Week-End Lover (Zhou mo qing ren) (1995) de Lou Ye
Premier film âpre du gars Lou Ye tourné avec deux yuan six mao sur la jeunesse de Shanghai et qui se concentre sur une histoire d'amour à trois personnages - forcément... - tragique avec, en toile de fond, une petite bande de "rockers" vintage. L'action du film est certes située dans le milieu des années 80 - soit dix ans avant la date du tournage - mais donnerait presque l'impression d'être à des années-lumières de l'époque contemporaine (ouais Shanghai a bien changé, dit-il, tout en ayant l'impression de sortir un cliché çacomme). L'ambiance générale ne serait finalement point sans faire penser aux premiers films... d'un Assayas, en plus glauque, voyez... Pasque même si cette jeunesse a l'énergie pour aller grattouiller la guitouse et faire péter la batterie, l'ambiance est tout de même po jouasse-jouasse (rien que les paroles de la chanson lors du concert final donnerait envie de se tirer une balle)... Quant à cette ou ces histoire(s) d'amour (une jeune fille dont l'ex tout juste sorti de prison (a tué un gamin qui avait cafté à l'école, ouais quand même) et l'amant actuel, chanteur du groupe, se tirent la bourre), au-delà de quelques fiévreuses étreintes, on ne peut point dire non plus qu'elles respirent la paix et la sérénité. Le seul véritable petit rayon de soleil dans le film aura lieu lorsque les deux personnages féminins principaux (la seconde gazelle du récit a quitté son mec, youplaboum) décideront de faire la fiesta (je n'ose point parler du pseudo happy end sur le fil, limite ringardos et qui dénote terriblement par rapport au reste du film...).
Au delà donc de cette petite soirée pleine de légèreté et d'insouciance, on ne peut pas dire que les relations entre nos jeunes gens soient particulièrement détendues ou respirent le bonheur : l'affrontement entre les deux gaziers finira d'ailleurs en véritable pugilat - coup pour coup - alors que des trombes d'eau s'abattent sur la ville comme pour mieux écraser tout véritable espoir... L'héroïne, quant à elle, ne pourra s'empêcher d'avouer à quel point elle se sent coupable de tout ce ramdam (personnage très louyéen, si j'osais) lors d'une séquence, sur la fin, face caméra, particulièrement réussie et prenante (il est bien dommage, une fois de plus, que cette épilogue finale vienne gâcher ce petit moment de contrition plein d'émotion). Il y a bien sûr (comme tout premier film réalisé avec que dalle) des maladresses évidentes notamment dans la construction du récit - j'avoue qu'au bout de vingt minutes, je fus totalement perdu, ayant bien du mal notamment à me repérer par rapport aux diverses indications temporelles... - ou dans la direction des acteurs. Mais l'ensemble reste prometteur (seize ans plus tard, c'est certes facile à dire...) et le prix "Fassbinder" glané à l'époque lors d'un festival allemand paraît, rétrospectivement, on ne peut plus mérité et judicieux pour récompenser ce cinéaste shanghaien sans concession particulièrement apte à capter l'état d'esprit de cette génération chinoise. Po vraiment optimiste, simplement juste.
Nuits d'Ivresse printanière (Chun feng chen zui de ye wan) (2009) de Lou Ye
Et si Lou Ye s'imposait définitivement comme l'un des seuls cinéastes chinois de "fiction" à être capable de capter cette jeunesse chinoise, pleine du désir d'aimer, de vivre, d'énergie, mais rattrapée malgré elle par une brumasse de désespoir, de tristesse qui finit par gagner leur âmes comme les nuages gris envahissent le ciel ?...; en dehors de ces formules à deux yuans - j'ai le droit à mon ptit lyrisme passager quand même -, j'avoue qu'après Une Jeunesse Chinoise (je garde également un excellent souvenir de Suzhou River qu'il me faudrait revoir ; et un souvenir beaucoup plus terne de Purple Butterfly qui m'avait laissé froid), je suis totalement emballé par ce nouveau Lou Ye, toujours efficace dans sa mise en scène constamment en mouvement, semblant ne jamais tenir en place mais sans jamais tomber dans l'arty de petit malin - voilà pour la forme ; je demeure tout autant charmé dans le fond, avec ces multiples chassés-croisés amoureux - trois hommes et deux femmes - où chacun tente de chercher une bouée de sauvetage, pense la trouver, mais ne parvient que très rarement à s'y raccrocher.
