Whisky Galore ! (1949) d'Alexander Mackendrick
Vous avez fini par comprendre, je pense, que le cinéma britannique n'a jamais été avec mon camarade notre tasse de thé. On s'attaque pourtant avec Whisky Galore ! a du lourd puisqu'il s'agit du premier film de Mackendrick (Sweet Smell of Success, tout de même), une œuvre considérée comme un des tout meilleurs films comiques, voire un des tout meilleurs films de nos voisins. Bon ben cela doit être culturel alors... Attention, il y a quand même de quoi sourire, ne serait-ce que dans l'argument de départ : on est en 1943 et cette petite île écossaise doit faire face à une véritable tragédie... il n'y a plus un litre de whisky disponible - moi qui viens de finir ma réserve de rhum malgache, je compatis. Heureusement pour nos vieux lascars, un bateau vient de s'échouer avec à son bord des dizaines de milliers de caisse du puissant breuvage ; seuls petits pépins à l'horizon, le fait qu'on soit dimanche et qu'on ne puisse décemment pas mettre la main sur la cargaison le jour du Seigneur, et la présence du Capitaine Paul Waggett (Basil Radford, à fond) bien décidé à empêcher la mise à sac du navire... Il en faudrait plus pour dissuader nos vieux briscards qui, dès le lendemain, à minuit pétante vont monter à l'assaut du bateau oscillant à leur risque et péril...
Défilé de tronches locales qui font preuve d'une pugnacité à toute épreuve pour tenter en ces temps difficiles une ultime razzia, détermination du Capitaine Waggett pour remettre la main sur ces caisses volées (Mais l’Écossais fait preuve d'une imagination sans fond lorsqu'il s'agit de dissimuler le précieux élixir - jolie séquence cocasse au passage et course poursuite finale trépidante entre un camion chargée à bloc de caisses et les autorités) et portrait peu reluisant de cette petite communauté un poil arriérée (la mère qui enferme son fils... d'une trentaine d'années - il aura bien du mal à s'émanciper, le garçon). Les dialogues fusent - on est dans l'humour british pur jus... hein ? ouais c'est gentiment drôle quoi... -, le paysage est magnifiquement filmé, le film ne manque point de rythme, bref, c'est loin d'être désagréable dans l'ensemble mais il n'y a pas non plus de quoi se rouler par terre, voyez... Dur à dire, en conclusion, mais on va po non plus forcer sa nature - Sympathoche, ouais, en toute bonne foi, forcément...
Le grand Chantage (Sweet Smell of Success) (1957) d'Alexander Mackendrick
Film noir virtuose que cette œuvre de Mackendrick qui, après A high Wind in Jamaica, nous a résolument régalé ce mois-ci. Burt Lancaster, en éditorialiste influent, et Tony Curtis, en agent de presse "opportuniste" (c'est un euphémisme) peuvent donner la pleine mesure de leur talent, l'un en sombre personnage introverti (un type amoureux de sa sœur est rarement jouasse), totalement fasciné par son propre pouvoir, l'autre en petit gazier gouailleur et démerdard, toujours à l'affût d'un coup juteux. Un film noir sans cadavre ni meurtrier, ce n'est point si commun me direz-vous : c'est oublier la plume assassine de Burt et les coups (ou la langue) de pute mortels de Tony, deux experts manipulateurs en leur domaine, l'un cherchant à tout prix à se débarrasser d'un jeune homme trop pressant (touche pas à ma soeur), l'autre étant prêt à tout pour rentrer dans les bonnes grâces de Burt (la simple mention d'un nom dans ses colonnes valant de l'or).
