Black Moon (1975) de Louis Malle
Parcours initiatique de la jeune Lily (Cathryn Harrisson jeune nymphette de quinze ans) dans un monde chaotique (guerre des sexes, littéralement, puisque des groupes d'hommes et de femmes s’entre-tuent) comme une version d'Alice au Pays des Merveilles rédigée en écriture automatique et made in seventies. Si les images signées du grand Sven Nykvist impriment immédiatement la
pupille (qu'il s'agisse pour lui de filmer le monde "microcosmique" des insectes ou de teinter tout le film d'une sorte d'ombre menaçante (on est dans le Lot, on se croirait en Irlande, genre)), on a beaucoup plus de mal à suivre les délires d'un Malle qui nous trimballe dans les couloirs labyrinthiques d'une mansarde isolée : on comprend rapidement qu'il faut remiser sa logique dans la commode, et qu'il faut comme le personnage principal tenter tant bien que mal de s'adapter à ce monde étrange - un endroit encore isolé de cette guerre qui fait rage et où hommes et bêtes semblent être sur un pied d'égalité, parvenant même à communiquer (ma préférence allant indéniablement au porcelet qui gueule quand on lui pique son verre de lait et au rat mutant qui discutaille avec la grand-mère). Cette dernière, éternellement couchée dans son lit, est l'une des rares personnes humaines que Lily rencontre dans la maison ; elle y croisera également un étrange couple androgyne (Alexandra Stewart et Joe Dallessandro) et toute une foule de bambini nues. Si.
Un parcours initiatique, vous allez me dire, c'est bien gentil, mais à quoi ? Bonne question qui me donnerait envie de botter en touche comme Louis Malle : à chacun de voir dans le film ce qu'il veut, merci, bonne journée... Comme il y a une licorne, on serait forcément tenté de parler de sexualité (notre licorne n'est point blanche et élancée comme tout prince charmant qui se respecte mais grosse et grise : elle se rend d'ailleurs bien compte que Lily est déçue...), on pourrait sans doute plus parler d'éveil à la sensualité (vu qu'il y a Joe Dallessandro ? Nan, nan, ça va, notre ami sait relativement bien se tenir avec la jeune fille...) puisque notre Lily ne cesse, outre les relations physiques (ou disons plutôt précisément tactiles) avec le Joe, d'être en contact avec différents insectes et animaux en tout genre (cochons, serpents, pies, moutons, rat, chat, licorne...) dans une nature qui déborde de son cadre et envahit la maison... En dehors de cela, force est de reconnaître que la pseudo-symbolique de certaines scènes demeure un poil absconse (un monde en plein bouleversement, ok, super) et que, malgré le charme et l’originalité indiscutables de certaines situations, on bat un peu des paupières (je veux bien me "laisser porter", clair, le problème c'est que je suis un peu lourd... ah ouais d'accord). On ne va point reprocher à Malle de faire dans l'expérimentation ni de chercher à nous faire perdre pied en nous proposant une œuvre hors des sentiers battus (Dieu soit loué), juste regretter que certaines séquences aient tendance à s'éterniser jusqu'à émousser notre plaisir et (éventuellement) notre patience... Un ovni esthétiquement très soigné du Louis, à défaut d'être un film absolument "merveilleux"...
Lacombe Lucien de Louis Malle - 1974
C'est réjouissant de constater que 35 ans après, Lacombe Lucien n'a rien perdu de sa subversion, et que Malle arrive encore à déranger sur ce sujet pourtant maintenant accepté : la collaboration ordinaire. C'est Modiano qui co-signe le scénario, et il fallait au moins cet écrivain-là pour parvenir à une telle subtilité, à une telle nuance vis-à-vis de cette histoire casse-gueule. Sans lui, on serait tombé dans la lourdeur explicative, dans le film à thèse ; avec lui, on a droit à un film secret, opaque, délicat.
