The Tree of Life de Terrence Malick - 2011
Cette cagole de Pocahontas m'avait laissé de marbre (The new World, berk) ; The Tree of Life m'a laissé exsangue. Pas très fan ni de publicité, ni des productions Besson ni des évangélistes, je ne peux que déclarer mon indifférence totale face à ce cinéma solennel et bigot, qui n'hésite pas pour autant à être d'une prétention sans borne et d'un goût infâme. On voit tout à fait ce qui a pu lui valoir la Palme d'Or : c'est consensuel, œcuménique et académique, sous ses dehors audacieux, panthéistes et inédits. Passer de Weerasethakul à ça, quand même...
Ca commence comme La Terre vue du ciel de Arthus-Bertrand : une demie-heure de phénomènes naturels au ralenti avec une musique fastueuse (du requiem par quintaux, jusqu'à l’écœurement), des animaux vachement beaux au ralenti, des
éruptions de volcans au ralenti, et des vagues prises par en-dessous. Au ralenti. On se souvient alors d'avoir vu au générique que c'était un film EuropaCorp, et on comprend mieux : Besson a dû imposer à Malick cette esthétique de documentaire animalier à la con, on attend avec angoisse la voix-off de Nicolas Hulot qui parlerait de développement durable (elle n'arrivera jamais, mais on aura droit à quelques sentences bien senties, genre : "Dieu est amour de son prochain, tous ensemble grave, l'amour est plus fort que tout" énoncées par un Sean Penn hébété), et on assiste consterné à cette vision d'une nature déifiée à l'extrême, aussi réaliste qu'un clip pour Areva, et pour le coup vraiment pas justifiée dans le scénario. Oui, parce qu'au départ, tout ça démarre sur la mort d'un enfant ; rien qui justifie a priori des jets de lave, des éclipses ou des copulations de dinosaures (oui, oui, ça va presque jusque là). Pourtant, les raies manta, les diplodocus et les geysers bouillonnants sont de sortie, histoire de relier cette histoire avec le cosmos et de justifier sa réputation de cinéaste puissant. Sortez les tambourins et les pâtes de fruits au LSD, rasez-vous le crâne et fouettez-vous d'orties en commandant le catalogue Nature et Découverte, Krishna-Malick vous recrée le monde en 30 minutes. Kubrick, qui avait tenté le même coup pour 2001, en avale son tofu bio de travers : comment, sur la même idée, réaliser un chef-d'oeuvre ou tomber dans le ridicule complet...
Ca se termine comme une pub pour les produits laitiers : blancheur immaculée, petits enfants trognons dans les bras de jolie maman, musique à base de chœurs harmonieux, photo surexposée, éloge de la pureté confinant à un quasi-fascisme effrayant : les dernières minutes sont encore plus terribles que les premières, on a envie que Brad Pitt, je ne sais pas, vomisse, ou pète un coup, tellement le consensus et le bon goût mondialisé sont de mise. Malick se livre à une vision de l'au-delà encore plus ringarde que sa vision de l'Eden dans son film précédent, une sorte de no man's land où tout le monde se retrouve, sourire et pardon aux lèvres, sur une musique que Vangelis aurait trouvée too much. Je propose qu'on confisque la Bible de Malick, lecture dont il a un peu trop abusé (surtout en mélangeant cette lecture avec la drogue), et qu'on la remplace par des lectures plus saines, ça nous éviterait le pensum.