Rarement vu Tony Curtis dans un tel rôle d'enfoiré, un enfoiré qui sait non seulement user de ses charmes (sa gouaille envers ses clients et diverses créatures féminines, ses petits sourires (d'hypocrite forcené)...) mais qui sait aussi faire fi de toute mauvaise conscience pour parvenir au sommet : il est prêt à se vautrer dans la boue pour plaire à Burt Lancaster, personnage d'une suffisance à vomir. L'intrigue est en elle-même assez simpliste - Curtis doit s'arranger pour salir la réputation d'un type - mais le plan échafaudé pour y parvenir relève, lui, de la haute voltige... Petite virée dans le "swinging" New-York des fifties où la soif de succès et de pouvoir transpire par toutes les pores de ces deux individus emblématiques. L'immense talent de Mackendrick réside dans cette capacité à faire virevolter sa caméra pendant plus de quatre-vingt-dix minutes autour d'une galerie impressionnante de personnages parfaitement dessinés (du flic pourri jusqu'à la moelle jusqu'à ce jeune guitariste intègre, l'amoureux transi de la soeur (fragile et diablement mimi Susan Harrison) en passant par toute la faune du show-biz (critique, journaliste, artiste, agent, "starlette"...)). On passe d'un lieu à l'autre en un clin d'oeil et on reste baba devant la virtuosité de chaque plan avec ces mouvements de caméra toute en subtilité qui ne cessent de tourner autour des personnages comme pour en capter chaque facette - et ça fonctionne à la perfection tant chaque individu prend tout son relief. Point de meurtre crapuleux, disais-je, mais une plongée dans la noirceur machiavélique des coulisses du show-biz absolument fascinante. Un must.
Noir c'est noir, c'est là
Cyclone à la Jamaïque (A high Wind in Jamaica) (1965) d'Alexander Mackendrick
C'est l'ami Basti*n qui, via Le Masque et la Plume, m'a mis sur le coup de ce film ressorti hier en France et je ne peux que lui en être reconnaissant. L'histoire de ces gamins qui se retrouvent, malgré eux, sur un bateau de pirates pourrait faire penser, de prime abord, aux Enfants du Capitaine Grant (lointain souvenir personnel de jeunesse, puisqu'il s'agit de l'un des tout premiers films que j'ai vus au cinéma) : ce serait se mettre gravement le doigt dans l’œil que de faire l'amalgame ou de tenter une quelconque comparaison entre une pâle production Disney pour bambins et cette œuvre de Mackendrick où plane une étrange atmosphère morbide ; nos petites têtes blondes sont certes prêtes à faire les quatre-cents-coups sur ce bateau de pirates, au grand dam d'ailleurs de l'équipage (j'adore lorsqu'Anthony Quinn pète un plomb et lance un "It's a serious boat !!!!!" alors que les gamins font des glissades sur le pont) mais Mackendrick, loin de chercher à nous servir un gentil film d'aventures édulcoré, montre que dans la "vraie vie", l'ombre de la mort n'est jamais loin... et les gamins d'en faire la triste expérience ; là où le cinéaste marque également des points, c'est qu'il ne cherche jamais à jouer la carte du drame - facile de toucher le point sensible du spectateur avec la mort d'une ptite tête blonde ; ce qui l'intéresse, c'est de montrer toute l'insouciance de cet âge, de ces gamins capables d'encaisser la mort avec finalement beaucoup plus de "facilité" et de fatalisme que les adultes. Loin d'être de simples petites marionnettes attendrissantes, ils donnent au film une véritable profondeur (on y revient illico) et c'est sûrement là que réside avant tout la grande réussite de Mackendrick.
Mrs Thornton est horrifiée de voir la réaction de sa progéniture qui, à peine quelques secondes après avoir vu un cadavre (un de leurs serviteurs a été écrasé par leur maison victime d'un violent cyclone), joue dans des flaques d'eau en chantant une chansonnette morbide. Pour elle, ils sont en train de devenir des "sauvages" et il est grand temps qu'ils rentrent en Angleterre pour faire leur éducation... Bizarrement, certes, aucun des deux parents ne monte à bord de ce navire en partance pour l'Angleterre... et, pas de bol, le bateau est à peine parti qu'il est attaqué par des pirates. Une fois que les pirates, menés par le Capitaine Anthony Quinn et son second James Coburn, ont mis la main sur le butin du navire, ils mettent les voiles ; quel n'est point leur étonnement de découvrir dans la cale les bambins qui, en s'amusant à passer d'un bateau à l'autre, s'y sont retrouvés enfermés. Quinn, sérieux comme un pape, ne pourra s'empêcher, sans vouloir jamais l'avouer, d'être "touché" peu à peu par ces gamins qui foutent pourtant un sacré bazar sur le navire - si cela finit par faire marrer Coburn, les autres membres de l'équipage ne tardent point, eux, à les considérer comme de dangereux "trouble-fête"...
