Eva de Joseph Losey - 1962
Jeanne Moreau en salope parfaite, Venise en toile de fond, du noir et blanc au taquet pour habiller le tout : Eva est un bien beau film, opaque et trouble, qui s'approche doucement mais qui vous entraîne sans difficulté dans son expressionnisme très stylisé. Il fallait du talent, pourtant, pour nous faire accepter ces scènes tantôt complètement vidées de sentiments, tantôt foisonnantes de motifs et de sons. Losey nous montre une Venise transcendée, mythifiée par son regard, et à l'opposé des clichés traditionnels : la ville est fantomatique, les canaux définissant une sorte de paysage intime glacial (celui de son personnage masculin principal), les vagues fêtes et réceptions qui y sont organisées ayant beaucoup à voir avec la décadence filmée par Fellini. Les êtres, les sentiments, les rapports humains viennent se perdre dans ce paysage désolé, et la mise en scène de Losey rend parfaitement cette impression de perdition, de fin du monde. Au sein de cet écrin vénéneux, il place le personnage le plus incernable qui soit : Moreau, en garce intégrale, est aussi mystérieuse que fascinante. Elle va jusqu'au bout de sa noirceur sans pitié, en entraînant ses amants jusqu'à la folie, elle n'a aucune circonstance atténuante ; et pourtant elle est curieusement attachante, portant en elle cette mélancolie que l'actrice a toujours su trimballer dans tous ses rôles. Les plus beaux moments sont ces quelques plans-séquence où l'actrice est seule, débarrassée de son obligation de représentation envers la gente masculine, et que Losey la laisse dévoiler doucement sa part de fragilité. Dans ces scènes-là, Moreau joue certes uniquement pour la caméra, mais elle le fait avec une grâce parfaite, déployant des petites moues, des sourires, des postures de corps hyper photogéniques. Le cinéaste la regarde juste être, et nous fait partager l'intimité de la femme fatale pour nous faire éprouver de l'empathie pour elle, qui est pourtant si salope. Bien joué.
La trame n'a pas beaucoup d'intérêt en elle-même : un écrivain raté est obsédé par une femme-mante religieuse (beaucoup aimé le recadrage sur les pinces du homard quand les deux amants se retrouvent enfin au pieu) qui va le mener jusqu'à la démence. Pourtant le gars (joué un peu inégalement par Stanley Baker, bien en Matamore fat, moins bien en petit garçon perdu) a la plus belle fiancée du monde : Virna Lisi, qui a facilement trois longueurs d'avance sur la beauté de Jeanne Moreau, incroyable midinette tourmentée et fragile qui m'a tourné la tête. Mais bon, le gars est pieds et mains liés par Moreau, et traverse les paysages et les années avec cette seule obsession en tête. Encore une fois, c'est plus la façon de filmer que la façon de raconter qu'on aime là-dedans. Le film est parfois un peu moche (ce montage très rapide, bof, cette musique de Michel Legrand beaucoup trop présente, arggh), mais sait aussi parfaitement rendre l'effondrement de Babylone : la fête du début, avec ce danseur gigotant face à des bourgeois hurlants, imprègne toute l'atmosphère du film. Eva reste d'abord et avant tout cela, la description de la décadence, et un portrait de femme "sans passé" du meilleur effet. Glacial, mais prenant.
M le Maudit (M) (1951) de Joseph Losey
Étant un grand fan de la version de Lang et du jeu de Peter Lorre, c'est forcément un peu à reculons que je m'apprêtais à rentrer dans cette adaptation du gars Losey. L'ami Joseph est bienheureusement loin d'être un bras cassé : si formellement on ne retrouve sans doute pas la même virtuosité, on est loin d'être lésé, notamment sur le fond. Autres temps, autres mœurs, et le gars Joseph - alors que la chasse aux sorcières bat son plein aux US et qu'il n'allait d'ailleurs pas tarder à en être la victime - se charge forcément d'y faire quelques petites piquantes allusions. Il y a notamment une discussion entre deux témoins qui se disputent sur la couleur de la robe d'une petite fille : lui dit bleu, elle rouge et se voit traiter par l'homme de "communiste". L'allusion fait forcément sourire, mais on rit beaucoup plus jaune lorsqu'on assiste à ces multiples scènes où des quidams de bonne volonté qui tentent d'aider une petite fille se font furieusement prendre à parti par la foule qui les accuse d'être le tueur ; les scènes étaient déjà présentes chez Lang mais on sent chez Losey cette envie de montrer cette hargne de l'Américain moyen à vouloir accuser à la moindre occase son voisin... Le final est également dans une certaine mesure - l'accusé reconnaissant aisément ses torts - un véritable portrait à charge de cette foule en colère plus avide de vengeance qu'apte à comprendre la maladie de cet étrangleur d'enfants. Comme le dit cet avocat improvisé qui va d'ailleurs morfler dans la bagarre, est-ce que quiconque dans cette foule n'a pas quelque chose à se reprocher ? On a beau se dire que Losey s'appuie sur le scénar de Lang, ce remake vingt ans plus tard de cette histoire sur le sol ricain est tout de même, quand on y songe, relativement couillu.