Entre ce début ridicule et cette fin écœurante, eh bien ma foi, on a quand même droit à un peu de cinéma. Quand il laisse ses cours de catéchisme aux vestiaires, Malick songe enfin à un sujet et à un traitement : on a droit à la chronique attachante d'une petite famille, qui se concentre sur un des enfants. Ses rapports avec son père (Brad Pitt en paternel sévère, brutal mais juste et perdu) et sa mère (Malick a un souci avec les personnages féminins, vraiment à la limite de la simplicité d'esprit dans ses films : il nous refait le coup du papillon et de la jolie femme qui court après, je rêve), ses difficultés à grandir dans l'ombre d'un frère un peu plus sage que lui. Le récit est joliment construit, par petites saynètes qui sont autant de touches de pinceaux et qui définissent avec précision l'univers mental du garçon. La mise en scène, enfin ample et intelligente, privilégie les grands mouvements de caméra vertigineux (parfois un peu trop ostentatoires quand même, Malick n'est pas un adepte de la petite cuillère pour ce qui est du style), qui placent magnifiquement les acteurs dans l'espace et dessinent avec une grande force visuelle les rapports entre eux. C'est juste, raconté avec un maniement impeccable de l'ellipse, plutôt bien joué et sincère. On sent une part d'intimité et d'autobiographie dans cette longue partie, et on apprécie enfin que le cinéaste pose son attirail de gourou du dimanche pour filmer des êtres humains, surtout avec cette ampleur-là. On reste dans le béni-oui-oui, hein, attention, dans la morale réac et le consensus mou ; mais tout de même, c'est filmé autrement mieux qu'un film de Philippe Lioret sur un sujet, reconnaissons-le, pas beaucoup différent (je suis méchant, mais il mérite). (Gols 13/06/11)
"I don't do what I want but what I hate." (le clin d'oeil à Tomorrow is another day est pointu)
Je pensais que mon comparse, peu fan du Malick dans l'absolu, avait eu la dent un peu dure, et force est de constater qu'il a presque eu la louche un peu molle. The Tree of Life, au delà du fait qu'il m'a foutu le mal de mer (on va se cotiser pour lui acheter un pied de caméra et l'intégrale d'Ozu), m'est totalement tombé des yeux - si j'avais été un arbre, je n'aurais plus de feuilles, clair. Je me soupçonne presque d'avoir dormi vu que je viens d'apprendre que Sean Pean était au générique (il fait le dinosaure blessé, nan ?) - bon ok, je plaisante, mais si on lui avait filé un prix d'interprétation pour ces quelques trente secondes de présence, je plastiquais Cannes. Malick verse donc dans le poème lyrique familial biblique. Je serais presque tenté de rajouter "de mes couilles" mais comme le type n'a apparemment aucun humour, je me retiendrais - j'ai dit biblique mais c'est une véritable œuvre mormonne à bien y réfléchir... Ah c'est sûr qu'au niveau du résumé - et ce bien que T.M. a l'humilité de raconter sa petite histoire entre la Création du Monde et l’Éternité (juste une chtite fourchette de temps) -, on a pas vraiment d'effort à faire : c'est donc l'histoire d'un gros con de père dictatorial - avé un ptit coeur qui bat quand même, c'est Brad Pitt - qui a des rapports tendus avec en particulier l'un de ses gosses. Bon pourquoi pas, mais pourquoi filmer l'essentiel du film avec un drone télécommandé ? Je sais pas, on peut po poser trente sec. la caméra et laisser un bout de dialogue se dérouler entre les deux - juste une fois ?; ou putain, juste un champ-contre champ classique et chiant comme la pluie comme dans un Carné ? Me dites pas que Malick n'a pas le temps vu celui qu'il perd à filmer des tournesols, des sauterelles, des crapauds cosmonautes et des ectoplasmes féminins (la mère qui semble tout juste sortie d'une pub pour Caprice des Dieux). Ah oui reste la morale : putain la vie est dure : parfois même, au sein de sa propre famille avec son frère, son père,... on se fait des trucs pas clean ; heureusement au final, on va tous se retrouver à marcher comme des cons sur la plage avec des gens tout autour qu'on a jamais vu mais l'essentiel demeure de se faire des grands sourires et surtout de ne rien dire pour pas venir polluer l'air pur. On se croirait presque dans Lost et après m'être tapé le dernier Abrams, cela est franchement un peu dur à avaler... Une chronique douce-amère (autobiographique ? Ben flûte alors) qui s'inscrit avec une grande sobriété dans le système solaire ? Mouais, cela valait peut-être la palme de la caméra qui tangue, mais pas celle en or - ni celle de la déconne d'ailleurs... Vivement l'automne (cela me laisse franchement aussi dubitatif que l'ami Pitt ci-dessous...).
