La Femme de Seisaku (Seisaku no tsuma) (1965) de Yasuzo Masumura
Jusqu'où peut-on aller par amour ? Quelles sont les limites ? Okane (la magnifique Ayaka Wakao) semble repousser les limites au maximum : parce que sans lui, elle ne peut vivre, parce que s'il part à la guerre, il va mourir... D'où ? Une des séquences les plus affreuses que j'ai vu depuis longtemps... Mais le pire, c'est que cela est vraiment pour la bonne cause... Mais bon, je commence par la fin. Avant d'en arriver à ce point crucial, on avait fait la connaissance avec Okane (mariée très jeune à un vieux qui a clamsé et qui lui a donné un ptit pécule par testament, elle retourne avec sa mère dans leur village d'origine où ils sont considérés comme des pestiférés) et le gars Seisaku (le gendre modèle, accueilli comme un héros au village à la fin de son service militaire) ; l'une est considérée comme une traînée, bonne-à-rien, l'autre est perçu comme un foudre de guerre qui veut sortir de sa léthargie ce paisible village (il a acheté une superbe cloche avec sa solde et il se fait un immense plaisir à taper dessus tous les matins pour réveiller les jeunes gens du village et les pousser à bosser dans les champs : un cauchemar). A la mort de la mère d'Okane, ça manque po : les deux se croisent et crac c'est le coup de foudre ! Les gens du village sont outrés et nos deux tourtereaux de baiser où bon leur semble : leur bonheur d'être ensemble leur permet de toute façon de mépriser le qu'en-dira-t-on...
On est au tout début du siècle, on a droit jusque là un portrait assez probant de la misère paysanne mais surtout de la connerie humaine : la jalousie (celle des femmes comme celle des hommes, l'égalité dans la connerie est indiscutable), la mesquinerie semblent guider nos amis villageois qui ne se gênent jamais pour lâcher une réflexion graveleuse sur notre jeune couple. On pense qu'on est tombé bien bas dans le mépris, ouh là là, on est encore loin du compte... Survient alors un événement terrible pour Okane : vous n'êtes pas sans savoir, qu'en 1904, la Japon et la Russie vont entrer en guerre et forcément Seisaku va être appelé sur le front... Pendant son absence, Okane va vivre le martyr et les langues des villageois de se défouler pour balancer, à la moindre occase, une saloperie sur son compte... Seisaku est blessé lors d'une mission suicide à Port Arthur et il va passer une journée en convalescence dans le village ; Okane est tout à son bonheur mais quand il lui annonce qu'il veut derechef repartir sur le front, elle sent bien, et d'une, qu'il va à la boucherie, et de deux, qu'elle ne pourra survivre à sa perte... Est-elle prête à tout pour qu'il reste ? Je pense, les amis, que la réponse et oui... Vous aimez le gore sinon ?
La violence verbale et physique des villageois va atteindre son paroxysme après l'acte effroyable commis par Okane. Entre les propos ignobles qu'ils vont tenir (à l'encontre des deux d'ailleurs, même si dans l'histoire le pauvre Seisaku n'y est po pour grand-chose...) et les coups de tatanes qu'ils vont distribuer pour tenter d'écraser Okane, on a rarement vu pareille ivresse - et stupidité - collectives... Mais le film n'est pas qu'un simple portrait de cette paysannerie arriérée. Là où Masumura fait vraiment fort, c'est au niveau des liens entre Okane et Seisaku. Celle-ci a commis un acte franchement impardonnable... que seul un amour absolu pourrait pardonner. Et c'est ce qui va finir par nous cueillir, la déclaration d'amour finale nous laissant les bras ballants et les jambes en coton - j'ai dormi depuis, j'ai récupéré, je vous rassure... Masumura, dont on apprécie toujours au passage son travail sur le cadre - la façon qu'il a de jouer avec le Scope en découpant son écran, horizontalement, en deux ou trois parties si vous voyez ce que je veux dire (comme je ne ne sais po faire de dessin avec mon clavier, voire les photogrammes ci-dessus où la tête des personnages est : première image, dans la première moitié, seconde image, dans le troisième tiers), livre un film qui prend aux tripes, avec un spectre thématique qui va de la bassesse morale à l'amour, en passant par la misère et l'horreur... Mais, fusil, quel amour !
Tatouage (Irezumi) (1966) de Yasuzo Masumura
Film historique, puisqu'il fut regardé, ce 19 février, de concert par les deux rédacteurs de ce blog, en l'honneur des deux ans d'icelui, ce qui, vous le reconnaitrez, lui confère le statut de film quasi-culte pour 7x77 générations au moins.