Jiang Chen (bluffant Hao Qin, à la fois solaire par son charisme, son charme évident et lunaire par cette difficulté à garder ses conquêtes dans ses "rayons" (mouais...)) est au centre de ce système amoureux complexe, puisqu'il parvient à séduire dans un premier temps un homme marié (Wang Ping) puis un jeune homme (Luo Haito) qui semble prêt, pour lui, à laisser tomber sa petite amie. Ce n'est point un hasard si Chen et Ping ne peuvent vivre leur passion que sur une île, loin de cette société où il est on ne peut plus difficile (encore à l'heure d'actuelle) d'afficher en plein jour son homosexualité, pour ne pas dire sa fougue amoureuse. La femme de Ping fait suivre son mari (par Luo Haito) et ne tarde pas à découvrir cette liaison clandestine qu'elle se refuse d'admettre - jalousie, bien sûr, mais également perte de la face aux yeux de sa famille qui a toute confiance en Ping. Luo Haito, quant à lui, tentera de prendre la place de Ping (lorsque celui-ci s'éclipse) dans le coeur de Chen, mais peine à couper le cordon amical et amoureux qui le relie à sa donzelle. Si ces deux hommes seront incapables de suivre jusqu'au bout l'électron libre Chen (suicide pour l'un, difficulté pour l'autre de faire un véritable choix - Chen ne cherchant point peut-être à les retenir plus que ça...), que dire de ces deux personnages de femmes qui semblent dans cette histoire encore plus abandonnées, esseulées, laissées pour compte... La femme de Ping, "sanguine", se réfugie dans une violence aveugle, la jeune amie de Haito, pourtant capable de solidarité et de compassion quand d'autres sont dans le besoin, finissant par s'effacer d'elle-même. Jiang Chen, ni véritable bourreau, ni véritable victime, continuera de son côté ses errances amoureuses, après avoir essayé de soigner ses blessures, de chercher à les dissimuler (la séquence du tatouage) - les souvenirs (Wong Kar Wai n'est pas forcément si loin) de son amour avec Ping continuant d'affleurer dans un petit jour gagné par une sombre brume.
On sent dans cette jeunesse à la fois une formidable énergie et une évidente volonté d'aller de l'avant coûte que coûte, mais, à l'image de ce voyage avorté - la voiture de Chen et Haito crevant au bord de l'autoroute -, il semblerait bien que ces fuites en avant amoureuses soient irrémédiablement vouées à l'échec. Une superbe séquence, notamment, traduit à la fois cette soif de jouissance et cette constante bataille pour parvenir à ses fins (comme un combat perdu d'avance...?): lorsque Chen et Ping se retrouvent ensemble sous la douche et font l'amour pour la première fois, on ressent ce désir profond qui les agite tout en
ayant l'impression que ses corps se rejoignent au prix d'un terrible combat ; sans forcément parler "d'énergie du désespoir", Lou Ye parvient toujours à montrer subtilement un certain déphasage entre ces évidentes aspirations amoureuses et cette brutale réalité baignée de tristesse. Les séquences de chant (Lorsque Chen, habillée en femme, se lance sur scène dans cette chanson que viennent recouvrir - magnifiquement (sublime montage de toute la séquence) - quelques notes de piano mélancoliques) ou de karaoke (Chen, Haito et la jeune femme, réunis dans cette salle de karaoke, pour une scène à la fois pleine d'apaisement mais également follement tristoune - les larmes aux yeux de la fille) sont en cela particulièrement symptomatiques de cette envie terrible d'exprimer ses émotions, de faire partager son ressenti à l'autre mais avec toujours un voile de "mal-être" qui semble embaumer le tout. Pas facile de forcément traduire par des mots (mea culpa les amis...), l'ambivalence constante de cette atmosphère à la fois électrique et "déchargée", comme fatalement court-circuitée, mais les images de Lou Ye, elles (et c'est l'essentiel...), y parviennent avec une grande économie de moyens. Enivré et content de l'être, le cinéma chinois contemporain (ah ? Lou Ye est banni, trop dommage...) ne donnant que trop rarement de tels motifs de satisfaction. (Shang - 26/09/10)
Respects envers mon éminent camarade, qui a su dans le texte ci-dessus mettre des mots sur l'ineffable. Très difficile en effet de décrire l'atmosphère envoûtante, poignante, bluesy, qui émane de ce très beau film : Lou Ye est tout simplement un hyper-sensible qui ne se laisse jamais déborder complètement par ses émotions (un peu comme Wong Kar-Wai, exact), et parvient à les transformer en un bel écrin esthétique pour en décupler les effets. A la vision de Nuits d'Ivresse printanière, on imagine la difficulté incroyable que cela a dû être de filmer une telle histoire dans la Chine d'aujourd'hui, et on devine ça et là un filmage presque clandestin, à l'arrache. Pourtant, jamais la mise en scène n'est sacrifiée, malgré son éclectisme et ses ruptures de rythme de scènes en scènes. L'émotion est toujours "là où il faut", par une utilisation très judicieuse du placement des personnages dans le cadre (le plan qui fait l'affiche du film est une splendide composition, tout comme cette scène, bouleversante aussi de mon côté, du karaoké sentimental, où chaque individu est placé sous le regard des autres et du spectateur avec une grand finesse). Je ne vais pas répéter ce qu'a dit mon collègue, et nous nous retrouverons pour cette fois sur ce film-là. Même s'il accuse une petite baisse de rythme à mi-chemin, selon moi, et ne parvient pas tout le long à garder l'incandescence de sa première heure, malgré un scénario parfois un peu trop souligné et sans mystère (je me venge de ce que mon camarade n'aime pas Valhalla Rising), on est là en face d'un mélodrame prenant et courageux, sur un certain état de la jeunesse. Lou Ye tue. (Gols - 23/12/10)
Une Jeunesse chinoise (Yihe Yuan) (2006) de Ye Lou
Quelques mois après sa sortie, Une Jeunesse chinoise n'étonne point par ces soi-disant fameuses scènes de cul (po beaucoup de changements de position... classique quoi...), ni même pour avoir pris pour toile de fond les événements de Tiananmen de juin 1989, mais surtout par la tristesse qui se dégage de l'ensemble. Un peu comme si suite à la cassure de ce mouvement étudiant, toute envie de passion, de mouvement, de bonheur était mort dans cette jeunesse chinoise; c'est en tout cas ce qui finit par transparaître de la relation amoureuse impossible entre Yu Hong (excellente et émouvante Lao Hei) et Zhou Wei.
