Celui par qui le Scandale arrive (Home from the Hill) de Vincente Minnelli - 1960
C'est pas rien, ce Home from the Hill : 2h30 de mélodrame comme on dit flamboyant qui viennent creuser en profondeur dans le mental d'un jeune homme perdu, tout en laissant toute leur place au glamour et à l'aventure, le tout dans un style éblouissant d'intelligence et de beauté. On en a pour son argent, c'est le moins qu'on puisse dire.
Analyser ce film dans le détail relève de la gageure, tant tout semble signifiant là-dedans, tout cache une symbolique hyper-fine et tout sert le sujet. Il est question ici d'angoisses existentielles tout à fait captivantes : le sentiment de paternité est-il dans les gènes ou doit-il s'acquérir ? Qu'est-ce que la virilité ? Peut-on pardonner l'impardonnable ? Comment réussir sa vie entre sentiment et force ? Quelle différence entre hommes et femmes ? Comment devenir adulte ? Eh oui, il y a tout ça là-dedans, c'est dire l'ambition de Minnelli. Et le plus bluffant, c'est qu'il aborde toutes ces questions de front et qu'il donne des pistes intéressantes sur
chacune. Il plonge son jeune héros dans un décor fabuleux, entre marais glauques et maison familiale rouge et or, entre naturalisme sublime mais dangereux et banlieue confortable mais trouble. Deux mondes opposés qui symbolisent bien le déchirement intérieur du gars : sa mère lui a donné une éducation toute de sensibilité et de douceur, mais son père décide de prendre les choses en main et d'en faire un homme (entendez un gars qui encaisse le whisky, traque le sanglier et fascine les femmes). Tenté par ce nouveau monde qui s'offre à lui, il va vite se rendre compte que rien n'est tout noir ou tout blanc, que ce qu'il croyait immuable (l'amour, la fraternité, la beauté du monde) peut cacher de sombres aspects, et son éducation va finalement consister en une revendication de liberté enfin trouvée.
Ce n'est qu'une des dizaines d'histoires de ce film hyper-complexe, qui fouille au plus profond de chaque être, ouvre sans arrêt de nouvelles perspectives psychologiques dans chaque cerveau. Tous les personnages sont sublimes, de la mère habitée par la rancune au frère viril par défaut, du père atterré par son pouvoir à la jeune fille déjà fascinée par la bourgeoisie. Mais c'est bien sûr le fils qui sidère le plus par sa complexité : Minnelli creuse le personnage jusqu'au bout du bout, dans une compréhension parfaite de ce qu'est un jeune homme dans cette Amérique des petites villes enfoncée dans sa culture virile (on est au Texas), mais rêvant d'une nouvelle vision des choses (on est en 1960). Depuis sa naïveté première jusqu'à son émancipation finale, Minnelli lui fait traverser des épreuves qui vont forger un homme, en dehors de ce que ses parents avaient voulu, libre et seul, autonome et dents serrées. Profondément touchant, ce personnage rappelle le James Dean de East of Eden, torturé, enfant et adulte en même temps.