La mort est dès le départ présente sur ce navire avec la chute d'un singe, saoulé par les marins, d'un des cordages. Les gamins, choqués sur le coup, vont finalement vite zapper en concentrant leur attention sur autre chose, mais la chtite Emily (gamine débrouillarde et sensée) fera au passage une petite réflexion sur les marins qu'elle juge entièrement responsables de l'incident. Ce qu'il y a de particulièrement finaud dans ce film, c'est que même si les gamins (comme tout bon gamin) passent leur temps à vouloir jouer (la plus chtite des filles qui, après s'être fait envoyer paître par un pirate alors qu'elle jouait avec ses deux poupées de chiffon, déplore qu'il n'y ait décidément aucun endroit sur le navire pour s'amuser), ils jettent facilement le trouble dans les croyances et les superstitions de nos braves et rustres pirates : qu'ils miment un enterrement et c'est le Quinn qui s'emporte sur le fait qu'on ne se moque pas de la religion, qu'ils jouent "aux fantômes" avec la tête de la figure de proue et c'est tout l'équipage qui se croit maudit ; plus leurs jeux sont innocents et plus nos pirates semblent ébranlés dans leurs principes. Mais le cinéaste n'en oublie point pour autant les dangers auxquels les gamins, laissés sans réelles surveillances, peuvent être confrontés : la mort ou l'accident surviennent aux moments où on s'y attend le moins, mais semblent finalement plus "déstabiliser" nos pirates que nos bambins...
Les deux séquences finales sont absolument fabuleuses, qu'il s'agisse du "debriefing" des gamins (l'écart terrible entre ce qu'imaginent les adultes sur les atrocités dont les enfants ont dû être victimes et le feed-back de la chtite, notamment, qui n'a retenu que les fois où elle s'est faite gronder) ou de la scène du procès où les personnes, qui jugent les pirates, interprètent, avec leurs lourds préjugés, les paroles de la gamine : décidément les adultes, empêtrés dans leurs certitudes, leur système de penser et leurs stéréotypes ne seront jamais capables de comprendre véritablement le monde de l'enfance... à croire qu'ils l'ont oublié à tout jamais... Belle réussite qui évite tous les écueils du genre - le film avec mignonnes têtes blondes - (le pathos, la facilité de tomber dans le croquignolet...) tout en restant une référence... du genre - le film de pirates - (le dépaysement, l'action, la violence...), l'ensemble étant traité de bout en bout avec une vraie sensibilité et intelligence.
L'Homme au complet blanc (The Man in the White Suit) d'Alexander Mackendrick - 1951
Eh oui, encore une fois le cinéma anglais déçoit, et ses meilleures comédies (dont fait sûrement partie ce film) n'arrive franchement jamais à la hauteur de ce que savaient faire les Américains à la même époque. Pas que ce soit honteux, bien sûr que non, c'est même relativement amusant dans les détails et dans l'histoire : c'est une critique sociale un petit peu lourde mais qui s'habille habilement sous des traits à la Capra, à savoir une comédie morale et naïve avec personnages candide, femmes bienveillantes et puissants vénaux à la clé. Un petit chercheur en textile découvre la formule du tissu qui ne se déchire ni ne se tâche. D'abord suivi par les magnats de l'entreprise, il doit bientôt subir les attaques des lobbies du nettoyage, des autres entreprises textiles, et même des pauvres lavandières, que cette invention menace. C'est donc une critique douce-amère sur la difficulté d'être novateur et génial dans le monde consumériste d'aujourd'hui, et c'est vrai que ça ne fait jamais de mal. En héros, on nous offre un Alec Guinness assez démonstratif dans son côté naïf, surjouant le savant fou et asocial, mais ma foi parfois plaisant dans ses minuscules mimiques. Le film égrenne les petits gags, ici une machine qui fait "blurp", là une mignonne saynète où notre héros tente de pénétrer dans la demeure du PDG, là encore des dialogues finauds entre Guiness et la jeune première (peu charismatique Joan Greenwood) : ça nous évite de nous endormir complètement, car à part ça, le film travaille sur une espèce de faux rythme parfaitement poussif. En gros, ça ne décolle jamais, alors qu'on aperçoit à maintes reprises la possibilité pour Mackendrick de lâcher les chevaux et d'aller vers la bon vieux délire. Le gars ne mange pas de ce pain-là, et reste dans une modestie qui lui fait honneur mais annule tout l'humour pince-sans rire du film. Pas assez caustique, par assez frontal dans ses attaques, pas assez drôle dans ses détails, tout ça s'enlise dans le vague et le pastel. Restent quelques éclairs de talent, comme cette course-poursuite finale dans la nuit, où le complet immaculé porté par Guinness sert de cible à ses ennemis (le travail sur la photo est pas mal), ou cette utilisation profonde des décors et des cadres. A part ça, tout ce qu'on peut dire, c'est : rendez-nous Howard Hawks et Cary Grant.
