La Légion noire (Black Legion) (1937) d'Archie Mayo (et Michael Curtiz)
Sûrement un des rôles les plus antipathiques du gars Humphrey Bogart, qui se laisse bêtement entraîner dans un genre de Ku Klux Klan... encore plus radical ; leur slogan : "L'Amérique aux Américains, dehors les étrangers". Ah, ils s'auto-détruisent donc ?... Que nenni, ils parviennent à trouver des ennemis "externes" en s'en prenant aux Polonais, ou aux Irlandais sans trop sembler franchement réfléchir à leurs propres racines. Humphrey se fait enrôler dans cette fameuse Black Legion après avoir eu le sentiment de s'être fait piquer sa promotion, en tant que contremaître d'usine, par un certain Dombrovski. Plutôt que de reconnaître que le gars a dix fois plus de faculté que lui, il cèdera à la vengeance facile en suivant l'un de ses collègues qui l'introduit dans cette organisation secrète : rien que le serment d'allégeance (Bogie à genoux, un flingue sur la tempe qui jure d'aller en enfer plutôt que de trahir ses camarades - même lui a du mal à y croire...) est une sacrée comédie en soi (les types ont peint sur leur capuchon un "logo de la mort" qui ferait passer celui des bras-cassés de Ghostbusters pour du travail de pro) mais il faut surtout voir par la suite notre Humphrey se la péter devant sa glace une fois qu'il a acquis son flingue pour toucher au fin fond du ridicule : Bogie fout son gun dans son slip (j'invente rien), serre les poings et roule des épaules comme un gorille, tout fier de son nouvel achat. On aurait envie de lui crier "pauvre type" si on avait pas autant d'affection pour la Légende qu'il incarne.
Forcément, ce groupe de couillons de blancs affreusement lâches (font les marioles en meute sous leur capuche mais au moindre pépin mouillent leur culotte) agit avant tout pour servir des intérêts perso (ils brûlent notamment la ferme de la Dombrovski family avant de les jeter dans un train) sans même se rendre compte que les grands manitous de la secte leur pompent un maximum de fric. Bogie file un très mauvais coton et tombe dans une spirale infernale : il déconne grave sur son lieu de travail en cherchant à enrôler un jeune gars, perd dans la foulée sa position chèrement acquise (il s'est foutu en passant des crédits sur le dos : achat de bagnole rutilante et d'un aspirateur (en 37, ça coutait un oeil) pour sa femme (la craquante Erin O'Brien-Moore, tout un programme)), se venge contre celui qui lui a repris sa place (son voisin et pote Irlandais !) en menant une virée punitive contre lui, picole comme un âne, se fait lourder par sa femme... C'est finalement bien fait pour sa tronche de dromadaire ignare mais il n'a pas encore totalement touché le fond ; il avoue, bourré, à l'un de ses derniers amis l'existence de la société secrète, mais paniqué à l'idée que celui-ci dénonce la secte à la police, il contacte sa Black Legion pour l'intercepter ; son ami résiste, tente de s'enfuir et Bogie le flingue de quatre balles dans le dos... La police ne tardera point à lui mettre le grappin dessus et notre homme est enfin prêt à tout avouer : c'est sans compter sur le chantage que va exercer sur lui les types encagoulés (tu parles, ta femme et ton gosse morflent). Bogie va-t-il faire dans son froc ou avoir un ultime sursaut de dignité, de lucidité et de sagesse ?... Hum, hum...
Le sujet n'est pas inintéressant en soi - bon, je vous rassure, on aura droit à une belle et grande morale finale où la Constitution Américaine - liberté, tolérance, recherche du bonheur... - brillera en lettres d'or -, dommage que le scénario soit aussi simpliste et sans surprise dans son déroulé. On conclue le tout avec une scène de procès où notre Bogie se liquéfie sur son siège - a fait la malin, est tombé tout du fond du ravin -, osant à peine jeter un oeil sur la petite frimousse de sa douce toute bouleversifiée par les terribles mensonges qu'il déblatère... - joli plan final, reconnaissons-le au passage, sur le visage effaré de la chtite Erin qui apporte in extremis une pointe d'émotion dans ce récit un peu secos. Une Mayo pimentée par ses ingrédients de départ mais un peu plat tout de même au palais, dans sa réalisation.