N'importe qui en aurait fait un beau film de dialogues ; Minnelli en fait un spectacle éblouissant. Sa science des couleurs, son sens du rythme, son goût pour les détails, et surtout son talent pour donner de l'ampleur à chaque événement, éclatent à chaque plan. Il y a quelques séquences tout simplement géantes, comme cette chasse au sanglier au sein d'une nature sublimement déifiée par les couleurs, ou comme ces conversations père/fils dans la pénombre de salons trop riches pour être honnêtes. Quant au dernier quart-d'heure, c'est la perfection même, une montée en puissance du scénario et du tempo qui laisse sur le cul. La direction d'acteurs (surtout pour les deux garçons principaux) est impeccable, Mitchum étant presque pour sa part relégué dans l'ombre avec ce rôle malaisé et ambigu dont il a le secret. De scène en scène, on ne cesse de hurler de plus en plus fort au génie. Aucune réserve. (Gols 04/02/09)
C'est en effet une véritable saga familiale que ce Home from the Hill qui finit par laisser tout pantois et les bras ballants. Minnelli est UN metteur en scène sachant user les décors comme jamais : ceux-ci viennent en effet véritablement prendre part aux portraits psychologiques de chacun des individus, des individus dont il narre ici les trajectoires, les destins ; commençons donc par le pater familias, Mitchum, le père pêcheur, l'homme qui paie non seulement ses écarts personnellement - il est un véritable gibier pour les maris jaloux - mais dont les choix qu'il a faits tout au long de sa vie vont être lourds de conséquence pour chacun des membres de sa tribu : sa femme qui reste à ses côtés à cause d'un curieux pacte qu'ils ont passé ensemble une vingtaine d'années plus tôt - la voie de la véritable rédemption dans le coeur de son mari s'annonce longue (et vice versa) ; un fils (en raison de ce pacte), couvé par sa mère, qui va se voir encadrer "à sa majorité" par deux tuteurs (son père et son demi-frère) pour qu'il fasse enfin ses premiers pas sur le chemin de la maturité mais qui devra ensuite trouver sa propre voie vers l'émancipation - en payant lourd les péchés du père... ; un "bâtard" - une "erreur de jeunesse" du gars Mitchum qui n'a jamais voulu considérer cet être comme son propre fils - qui, après avoir subi toute sa vie, va savoir au moment opportun prendre, lui, toutes ses responsabilités - comme pour racheter, d'une certaine façon, les pêchés du père...
Dès la première sortie en forêt de nos trois hommes, il y a des émanations de soufre qui s'échappe d'un lac et l'on sent que ce lieu aura forcément une valeur symbolique tout au long du récit : le "fils de famille" s'en approchera dangereusement lors de cette chasse initiatique - la fabuleuse séquence du cochon sauvage - qui lui fera en quelque sorte marcher sur les traces de son père (il ne cessera au cours d'une autre initiation - amoureuse celle-ci - d'être victime de cette "identification" au père), un lieu dans lequel il lui faudra revenir à la fin pour "venger (la mémoire de) son père" : comme pour être quitte à jamais avec cette figure "imposante" - c'est le moins qu'on puisse dire...
On pourrait également souligner dans ce film la très belle relation qui se noue progressivement entre les deux jeunes gens, le "bâtard" qui ne refuse en rien de jouer au "grand frère" et le fils de famille empoté (de la chasse au "dahu" (...) à l'invitation d'une fille à un bal qu'il n'ose faire lui-même...). L'un assume totalement son rôle malgré tous les griefs qu'il pourrait avoir à l'encontre de son père, l'autre saura en temps voulu faire un pas en direction de ce frère longtemps ignoré, à l'origine de la brouille avec son père (bien aimé la position du fusil sur le mur, à l'arrière plan, lorsque le fils tente justement de régler ses comptes avec ce père et tire sur celui-ci à boulets rouges...). Jusqu'au bout, il va y avoir une véritable solidarité entre les deux sans que l'image - et surtout le comportement du père - vienne bouleverser cette entente. Enfin, comment à son tour ne pas dire un mot de l'usage des couleurs de ce film, de ce jaune couleur de soufre aux tentures rouge-sang des intérieurs (utérins...) : la démonstration est à ce point bluffante qu'on a franchement l'impression que la couleur, au cinéma, a été inventé POUR Minnelli - ah si franchement. Après de tel film, je pense que beaucoup de réalisateurs auraient dû définitivement se cantonner au noir et blanc. Belle œuvre, je dirais même plus... (Shang 13/02/12)
Lame de Fond (Undercurrent) de Vincente Minnelli - 1946
Minnelli s'essaye au noir et réussit un très bel objet classique et classieux. Il faut dire qu'il a pour l'épauler l'immense Katharine Hepburn (une de mes trois ou quatre idoles, ce que confirme ce film), et qu'elle sort sans problème la chose du tout-venant qui pouvait parfois le menacer. Si elle n'était pas là, on aurait droit en effet à une énième variation autour du mari coupable (ou pas), vous voyez, ce genre de scénar où une femme épouse un homme qu'elle ne connaît pas et qui pourrait bien être un assassin. Entre Rebecca et Suspicion, quoi. Hitchcockien, le film l'est diablement d'ailleurs, même s'il s'enfonce avec plus de délice dans la noirceur, sans ménager les respirations que Hitch avait su octroyer à Suspicion et sans la patine gothique qu'il avait donnée à Rebecca. Voici donc une jeune fille (Katharine) qui s'éprend d'un richissime homme d'affaires (Robert Taylor, la fadeur faite homme, mais qui joue avec talent l’ambiguïté entre charme et venin), avant d'avoir de méchants soupçons sur ses rapports avec son frère : ce dernier est-il le monstre décrit par Taylor ? A-t-il vraiment disparu sans laisser de traces ? Ou la jalousie n'a-t-elle pas poussé Taylor à assassiner le gars ? L'arrivée de Robert Mitchum (la classe transformée en mauvais garçon, de l'hormone mâle balancée par poignées) ne va pas arranger les choses dans le petit cerveau tourmenté de Katharine.