Les Moissons du Ciel (Days of Heaven) de Terrence Malick - 1978
Ma foi, j'avoue la même impression avec Days of Heaven qu'avec les autres films de Malick : je reconnais le talent, j'applaudis à la mise en scène et à la direction d'acteurs, je m'incline devant la maîtrise et la force du regard, mais je reste un peu à l'écart de ce cinéma un peu trop grandiloquent, qui affirme un peu trop fort son génie, et qui me laisse, donc, sur le banc des supporters. Que du bel et bon, là dedans, on est bien d'accord : Malick se pique de re-dresser un état primitif du monde, à travers quelques personnages perdus dans l'immensité de l'Amérique rurale du début du XXème. Bill, sa copine Abby et sa soeur travaillent dans les champs de blé du Texas, pour un riche, jeune et beau propriétaire atteint d'une maladie incurable. Quand celui-ci s'entiche d'Abby (dont il ignore qu'elle est l'amoureuse de Bill), le prolo entrevoit la possibilité de s'enrichir facilement, comptant sur la mort rapide du gars. Mais cette attitude ambigüe va développer des rapports troubles entre cette poignée d'individus, où rapports de classes, émois amoureux et domination sexuelle vont mener à la tragédie. Entre roman à l'eau de rose et éléments bibliques (de la Genèse aux sept plaies d'Egypte), il s'en passe de sombres sous le soleil texan.
Peu importe d'ailleurs ce scénario, que Malick ne cherche pas à rendre plus original que ça. Ce qui compte, c'est la mise en scène, cette façon splendide de regarder l'Amérique profonde comme une sorte d'Eden perdu : les animaux, très nombreux, les paysages, filmés dans toutes leurs couleurs mais aussi dans tout leur vide, les rapports des hommes avec eux, tout concourt à redessiner un Paradis ancestral. La photo superbe de Nestor Almendros en rajoute encore une couche dans la splendeur visuelle de ce film, qui se rapproche parfois des tableaux de campagne d'Edward Hopper, quitte à livrer des plans "illogiques" : un bureau dressé en plein champ, une maison qui surgit de rien, des faux raccords à gogo, peu importe du moment que la cadre est beau, que la vision est parfaite. La plupart des plans, une fois passée l'intro, se résume au jaune des blés sous le bleu du ciel (on dirait du Rothko, ou du John Ford), avec ça et là quelques humains au travail. Les sentiments peuvent tranquillement s'exacerber dans un pareil milieu. En plus de cet art incroyable du cadre juste, Malick utilise un rythme de montage très étrange, qui peut parfois donner lieu à des ellipses vertigineuses pour, la seconde d'après, s'attarder longuement sur une expression de visage, par exemple. Certaines informations capitales pour la trame sont transmises en un seul plan très court, et d'autres (affiner un sentiment, faire
monter une atmosphère) prennent toute une séquence. En tout cas, on sent que tout est extrêmement pesé,calculé, dans la mise en scène,... et c'est bien un peu là que le bât blesse. Parce que, malgré le romantisme prenant qui émane de cette histoire (les acteurs, Richard Gere, Sam Shepard, Brooke Adams, sont beaux comme des enfants), on reste à côté, comme devant une peinture magnifique et trop savante. L'émotion a du mal à passer dans un contexte si sophistiqué. On admire, mais on reste loin de la chose, en simple spectateur. Il n'en reste pas moins qu'il est nécessaire de voir cette pastorale américaine, c'est du travail d'orfèvre.
La Ballade Sauvage (Badlands) de Terrence Malick - 1974
Si Beckett avait réalisé un road-movie (je sais qu'il l'a fait, c'est juste une formule), ça aurait sûrement
donné quelque chose comme Badlands. Ce qui est absolument hallucinant dans ce film, c'est en effet la déshumanisation complète des personnages et des actions qu'ils commettent (assez mauvaises actions, puisqu'elles consistent à tuer des gens au fusil de chasse).
