A Moment of Innocence (Nun va Goldoon) (1996) de Mohsen Makhmalbaf
Des plus intéressantes, cette œuvre de Makhmalbaf père à la croisée des chemins cinématographiques d'un Close up (la frontière poreuse entre fiction et réalité, souvenir et re-création artistique) et d'un Ten (la longue séquence dans la voiture avec une caméra fixe pointée sur l'acteur interprétant Makhmalbaf jeune) kiarostamiens. Le cinéaste a la volonté de remettre en scène un des épisodes de sa jeunesse, en 1974, lorsqu'il avait poignardé un policier. Des séances de casting pour choisir les jeunes gens qui vont interpréter les deux rôles principaux (le flic qui insiste pour qu'un "beau gosse" reprenne son rôle et qui boude lorsque le cinéaste choisit à sa place un gamin dont le physique est plus proche de celui du policier) au tournage, en toute fin, de cette scène-clé qui, sans dévoiler la chute, prend une "tournure" quelque peu différente, on s'amuse à suivre tout le cheminement créatif, ce véritable "work in progress", le jeu sur le film dans le film de cette œuvre aux allures de palimpseste cinématographique où la "réalité" ne cesse de se "ré-écrire". Les acteurs préparant le film (le "vrai" policier qui donne des indications à sa jeune doublure) font le film, certaines séquences censées se passer dans le présent "narratif" se transforment soudainement et subtilement en une mise en scène du passé (le jeune Makhmalbaf avec la jeune fille qui vient lui apporter un thé dans la voiture) et le cinéaste de prendre un malin plaisir à ce petit jeu de miroir dans les multiples interactions (et variations) entre le souvenir et le présent (filmé...).
Makhmalbaf réussit quelques magnifiques séquences d'un naturel confondant (la séquence déjà évoquée en caméra fixe dans la voiture, celle où le jeune Makhmalbaf déambule dans ces petites rues labyrinthiques avec sa jeune amie et dont on pourrait s'amuser à trouver un écho dans... Copie conforme) et se plaît, en particulier dans la dernière partie, à multiplier les points de vue sur le récit en suivant, tour à tour, contant une histoire après l'autre, ses trois jeunes personnages principaux dont les chemins se croisent. Le film se termine sur une image arrêtée avec une "fleur" et un "pain" (la traduction littérale du titre persan que je parle aussi couramment que le chinois) comme un curieux "moment d'innocence" relativement inattendue par rapport au "projet de départ" (hum, hum...) qui donne tout son sens à cette oeuvre cinématographique "re-créative" en la teintant d'une certaine ironie (la réalité se retrouvant forcément "biaisée"...). Passionnant et touchant, que demander de plus au père Makhmalbaf ?