Minnelli est très bon pour l'évocation, le non-dit. Le film est littéralement hanté par la présence de ce frère disparu, physiquement d'abord (la maison où tout est resté en place, un livre souligné qu'on retrouve par hasard, un chien qui grogne après tout le monde avant de remuer la queue devant une ombre mystérieuse, des ex qui refont surface), psychiquement ensuite, puisque Hepburn va finalement tomber amoureuse de ce fantôme, sans jamais l'avoir vu, simplement par les fantasmes qu'elle en a. Minnelli fait revenir à intervalles réguliers cette petite rengaine de Brahms, équivalent sonore aux apparitions fantomatiques du frère, qui devient une scie dans la tête de madame, obsédée par cet homme aux antipodes de son mari. Dommage que Minnelli ne sache pas être concis, et se perde dans quelques séquences qui traînent en longueur ou se répètent sans nécessité. Dommage aussi que son final soit si maladroit. Mais le fait est qu'il sait faire monter la sauce, écrire des personnages épais et intrigants, et manier une jolie forme de suspense psychologique.
Pourtant, c'est dans la comédie qu'il continue à exceller. La première partie du film, toute légère, est indéniablement la meilleure, avec ces petites scènes croquignolettes entre Hepburn et son père (Edmund Gwenn, tiens tiens, encore un acteur de Hitch), avec ces dialogues ciselés au millimètre qui fusent, avec ces tout petits détails taquins : Hepburn qui rêve de Taylor en regardant une éprouvette longue remplie d'un liquide bouillonnant prêt à déborder, je vous jure que c'est ce que j'ai vu de plus sexuel depuis The Devil in Miss Jones (ou depuis Shang chantant dans Faust, plus pervers). Le reste du film est malgré tout impeccablement tenu, et on applaudira donc devant cette œuvre certes mineure mais franchement agréable.
Le Pirate (The Pirate) de Vincente Minnelli - 1948
Encore une joyeuse comédie musicale à mettre sur le compte de Minnelli, qui n'est décidément pas avare en petits films légers et colorés. On n'est toujours pas dans le grand chef-d'oeuvre avec The Pirate, mais c'est vraiment très plaisant, enlevé, et idéal pour préparer Noël.
On sent pourtant que Minnelli avait envie d'un peu plus que d'une comédie pétillante. Il y a certes les éléments habituels du genre (romance, humour, Gene Kelly et Judy Garland), mais il y a aussi une curieuse posture qui tend à poser un regard presque distant sur le comédie musicale elle-même. Les chansons de Cole Porter ne sont pas vraiment dans le ton attendu, d'une part, et d'autre part le film raconte les dangers d'une trop grande imagination et d'une trop grande naïveté,
éléments inséparables de tout film hollywoodien de l'époque. Garland joue une orpheline follement éprise d'une fiction : elle rêve d'une turlute avec Macoco, pirate légendaire qui hante ses rêves. Kelly, saltimbanque hâbleur, va lui faire croire qu'il est Macoco et l'entraîner dans son délire fantasmatique. C'est donc à cause de sa trop grande volonté d'évasion que Garland a des soucis. Bon, ça ne va pas beaucoup plus loin que ça, ça se termine bien dans les marques, mais quand même : on sent une volonté de renouveler le genre, voire de le critiquer, et c'est plutôt intéressant.