La Péniche de l'Amour (Moontide) (1942) d'Archie Mayo
Archie Mayo a remplacé Fritz Lang après seulement quatre jours de tournage pour mettre en scène cette jolie bluette. Si le scénario est on ne peut plus prévisible - même le "rebondissement final" prend des allures de coup d'épée dans l'eau -, le film bénéficie de la présence de notre Jean Gabin national en exil à Hollywood - with a French accent loin d'être totally ridiculous - et de celle de la rafraîchissante Ida Lupino. Le décor de cette barge en bord de mer apporte également un certain cachet à cette oeuvre, avec un final sur ce quai des brumes formellement assez impressionnant et prenant.
Jean Gabin est un docker qui se prend d'entrée de jeu une cuite dantesque : cette introduction bénéficie d'un montage au taquet avec des images toutes floutées voire totalement surréalistes - ce corps de femme qui se dématérialise sous les yeux hébétés de notre Jean saoul comme un polonais - et des images en surimpression - un cadran dont les aiguilles sont en forme de bouteilles de bière - qui donne à l'ensemble un côté assez vertigineux. Notre Jeannot se réveille avec un mal de crâne terrible et commence à frémir lorsqu'on lui apprend que, durant la nuit, un type a été étranglé : vu son instinct de bagarreur et le regard qu'il porte à ses propres mains (il a, qui plus est, la casquette du type en question sur sa trogne), il est loin d'être serein, des conneries du passé semblant subitement remonter à la surface. Il tente de garder la tête froide et s'improvise dans la foulée le héros d'un soir en sauvant une jeune femme de la noyade. La chtite - fragile Ida - semble toute perdue et il décide de la prendre sous son aile et sur sa barge.
Notre Jean se définit plus comme un "gitan" que comme un "paysan" et ce flirt à peine entamé, il décide de se faire la malle, laissant la gâte en plan sur la barge - po le genre à se lier, le gars. Mais l'amour peut frapper les plus endurcis, et le voilà-t-y pas qui fait machine arrière pour revenir tout transi vers son Ida. Une menace plane tout de même sur notre Jeannot : l'un de ses vieux comparses tient absolument à ce qu'il reprenne la route avec lui (un drôle de pacte semble les lier), quitte, en cas de refus, à le dénoncer pour ce meurtre - l'a-t-il commis ou non, suspense terrible... Mais Jean tient bon la barre et commence une nouvelle vie bien paisible avec l'Ida. Son comparse ne semble, lui, point décidé à abandonner l'affaire si facilement...
Somptueuse séquence finale avec la silhouette tout en ombre d'un Jean, ravagé par la haine, qui fonce sur sa proie. Cette soudaine montée de tension ravit, le ventre mou du film n'ayant formellement rien de vraiment extravagant. Certes l'alchimie entre Jean et Ida est au rendez-vous mais cette petite romance diablement romantique nous laisse quand même un peu sur notre faim. On est bien content de voir la petite gueule d'amour de Gabin fondre pour cette ardente Ida mais ce petit côté rose-bonbon va bien cinq minutes... Archie Mayo semble un peu s'endormir aux manettes et on trépigne en pensant au gars Fritz qui a abandonné l'aventure à peine commencée. Mais bon, le film demeure dans l'ensemble plutôt plaisant, permet à Gabin de briller outre-Atlantique et c'est déjà pas si mal pour une première - et avant dernière - tentative.
Les Aventures de Marco Polo (The Adventures of Marco Polo) d'Archie Mayo et John Ford - 1938
Effectivement pas vraiment un film pour John Ford, qui en abandonnât le tournage avant qu'il fut confié à Archie Mayo : c'est une épopée en costumes, un film de cape et d'épée très classique, et les thèmes de Ford n'y sont pas. Bel ouvrage glamour, certes, mais qui manque franchement de personnalité à tous les postes, malgré, ici ou là, quelques jolies petites scènes pour tromper l'ennui. Ca commence par le voyage jusqu'en Chine de Marco, expédié en trois minutes chrono : une tempête, une traversée du désert, deux-trois soucis, ce n'est pas ça qui intéresse les réalisateurs qui sacrifient ces séquences pourtant prometteuses en spectacle au profit des agissements concrets de Marco sur le terrain : arrivé à Pékin, voilà notre gars qui rentre dans les petits papiers du Khan et surtout de sa fille. Heureusement, à cette époque, tous les Chinois semblent parler un anglais courant, ça aide bien à la communication. Une oeillade par ci, une révérence par là, et notre Marco devient plus chinois que chinois, découvrant les brillantes inventions de ce peuple et en imaginant les répercussions possibles (le charbon, la poudre pour les pétards, et même les spaghettis).