Les comportements des personnages sont en effet toujours inattendus, étranges : pourquoi Lucien rejoint les rangs des collabos juste après avoir tenté de prendre le maquis ? Pourquoi abreuve-t-il la famille juive de champagne ? Pourquoi, alors qu'il est en train de participer à une arrestation, se retourne-t-il brusquement contre les Allemands ? On ne le sait pas, Malle préférant user d'une ambiguité totale vis-à-vis de son personnage, en faisant un vrai caractère humain avant d'être un symbole de la "Faute Française". Il en va d'ailleurs de même chez les autres personnages (le tailleur juif, sa fille, la grand-mère à la Vercors, la mère de Lucien), toujours épais, toujours au plus près de la complexité psychologique. Pour Malle et Modiano, l'Occupation ne se résume pas à : d'un côté les bons, de l'autre les méchants. Ils tentent au contraire de comprendre, de fouiller au plus profond. Lacombe Lucien en devient alors fascinant. La fin est exemplaire de ce refus du schématisme ; alors qu'on sent la trame partir vers une résolution tragique et sanglante, on nous fait violemment décrocher de l'enfer de la guerre pour développer une sorte de style edenique absolument bluffant (ce sera un peu la même tendance dans Les Egarés de Téchiné) : c'est encore plus glaçant, comme si les horreurs de la guerre pouvaient s'oublier ainsi en quelques minutes, et que les personnages les plus monstrueux pouvaient retourner à une innocence première sans conséquence morale ou judiciaire pour leurs actes.
Lucien est un pauvre idiot dépolitisé et inculte, qui devient collabo parce que c'est comme ça qu'on obtient un joli pistolet et du champagne pas cher. Le film le montre contemplant les horreurs de la guerre (la scène de torture, glaçante, qui évoque aussi bien la 2ème guerre que les conflits en Algérie), en profitant avec une inconscience totale, comme une sorte de Candide infernal. Malle tient toujours à rappeler qu'on a affaire là à un jeune garçon, qui peut tomber amoureux (même d'une juive), qui préfère utiliser sa mitraillette pour chasser le lapin, qui a simplement dévié de son innocence première parce qu'il s'est retrouvé au mauvais moment à la mauvaise place. C'est très cynique de penser que, si les résistants l'avaient accepté dans leurs rangs dès le départ, il aurait été un héros de guerre. On comprend que le film ait fait scandale...
Et puis, chose rare dans ce type de film, tout n'est pas centré que sur le scénario : la mise en scène est elle aussi d'une très belle facture. Toutes les scènes au sein de la communauté de collabos, même si elles ont un peu vieilli dans l'accumulation des "signes" (le gars qui lit "Je suis partout" en écoutant la radio pétainiste), sont parfaites esthétiquement, rappelant les ambiances délétères des cabarets berlinois, convoquant Fassbinder dans son aspect le plus sulfureux : tout y sent le sexe, la mort, la décadence, l'enfer, ces impressions culminant avec ce magnifique plan qui donne à entendre les cris de douleur d'un homme torturé tout en montrant des enfants qui jouent dans l'escalier, des nazillons qui complotent dans un coin, et Lucien qui fait des oeillades à la bonne. Il y a aussi cette discrète mais prenante utilisation du son, comme quand Lucien regarde la jeune juive qui le fascine endormie, avec en arrière-plan le bruit d'un train qui passe.
En ces temps de débilisation du public dès qu'on parle de ce genre de sujet (La Vie est Belle, La Rafle, Monsieur Batignole, ok j'arrête...), Lacombe Lucien fait du bien. A conseiller pour avoir une vision enfin intelligente de cette sulfureuse partie de l'histoire de France.