Tout le reste est parfaitement correct, et très agréable. Kelly, comme toujours léger comme une plume et d'une élégance
parfaite, montre son grand talent de comique, avec ses petites mines et son sens du rythme. Ses chorégraphies sont peut-être un peu moins inspirées que d'habitude (la séquence où il joue le pirate en short est juste un délire pyrotechnique), mais il s'éclate comme un fou dans les disputes échevelées avec Garland : grand moment que celui où celle-ci lui envoie tout le mobilier à la figure, timing parfait, complicité éclatante entre les interprètes. Garland aussi est très très bien, et Minnelli lui octroie des gros plans assez subtils où elle montre un jeu moderne (observez sa bouche, je dirais pour faire le malin : elle n'essaye jamais d'être belle). Et puis, il y a toujours une passion débordante pour la couleur chez Minnelli, et le film se passant dans les Caraïbes, inutile de dire qu'on n'est pas vraiment dans le pastel. The Pirate éclate dans tous les sens, c'est un grand délire visuel, et le moindre costume, le moindre élément de décor, est recouvert de fleurs, de tissus bariolés ou de lumière éclatante. Bref, c'est très gai, satisfaisant pour l'oeil, et rigolo comme tout. A voir en famille, comme dit Télé 7 jours.
Le Chant du Missouri (Meet Me in St. Louis) de Vincente Minnelli - 1944
Voici ce qu'on appelle typiquement un "film de vacances", un de ces machins à base de marshmallow à regarder avec un sourire béat avec toute sa famille soudée et énamourée. Bon, normalement c'est mieux à Noël, mais ça fonctionne aussi en août pour peu qu'on soit open à ce genre de niaiseries bon enfant.
Tout y est pour provoquer la nausée : une vision de la famille au-delà du bien-pensant catholique de base, des amours assexuées qui ne choqueraient même pas Miss America, des chansons que Chimène Badi trouverait mièvres, des jeunes premiers méritant le pal tant ils sont fâdasses , un scénario évitant tout sujet douloureux avec une belle énergie... C'est
une sorte de prequel de La Boum, si vous voyez un peu le degré d'impolitesse de la chose. Les enjeux dramatiques sont, dans l'ordre : la sauce du rôti est-elle trop aigre ? Comment conquérir le voisin d'à côté ? Qui sera mon cavalier au bal de Noël ? Comment trouver un smoking alors que le tailleur est introuvable ? et, au final, pourquoi envisager une autre vie que celle petite-bourgeoise qu'on connaît depuis 3 générations ? Oui, c'est pas du Corneille. Cet aspect réactionnaire finit franchement par lasser, et on a un peu l'impression d'une production faite pour et par des jeunes filles en fleurs abonnées aux éditions Harlequin. Immondément sirupeux, le scénario ne ménage aucun moment un tant soit peu moderne, et si Minnelli essaye parfois de teinter tel ou tel personnage d'une touche un peu plus audacieuse (la petite fille qui rêve d'un coutelas comme cadeau de Noël), c'est pour fuir bien vite dans l'autre sens et rester dans les frous-frous bien innocents des robes de maman. On rêve que Judy Garland finisse par décapiter au sécateur sa petite soeur, ou que le voisin ne la prenne violemment sur un coin du buffet familial; ça n'arrivera pas, on ronge son frein.
Et pourtant... Force est de reconnaître que Meet Me in St. Louis finit par atteindre son but de faire vibrer votre petit coeur de midinette. Le professionnalisme de Minnelli est encore une fois éclatant, et tout, costumes, décors de studio, distribution, chansons, ambiances, est parfaitement au service du rêve américain à 2000%. On vit pendant 110 minutes dans un autre monde, celui que les enfants sages rêvent, celui de papa-maman-grande-soeur-toutou, et le fait est que tout ça nous replonge dans l'enfance avec facilité. C'est du cinéma d'évasion, alors que le sujet même du film est le quotidien le plus fadasse d'une famille normale dans un monde normal. L'arrière-plan bon enfant du film (la métamorphose d'une enfant en adulte, à travers ses rapports familiaux, à travers ses premières amours, à travers le minuscule conflit avec le père) apporte une touche un
peu plus intéressante à cette sucrerie. Et il y a une séquence absolument sublime, complètement déconnectée du reste de l'histoire : une soirée d'Halloween, où une petite fille fait l'expérience d'un monde brutal et effrayant, d'une noirceur digne d'un Mark Twain des grands jours. Le monde y est filmé à hauteur d'enfant, vaste, plein d'aventures, de solitudes et d'épreuves, et c'est franchement magnifique. Il y a aussi des p'tites danses mignonnes (malgré le fait que Minnelli a une fâcheuse tendance à considérer les enfants comme des petits singes savants), des papys gentils, des garçons maladroits et des jeunes filles qui parlent toutes en même temps, des chansons sur les joies du trolley ou sur les attirances priapiques pour "the boy next door", ça mange pas de pain, et finalement, c'est charmant. Même si on n'a qu'une envie : se précipiter tout de suite derrière sur un film d'horreur.
