Love (Szerelem) (1971) de Károly Makk
Pas grand chose à reprocher à la parfaite élégance des images de Makk, qui illustrent cette bonne vieille époque communiste où l'on enfermait, quand cela vous chantait, n'importe quel opposant politique. L'histoire est ici simplement contée à travers les relations d'une très vieille dame avec sa belle-fille qui vient tous les jours à son chevet. On sent tout le respect qui les lie, leur affection, et on comprend peu à peu que la belle-fille fait croire à la vieille dame digne mourante que son fils est aux Etats-Unis, retenu par le tournage d'un film. Le pauvre type est en fait incarcéré et sa femme est sans grande nouvelle de lui. Alors que la vieille dame agonise, sa belle-fille espère que son mari sera libéré pour pouvoir lui rendre une ultime visite... Makk réalise un film d'une immense sobriété où l'on ressent tout le désarroi de cette femme pour tenter de donner de l'espoir à sa belle-mère (elle écrit elle-même les fausses lettres). Un désarroi doublé d'un fatalisme terrible à l'image de cette scène où le docteur impuissant vient demander à la femme ce qu'elle souhaite qu'il fasse pour cette vieille mourante : elle répète à l'envi un "Faites pour le mieux" glacial comme si cette époque n'était plus celle où l'humanité avait des droits. De même, quand elle retrouve sur la fin son mari, la gêne qu'il y a entre eux est incroyable, fait même froid dans le dos, comme si après une telle période de doute il fallait réapprendre à s'aimer. Makk distille dans son film des "petits flashs de conscience" (on pense au Diamant de la Nuit de Nemec vu il y a peu), micro flashs-back ou instantanés de la pensée, qui ajoutent une belle dimension humaine aux personnages. C'est ultra rapide et assez subtil, mais cela apporte quelques secondes d'accélération dans un film où le rythme, avouons-le, est tout de même assez roploplo (à ne pas regarder sous tranxène, clair). Belle interprétation, en passant, des deux femmes qui donnent beaucoup de crédibilité à leur relation affective.
Un autre Regard (Egymásra nézve) (1982) de Károly Makk
Le film a beau avoir une certaine audace (une histoire lesbienne dans la Hongrie de 1958, attends, il doit y avoir un parallèle... dans le genre, peu de liberté...?), il m'a semblé d'une part, esthétiquement, terriblement vieilli - on se croirait presque devant un vieil episode de Tatort sur france 3 le jeudi aprèm - et, au niveau du rythme et de l'intrigue, terriblement plat et prévisible. Il s'agit peut-être d'un portrait relativement fidèle de la société hongroise de 1958 et des enjeux politiques de l'époque mais les traits sont tout de même assez gros : une journaliste lesbienne d'origine paysanne (bon déjà) tente à la fois d'étaler la vérité sur les magouilles politiques et de vivre, au grand jour, son amour avec une sculpturale blonde; pas de bol, celle-ci est mariée avec un militaire un peu sectaire et quand le moustachu hongrois est en colère, cela peut faire du pétard. Dès le départ on nous dévoile la fin tragique de l'histoire, comme si le combat de notre journaliste (professionnellement et personnellement, forcément) était perdu d'avance : cela coupe les jambes à tout suspens final dans un récit où chaque "rebondissement" est déjà borné d'avance (la blonde est attirée, résiste, oh mon Dieu, mais ah! c'est plus fort qu'elle, elle craque, revient vers son amante et ne supporte plus dorénavant un poil de la moustache de son mari... mouais). Peut-être que traiter de l'homosexualité en 1982, dans un film hongrois lui-même "d'époque", était encore provocateur mais, rétrospectivement, cette histoire paraît aujourd'hui extraordinairement morne et molle... Bref, le cinéma de Makk m'a passablement ennuyé, pour ne pas dire mortellement.
Long Week-end à Pest et Buda (Egy Hét Pesten és Budán) (2003) de Károly Makk
Avec une image très sophistiquée et un grand soin apporté au son, Makk nous donne à suivre un homme, Ivan, qui revient après plusieurs dizaines d'années dans son pays d'origine, en Hongrie donc, au chevet de la femme mourante qu'il a aimée; il a quitté pour ce faire en toute hâte sa femme et leur calme maison de Lugano pour faire face à son passé: s'il apprend que Mari a travaillé en partie pour le KGB hongrois et se retrouve responsable de son incarcération terrible, il réalise qu'il a aussi laissé derrière lui une fille aujourd'hui adulte.
Makk filme avec précision ces retrouvailles plus ou moins houleuses et ses petits moments de vie où Ivan et sa fille s'approchent et apprennent à se connaître. Tout respire le travail d'orfèvre et quelques jolis moments d'émotion surviennent lorsqu'Ivan revient dans la maison de son enfance ou lorsque de lourds silences s'installent entre Ivan et Mari. Ce n'est certes point Armaggedon au niveau des effets spéciaux mais le film tire tout son charme, sa quiétude et sa profondeur de tout ce passé raté qui ressurgit tout d'un coup dans la vie de cet homme fatigué. Si l'on sent qu'à mesure qu'il se lie avec sa fille, il s'éloigne un peu plus de Mari, son retour à Lugano lui réservera une autre surprise... Le père et la fille qui semblent avoir tant souffert par leur passé (l'une de l'absence d'un père, l'autre de cet amour sacrifié) finiront par être l'un pour l'autre une bouée de sauvetage dans leur solitude. C'est pas la fête à Neuneu, certes, juste une oeuvre au cordeau réalisée de main de maître.