David Wayne reprend donc le rôle de Peter Lorre, et si au départ on a tendance à le trouver méchamment transparent - mais n'est-ce pas justement la volonté de Losey... -, il aura droit par la suite à des séquences beaucoup plus fortes ; il y a d'abord cette scène où il se retrouve coincé avec la gamine dans cet étrange et pour le moins troublant entrepôt de mannequins (une idée qui aurait marqué Kubrick et l'aurait influencé pour le final de Killer's Kiss ? Je pose juste la question.) : notre homme est soudain pris d'une terrible panique et se met à gratter à la porte comme un dingue les doigts en sang. On ne va pas se mettre forcément à plaindre Kadhafi - pardon, je dérape - ce meurtrier qui est fait comme un rat, mais on a forcément un milligramme d'empathie et d'humanisme envers le calvaire du gars et la tension de monter d'un cran comme pour préparer le final. David Wayne, lors d'un plan-séquence ultra-tendu - il a dû méchamment se fracasser les poings vu comment il frappe sur le bitume à mains nues, le bougre -, aura l'occasion non point de "plaider sa cause" - il se sait coupable et ne cherche point le pardon - mais de tenter d'expliquer en détails les raisons de ses actes. Une lucidité tout à son honneur (si jamais il lui en reste, certes...) dont sont incapables de faire preuve ces Ricains moyens "chaud bouillant".
Bien aimé également ces malfrats qui tentent de jouer aux héros - et de se défaire également de la pression de la police - en coffrant eux-mêmes ce "baby-killer" : seulement, parmi eux, malgré tout le sérieux de la tâche qui leur incombe, il y en a certains qui ne peuvent s'empêcher de ne penser qu'à leur gueule (ma préférence va au gars qui pique dans un magasin ces deux petites flasques de whisky et qui s'endort sur place... Enfoirés de flics qui le réveilleront). Sous prétexte de retrouver le voleur dans ce grand magasin, nombreuses sont les boutiques qui sont pillées et les malfrats de se plaire ensuite à jouer aux moralistes vis-à-vis du tueur - vous êtes po les arbitres du monde, mes cocos, si je peux me permettre... La conclusion du Losey n'est pas aussi magistrale que celle de Lang mais cette séquence finale dans le parking sous-terrain fait tout de même son effet par le côté claustrophobe qu'il induit : cette société ricaine pourrait bien étouffer dans ses propres valeurs morales si son premier réflexe face à un individu indéniablement malade est de vouloir le mettre à mort... Soixante ans plus tard, on en est où ? Un visionnaire, ce Joseph, tout autant que le Fritz...
La grande Nuit (The Big Night) (1951) de Joseph Losey
Parcours initiatique que celui de ce jeune homme (John Barrymore Jr) qui va se perdre jusqu'au bout de la nuit. On peut être quelque peu décontenancé par les multiples rencontres (plus ou moins "signifiantes") qu'il va faire au cours de sa quête - est-on dans la réalité ou dans le rêve (une question que l'on se pose jusqu'à la fin, notre jeune ami ayant en ouverture du film "fait un vœu"...) ? - : notre héros ayant lui-même perdu tous ses repères, il ne semble parfois guidé que par la pointe de son gun... Il est brinquebalé ici ou là, paraît le plus souvent incapable d'analyser sa propre situation, seule une petite voix en lui criant "vengeance" semblant le faire rebondir... Car John, le jour de ses dix-sept ans, a vu en quelque sorte son monde s'effondrer : ayant perdu sa mère à l'âge d'un an, il vit sous le regard protecteur de son pater ; si John est déçu que ce dernier ne fréquente plus ces derniers temps une certaine Frances (avec laquelle John l'imaginait bien se remarier), il va encore tomber de plus haut lorsqu'un critique sportif qu'il admire va faire son apparition dans le café de son père : notre critique (Howard St. John as Al Judge (un nom qui est déjà tout un programme), véritable personnage languien avec sa canne, tout aussi effrayant) va demander au père d'enlever son marcel avant de lui asséner, à genoux, une pluie de coups avec sa canne. Le père obtempère sans sourciller, le fils est atteint dans sa chair... Celui-ci n'aura plus qu'une obsession au cours de cette nuit : venger son père - mais les choses qui paraissent parfois évidentes ne sont jamais aussi simplistes (John est encore par trop naïf, il doit encore perdre sa petite peau d'ado "qui sent encore le lait").