En plus, c'est un super film. En tout cas, d'une grande beauté : Masumura utilise l'écran large en esthète, mettant son point d'honneur à coucher ses acteurs pour qu'ils utilisent au maximum l'horizontalité des cadres, qui s'emplissent du coup de couleurs et de formes magnifiques. Tout est lutte, frottements, corps-à-corps ; non seulement dans les scènes sexuelles, sublimes d'érotisme "pudique", où le dévoilement d'un bas de dos dissimulé sous un bout d'étoffe rouge peut atteindre une sensualité troublante, où des mains viennent se plaquer sur un corps avec une belle franchise, où le grain de la peau de l'héroïne (sujet du film) est enregistré dans ses plus intimes beautés ; mais aussi dans les scènes de bagarres, très longues séquences tout en hallètements, en grognements, où la lutte pour la survie prend tout son sens du fait même du timing : ce n'est pas facile de tuer un homme, moralement et physiquement, et Masumura montre à la perfection cette douleur et cette violence. Aidé par une photo au taquet, festival de couleurs et de lumières, travail de studio splendide (dans la scène de la forêt notamment, ou dans une neige resnairienne (?) totalement artificielle et donc de toute beauté), Tatouage aurait pu raconter n'importe quelle trame crétine, qu'il aurait déjà remporté mon adhésion.
Mais l'histoire est loin d'être crétine : un scénario sombre mettant en évidence une femme moralement perdue, qui, parce qu'elle s'est fait tatouer contre son gré une araignée dans le dos, devient une vamp vénale sans foi ni loi, la morbidité de ce motif semblant déteindre sur ses actes et sur son univers. On pense à La Lettre écarlate d'Hawthorne ou au Portrait de Dorian Gray de Wilde, mais le film reste éminemment japonais grâce à des apports culturels très marqués : le tatoueur obnubilé par la perfection, le samouraï beau garçon, la geisha victime qui devient bourreau. Masumura maîtrise parfaitement tous ces caractères, se permettant même de décaler subtilement le point d'attraction principal de son récit (la femme) pour le placer sous le regard subjectif d'un personnage qui reste dans l'ombre (le tatoueur), et qui devient le personnage principal du film alors même qu'il en est presque absent. Le final est une pure merveille à la Shakespeare, où chacun s'entretue et entasse son corps sur le corps de sa victime. Les frontières entre moralité et immoralité sont brouillées : la vamp est-elle une salope vénale et sans pitié, ou une victime de la domination masculine ? Son amoureux est-il un lâche minable ou une victime de l'amour fou ? Le tatoueur est-il un manipulateur diabolique ou un esthète radical ? Tatouage est en tout cas un grand film de passion et de mort. Un beau cadeau d'anniversaire. (Gols - 21/02/08)
Un deuxième anniversaire parfaitement célébré pour l'équipe shangolienne - compter deux membres - avec ce film troublant, d'une fantastique tenue formelle et doté d'un final époustouflant - dans tous les sens du terme, chaque personnage y laissant son dernier souffle. Qu'il s'agisse des scènes en studio, minimalistes dans les décors mais passionnantes dans leur mise en scène - il faut voir un des personnages aller et venir d'un bord à l'autre du cadre explosant de colère et renversant tout sur son passage (un coup de pied dans le futon, et re, et pis bon là j'ai fait le tour) - ou des séquences en extérieur (cette neige qui tombe à deux kilomètres heure - chaque flocon au diapason, putain c'est fort) graphiquement parfaites, Masumura fait preuve d'un talent inouï pour faire monter la pression: enfermé comme dans un bocal face à cette mante religieuse sans foi ni loi, chaque personnage aura tôt fait de succomber; il faut voir ce pauvre petit commis tout tremblant donner l'estocade - 28 coups de poignard - à chacun des admirateurs de la femme-araignée, le poing rouge de sang, pour comprendre l'emprise de cette femme fatale sur son environnement masculin. Comme le soulignait notre pote Fabrice Arduini (ah si, je peux me permettre, il m'a taxé deux clopes), la femme chez Masumura se retrouve non seulement le centre d'attraction, mais aussi celle qui tire toutes les ficelles : aucune pitié pour ces pauvres petits moucherons nippons pris dans sa toile, la sublime Ayako Wakao assoiffée de vengeance et de sang n'en fera qu'une bouchée; l'un des ultimes plans qui montre le tatoueur-démiurge finir par boire involontairement le sang de sa créature mourante - des liens de sang, faisant écho à la scène d'ouverture du tatouage "au plus profond de la peau", qui se révèlent mortels - est d'une force rare. Cet ancien assistant de Mizoguchi, qui possède son propre univers, est définitivement captivant et secoue dans ses fondements cette société nipponne qui dépeint traditionnellement des geishas un peu trop serviles et passives... (Shang - 23/02/08)
Passion (Manji) (1964) de Yasuzo Masumura
Plus passionnée que toi je meurs... La formule est énigmatique mais digne de ce superbe huis-clos amoureux à quatre : Sonoko, femme mariée, tombe raide amoureuse de Mitsuko; elle est prête à tout lui sacrifier, quitte à faire un pacte de sang avec le fiancé de celle-ci, quitte à fermer les yeux lorsque Mitsuko charme son mari... Pacte de sang, amour à mort, intrigue complexe, jalousie, suicide collectif, l'on finit par ne plus trop savoir qui "possède" l'autre - au sens propre-, qui possédera "l'autre" - au sens figuré -, qui a possédé l'autre - avec les cinq sens...
