second plan (lorsqu'elle arrive dans la pension à Tokyo où Hayase bat froid ses attentes) ou au premier (sur la fin, quand, devant Omoi, elle lui dit ses quatre vérités). On pourrait relever également, dès le départ du récit, après un fluide et magnifique travelling sur les barques (une activiste "féministe" y tient une réunion clandestine), ce joli plan qui commence sur l'activiste faisant part de ses convictions et la caméra d'inclure progressivement dans le champ Eiko, future disciple de cette femme. Le cinéaste alterne les discussions intimes et les soudaines montées de violence dont les femmes sont le plus souvent les premières victimes (plan signifiant que celui sur Eiko, allongée, les jambes nues, de traviole, après qu'un homme l'a violée, ou celui où, au milieu de ces flammes de l'enfer, elle crie sa rage). Les deux femmes finissent par faire front commun pour échapper à ce monde d'hommes qui d'une façon ou d'une autre (le plus souvent sexuellement) cherchent à profiter d'elles. Démonstratif, disais-je, certes, mais la cause semble, encore aujourd'hui, loin d'être entendue...
La Marche de Tokyo (Tokyo koshin-kyoku) (1929) de Kenji Mizoguchi
Ces 27 minutes restantes - mais qui constituent tout de même une unité - de ce film muet de Mizoguchi valent tout à fait le détour. Il est déjà question du monde des Geishas et d'un imbroglio sentimentalo-parental qui fait couler plus d'une larme. C'est bêta de tomber amoureux d'une geisha quand on se rend compte finalement qu'il s'agit de sa fille - pour le pater - et de sa demi-soeur - pour le fils. Même si c'est parfois coupé un peu à la hache, il demeure quelques jolis mouvements de caméra (des panoramiques sur le port ou sur le salon des geishas et même un beau travelling avant quand les deux amis se rendent dans une petite salle pour avouer qu'ils sont amoureux de la même fille) et quelques plans pêchus (l'ombre de la mère de la geisha qui lui parle en rêve, les petites gouttes d'eau sur la main d'un amant alors que la geisha est en larmes). On va de révélation en révélation et à chaque fois ("Je t'aime mais notre mariage est impossible..." - ah oui), vas-y que je me jette à genoux et que je penche la tête comme si on venait de me la couper ou que je me relève plein de stupeur et de tremblements. C'est mélodramatique à souhait avec tout de même quelques petits instants pleins de légèreté - la partie de tennis qui marque particulièrement des points et le geste gracieux de la future geisha, alors qu'elle tente 28 fois de faire passer la balle de tennis de l'autre côté du grillage. Une oeuvre cinématographique qui a miraculeusement pu être préservée et on ne va point s'en plaindre.
Les Femmes de la Nuit (Yoru no onnatachi ) (1948) de Kenji Mizoguchi
Aucun doute sur le fait que Mizoguchi ait été influencé par le néo-réalisme italien. C'est glauque comme une chaussure abandonnée à un coin de rue, triste comme une chaussette humide, et pis violent comme un lacet... Dès le départ, l'héroïne accumule tous les malheurs, ce qui va finir par la faire plonger dans la prostitution. Si le monde des hommes est pas vraiment ravigotant, les femmes entre elles sont de véritables furies. La violence qui éclate sur la fin marque forcément les esprits et on se dit que le Mizoguchi, en laissant exploser tout ce désespoir, n'y va point avec le bout carré de la baguette. Bref, un film qu'on a du mal à oublier.
On est dans l'après-guerre et Fusako (la double mentonnée mizoguchienne Kinuyo Tanaka) attend toujours son mari. Elle vend une de ses dernières tenues pour nourrir son bébé (la vendeuse lui propose de se prostituer, elle est horrifiée) et c'est pas vraiment la fête du slip chez ses beaux-parents. Elle va recevoir un premier coup sur la tête en apprenant la mort de son mari, et, comme pour l'achever, son enfant meurt dans la foulée. Elle tente tout de même de relever la tête et trouve un poste de secrétaire dans une boîte où son patron lui tourne autour. Elle rencontre par hasard sa soeur cadette (Natsuko) dans la rue - elle travaille comme hôtesse dans un dancing - et cette dernière s'installe chez elle. Fusako qui pense avoir une ouverture avec le boss en sera pour ses frais lorsqu'elle découvre, lors d'un retour impromptu, que sa soeur vend ses charmes à ce même boss (pas gêné, lui, dis donc). Bon là, trop c'est trop, et Fusako de tomber au plus bas en allant rejoindre le trottoir.
Sa soeur part à sa recherche et se fait prendre dans une rafle - po de pot la famille décidément - attendez, pas fini... On envoie Natsuko à l'hôpital pour lui faire des analyses, celle-ci se fait sévèrement tancer par les prostituées qui lui demandent un peu respect et finit par retomber sur Fusako : coup de bol!... pas vraiment puisque Natsuko apprend qu'elle a la syphilis et qu'elle est enceinte (du fameux boss)... Elle perd le bébé en couches, rahhh. Je vous garde le meilleur pour la fin avec la chtite Kumiko, la belle-soeur de Fusako qui a décidé de quitter ses parents - vie de daube, elle ne sait pas ce qu'elle perd... Elle rencontre un chtit loubard qui l'amène dans des rues louches et lui fait sa fête avant de se faire littéralement dépecer par les gonzesses du coin... Cette scène est un écho de la scène finale où, retrouvant Fusako, elles sont toutes les deux victimes d'un véritable pugilat par les prostituées du coin... Fusaku criera sa rage devant cette vie de...
Mizoguchi ne nous épargne rien, des apparts délabrés à cet hôpital de folie, en passant par ces rues rongées par la misère. Ce qui finit par nous éclater dans la tronche c'est ce désespoir de ces pauvres gonzesses qui font preuve d'une violence à l'échelle de leur vie minable : exploitées et au fond du trou, elles se vengent sur leurs propres congénères et c'est pas joli joli à voir. La scène finale, sous les yeux d'un vitrail de la pauvre Vierge Marie impuissante, forcément, est d'une noirceur terrible. Le Japon panse ses plaies dans une immense douleur, la sauvagerie humaine faisant rage. Une tasse de thé ?






