Tous en Scène (The Band Wagon) de Vincente Minnelli - 1953
Je fais toujours plus ou moins la grimace devant le jeu un peu terne de Fred Astaire, mais là, force est de constater qu'on est dans le haut du haut du panier en matière d'entertainment hollywoodien. The Band Wagon est si léger, si coloré, si évidemment fait dans la joie, qu'il efface complètement la fadeur des acteurs. On regarde l'écran exploser avec une joie de gamin, et peu de comédies musicales savent aussi bien vous replonger dans le mystère de l'enfance. C'est sûrement ça qui touche dans les grands "musicals" : cette plongée dans ce qui fait l'innocence des premiers temps. Dans The Band Wagon, tout est possible, les lois de l'espace, du temps et de l'attraction terrestre sont abolies, et l'émotion vient justement de ce mépris des basses choses du quotidien pour le remplacer par la joie de la magie.
Pourtant, le scénario du film est absolument dénué d'intérêt, et curieusement dénué d'enjeu dramatique. Certes, les relations entre Astaire et Charisse commencent comme il se doit dans la tension ; mais on ne se fait aucun souci quant au baiser final, qui arrive d'ailleurs sans aucune mésaventure. Certes, le spectacle monté par la troupe est d'abord un four total ; mais il devient un succès foudroyant sans jamais que Minnelli n'invente un quelconque danger qui le mettrait en péril. On est donc dans la légèreté la plus complète, le film se débarrassant de tout rebondissement scénaristique pour se concentrer sur les parties dansées et chantées. C'est un peu la limite : on aurait aimé que les personnages existent un peu plus, qu'ils aient un peu plus de soucis, afin que le happy end arrive comme un retour à l'harmonie plutôt que comme une conclusion assez plate.
Mais la mise en scène des parties musicales est si parfaite qu'on oublie bien vite le vide de l'ensemble. Fidèle à son style, Minnelli utilise toutes les couleurs possibles pour en mettre plein la vue, sature son écran de mouvements, de sourires Colgate et de robes élégantes, et on a parfois l'impression d'un film en 3 dimensions, tant chaque détail de l'arrière-plan bénéficie d'une attention maniaque. La grande réussite de ces scènes réside dans le fait que tout est filmé en tant qu'objet "théâtral", en tant que carton-pâte, en tant que "convention" scénique, et en même temps tout "fait cinéma" : on se rend vite compte que les chorégraphies ne rentreraient pas dans un espace scénique, que les mouvements de caméra sont beaucoup trop vastes pour tenir sur une scène de théâtre, et pourtant, Minnelli ramène constamment les choses dans la superficialité d'un décor de music-hall (les acteurs se heurtent au bord de scène, les décors changent à vue, etc.). Du coup, le style est troublant, partagé entre convention théâtrale et immensité cinématographique. La séquence finale, parodie de film de gangsters, est d'une virtuosité époustouflante, non seulement dans les danses, mais surtout dans cette frontière indécise. "The stage is a world, the world is a stage of entertainment", disent les shakespeariennes paroles de la chanson principale : cette déclaration de principe irradie l'ensemble du film.