Vie privée (1962) de Louis Malle
Brigitte Bardot, Marcello Mastroianni, Henri Decae à la photo, Rappeneau au scénar, Malle à la caméra, pour sûrement l'un des plus beaux ratages de cette belle année 62. Malle surfe sur le phénomène Bardot pour montrer que la vie privée d'une star, c'est po facile tous les jours, et nous sert un film creux comme la mort et aussi mal monté que la choucroute blonde sur la tête de son égérie. On sent bien que Malle se plaît à filmer celle-ci sous toutes les coutures et dans toutes les postures - on devine l'oeil coquin de Louis derrière sa caméra - et Bardot de défiler en maillot de bain, en petite tenue, en robe de chambre, en chemise d'homme... Je remplis, je remplis mais franchement l'histoire est tellement plan-plan qu'il n'y a po grand-chose à en dire : B.B alias Jill monte à Paris, arrête la danse, fait des photos, met un pied dans le cinéma et bingo elle devient
un sex symbol... Elle collectionne les hommes et les petites gens commencent à la prendre en grippe - cette pauvre femme de chambre qui, dans l'ascenseur, la traite de "chienne", trouvant inadmissible son comportement déluré pendant que d'autres sont en Algérie... La B.B. pleure. Poursuivie par les paparazzi, elle craque même sa mère. Elle trouve heureusement un peu de réconfort dans les bras de Marcello, doublé et totalement transparent en intello-artiste sérieux comme un pape. Elle vient le rejoindre en Italie alors que celui-ci monte une pièce, mais elle passe ses journées enfermée et c'est franchement trop l'ennui... Diable, on savait ne pas s'embarrasser avec une quelconque trame à l'époque ! Oui, bon c'est totalement affligeant dans le fond même si, avouons-le, on respire ici ou là le parfum de toute une époque... Louis Malle se tire lui-même une balle dans le pied en se concentrant volontairement sur les "dessous" de la vie - inintéressante au possible - d'une starlette plutôt que, justement, par exemple, aux événements en Algérie, mais bon chacun ses choix... Blonde, brune, avec ou sans lunettes de soleil, un voile ou un chapeau sur la tête, B.B. avec sa lippe boudeuse prend la pose : exclusivement réservé pour les fans de la femme-enfant; les autres préféreront sans doute un film à ce documentaire coloré - une curiosité, oui, mais pleine de défauts...
Vanya 42ème Rue (Vanya on 42nd Street) (1994) de Louis Malle
Tchekhov adapté par Mamet mis en scène par André Gregory filmé par Louis Malle... Pfiou! Ce qui pourrait faire craindre au départ une "mise à distance" de la pièce à force de passer par autant de filtres est une impression très vite estompée, tant le jeu des acteurs nous plonge très rapidement et avec une très grande finesse dans ce bal des sentiments. Un sublime de décor de théâtre totalement décati en toile de fond - comme un monde partant ou parti en lambeaux -, une pauvre table, un banc et
quelques chaises comme tout décorum - Lars von Trier est battu à plate couture sur le terrain de la simplicité - et les premiers mots chuchotés de capter immédiatement notre attention. Julianne Moore roussissime est absolument magnifique dans ce rôle de femme fatale malgré elle qui fait tourner voire perdre la tête à ce plaintif Vanya (Wallace Shawn, passant en un clin de front de la comédie à l'ire) et à ce verbeux Docteur; sa scène de réconciliation et de confidence avec sa belle fille Sonya (Brooke Smith) est en particulier d'un charme absolu, les deux jeunes femmes variant à loisir les petits sourires avec les plus pâles, les regards de défi et ceux de tendresse, jouant leur partition avec un art confondant. Louis Malle éclaire son plateau a minima faisant apparaître et disparaître ces personnages en un clin d'oeil, un ballet incessant d'ombres qui disparaissent dans la nuit ("They are gone" - "He has gone"...) comme des fantômes interprétant cette futile tragi-comédie de la vie. Guère d'effets de caméra, si ce n'est parfois un très léger décadrage lorsqu'un personnage se lance dans une tirade, comme pour le rendre un poil vacillant, en équilibre sur cette fine corde qu'est l'amour. Jamais ô grand jamais du théâtre filmé, mais une intime adaptation de la pièce de Tchekhov que Louis Malle nous laisse avant de nous quitter sur la pointe des pieds - sa justesse à capter ces petites étincelles de vie, finement interprétées, nous manque, résolument.