John, de retour dans sa chambre, va décider de s'habiller comme un grand, d'emprunter le gun paternel et de se rendre à un combat de boxe où il est sûr de croiser Al Judge ; le début d'une très longue nuit : il fera la connaissance d'un professeur décadent qui va l'emmener dans ses débauches enivrées, d'un petit voyou qui va facilement le berner (avant que notre John, grandissant à vue d’œil, ne se rebelle), d'une jeune femme qui tente de le "protéger" - contre lui-même (il aura même droit à son premier baiser - sans que cela ne vienne lui enlever son idée de la tête)... John, malgré son jeune âge, est ultra-motivé pour retrouver la trace de Judge, mais les aléas font qu'il se retrouve parfois dans des situations sur lesquelles il n'a absolument aucun contrôle (étrange scène que celle où il porte un bébé dans un bras tenant son flingue dans l'autre main ; curieuse séquence également lorsqu'il rencontre cette chanteuse black et qu'il lui dit à quel point il la trouve belle... avant de lâcher stupidement un "dommage que vous êtes..." - il a, dans la seconde, honte de lui-même, s'en va en baissant la tête, le sourire de la chanteuse laissant place à un masque rongé par la peine après cette réflexion de racisme ordinaire (Losey a-t-il voulu nous montrer que ce petit jeune plein de bonne volonté a malgré tout bien du mal à se défaire des a priori de son temps...? Mouais)). John finira par se retrouver face à face avec ce Judge mais ne comprendra véritablement le fond du problème que lorsque son père lui livrera enfin toutes les clés.
Un jeune héros sur le sentier de la guerre qui a bien du mal a garder la tête froide (la scène tonitruante dans la boîte où les images du batteur black et de Al Judge battant son père se superposent) et qui découvre que derrière les apparences rien n'est jamais aussi limpide qu'on le croit. Un curieux parcours initiatique, parfois un peu déroutant (on finit par se perdre un peu en route, comme le John), mais forcément formateur pour ce jeune homme (sur lequel Losey multiplie les gros plans comme pour mieux montrer les émotions qu'il ressent à fleur de peau) qui découvre le monde nocturne des fifties et ses turpitudes. Une quête originale d'un jeune homme faisant sa mue mâtinée de "noir", le dernier Losey aux US avant son départ en Europe à cause du mccarthysme.
Le Rôdeur (The Prowler) (1951) de Joseph Losey
Van Heflin est une fois de plus parfaitement à la hauteur dans ce polar signé Losey : séducteur, manipulateur, menteur, opportuniste, il incarne ce flic sans foi ni loi avec un naturel qui ferait presque peur. Appelé par une femme esseulée (le mari de celle-ci bossant de nuit à la radio) et fort avenante (Evelyn Keyes, la trentaine et déjà marquée par une certaine lassitude) ayant aperçu un rôdeur dans les parages, notre flic Heflin va tout de suite sentir le bon coup : dès qu'on l'aperçoit de l'autre côté de la fenêtre, à la place du soi-disant rôdeur, on sent que notre ami n'est pas clair et va revenir, à son propre compte, dans les parages... Le soir même (c'est un rapide le Van), il revient faire une petite "visite de contrôle" et il ne va pas tarder à se sentir comme un pacha dans la baraque - quand on le voit, en plus, jeter un regard sur le testament du maître des lieux (testament sur lequel il tombe par hasard), on voit venir, gros comme une maison, le sale coup... Van Heflin fait le malin mais tombe, à son coup d'essai, sur un os : cherchant à embrasser l'Evelyn en lui forçant quelque peu la main, il se prend trois baffasses de sa race. On pense qu'il va la décapiter sur le coup mais notre homme parvient à rester zen - en homme d'expérience, il sait qu'un premier refus aussi violent, n'est pas forcément mauvais signe. Il va revenir pour s'excuser piteusement et va finir par décrocher la timbale - faut dire que la pauvrette "femme au foyer sans enfant" s'ennuie tellement qu'il ne faut guère la pousser pour la faire craquer (Van Heflin, vautré sur le canapé, passe des soirées quelque peu malsaines en compagnie de l'Evelyn, la voix du mari résonnant en direct dans la pièce...) Reste maintenant à être assez rusé pour se débarrasser de ce gêneur d'époux en ayant l'air blanc comme neige.