Assez drôle d'ailleurs de deviner sous les paillettes une critique bon-enfant du théâtre intello. Le metteur en scène veut d'abord produire une adaptation de Faust en comédie musicale ; mais devant le peu de succès, on revient bien vite à l'artificialité de la grande époque Broadway dénuée de fond et de sens, d'où succès. Le fait de faire de Fred Astaire un vieux de la vieille légèrement dépassé confirme l'aspect presque crépusculaire du scénario : Minnelli déclare son amour au divertissement à l'ancienne, et renvoie gentiment le théâtre contemporain dans les cordes. D'un vide abyssal, The Band Wagon est pourtant un grand moment de spectacle. Classique, définitivement.
Gigi de Vincente Minnelli - 1958
J'avoue ne pas partager l'enthousiasme général vis-à-vis de Gigi, que j'ai trouvé pour ma part un peu tristoune et manquant gravement de tout ce qu'il faut pour réussir une vraie comédie musicale. Non qu'on passe un mauvais moment, certainement pas, c'est quand même du Minnelli, ça serait dommage. Mais il y a là-dedans une fatigue, un manque d'entrain, une absence de vraie passion, qui font passer Gigi dans le simple exercice hyper-professionnel et propre plutôt que dans le chef-d'oeuvre.
La faute sûrement aux comédiens, d'abord : comme l'a déjà remarqué mon collègue, Maurice Chevallier n'est quand même pas l'acteur
le plus complet de la chrétienté. Une fois encore, il ne sait utiliser que deux expressions : le sourire Colgate ou la surprise bon enfant. Il joue comme au caf'conc', pour un public placé au dernier rang du Moulin Rouge, sans conscience de ce qu'est un jeu de cinéma. C'est sûrement pour ça que Minnelli le filme toujours en plan large, perdu dans son décor multicolore ; en gros plan, il serait insupportable. Certes, l'accent parigot fait toujours son petit quelque chose, mais, vieillissant et un peu crétin, Chevallier n'a aucune étincelle. L'autre protagoniste masculin, Louis Jourdan, est un peu mieux, mais vraiment figé, sans fantaisie dans les passages chantés (sa "chorégraphie" devant les grands monuments parisiens est essoufflée et clicheteuse). Il s'en sort mieux dans les moments de confrontation avec Gigi, bons rythmes et un "sur-jeu" assez marrant. Quant à l'héroïne, Leslie Caron, elle n'a de photogénique que les robes barriolées qu'on lui fait porter : pas de présence, pas de grâce, d'autant que son personnage de petite fille nature balancée au milieu des mondanités est finalement très archétypal.
Sans acteurs, Minnelli tente de s'accrocher à d'autres choses. Mais
les autres postes laissent aussi à désirer : scénario qui tiendrait sur un timbre-poste, musique décharnée (malgré de jolis textes taquins), absence de fantaisie la plupart du temps, et des éléments mélodramatiques qui ne décollent pas, c'est un peu poussif et ennuyeux dans sa plus grande partie. Il reste heureusement à Minnelli son génie visuel, qui fait son effet ici : écran saturé de couleurs, reconstitution fantasmée du Paris de la Belle Epoque, des millions de petits détails de costumes ou de décors tout à fait désuets mais charmants... c'est le bon vieux temps des films de studio, où on arrivait à reconstituer une plage de Trouville en plein Hollywood, où on habillait des pieds à la tête des centaines de figurants. Minnelli sait diriger les foules et dresser des tableaux vivants avec majesté. Ses quelques idées de mise en scène sont très jolies, comme cette foule qui se fige à l'entrée du couple d'amoureux ou comme cette utilisation délicieuse du narrateur (Chevallier) dans l'histoire. C'est un moment agréable, voilà, mais ça n'atteint jamais les moments bouleversants de Singin' in the Rain ou de The Band Wagon.
Madame Bovary (1950) de Vincente Minnelli
Belle idée en introduction et en conclusion que celle d'évoquer le procès du livre en 1857 avec un James Mason en Flaubert qui défend l'intérêt de son œuvre, la vérité peut-être peu reluisante mais vérité malgré tout qu'elle évoque. Parce qu'au final on est tous des Emma Bovary - à part peut-être Proutouie qui s'est toujours contenté de ce qu'il avait (il a peu lu faut dire pour sa gouverne).