Ensuite, c'est le lot habituel de ce type de production : de la romance, de l'humour, de l'action, des beaux jeunes gens qui s'embrassent et des immondes fêlons qui fêlonnent. A ce petit jeu, ce ne sont pas les héros qui s'en sortent le mieux : Gary Cooper pose nettement pour la galerie en dispatchant métronomiquement ses sourires charmeurs tout au long du film, et peine à faire autre chose que le joli mannequin ; mais surtout, la très palotte Sigrid Gurie est transparente comme c'est pas permis, tentant de nous faire croire à son personnage de Chinoise pure souche alors que son jeu est américanissime en diable. Du coup, la romance entre les deux tombe à l'eau, malgré la jolie scène où Cooper enseigne l'art du baiser à sa belle : ou comment renouveler le passage obligé en lui insufflant une sorte de deuxième naissance érotique. Les lumières de studio, beaucoup trop artificielles, font leur effet en terme de focale sur les regards pamés et sur les sourires ravageurs, mais le couple n'est pas crédible, trop niais, trop fade. En face, les méchants sont beaucoup plus réussis : des sbires du fêlon très crétins, un rebelle ridicule, et surtout le méchant principal, joué comme dans 90% des cas à cette époque par le suave Basil Rathbone, et qui a droit aux meilleurs détails : il collectionne carrément les vautours et les lions, pas très sain, le bonhomme. Il est laid et odieux et le fait très très bien.
Assez mal rythmé (l'action n'arrive vraiment qu'à la toute fin), souvent baclé (les décors vides et plats, les dialogues sans sel, le scénario très balisé), The Adventures of Marco Polo remporte quelques points par des petites scènes parfois sympathiques, qu'on met avec une mauvaise foi totale sur le compte de Ford plutôt que sur celui du fade Mayo : beaucoup aimé, par exemple, ce mariage plein de suspense, où la promise égrène toute l'histoire de sa famille avant de prononcer le "oui" fatal, dans l'espoir que Marco Polo va venir la sauver avant qu'elle ne le prononce. Savoureux aussi, ce bras-droit du héros (Ernest Truex), le Bourvil américain qui a quelques occasions de nous faire poiler ; enfin, il y a une princesse nympho très collante qui est beaucoup plus attachante que l'héroïne, et qui met un peu d'impureté dans ce film calibré et inconsistant. Pour le reste, pas la plus grand film d'aventures du siècle, pas de doute.
La Forêt pétrifiée (The petrified forest) (1937) d'Archie Mayo
Adapté d'une pièce de Robert Sherwood (Rebecca, The Bishop's Wife tout de même), ce huis-clos situé à la porte du désert de l'Arizona dans une station service met en scène quelques individus réunis de façon improbable (un écrivain qui fait du stop (Leslie Howard, revenu de tout), la fille du patron (Bette Davis, fleur bleue prête à être cueuillie), un bandit de grand chemin (Humphrey Bogart, salement rasé et antipathique et touchant à souhait), d'autres gangsters, un couple friqué, un vieux papy qui a connu Billy The Kid, le petit ami pataud et ancien joueur de football de la Davis et j'en passe..., une situation qui donne lieu à des dialogues jubilatoires sur l'amour, le coup de foudre, la nostalgie, le sens de la vie quoi... Sartre en moins chiant si vous préférez. Déjà la Davis passe son temps à lire des poèmes de François Villon (Sa mère habite Bourges!!!!) et avoue que les Français "ont tout compris". Mon chtit père Leslie est prêt à offrir sa vie (il demande au Bogart de le flinguer pour p
ouvoir léguer son assurance vie à la Davis, c'est po romantique ça!!!), persuadé qu'il est d'avoir rencontré la femme de ses rêves et tant qu'à faire que peut-il espérer d'autre maintenant? (Vivre?, vous allez me dire... bande de glandeurs, c'est ça l'Ammmmmoouuurrrr). Quant à Bogart (la scène où il traverse le café en titubant un poil pour se la péter est à tomber), c'est vraiment le bandit qu'on aimerait avoir pour pote, droit comme une tringle à rideau mais toujours prêt à écouter le Leslie philosopher sur n'importe quoi.
Ah qu'elle était belle cette époque où le scénariste hollywoodien était roi, où chaque réplique valait son pesant de pop-corn, où on ne prenait le spectateur pour un individu qui a eu son bac compta avec mention. Mayo, un gars avec tous les ingrédients pour faire monter la sauce (j'avais pas réussi à placer moutarde et huile... désolé)