Le Voleur (1967) de Louis Malle
Ce n'est pas pour être caustique, mais ce voleur-là sent terriblement le camphre. A voir ce bon Belmondo arborer fièrement sa moustache et rester toujours droit comme un piquet, on ne peut s'empêcher de penser aux séries télé de l'époque comme si flottait constamment dans l'air un petit parfum de naphtaline. Qu'est-ce qui a pu vraiment motiver Malle et Belmondo dans ce scénario terriblement linéaire et absolument sans surprise ? Rien de vraiment passionnant dans l'histoire de ce voleur qui a choppé le virus très tôt : "éventrer une armoire" est pour lui, à chaque tentative, "comme une naissance"; le jeu de mot est certes bienvenue pour cet orphelin mais enfin c'est tout de même un peu court sur deux heures... Certes il collectionne quelques conquêtes (un casting féminin bien de l'époque : craquante Geneviève Bujold , effrontée Bernadette Lafont en soubrette, pulpeuse Françoise Fabian, excitée Marlène Jobert qui saute partout et sophistiquée Marie Dubois) mais on ne peut pas dire qu'il y mette non plus beaucoup de passion - une seule véritable "scène de chambre" vite envoyée avec la Marie... Ouais, il vole, c'est ça, sans idéal, sans s'engager dans une quelconque cause sociale ou politique, sans en tirer de gloire, juste un plaisir comme un autre pour passer le temps... Un personnage assez froid qui est loin finalement de provoquer beaucoup de sympathie. Du même coup, le personnage de l'abbé La Margelle, genre de frère Jean en compagnon de ce Robin des Bois fin de siècle, interprété par Julien Guiomar en pleine bourre, est beaucoup plus attachant avec cet humour à froid et ses petites pointes d'ironie mordante (lorsque le vieux grigou d'oncle adoptif de Bébel se meurt, il lâche avec dédain un sarcastique : "La mort n'est pas une excuse" - assez jouissif). La verve également d'un Charles Denner, tout peinturluré (il s'est échappé de Cayenne mais était-ce vraiment la peine de le noircir au cirage ?), en voleur anarchiste truculent nous réveille un peu après avoir passé des plombes à suivre ce plan-plan de Belmondo tout étriqué. A la fin, Belmondo se barre de cette maison qu'il a commencé de cambrioler en début de film doucement, sans un mot et si l'on veut bien admettre qu'il s'agit d'un petit plaisir solitaire qu'il savoure en silence, on se dit aussi que ce n'est pas le héros le plus excitant du cinéma français - dans un film, par ailleurs, qui l'est finalement guère plus...
Zazie dans le Métro (1960) de Louis Malle
Entreprise plutôt ambitieuse de substituer un langage cinématographique délirant à celui décapant de Queneau. On sent dès le départ que Louis Malle s'éclate comme un petit fou sur sa table de montage pour accélérer dans tous les sens et faire correspondre tant bien que mal les dialogues du livres avec les lèvres de ses acteurs. C'est un peu approximatif, ça se barre un peu dans tous les sens, mais le côté totalement foldingue du bazar semble totalement assumé. Les accélérés nous replongent dans le rythme des gags burlesques d'antan, puis l'esthétique devient carrément cartoonesque avec une course poursuite digne de Tex Avery avec des "boum" multicolores ici et là; on passe ensuite aux scènes d'embouteillage monstre avec une bagnole à contre-courant qui ne cesse de se faire malmener et on serait à peine surpris de croiser le père Hulot avec sa pipe et son parapluie dans un coin de l'écran. Malle (et l'assistant Rappeneau au scénar) reprennent texto les répliques de l'écrivain qui, dans la bouche de la chtite Zazie, font mouche, des "mon cul" à tout bout de champ jusqu'en haut de la commode, ainsi que des ptites phrases cultes qui font toujours sourire : comme cette envie zazinesque d'être instit toute sa vie pour emmerder les gosses le plus longtemps possible ou d'être cosmonaute pour faire chier les martiens.
La gamine a le petit sourire craquant qu'il faut, Philippe Noiret balance sa nonchalance d'éternel adolescent mal dégrossi avec bonhommie, Carla Marlier en Albertine est un mannequin de cire à la fois droite comme un "i" et pleine de grâce qui fait son petit effet, Deschamps, Dufilho, Vittorio Caprioli (qui articule comme une citrouille italienne) amènent leur tronche et leur verve. Un joli clin d'oeil à la Dolce Vita lors d'un baiser langoureux dans une petite fontaine, un petit salut en passant à la Nouvelle Vague - comme si Louis Malle en faisant exploser les carcans de la logique voulait enterrer une bonne fois pour toute le cinéma de papa. On atteint un sommet dans l'onirisme, le délire fictionnel, le lyrisme s'emmêlant les pinceaux dans le burlesque, lors de la très belle séquence de la Tour Eiffel où Noiret joue aux équilibristes inspirés. Même si les couleurs sont terriblement délavés, on s'amuse, dans un premier temps, de ce tourbillon d'images et de sons qui sbwinguent à la folie.
