La Femme sans Tête (La mujer sin cabeza) (2008) de Lucrecia Martel
Curieux film que cette oeuvre de Lucrecia Martel qui possède une force assez hypnotique tout en semblant prendre plaisir à nous perdre un peu en route, à gommer les repères. C'est un peu comme si tout d'un coup, nous nous retrouvions projetés dans l'esprit de l'héroïne, une héroïne qui semble avoir tous les symptômes de l'amnésie - volontairement ou non... - mais qui va peu à peu remonter la pente. Le film est assez intriguant de bout en bout, d'autant que Lucrecia Martel possède un véritable don pour donner l'impression qu'une sorte de flou entoure en permanence son personnage principal, l'extraordinaire Maria Onetto.
Alors qu'elle conduit sa voiture, Veronica a une seconde d'inattention, le temps de se pencher de son siège pour récupérer son portable. La voiture tressaute alors violemment et Veronica de s'arrêter quelques mètres plus loin le temps de reprendre ses esprits... Est-ce un passant qu'elle vient d'écraser ou... un chien, elle ne cherche pas vraiment à savoir et reprend sa route. On la retrouve à l'hôpital en train de passer une radio du crâne et son comportement un peu emprunté laisse planer le doute sur la véritable prise de conscience de ses actes... Alors que son entourage semble avoir perdu à ses yeux toute signification, Veronica donne plus l'impression d'errer mentalement que de se reprendre en mains; elle décide, tout de même, un jour d'avouer à son mari ce poids qui lui pèse sur la conscience et ce dernier va tout faire pour la rassurer et effacer les éventuelles suspicions qui pourraient peser sur sa femme. Si un cadavre de chien est apparemment retrouvé au bord de la route, le cadavre d'un jeune garçon est également repêché dans le canal qui borde la route...
A l'image de l'orage démentiel qui survient juste après l'incident, Veronica paraît avoir subi un tel choc que son esprit est totalement brouillé, comme lavé des traces du passé ou même de la conscience du présent. Elle est comme perdu dans les méandres de son esprit, comme si ce dernier s'était soudainement envolé au bord de cette route. Le "voyage intérieur" de cette femme est filmé avec une grande sensibilité par la cinéaste qui donne si peu de repères que le spectateur est parfois un peu perdu en route... Peut-être pas renversant mais un fin fil narratif joliment déroulé qui finit par troubler.
La Cienaga de Lucrecia Martel - 2001
Il paraît que ce film est devenu l'emblème du renouveau du cinéma argentin, et je veux bien le croire, pourquoi pas ? Mais j'avoue que je suis passé franchement à côté de cet OVNI étrange, sans y trouver de quoi sustanter ni mon petit coeur, ni mon cortex pourtant au taquet. A vrai dire, je n'ai pas compris grand-chose aux motivations de Lucrecia Martel, et La Cienaga a défilé devant moi comme un rêve éveillé qui ne laissera pas beaucoup plus de trace que celle d'un réveil interrogatif.
Notons quand même, au bénéfice de ce premier film tout à fait original, un dédain pour la trame qui ne peut que forcer l'admiration : Martel refuse de raconter une histoire, s'accroche aux ambiances, au tableau d'une famille déclaftée, au symbolisme (qui m'est resté hermétique) de ses personnages. A mi-chemin entre naturalisme et sur-réalisme, le film évoque parfois Naomi Kawase, dans
son traitement très particulier des rythmes, dans son obsession des personnages et des rapports qui s'installent entre eux. Si rien n'est réellement raconté du point de vue des évènements (si ce ne sont l'ouverture et la clôture du film, assez tendus), on ne peut que reconnaître qu'au niveau de l'atmosphère, la donzelle n'est pas manchote : ambiance délétère, faite de corps mutilés (un gosse à l'oeil crevé, un autre le nez en sang, et on a droit à toute une série de cicatrices qui naissent sur la peau de tous les acteurs), de coups de feu lointains dans la montagne, de corps qui chavirent sous l'effet de l'alcool (beaux comédiens pour les rôles des parents irresponsables) ou des chamailleries adolescentes. Ambiance qui finit par imprimer la pellicule elle-même, la photo est assez sale, grosse résolution d'image à la truelle, couleurs grises assez dérangeantes. Martel inonde son écran de silhouettes en mouvement, pleines de vie et de mouvements, et les oppose, par un contrepoint assez
troublant, à la sauvagerie de ses décors (marécages malsains où se noient des vaches, piscines cradingues, pluie torrentielle, boue marronnasse). Beau talent, donc, pour planter une ambiance glauque du meilleur effet.
Mais le fait est que ça ne suffit pas à extirper La Cienaga d'un ennui certain, en tout cas d'une indifférence décevante. Par manque d'information, on finit par se désintéresser de ces mouvements et de ces personnages, et on attend patiemment la fin, en se demandant sur quel chemin on veut nous emmener. Le film fini, on se dit que le chemin en question ne mène pas à grand-chose. Bon, on a quand même assisté à un style en train de se chercher, ce qui n'est pas si mal.