Il est futé comme un vieux renard, plein de rouerie, ce Van, et rien qu'à voir ses sales regards de travers (lourds de rancoeur) ou son terrible sourire carnassier quand il se retrouve seul, on sent qu'il a du potentiel pour réaliser les coups les plus tordus ; dès qu'il évoque d'ailleurs la moindre anecdote sur son passé, on perçoit à la fois chez le personnage, toute la frustration, la violence et la volonté de revanche. Ayant honte de ses propres collègues (le pauvre gars po méchant avec sa collection de pierre qui aurait sûrement la palme lors d'un dîner de cons), de son propre taff de flic - se considère comme un pauvre larbin -, on voit bien qu'il est prêt à saisir la première occase pour assurer son avenir... Losey livre une première partie assez anxiogène - on ne sort guère de cet appartement où chaque soir Van Heflin semble avoir installé ses quartiers - puis vient le temps, une fois que la mouche est appâtée, de la mise en place du piège (de la rupture pour titiller les sentiments de l'Evelyn jusqu'au coup "fumeux" où il s'agit de la jouer très fine); tout marche comme sur des roulettes jusqu'à ce que sa partenaire lui annonce une nouvelle qui fait tâche... La dernière partie se déroule en plein milieu du désert (retour à l'Âge de pierre), le Van pensant (naïvement) pouvoir échapper à son destin et se faire une petite place au paradis... A l'image de cette montagne (sociale ? - y'a de cela) qu'il tentera de gravir vers la fin, notre homme, qui se croit plus malin que tout le monde (de l'art de passer pour un joli cœur quand on a l'âme pourrie jusqu'à la moelle), s'est peut-être quelque peu surestimé... Un film de Losey efficace, rondement mené, sans gras - joli sens des ellipses notamment entre les retrouvailles des deux personnages principaux et leur mariage - et un final dans le wild wild west (Calico, dans le désert de Mojave, un endroit que je vous conseille pour passer des vacances paisibles avant de vous tirer une balle) où l'esprit roublard et "aventurier" du gars Heflin a toutes les chances de finir dans une impasse... Noir destin, même pour la canaille...
Noir c'est noir, c'est là
Mr. Klein (1976) de Joseph Losey
Vraiment tendu jusqu'au bout, le portrait de cet homme, "profiteur" en 42 en achetant, notamment aux Juifs, des oeuvres d'art, qui va peu à peu se faire lui-même "dérober" son identité. Il y a forcément quelque chose de kafkaïen dans cet imbroglio dans lequel notre homme est pris - il est confondu avec un autre Robert Klein d'origine juive - mais ce qu'il y a de plus étonnant c'est à quel point notre homme se prend finalement complètement "au jeu". Choqué dans un premier temps, puis intrigué, il va mener l'enquête à sa façon sans se rendre compte que sa vie se dissout d'elle-même dans cette quête dans laquelle il s'enfonce. Sa volonté de SAVOIR coûte que coûte qui a pu lui faire un tel tour finit par passer avant la propre conscience de son existence. C'est vertigineux et terriblement bien mené.
Il n'y a pas à dire, Delon n'est jamais aussi bon que lorsqu'il n'a rien à exprimer : masque blafard, regard vide et interrogateur, il est le parfait quidam pour interpréter celui dont la propre identité lui échappe. Voleur dévalisé, il perd petit à petit tout ce qu'il avait accumulé au fil des ans : ses oeuvres, sa maîtresse, son ex-maîtresse, ses amis, son charme (Jeanne Moreau qui le fuit, diable, elle avait pourtant sacrément pris du poids, déjà - je suis dur); mais jusqu'au bout il ne lâche pas prise et alors même qu'il aurait pu sauver douze fois sa peau il va s'enferrer dans son enquête, s'y perdre jusqu'au bout de la nuit. C'est comme si, au final, il s'agissait d'une véritable autodestruction (il se tire sa propre balle - sûrement celle qu'il trouve dans le tiroir de son homonyme - dans le pied), la perte ou plutôt l'emprunt de son nom lui faisant perdre tout repère, l'amenant de plus en plus dans les tréfonds (du sous-sol de la morgue au wagon des Allemands). Bien aimé aussi en passant les nombreux passages en caméra portée, non pas en style reportage, mais avec des mouvements très aériens, très coulés, comme si Delon/Klein avait toujours l'impression d'être observé, d'être suivi, étant lui-même toujours forcé à aller de l'avant, à agir pour retrouver l'usurpateur de son nom. Belle errance en tout cas d'un homme qui perd progressivement tous ses moyens, son âme, ses références à une époque (avec en miroir "ironique" l'humiliation de la séquence d'ouverture où une femme est étudiée comme un cheval pour tenter de découvrir ses origines juives - l'absurdité des critères physiques) où l'irrationnel destructeur a pris le pouvoir.




