Malheureusement, on s'en lasse aussi rapidement. La première course poursuite muette dans le marché aux puces fait sourire, lors de la 324ème on commence méchamment à s'endormir... Tout comme Zazie d'ailleurs, dans la nuit parisienne, et cette longue séquence nocturne, après l'heure de jeu, déclenche redoutablement le premier bâillement. Les trente dernières minutes semblent n'en plus finir, tournent presque au cauchemar tant le dispositif cinématographique innovant au départ semble s'être vidé peu à peu de toute sa moelle. Ca continue de fuser dans tous les sens, les dialogues, eux, sont au placard, et ce qui se déroule devant nos yeux, ben on finit un peu par en avoir plus rien à faire. Malgré un sursaut sur la fin avec une bagarre dantesque, une rébellion, un désir de tout casser qui, des années avant Mai 68, semble soulager son monde, on termine un peu lessivé de cette vision qui tourne quand même un peu en rond (une heure, ça suffisait amplement, sans vouloir être dur...). Certes Louis Malle teste ses outils techniques et semble s'en donner à coeur joie dans l'expérimentation et la déconstruction narrative, c'est sain, mais aussi terriblement lassant à la longue. Enfin, le film a laissé plus de traces que la chanteuse, c'est déjà ça.
My Dinner with André (1981) de Louis Malle
Voilà longtemps que je guettais la sortie dans la collection Criterion de ce film que je n'avais point encore eu l'opportunité de découvrir. Malgré la fatigue accumulée ces derniers temps (rassurez-vous dans 15 jours, je fais un gros break) et le ciel ultra lourd de Shanghai, le film qui repose au niveau de la mise en scène sur apparemment presque rien (une longue conversation à table entre deux hommes - mais mise en scène, il y a, forcément) est définitivement captivant. Certes, "l'entrée" en matière lorsqu'André raconte ses différentes expériences ésotériques de ses dernières années pourrait vous faire tomber les couverts des mains. Mais c'est toujours lorsqu'on prend la peine de s'accrocher au départ que le plaisir finit par survenir... A mesure que notre concentration s'aiguise, la conversation entre les deux hommes prend son envol et on ne tarde point à rentrer dans la substantifique moelle de ce repas peu ordinaire (ou si ordinaire, c'est selon): si André, pour faire très court, évoque son impression d'avoir vécu pendant longtemps "comme un robot" et que ses diverses expériences récentes lui ont faire prendre conscience d'une autre réalité, d'une autre profondeur, d'une autre dimension de la vie, Wally, sans pour autant le contredire totalement, évoque le plaisir qu'il prend à mener sa petite vie quotidienne, pleine de petits plaisirs : lorsqu'il évoque notamment son évident bien-être depuis qu'il a fait l'acquisition d'une couverture chauffante, André s'immisce dans la brèche pour lui montrer justement à quel point ce petit confort personnel le coupe du monde alentour, d'une certaine "empathie" pour le reste de l'humanité. J'évoque ce petit point mais de nombreuses aspects sont débattus avec un réel brio : le rôle que chacun prend à jouer dans sa vie, le besoin de se créer constamment des buts, l'amour, l'argent, la mort... rien que cela.