Mitsuko semble régner en maîtresse des lieux sur le reste du trio, assouvissant au passage les besoins d'argent de son fiancé qui excelle en maître chanteur, la passion lesbienne interdite et scandaleuse de Sonoko, la passion adultère de Kotaro, le mari de cette dernière. Si Mitsuko ne cesse de mêler et d'emmêler les liens qui se tissent entre les différents personnages, si, actrice née, elle semble souvent feindre son attachement pour l'un ou pour l'autre, le final est un véritable coup de théâtre, comme si elle avait cherché à déposséder Sonoko de sa passion pour elle-même. L'équilibre amoureux semble définitivement instable, Masumura, en adaptant l'ouvrage de Junichiro Tanizaki, trouvant dans cette œuvre troublante et érotique le moyen de relier à son apogée Eros et Thanatos. En ce qui concerne les jeux de l'amour, le spectateur ne sait réellement plus à quel saint/sein se vouer, ne sachant s'il faut apporter foi au comportement de Mitsuko qui excelle en manipulatrice, ou bien si cette dernière est la seule capable d'aller jusqu'au bout de ses passions, de sa passion de l'amour. Filmées au plus près des corps, les scènes intimes entre Mitsuko et Sonoko créent un trouble rare, les scènes d'amour entre Mitsuko et Kotaro, où n'apparaissent que des fragments de membres, sont une véritable poésie charnelle. Certains cadres, certaines profondeurs de champ, voire certaines coiffures (hum...) auraient influencé la gars Wong Kar Wai que je n'en serais point surpris. Jusqu'au bout on se demande quel sera le ou la gagnante de cette danse amoureuse, pour finir par découvrir qu'il n'y a que des victimes. C'est du grand et bel art cinématographique. Passionnant et passionné.
Les Baisers (Kuchizuke) (1957) de Yasuzo Masumura
Premier film de Masumura et excellente surprise que cette petite amourette qui sent bon l'esprit de la Nouvelle Vague. La chtite Hitomi Nozoe est à croquer et on comprend aisément le coup de foudre de son fringant partenaire pour elle.
Drôle d'endroit pour une rencontre, puisque nos deux jeunes gens font connaissance dans une prison où ils vont voir papa - l'un est enfermé pour fraude financière, l'autre pour fraude électorale (ah oui ça va mal le Japon). Kinichi, le type, un peu désabusé par la somme de la caution que demande son père (100.000 yen... faudrait voir le taux de l'époque, pour les passionnés), file de la thune sur un coup de tête à une mimi inconnue: Akiki, c'est son nom, est en effet à court pour payer à manger à son père pour la semaine. Kinichi s'enfuit pour ne pas qu'elle mésinterprète son geste, mais la bougresse veut être redevable, le poursuit en courant le long du mur de la prison et le rejoint à bout de souffle (je garde "Baisers volés" pour la fin) alors même qu'il monte dans un bus; elle emboite son pas lorsqu'il rentre dans un Vélodrome et le gars voyant bien qu'il aura du mal à s'en défaire annonce son intention de parier sur la prochaine course de vélos: s'il gagne, elle reste, s'il perd, elle se casse. Et ben le gars gagne et ils vont passer la journée ensemble pour tout claquer.