Tueurs de Dames (The Ladykillers) (1955) d' Alexander Mackendrick
Bonne petite poilade à l'anglaise sauce fifties que ce Ladykillers : une bande de cinq bras cassés investissent la maison d'une vieille, et alors qu'ils pensent trouver en elle la parfaite couverture pour leur casse du siècle, la vieille, véritable Miss Catastrophe, va finir par les rendre tous complètement berdins : joie de ces couleurs et de ces décors saxons vintage, mais surtout gloire à ces acteurs qui s'en donnent à coeur joie : Katie Johnson incarne cette vieille dame pimpante avec panache et face à elle, en leader des pieds nickelés, on retrouve l'excellent Alec Guiness dont la tronche est en soi tout un poème : une crinière blanchâtre explosée, un sourire draculesque, une démarche de bossu, il est le "cerveau" de cette bande de guenillards qui feraient moins taches en pompom girls que dans un gang : un gros bourrin avec un petit coeur qui bat, une petite frappe toujours sur le qui-vive (excellent Herbert Lom), un moustachu débonnaire et, cerise sur le gâteau, en petit mecton, Peter Sellers. Le gang établit son Q.G chez la vieille, compte se servir d'elle pour récupérer le magot et se faire la malle ni vu ni connu. Ca c'était le plan. Seulement la vieille ne va pas se contenter d'être un petit grain de sable dans l'organisation du bazar, devenant en cours de route un gros boulet. Pas d'autres choix, pour nos grands professionnels, que de l'éliminer, seulement la petite plaisanterie (po difficile de l'abattre, sur le papier) va tourner au véritable massacre pour nos cinq hommes...
Certains gags sont peut-être un peu gros, mais le rythme de l'ensemble est tellement soutenu et certaines séquences tellement poilantes qu'on en finit pas oublier ce petit bémol : une chasse au perroquet qui détruit la moitié de cette baraque déjà bien brinquebalante, notre vieille dame offusquée par le traitement qu'on fait subir à un cheval qui alerte tous les flics du quartier alors qu'elle transporte, malgré elle, le magot, une rencontre entres vieilles dames au taquet et notre gang coincé dans la baraque absolument hilarante (Alec Guiness au piano, énorme), et un final qui est une véritable tuerie dans tous les sens du terme - un comique de répétition dans la façon de se débarrasser d'un corps qui fait inexorablement mouche. Katie Johnson, qu'elle prenne ses airs de bonne pâte ou sa mine offusquée, est absolument craquante, et même si tout le monde doute qu'elle ait bien toute sa tête c'est encore celle qui a le plus les pieds sur terre. Elle finit par faire tourner en bourrique ce pauvre Guiness tout penaud de constater la seule faiblesse dans son plan : le facteur humain... Une comédie à l'anglaise qui pète le feu avec un duo de choc (Johnson/Guiness) qui n'a pas pris une ride. Parfait quand on ne veut pas se prendre la tête et se laisser divertir, sainement, par des acteurs en pleine bourre.
