Chacun écoute l'autre avec la même patience, respecte fondamentalement le point de vue débattu par l'autre et le spectateur d'assister à la discussion avec la même attention. Si Wally ressort de ce dîner avec l'impression d'avoir un regard aiguisé sur les choses, avec un angle d'approche différent de la réalité, il en est de même du spectateur qui ne peut, a posteriori, que cogiter sur certaines idées qui ont été lancées. Difficile en un paragraphe d'en faire ici le bilan tant le film se savoure en tant que tel (plus un plaisir de gourmet que de consommateur de buffet-blockbuster, certes) et semble devoir porter "ses fruits" en y réfléchissant, en repensant à tel ou tel aspect (notre façon d'agir en fonction du propre rôle dans lequel on s'est soi-même enfermé, notre propre perception des autres, notre difficulté parfois à faire face à la solitude, le besoin vital de se confronter à ses propres émotions...) ou en le revoyant (le propre d'un dîner étant forcément d'être répété quotidiennement... De là à revoir le film tous les jours, faut tout de même pas pousser...). Qui plus est, le film constitue une véritable mise en abîme de cette mise en scène quotidienne de l'être puisque les deux "acteurs" jouent ici leur propre rôle. Même si le dispositif filmique de Louis Malle demeure relativement minimaliste - le bon vieux champ/contrechamp la plupart du temps -, sa caméra semble saisir au bond chaque parole comme refusant le gras de quelconques effets spéciaux. Une expérience cinématographique en tant que telle et un dîner aussi passionnant qu'une bonne conversation attentive entre amis de longue date. Nourrissant.
Le Feu Follet (1963) de Louis Malle
Maurice Ronet capte l'attention dans ce sombre drame, celui d'un homme qui à défaut de pouvoir s'accrocher à quoi que ce soit a décidé de se tirer une balle au petit matin du lendemain.
Il a beau tenter de faire un tour d'horizon de ses anciennes connaissances, de ses anciens flirts, après 4 mois passés dans un hôpital pour faire une cure d'alcoolisme, Alain Leroy a du mal à achopper et personne ne se rend compte que son malaise est beaucoup plus profond qu'il n'en a l'air. Qu'il croise un ancien compagnon d'armée, maintenant marié avec deux petites filles, d'anciennes conquêtes et amies (La Jeanne Moreau dans une brève apparition), qu'il s'impose dans une soirée bourgeoise antonionienne (Alexandra Stewart plus sublime que jamais) où les discussions même sous l'effet de l'alcool l'ennuient plus que tout, Alain ne voit et ne trouve que médiocrité ou vanité: même auprès des femmes, qui elles seules semblent pouvoir le sortir pour un moment de sa torpeur, il finit par ne plus y croire, s'avouant incapable de les garder (de les aimer vraiment? de leur faire vraiment l'amour? Une stérilité qui semble bien souvent aussi sentimentale que sexuelle...), de parvenir à un quelconque entendement... Scènes d'errance une nouvelle fois dans les rues de Paris (po mal de passants regardent la caméra et on voit un moment la caméra sur plateau roulant dans les vitrines, ça assure pas bon sang) qui se finit pratiquement dans le caniveau, Alain manquant de se faire écraser par une bagnole. Un grand sentiment de dépression flottant pas seulement au-dessus du jardin baigne tout le film, mais l'on ne tombe jamais dans une vision trop froide de cet homme tant Ronet parvient à lui donner chair. On finit par comprendre que plus rien n'arrivera à le satisfaire dorénavant et qu'après des années à faire la bombe l'Alain est au bord de la tombe. La fin est inéluctable et le pire c'est qu'on finit presque par partager toutes ses désillusions comme s'il nous avait fait prendre conscience que toute communication profonde est impossible. Heureusement, je n'ai qu'un lance-pierre sous la main, eheh.
Ascenseur pour l'échafaud (1958) de Louis Malle
Que du bon monde pour ce classique du noir français, Decae à la photo, l'incontournable musique de Miles Davis, l'adaptation signée Roger Nimier, Ventura et Denner en éternels commissaires et la blonde Jeanne qui arpente la nuit les trottoirs mouillés parisiens comme elle seule sait le faire: pleine d'une mélancolie et d'un vague à l'âme qu'on soupçonne immense...