Le film pourrait se découper en deux grandes parties : l'été 89 à Pékin et la relation "tapageuse" entre les deux amants, puis les dix années de séparation que, lui, passe essentiellement en Allemagne alors que, elle, dérive dans les grandes villes chinoises (Wuhan, Chongqing...). La première partie possède une vraie dynamique même si on assiste constamment à un éternel "je ne peux vivre ni avec toi ni sans toi". Yu Hong conte en voix off ce qu'elle écrit sur son carnet bien joliment écrit ma foi : on ressent chez elle un véritable "mal être" - superbe scène lorsqu'elle s'allonge et se tord sur le toit alors que la caméra s'élève (un petit air de déjà vu certes, mais qui fonctionne ici assez bien sur une musique au taquet) -, une véritable difficulté à vraiment communiquer avec les autres, à se confier, et seules les scènes d'amour semblent lui donner la possibilité d'exprimer comme elle le dira plus tard "toute sa bonté". Le déchirement entre les deux amants culmine lorsque la manifestation étudiante est brisée (Lou Ye évite tout véritable discours politisé pendant les événements et se contente de montrer une poignée de policiers qui tirent en l'air... - ce qui ne lui évitera point, à lui et à sa productrice, l'interdiction de tourner pendant 5 ans en Chine... eh ouais) et les scènes de panique sont relativement prenantes. Il y a d'ailleurs une certaine émotion qui se dégage de ces étudiants qui partent, enthousiastes, manifester (Lou Ye a d'ailleurs la bonne idée de remontrer ces images lors du générique de fin comme pour souligner ces instants de liesse finalement brisés) et si Yu Hong ne semble pas trop comprendre ce qui se passe, emportée par la foule, toutes ces séquences mouvementées traduisent parfaitement ses propres tourments intérieurs. Incapable de se reconnecter à lui, elle finira par se faire la malle, quittant délibérément l'homme de sa vie.
Il est vrai que la seconde partie traîne un peu en longueur; même si par ce biais Lou Ye parvient à montrer
comment les deux amants séparés semblent dorénavant plus errer que vivre (Yu Hong se jette dans les bras des hommes qui passent, un peu au hasard - chafouine, la bougresse, mais totalement dépassionnée), il ne se passe quand même pas grand chose de formidablement intéressant. Il enchaîne de longues séquences sans dialogues, portées là encore par une musique assez emballante, mais on n'attend qu'une chose, qui, on le sait, finira par arriver, les retrouvailles de ces deux âmes perdues. Forcément, lorsque cela finit par advenir, c'est le marasme total et on finirait presque par verser une larme avec l'héroïne devant un tel gâchis.
Certes le film n'est pas passionnant de bout en bout, un peu convenu même parfois, mais Lou Ye finit tout de même par mettre le doigt, par petites touches, sur les troubles de cette jeunesse chinoise, de cette génération pétée en plein élan. Il y parvient surtout par le biais de son héroïne qui envoûte par cette tristesse qui la submerge. Son air perdu à la suite d'un accident en vélo semble traduire à quel point elle ne s'attache pas forcément au fait de rester en vie ou non (il y a également un suicide d'une jeune Chinoise en Allemagne, ex petite amie du Zhou Wei, qui fait froid dans le dos). Intéressant donc au final, ce film d'un des jeunes réalisateurs les plus talentueux. Le plus dingue pour conclure c'est que l'on trouve tranquillement l'édition dvd (l'édition française) chez tout bon revendeur chinois qui se respecte... Il y a définitivement un côté de la censure qui m'échappe dans ce pays...