Si les scènes sur la moto de nos deux amoureux en devenir donne l'impression d'avoir du vent dans les cheveux (ou dans les voiles), les séquences sur la plage donnent comme un petit goût salé à nos lèvres; Akiki, qui a enfilé un maillot de bain,
est à tomber et c'est d'ailleurs ce qu'elle passe son temps à faire en faisant du roller... La journée qu'ils passent ensemble est ma foi bien classique mais la liberté de ton et de la forme sont telles qu'on devient tout gai devant son écran - bon moi le ciné jap de ces années-là, pour un peu qu'il y ait une jolie donzelle en noir et blanc et un réalisateur au taquet, je craque... Ensuite, chacun va voir sa moman, l'une est en cure pour cause de tuberculose, l'autre fait du business, nos deux jeunes gens étant soucieux de trouver l'argent de la caution (ouais elle a tout pareil que lui)... Kinichi qui se dit lui-même insensible au charme féminin va finir par faire le gars super chevaleresque et la fin est un peu too much dans le genre "teenage kiss" de la mort sur fond de larmes chaudes (on dirait le nom d'un temple, hein Gols?). Mais bons, ces derniers baisers, il ne les a pas volés le bougre. (J'avais prévenu). Je viens de voir qu'il y a eu une retrospective Masumura cet été à la cinémathèque de Paris, dommage qu'on ne puisse pas être partout; m'a l'air passablement chaud le gars Yasuzo dont le premier essai est en tout cas très prometteur.
Hanzo the Razor (vol 2): L'Enfer des Supplices (Goyôkiba: Kamisori Hanzô jigoku zeme (1973) de Yasuzo Masumura
"La hiérarchie, ça ne sert à rien. Ca ne provoque que des entraves et moi je lui pisse dessus". C'est tout l'art et la beauté de la langue de notre ami Hanzo qui s'exprime ainsi avant de continuer de démanteler la corruption au plus haut. Un peu plus de sexe, un peu moins d'idées, une suite d'une teneur assez moyenne.
Il s'en passe de drôles dans les temples où une faiseuse d'anges opère des patientes de bonne famille tout en satisfaisant ses pulsions lesbiennes ("Je me mets aussi toute nue pour que mes patientes se sentent à l'aise", ouais bien sûr, je devrais faire ça en cours, tiens...). Mais Hanzo n'en reste pas là et remonte la piste: pourquoi devait-elle avorter? Cela le mène tout droit dans un couvent qui est censé enseigner l'art du thé et où l'on vend aux enchères à de riches notables -en lieu et place d'infusions- des jeunes filles vierges (c'est une question de fleur me direz-vous). Couvent placé sous la protection de l'Intendant Okubo. Hanzo fout tout par terre, torture la mère supérieure qui après le supplice du pal (Hanzo dans le rôle du pal) avoue tout et tombe amoureuse du mâle (scène déjà vue dans le Misumi donc sans vraiment de surprise cette fois-ci...). Hanzo se fait taper sur les doigts par son chef, et plutôt que de se faire hara-kiri, on lui propose d'arrêter le roi des voleurs, Shobei, qui menace de voler le trésor du Shogun - Hanzo fera un simulacre d'hari-kiri en se perçant une poche sur le ventre remplie de pastèques, quel déconneur quand même. Il se tapera au passage la gardienne du trésor (par pure charité, pour qu'elle ne soit pas excitée et trahisse ainsi la présence d'un homme dans sa chambre - il trouve toujours des arguments d'enfoiré, le bougre) et dans un volte-face de grand seigneur en se sacrifiant contre une esclave prise en otage foutra une grosse tarabistouille au voleur. L'Intendant Okubo, en récompense, propose d'offrir à Hanzo ce qu'il veut; ce dernier ne se démonte po et lui demande sa tête, eheh, en le mettant minable devant tout le monde, l'accusant entre autre de proxénétisme. L'autre sera jugé par les grands Vassaux (Albator et Capitaine Flamme) et maudira sa race.
Une musique à grand renfort de synthé et de flute de pan démoniaque (du Pink Floyd ivre à la Suntory, affreux), quelques idées comme celle d'Hanzo de se faire enterrer vivant à la place d'une jeune fille pour pénétrer dans le couvent (aucune imagination, le Tarantino, en fait, sous couvert d'hommage...), une jolie scène en plongée sur un pont, lors du combat final, Hanzo mettant misérable le samouraï d'Okubo (il avait une sale coupe de cheveux, po de regret), on est loin tout de même de l'extase et de la promesse d'enfer du titre français. Bon, on se fera quand même l'ultime chapitre pour la route.