Un crime presque trop parfait qui vire à la débandade pour une corde bêtement oubliée et un ascenseur plus turpide (ouais, je sais pas, c'est histoire de varier un peu les adjectifs) que celui du Père Noël est une ordure (il y aurait d'ailleurs un cycle ascenseur à faire...). Une très belle machinerie que déroule Louis Malle de façon peut-être un peu trop classique, éternel reproche fait à ce gentil garçon de la nouvelle vague (Brialy, lui, reste tout terrain, dans deux petites apparitions fugaces au passage). Une bien belle séquence tout de même dans ce commissariat plongé dans le noir, lors de l'interrogatoire de Maurice Ronet, avec Ventura et Denner en vautours. Un plan également relativement frissonnant lorsque Maurice ayant ouvert la trappe de l'ascenseur lâche son paquet de cigarettes enflammé pour jauger de la profondeur de la cage: suspendu à un fil alors que l'ascenseur se remet en route on est à deux doigts de crier "Appuyez sur le bouton!!!!". Un noir finalement à l'honneur puisque les multiples crimes se résolvent comme par hasard dans une chambre noire qui "révèle" tous les secrets de la nuit passée. Dommage, au passage, que le jeune couple d'amants soit joué de façon fort moyenne, la scène ultra-dramatique lorsqu'il décide de se suicider pour rester "ensemble au delà de la mort" étant aussi peu crédible qu'une Jeanne Moreau devant passer sa vie en prison. C'est carré quoi, chaque pièce du film est bien pré-découpée à l'avance, un bon polar qui sans être jamais au niveau d'un Melville, mérite toujours autant le détour.
Les Amants (1958) de Louis Malle
Oulàlà que ce film a mal vieilli ! Peut-être plus encore que Jeanne Moreau. Il est clair que lorsqu’on ne compare que 30 secondes de ce film avec Jules et Jim, il y a vraiment un monde (de silence, grave) qui les sépare. Certes Henri-Pierre Roché est un poil plus moderne que Louise de Vilmorin, mais tout de même, Louis Malle semble avoir paradoxalement un métro de retard sur Truffaut (oui, je sais, le jeu de mot est plus fin qu'il en a l'air). Bon, Jeanne Moreau a un mari qui s’occupe de son journal à Dijon (Dijonnais, Moulinois même combat ?) et un amant hispanisant à deux pesos qui joue au polo. Il se passe rien, les dialogues sont creux, jusqu’à ce que son mari dans une crise de jalousie invite le fameux Raoul (l’espingouin donc) à un dîner. La Jeanne tremble. Comble de malchance, le soir du repas elle tombe en panne et se retrouve dans la bonne vieille Dedeuche du Nanard (Jean-Louis Bory, couillu mais avec un béret). Arrivée chez elle en retard, quand elle voit tout ce petit monde affalé, elle pique un fou rire, sûrement le seul moment vraiment léger du film. Le Nanard reste à manger et la Jeanne s’ennuie à mourir entre un mari et un amant plus plan-plans que nature. « Elle se croyait dans un drame, elle se retrouvait dans un vaudeville ». Ben ouais c’est ça le drame, en fait. Elle dénoue ses cheveux (pour ça, elle n’a pas son pareil notre Moreau nationale) et décide de prendre l’air. Et là fusil, sur qui elle tombe, le Nanard en embuscade. Il lui fait la cour à l’ancienne, elle court dans la nuit et ils finissent par se retrouve vers une écluse ou un moulin à eau, moi la campagne, j’ai jamais vraiment compris. Alors là on a droit à des séquences confondantes de niaiserie, la Jeanne en chemise de nuit et au clair de lune qui marche dans les hautes herbes avec le Nanard, ça dure des plombes, une fois au lit, elle répète 15 fois « mon amour » de façon atone, un ennui mortel pouvant se lire sur son visage (elle avait une gastro le jour du tournage ?), à ne plus vous donner envie d’être amoureux (alors que la naissance d’un amour, c’est encore le côté le plus fun, nan ? Bon moi je dis ça). Bref du cucul-la-pralinette pendant des bobines et nos deux rebelles décident de se faire la malle, le Nanard enfourche sa Deuche avec sa belle sous les yeux effarés du mari qui comptait bien aller à la pêche, d’autant que le vent était en train de tourner. Lors de leur échappée sauvage, Louis Malle, à défaut d’un cri de baleine, nous balance un chant du coq et c’est là qu’on s’est regardés avec mon chien, on pensait bien la même chose ! Heureusement, il ne restait plus qu’une scène dans un bistrot à Villeneuve-sur-Allier, un léger voile de doute glissant sur le visage de la Jeanne avant qu’elle ne reprenne confiance dans l’aventure et ouf le mot fin. Aussi chiant que du Brahms en mp3.