A 11000 verstes du Bonnie and Clyde de Penn (remercié au générique d'ailleurs, tiens), on n'a pas droit ici à une ballade romantique placée sous le signe de l'amûûûûr fou, mais à une errance froide, au milieu d'un sol américain privé de toutes ses aspérités, plat comme l'arrière-pays de Moulins. Et c'est curieusement ce style sans affect, cette distanciation, qui fait qu'on adhère si bien aux personnages, qu'on en vient à éprouver une empathie assez troublante pour leurs faits et gestes. Bien avant Gus Van Sant, Malick avait compris qu'un bon personnage doit être comme un écran blanc sur lequel le public éprouvera plus de facilité à projeter ses fantasmes. Le jeu des deux tueurs est en ce sens sublimissime : Sissy Spacek est comme toujours géniale, elle ne fait absolument rien, n'a aucune expression, et atteint bien sûr un summum de profondeur dans la pose des re
gards, les mouvements indicibles de bouche et de corps ; à l'opposé, Martin Sheen, en James Dean éboueur, est un personnage de chair et de sang, un mythe. La musique, elle aussi, défaite, en haillons, est un chef d'oeuvre. Pour ce qui est de la pure mise en scène, Malick, encore une fois, fait la preuve qu'il est bien LE gand cinéaste du vide : une grande partie du film se déroule dans un no man's land total, un paysage lunaire et splendide que la caméra filme en tant que tel, et qui acquiert une beauté toute... becketienne, je trouve pas d'autres mots. Il faudra attendre Gerry pour revoir une telle science du cadre et un tel amour du froid. Enfin, ce discours doucement instillé sur la place du mythe en Amérique et des modèles de la jeunesse (James Dean, Nat King Cole, les aviateurs, les cow-boys, les truands...) donne du fond au film, ce dont on ne se plaindra pas. Un grand moment de cinéma expérimental. Je pardonne définitivement à Malick The New World.
Le nouveau Monde (The new World) de Terrence Malick - 2006
C'est bien ce blog : on passe sans transition de Kiarostami à Harry Potter, et d'icelui à Bergman... Rien à dire, éclectique et nécessaire. Parenthèse refermée.
The new World : pas touché, pas ému par ce film, que visiblement il était pourtant de bon ton d'attendre avec impatience. Tout ça part très bien, une première demie-heure lumineuse, très douce et fragile, qui tient grâce à cette sublime musique (Mozart, Wagner, quand même) toujours surprenante là où elle est placée. Grâce aussi à la magie de ces gestes simples que Malick n'explique pas. Grâce au jeu des acteurs, Colin Farrell remonte un peu dans mon estime. Grâce à ce travail sur les accents aussi, très beau. Quelques paysages assez splendides, il faut le reconnaître, même si les hautes herbes vont finir par devenir un tic de langage chez Malick après Thin Red Line.
Ensuite, tout se gâte. Le gars a sûrement lu toute la doc sur Pocahontas, et feuilleté très scolairement un abrégé de la pensée de Rousseau illustrée, rien à dire, c'est du bon travail... mais il n'empêche qu'on a du mal à croire à une telle naïveté, et on se dit que les "native americans" étaient peut-être un chouille plus épais que ces personnages sans âme, gentils comme des Bisounours, qui feraient passer Bambi pour Mussolini. Et son jardin d'Eden a tendance à puer un peu des pieds. Ce qui rendait Pocahontas émouvante au début (sa naïveté, ses gamineries), finit par la faire apparaître trop simplette, limite débile légère. La faute à cette actrice insipide qui ne sait que sourire bêtement. Je suis peut-être pour Malick un gros con de civilisé qui n'a rien compris à la beauté d'une feuille d'arbre, je maintiens que ma définition du bonheur est assez loin des sauts à la con dans l'herbe. Ninetto Davoli, dans les Pasolini (Uccellacci e Uccellini, un chef-d'oeuvre), atteignait une dimension humaine et amère dans la simplicité de l'enfance. Ici, que de la curiosité de vieillard pour une jeune fille légère. Toujours eu un peu de mal avec les rôles de simplets (L'arc, The Piano, etc.)
Malick passe tranquillement à côté du vrai sujet, qui aurait pu donner une réelle puissance à son film, mais qu'on n'entrevoit qu'à une ou deux reprises : le passage de l'enfance à l'âge adulte, l'apprentissage de la vie moderne.
Une symbolique très lourde (ah les cheveux de Poca pris dans un filet, ah le raton laveur enfermé dans une cage, ah les mousquets contre les tomawhaks!), un maquillage outrancier (les bubons sur les visages des enfants "civilisés", c'est pas un poil trop ?) et un jeu de lumières sans subtilité (gris métal pour les Anglais, vert prairie pour les Indiens) vient alourdir le reste. On s'ennuie mollement, sans plus, c'est insipide et assez creux. Un peu comme si on n'écoutait que la face B de Meddle des Pink Floyd. Si le paradis ressemble à ça, je préfère y renoncer et me vautrer dans le stupre de la modernité mondialisée.