Minnelli fait une bien belle adaptation, de la scène de mariage bien campagnarde où on s'envoie des pains (oui de vrais pains, d'où l'expression ?) dans la tronche à la scène somptueuse du bal : cette séquence où Emma danse à en perdre la tête virevolte dans tous les sens alors que la caméra part en vrille, est un chef-d'œuvre de mise en scène - la grande classe du Minnelli; elle est qui plus est en parfait contraste avec la maladresse de ce pauvre Charles; ce dernier se fait bousculer de bout en bout, se retrouve comme un pauvre gland coincé à une table de billard, passe son temps à picoler pour se donner une contenance jusqu'à la scène où il se rend ridicule à courir après sa femme en heurtant tous les couples en piste. On sent bien que malgré sa meilleure volonté, l'Emma est vouée à toujours lui échapper, physiquement et spirituellement. Jennifer Jones, jeune demoiselle toute pimpante, fait de plus en plus de mines à mesure que le film avance, son personnage devenant de moins en moins naturel et charmant dans sa fuite en avant : les scènes qu'elle fait à Léon puis à Rodolphe pour leur soutirer de l'argent sont pathétiques au possible. Minnelli ne cesse de truffer son décor de miroir, la beauté d'Emma resplendissant au départ - elle s'admire entourée de ses beaux lors du bal - puis les miroirs qui reflètent ses pauvres aventures se font de plus en plus fendus, brisés notamment lors de ses escapades à Rouen avec Louis; elle finira par se trouver laide, les traits tirés, avant d'aller chercher un dernier recours chez un Rodolphe, qui vient de rentrer d'Italie, froid comme la mort... Sa façon de se jeter juste après sur le pot d'arsenic chez le pharmacien Homais est aussi désespérée que le regard du pauvre Charles lorsque son Emma meurt dans son bras... Il n'a jamais rien pu faire, il n'y aura pas, là non plus, de miracle.
L'ensemble des décors est parfaitement réussi et soigné, de cette petite place de Yonville où chaque matin Emma voit défiler les mêmes scènes sanctionnées par la cloche de l'église sur les coups des 9 heures (magnifique sens du timing et de l'utilisation de la voix off d'Emma qui souligne ce que rien ne peut arrêter) - à l'intérieur des Bovary où Emma étouffe peu à peu; ses échappés à cheval lui sont de véritables bouffées d'air mais ne sont au final, comme ses illusions, que de l'air... Belles interprétations au passage de Van Heflin, en Charles gauche malgré lui, du rapace Frank Allenby en Lheureux toujours à l'affût de l'argent derrière ses grands airs, et du bedonnant Gene Lockhart en Homais qui transpire la bonne volonté vaine. Sûrement la meilleure adaptation du bouquin du gars Flaubert.
La Femme Modèle (Designing Woman) de Vincente Minnelli - 1957
Curieux de voir sous la patte du grand Minnelli un film aussi laborieux et mal fichu que Designing Woman. Gags mal rythmés, trame très floue et tirée par les cheveux, incompétence totale dans le filmage des décors : on est dans une pâle, très pâle tentative de "comédie du remariage" à l'ancienne, et Cukor, par exemple, doit se marrer doucement devant ce ratage quasi-total.
On devrait pourtant être servi côté glamour : couple de stars (Gregory Peck et Lauren Bacall, que demander de plus ?), milieu fantasmatique (le journalisme engagé pour l'un, la mode pour l'autre), musique romantique, et seconds rôles rigolos. Le générique de début laisse augurer un truc à la Stanley Donen, coloré et léger comme une bulle de savon. Malheureusement, on déchante très vite devant les pitreries de Peck, très mauvais dans le registre comique (ah ses grimaces pompées sur Cary Grant...), et absolument mal assorti avec une Bacall qu'on a rarement vue moins
sexy. Elle est perdue, et rame elle aussi dans ce registre. La trame fait long feu, jalonnée de mauvais gimmicks qu'on voit venir 5 minutes à l'avance (le boxeur con qui frappe tout ce qui bouge, l'ex jalouse). Minnelli semble abandonner en cours de route, et du coup le rythme est infâme, poussif et très mal géré. Seule une jolie chorégraphie finale vient nous en donner pour notre argent, avec un danseur que Peck avait pris pour un homo (et il faut relire la biographie de Peck pour savourer cette scène), et qui dézingue tous les gros bras. A part ça, c'est assez affligeant, et même la légendaire ampleur de la mise en scène de Minnelli s'efface complètement au profit de dialogues visiblement récupérés dans la corbeille à papier de Wilder.
Le Père de la Mariée (Father of the Bride) (1950) de Vincente Minnelli
Les affres du mariage vus par les yeux d'un père dans une comédie très enlevée du début à la fin et filmée de façon très classieuse par un Vicente Minnelli jamais à cours de travellings ou de panoramiques.
Si le regard innocemment effarouchée d'Elizabeth Taylor fait toujours mouche, il faut bien avouer que Spencer Tracy mène la danse de bout en bout: en père protecteur qui découvre que sa petite fille vient juste de grandir, en père soupçonneux toujours prêt à imaginer le pire vis-à-vis du futur jeune mari, en père avare qui, touché dans sa fierté, se révèle au final toujours généreux pour réaliser les rêves de sa fille, il donne une touche de réalisme à
son rôle jamais exempt d'une grande drôlerie; il faut le voir coincer à l'idée de rencontrer les parents du futur marié et se mettre à picoler comme un furieux, inarrêtable lorsqu'il s'agit de parler de sa fille; ou encore dans cette scène surréaliste de cauchemar où il se voit arriver en retard à la cérémonie et se retrouve incapable de rejoindre les mariés, s'enlisant dans le parquet, comme si dorénavant il ne pouvait plus rien faire pour que sa fille lui échappe. Il est tout autant énorme
lorsqu'il fait preuve de mauvaise foi, notamment lorsqu'il tente de rentrer dans son ancien costume 12 tailles au-dessous, qu'il finit par déchirer en voulant débloquer une porte. Toujours dans le ton, dans le timing de la comédie, il domine ce film avec la maestria d'un grand. Nommé aux Oscars aux côté de Stewart dans Harvey, et battu par José Ferrer dans un Cyrano (po vu, peux pas dire), il n'aurait pas volé un hat-trick une dizaine d'années après ses deux victoires. Indémodable.
Les Ensorcelés (The Bad and the Beautiful) de Vincente Minnelli - 1952
Je veux pas jouer au vieux con réactionnaire, mais je pose la question : qui, aujourd'hui, sait raconter une histoire comme savaient le faire les Minnelli, Walsh, Hawks ou Ford d'antan ?
The Bad and the Beautiful est une merveille, et je ne vois pas quoi en dire de plus, tant la perfection se passe de commentaire. Il y a là-dedans un humour, une sensibilité, une attention à chaque détail, qui est la marque de seulement quelques génies par siècle. Minnelli décrit le monde du cinéma avec une émotion de chaque instant, avec affection, nostalgie, romantisme. Sa mise en scène est prodigieusement puissante, avec une caméra virevoltante qui connaît toujours les distances, avec 1000 idées par plan (la scène d'hystérie de Lana Turner dans sa voiture est un sommet), avec une ampleur de sujet, de scénario, une virtuosité inégalées. On sent le metteur en scène des grandes comédies musicales, en même temps qu'un critique acerbe des moeurs, en même temps qu'un cinéphile endurci, en même temps qu'un modeste artisan, en même temps qu'un génie des grands espaces, en même
temps qu'un brillant dialoguiste, en même temps qu'un directeur d'acteurs obnubilé par les détails, en même temps qu'un tragédien sensible, en même temps qu'un amoureux... La variété de ton du film est proprement incroyable : on passe de l'intimité (un disque qui retranscrit la voix émouvante d'un vieil acteur) à l'épopée (les scènes de tournage à la grue, qui rappellent De Mille), de la romance (la sublime histoire d'amour avec Lana Turner, tragique, poignante) à la comédie (Douglas est drôle et léger à mort), du cynisme (le plus grand personnage de Minnelli : le scénariste distant, mais amoureux de sa godiche de femme) à l'émotion de petit garçon (la vision d'Hollywood et de la magie du 7ème art)... Si Scorsese avait bien regardé ce film, il aurait honte de son piètre Aviator, je vous le dis.
Je revois ce film tous les ans. Oui, je sais, ce n'est pas assez.















